Nombre total de pages vues

mercredi 16 avril 2014

LA dore les "Malfoutus" de Beatrice Alemagna

Déjà, découvrir un titre aussi tentant et intriguant que "Les Cinq Malfoutus" (Hélium, 40 pages) fait un bien immense en ces temps de très/trop politiquement correct. Ce titre est tout simplement la traduction littérale de l'album de Beatrice Alemagna, "I cinque malfatti", né en Italie l'an dernier chez Toppitori. La couverture montre les cinq en question, retranchés derrière l'entrée du jardin de leur maison, un peu bizarres, il est vrai, mais pas tant que ça finalement.

Ensuite, rencontrer, chacun à leur tour, les cinq incroyables personnages, les "cinq êtres mal foutus" qui illuminent cet impeccable album en doubles pages et tons pastel, à une exception près, mais quelle exception!
L'auteure-illustratrice les présente successivement par un texte court et une image regorgeant de détails qui complètent le portrait. Auquel ressemble-t-on le plus? Personne ne pose la question mais elle s'impose.

Pas d’angoisse chez les Malfoutus. (c) Hélium

Alors, après avoir fait la connaissance du Troué, du Plié, du Mou, du Renversé et du Raté, comprendre leur mode de vie et de pensée.Les compères paraissent rudement bien s'entendre entre eux et vivre fort joyeusement dans leur bizarre demeure. "Ils habitaient une maison brinquebalante qui aurait pu s'effondrer d'une minute à l’autre. Ils discutaient souvent pour savoir lequel d'entre eux était le plus nul d'entre eux. Cela les amusait beaucoup."

Apprécier l'ambiance de loufoquerie douce qui émane de leur association de Charlots modernes. De sérénité aussi. Jusqu'au jour où arrive, "venu de nulle part, un type extraordinaire", le Parfait. Beatrice Alemagna se donne aussi une double page pour représenter cet être "beau, lisse, parfait". Ah, il en jette avec son vêtement rose et sa chevelure rouge. Aucun défaut, semble-t-il.

Enfin, découvrir les questions que le Parfait pose aux Cinq Malfoutus. Et les objections qu'il fait à leurs réponses. C'est simple, il est dégoûté par ce qu'il entend, lui, l'homme de goût! Avec une merveilleuse économie de moyens et un art subtil de camper les attitudes et les mimiques, l'artiste italienne rend ses personnages remarquablement présents.

Surtout, quand son quintet se met à énumérer, chacun prenant successivement la parole, les qualités de leurs défauts. Plus contents d'eux que jamais ils sont, alors que le Parfait ne comprend plus rien. La finale est magistrale avec les pages de garde de fin dont la couleur pétante rappelle qu'on l'a aperçue tout au long de cet excellent album, dès la couverture. Un livre qui prône l'acceptation de l'imperfection et surtout l'inclination pour la joie de vivre. Beatrice Alemagna raconte tout cela entre les lignes des aventures des "Cinq Malfoutus". Qu'on les aime car ils nous rassurent sur notre propre statut d'êtres humains. Humains et donc imparfaits mais tellement aimables!

Et, pour se mettre en appétit, un teaser animé de l'album.



dimanche 13 avril 2014

LAD gusté avec émotion les dernières chroniques de Pierre Autin-Grenier

Mauvaise quinzaine pour les écrivains, leurs amis et leurs lecteurs.
Régine Deforges nous a quittés le 3 avril, subitement, d'une crise cardiaque, à l'âge de 78 ans.

Pierre Autin-Grenier.
Ce samedi 12 avril, c'est  Pierre Autin-Grenier qui s'en est allé. L'écrivain et poète était né à Lyon le 4 avril 1947, le jour de la Saint-Isidore.
Même sans le connaître autrement que par ses livres, souvent des textes courts, mais aussi des poèmes en prose, des nouvelles et des récits, même s'il me dirait que je ne devrais pas, je suis triste tout de même.


Sans doute parce que m'était juste parvenu il y a quelques jours l'ouvrage les "Chroniques des faits" de Pierre Autin-Grenier (Les Carnets du Dessert de Lune, collection "Pleine lune", 50 pages). Son éditeur venait d'aller lui en porter un exemplaire chez lui, à Lyon.

Le recueil est une réédition complétée, car enrichie d'illustrations de Georges Rubel, d'un livre publié en 1992 aux Editions de l'Arbre. Elles sont au nombre de treize, les chroniques réunies ici, brèves et cinglantes, issues ou ancrées dans le quotidien. Si on se prend à sourire à leur lecture, on se rend vite compte que c'est nous qu'elles visent. Pour amateurs d'autodérision, donc, mais quel régal dans ce cas. Pour amateurs de littérature aussi, car chacun des mots est à sa place.

Un retour au pays après sept ans d'absence dans "Patience", des doutes voraces dans "Fragilité de vivre", l'irruption de charlatans dans "Fausses clés", une zizanie galopante dans "Fourberie du moine"... autant de textes courts, ciselés, qui disent des faits mais appellent, l'air de rien, à la révolte. Mots de poète, mots de témoin d'une époque qui n'en finit pas de se perdre, et en filigrane, une quête incessante de liberté.

