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mercredi 4 décembre 2019

Un "éloge de la lenteur" très partagé à Montreuil

Dessin de Zaü dans le "Petit éloge de la lenteur"
de Bruno Doucey. (c) Le calicot.


Et voilà, la 35e édition du Salon du livre et de la presse jeunesse (en Seine Saint-Denis), toujours résumé sous l'appellation "Montreuil", est terminée. Six jours, du mercredi 27 novembre au lundi 2 décembre, le dernier étant réservé aux professionnels, pour faire l'"éloge de la lenteur", thème 2019. Avec en invitée, l'île de la Réunion. Hâtons-nous lentement d'en parler.

Un monde dingue! Près de 180.000 personnes, contre 175.000 l'an dernier. 31.500 scolaires durant la semaine, d'innombrables familles le week-end, plus de 30.000 professionnels en tout. Les chiffres de fréquentation sont aussi ahurissants que réjouissants. Comme celui des 450 rencontres programmées aussi auxquelles s'est rendu un public nombreux. Sans oublier les séances de signature, 2.500!


Les artistes de l'expo 2019.

Vertige des chiffres, adouci par le calme des installations de l'exposition annuelle, au sous-sol, sur le thème de l'éloge de la lenteur. "L'idée a été de prendre le temps pour les enfants, de ralentir pour que notre planète continue de respirer", a expliqué Sylvie Vassallo, directrice du Salon. Une obscurité bienveillante laissait apparaître, en 3D et en son, les coulisses de la création de quatre artistes: les pop-ups épurés d'Emma Giuliani où l'on voit pousser l'herber et se promener une coccinelle, les fantastiques découpes laser d'animaux de la brousse d'Antoine Guilloppé, les fusains et les sanguines accompagnés de cris d'oiseaux de Natali Fortier et les magnifiques gravures sur mille questions de Katrin Stangl. Chaque fois, on pouvait entrer dans les espaces, ou les tentes, regarder, écouter, rêver, d'arrêter.

A l'entrée, un escargot tactile donnait le ton, tandis que Judith Gueyfier avait conçu un imagier géant  pour les tout-petits, que escargot go go avec les illustration d'Elena et Jan Kroell proposait d'écrire un poème et que les petits étaient invités au coin lecture à découvrir "80 albums à lire à la vitesse de l'escargot".


Katrin Stangl.
Emma Giuliani.



Natali Fortier.


Montreuil 2019, cela a aussi été

Cette géniale idée du "Libé des auteurs jeunesse", paru le jour de l'ouverture, le mercredi 27 novembre qui a réuni une trentaine de créateurs de littérature jeunesse. Ecrivains et dessinateurs jeunesse ont rédigé les articles et illustré l'actualité avec beaucoup d'application, d'enthousiasme et parfois de difficulté. Comme quoi, le journalisme est un métier... Un super numéro malgré une couverture un peu décevante. Un collector de 32 pages.

Quelques morceaux de pages.























La belle distinction de La grande ourse, remise par les équipes professionnelles du Salon, célébrant  la créativité d'un artiste dont l'œuvre singulière marque durablement la littérature jeunesse, remise à  Gilles Bachelet (lire ici).












La remise des Pépites, sur quatre Belges dans les présélections (lire ici), une a franchi la ligne d'arrivée.

Pépite d'Or: Marion Brunet pour "Sans foi ni loi" (PKJ)


Pépite du Livre illustré: Rebecca Dautremer pour "Midi pile" (Sarbacane)


Pépite Fiction Junior: Caroline Solé et Gaya Wisniewski pour "Akita et les Grizzlys" (l'école des loisirs)


Pépite Fiction ado: Nathalie Bernard pour "Le dernier sur la plaine" (Thierry Magnier)


Pépite BD: Camille Jourdy pour "Les vermeilles" (Actes Sud BD)



Je reviendrai prochainement aux Pépites.
Néanmoins, leurs quatre catégories me chagrinent un peu vu le spectre d'âges et de genres de la littérature de jeunesse. Et celles établies par la librairie Millepages de Vincennes me semblent plus adéquates: album jeunesse (petit), album jeunesse (grand), roman 8-10, roman SF-fantasy, roman ado, BD jeunesse.


Le lancement du site Kibookin.fr du Salon, proposant une sélection de titres recommandés par le Salon, assortis de bonus.


Et pour moi, Montreuil 2019, cela a aussi été

Deux superbes rencontres scolaires autour de l'excellent "Petit renard" de Edward Van de Velde et Marije Tolman (traduit du néerlandais par Emmanuèle Sandron, Albin Michel Jeunesse.

Petit Renard dessiné en direct.

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Une très belle rencontre scolaire autour du "Banc au milieu du monde" de Paul Verrept et Ingrid Godon (traduit du néerlandais par Emmanuèle Sandron, Alice Jeunesse, lire ici).
















Une fort intéressante rencontre adulte enfin, une table ronde intitulée "Trois grands pour les petits", en hommage à Elzbieta, Judith Kerr et Tomi Ungerer, artistes majeurs disparus récemment. Chacun à leur manière, ils ont bousculé les codes. Marie-Thérèze Devèze, de la galerie parisienne L'art à la page, Ramona Bădescu, autrice et traductrice de Judith Kerr, et Thérèse Willer, qui dirige le Musée Tomi Ungerer à Strasbourg, ont été leurs porte-voix. Elles ont expliqué comment ils ont su s'adresser à chacun tout en s'ancrant dans les profondeurs de l'enfance, la leur d'abord, meurtrie par l'exil, le nazisme, la guerre, et celle des autres. Sans eux, la littérature de jeunesse ne serait pas ce qu'elle est devenue.