"Chroniques des faits" porte formidablement ses vingt-deux ans d'âge.  Un recueil à savourer.

Précédemment, il y avait eu plein d'autres titres de l'auteur disparu, chez Gallimard, chez Finitude, que je n'ai pas lus mais qui me tentent fort.

Une exception à ces lacunes, le recueil
d' aphorismes de Pierre Autin-Grenier, "Le poète pisse dans son violon (version symphonique)" (Les Carnets du dessert de lune, Collection "Pousse-café", 24 pages)
C'est un petit carnet à spirales, tout court, comprenant  une cinquantaine d’aphorismes. Sur la vie, sur les livres, sur soi. Un brin misanthropes, un brin machos. Mais c’est pour rire. En tout cas, on sourit souvent. "On imagine toujours le pire, et puis c’est pire", écrit ainsi l’auteur qui propose aussi: "ne faire que des choses inutiles, mais bien les faire". Pour la dernière, on a vu...

Texte écrit, en hommage à Pierre Autin-Grenier, à l'heure de l'apéro. 

lundi 7 avril 2014

LM l'histoire de Murielle Magellan, la nôtre?

Murielle Magellan. (c) E. Robert-Espalieu.

Une symphonie en huit mouvements! Et pourquoi pas? "Cela existe en musique contemporaine", me dit Murielle Magellan qui en a créé une dans son troisième roman, le très beau "N'oublie pas les oiseaux" (Julliard, 344 pages), faisant des mouvements les titres de ses huit chapitres. Un troisième roman mais le premier récit autobiographique de l'auteure. Elle y raconte la passion qui l'a emportée vers l'"homme slave" durant vingt ans.

"En cours d’écriture et assez vite car je suis musicienne", ajoute-t-elle, "le texte a montré du style, du mouvement, du rythme. J’avais la sensation qu’il fallait fermer les chapitres. Ma "Symphonie pour l’homme slave" s’est construite par vagues. Arrivée à huit, c’était étrange mais c’était le mouvement naturel du texte."

"N'oublie pas les oiseaux" est une immense histoire d'amour qui s'est mal terminée mais qui valait la peine d'être vécue. Il commence ainsi:

C'est l'histoire d'un amour.
C'est l'histoire vraie d'un amour.
Cet homme complexe que je raconte a existé, et la jeune femme obsessionnelle qui l'a aimé et qui dit "je" aussi. C'est moi.
Les extraits de carnets intimes sont vrais également. Ce sont les miens. Ceux que je tiens depuis toujours et que je n'avais pas ouverts depuis longtemps.

Un texte d'annonce qui éclaire les huit mouvements qui vont suivre. "J’ai voulu faire un roman pudique malgré l’impudeur de l’exercice", précise Murielle Magellan, "parler de la vie, de la mort, de l’amour, mais sans pathos. A l’arrivée, mon roman est un hymne à la vie. Je raconte une histoire intime pour toucher l'universel."

Ce livre a pourtant failli ne pas exister. La jeune femme empilait des souvenirs de cette vie passée dans un dossier Word de son ordinateur pour son fils Samuel, tout petit (3,5 ans) au décès de son père. Elle écrivait sa vie - leur vie - pour qu'il sache un jour, pas un roman. Et puis... "J’ai découvert des souvenirs extrêmement romanesques. J’ai eu envie de m’emparer de cette histoire. Je pensais aussi au lecteur. Notre époque est assez prudente dans le domaine affectif. On est dans une ère plus sage, on contrôle davantage. On gagne en sérénité, on perd en authenticité. Moi, j’ai eu un homme qui m’a entraînée à l’imprudence, qui m’a obligée à prendre des risques. J’ai eu envie de témoigner de cela, pour tous ceux qui n’osent pas pousser la porte de leur cœur, pousser les curseurs."

Ce troisième roman est l'histoire d'une conquête. L'auteure part à l'assaut d'un homme imprenable qu'elle a aimé intensément. "Le livre est une histoire d’amour", précise Murielle Magellan, "et l’histoire d’une jeune femme qui se construit dans le regard d’un homme, l'homme slave, qui voit les êtres tels qu’ils sont. L’affranchissement de ce regard conduit à une rupture. Le bébé va prendre le relais et l’homme slave ira voir ailleurs."

Un scénario connu, sublimé dans ce roman. On n'a pas envie de faire de commentaires, mais d'y croire comme elle, de le vivre comme elle. On voit la jeune femme grandir, suivre son chemin artistique, des chansons aux pièces de théâtre qu'elle écrit toujours. On voit son cœur battre, s'emballer, manquer s'arrêter. La passion se vit de l'intérieur et elle la partage avec nous.