Avec en fil rouge et en ouverture de toutes les rencontres 2019, l'exercice imposé de demander aux intervenants un souvenir, une anecdote, une réflexion autour du thème de l'année, "l'éloge de la lenteur".

Thérèse Willer: "Quand je préparais le catalogue du Musée Tomi Ungerer, en 2007, je suis allée chez Tomi Ungerer à son domicile strasbourgeois pour lui montrer la maquette. J'ai dû faire trois fois le tour du pâté de maisons… tellement j'appréhendais ses réactions et ses commentaires. En effet, comme j'avais pu le constater, il n'était pas tendre dans ce type d'exercice. Finalement j'ai osé appuyer sur la sonnette, et monter les deux étages menant à son appartement. Et tout s'est finalement très bien passé."

Ramona Bădescu: "Je me présentais à Judith Kerr au téléphone comme traductrice de ses livres. A cause de l'émotion mais aussi par peur de dévoiler mon anglais tremblotant, j'enchaînais un peu précipitamment mes phrases Elle m'a répondu dans le plus grand ralenti: "You...speak english... so well..."  A partir de là, notre conversation a pris un tout autre tournant, à la fois calme et "playful"."

Paul Verrept: "La lenteur est très importante dans ma vie. Mes meilleurs idées me viennent quand je suis dans une lenteur attentive. Par conséquent, je travaille  bien pendant mes vacances."






Ces témoignages ont complété agréablement ma lecture du "Petit éloge de la lenteur" de Bruno Doucey, onze variations illustrées par Zaü (Le calicot, 96 pages). Un petit bouquin extra, avec images et texte voyageur, qui encourage à prendre le temps, à savourer l'instant, à grand renfort de comparaisons animales ou autres, à vivre tout simplement finalement. L'auteur y évoque naturellement beaucoup l'escargot et rappelle notamment que le gastéropode se déplace sans doute plus lentement que les humains à l'horizontale, mais bien plus vite qu'eux à la verticale. A sourire et méditer.


Rendez-vous pour la trente-sixième édition du Salon, du 1er au 7 décembre 2020.








mercredi 6 novembre 2019

L'écrivain turc Ahmet Altan revoit le monde

EDIT Ahmet Altan a été de nouveau arrêté le mardi 12 novembre, sur une décision de justice. Il avait été libéré le 4 novembre après trois ans de détention.

Ahmet Altan à sa sortie de prison. (c) Bülent Kilic - AFP. 

Un tribunal turc a ordonné ce lundi 4 novembre la remise en liberté, mais sous contrôle judiciaire, du journaliste et écrivain Ahmet Altan. Incarcéré depuis septembre 2016, condamné à la prison à perpétuité le 16 février 2018, peine confirmée en appel le 3 mai 2019 mais condamnation annulée par la Cour de Cassation en juillet 2019, l'homme âgé de 69 ans a passé 1.138 jours derrière les barreaux (lire ici).

Si la cour a condamné l'esprit critique de la société turque à une lourde peine (dix ans et demi de prison), en l'accusant d'avoir aidé une organisation terroriste (sans en faire partie), elle a statué sur sa libération, eu égard au temps qu'il a déjà passé derrière les barreaux (et sans doute aux possibilités qui lui sont ouvertes de faire appel du jugement).

L'ancienne journaliste et auteure Nazlı Ilıcak, 74 ans, a été libérée en même temps que lui, ayant été pour sa part condamnée à une peine un peu moins lourde, huit ans et neuf mois de prison.

Quant à Mehmet Altan, le frère d'Ahmet Altan qui avait été libéré en juin 2018, il est définitivement acquitté et libéré des mesures de contrôle judiciaire.

A sa sortie de prison, Ahmet Altan, ancien rédacteur en chef du quotidien "Taraf", a déclaré:
"Ils essaient de faire en sorte que les intellectuels évitent de poser des questions. Nous allons les interroger. Nous avons vu ce qu'est la prison. Si nécessaire, nous y retournerons. Ils doivent revenir à l'Etat de droit. Nous n'avons pas peur."
Largement soutenu en France, notamment par son éditeur, Ahmet Altan a publié en septembre un récit de sa vie en prison, "Je ne reverrai plus le monde" (textes de prison traduits du turc par Julien Lapyre de Cabanes, Actes Sud, 224 pages). Un titre qui vient heureusement d'être démenti. Un livre de résistance qui réunit dix-neuf textes allant de son arrestation le 10 septembre 2016 à 5h42, le jour de l'Aïd, à la force illimitée de l'écrivain passe-muraille. Dans le premier texte, la phrase banale prononcée sans réfléchir dans la voiture de police qui l'emmène vers le cachot mais qui partage Ahmet Altan entre son corps et son esprit. Résistance envers et contre tout.

Le livre se termine par ces mots:
"J'écris cela dans une cellule de prison.
Mais je ne suis pas en prison.
Je suis écrivain.
Je ne suis ni là où je suis, ni là où je ne suis pas.
Vous pouvez me jeter en prison, vous ne m'enfermerez jamais.
Car comme tous les écrivains, j'ai un pouvoir magique: je passe sans encombre les murailles."

Les lettres sont des merveilles à lire. Bien sûr, elles racontent l'arrestation, la prison, les souvenirs, l'audition, le verdict. Mais ce ne sont que les filigranes car on découvre surtout la formidable pensée, les débats d'idées, les émotions, les espoirs et les moments de découragement d'un homme qui n'a jamais rien lâché d'aucune de ses valeurs. Un recueil sans pathos qui n'en est que plus glaçant dans la description d'une prison turque, telle que voulue par le régime en place.