Le livre est aussi un grand miroir où on voit l'artiste apprendre. La romancière reconnaît avoir eu des surprises en reprenant ses carnets pour en extraire des citations. "Le "bref roman d’amour" que je cite est mon premier roman. Que je l’aie écrit dans mon carnet me surprend. Je ne pensais pas que j’avais déjà eu alors l’idée d’écrire un roman, je pensais que c'était pendant qu’il était malade. J’ai un sac de voyage de carnets non rangés. J’y écris tous les jours, de manière inégale, quand j'en ressens le besoin. Ce n’est pas une discipline."

Et aujourd'hui? Murielle Magellan recommencerait-elle cette histoire d’amour? "Je la recommencerais hier, oui, mais pas aujourd’hui. J’ai aimé vivre cette longue histoire même si elle a été complexe. Cet homme a compté pour moi. J’ai un enfant de lui. Mais aujourd’hui, je n’envisage pas l’amour de la même façon. C’est important de remettre dans les projecteurs la notion d’aimer. La vie m’a offert un scénario pas attendu. Je sentais que j'avais quelque chose à vivre."

Depuis, Murielle Magellan a senti qu'elle avait aussi quelque chose à partager, ce beau roman qu'est "N'oublie pas les oiseaux".







jeudi 3 avril 2014

LD guste la correspondance entre Oscar et Bill

Les correspondances doivent-elles être réservées aux adultes? Pas du tout, évidemment. Et lire des échanges épistoliers? Bien sûr que non.

La meilleure réponse que l'on puisse apporter à ces questions est l'album "Cher Bill", d'Alexandra Pichard (Gallimard Jeunesse,  48 pages). Tout mignon au premier abord dans ses tonalités pastel, bien plus riche que ne le laissent supposer ses jolies images en aplats. On y découvre les lettres que s'échangent du 8 septembre au 19 juin deux amateurs de ping-pong et de télévision, j'ai nommé Oscar, la fourmi, et Bill, le poulpe. A part que le lecteur n'est pas informé de leurs identités.

L'album fonctionne par doubles pages, souvent une lettre et une image de celui qui la rédige, parfois une double page de dessins donnant, par exemple, le trajet des facteurs entre les deux épistoliers ou le contenu d'une de leurs enveloppes. Le tout est d'une fraîcheur charmante.

Oscar. (c) Alexandra Pichard.

Bill. (c) Alexandra Pichard.

La première lettre de l'album, en bleu, signée Oscar, est en réalité une réponse à une lettre invisible de Bill qui annonçait qu'il est bleu: il l'informe qu'il est petit, gris, qu'il a six pattes et il lui pose différentes questions.

La souris et le pingouin ont un bien long chemin à faire pour remplir leur mission de facteurs, on va petit à petit comprendre pourquoi. Mais on ne l'expliquera pas ici.

Quelques temps plus tard arrive la réponse de Bill, en jaune. Manuscrite également, bien entendu, avec des réponses et de nouvelles questions. Les deux compères vont échanger une bonne douzaine de missives le temps de cette année scolaire. Le ton est simple, juste, celui de la vie comme elle se déroule pour des enfants.

Oscar et Bill sont très différents, on le découvre tout de suite, mais cela ne les empêche pas de bien s'entendre. Ils discutent de ce qu'ils mangent, de ce qui se passe à l'école, de leurs jeux vidéo, de leurs sorties. Les réponses sont parfois surprenantes, selon que c'est la fourmi ou le poulpe qui tient le stylo, mais cela donne du ressort à cet album très réussi.

"Cher Bill" est un album séduisant de bout en bout, jusqu'à l'incroyable finale, toujours aussi justement à hauteur d'enfant.



mardi 1 avril 2014

LS surprise: 20 ans déjà depuis le Rwanda!

Depuis le génocide des Tutsi au Rwanda, il y a déjà vingt ans, il s'est passé plein de choses dans la sphère artistique. Des livres ont été écrits, des pièces jouées, des expositions montées.
Tout cela était forcément un peu épars.

Ce mardi 1er avril à 20 heures, il y a à Bozar une soirée littéraire dont le thème est: "Rwanda, 20 ans après". 
Coproduite par l'ONG CEC et Bozar, elle réunira pour une discussion trois figures marquantes de l'Afrique, à savoir le romancier et essayiste  Boubacar Boris Diop ("Murambi, le livre des ossements", Zulma), la poète et romancière Véronique Tadjo ("L’ombre d’Imana", Actes Sud) et le comédien  Dorcy Rugamb ("Bloody Niggers" et  "Rwanda 94", pièces produites par le Groupov), qui respectivement originaires de la Côte d’Ivoire, du Sénégal et du Rwanda.
Auparavant, sera projetée la campagne photo "Je suis debout", lancée sur les réseaux sociaux, dans le cadre du projet "Les hommes debout", de Bruce Clarke.

Cette soirée verra aussi le lancement du numéro spécial d'"Intersections: écrire pour le Rwanda" (CEC et Indications, 108 pages + CD, 10 euros). Vingt ans après le génocide des Tutsis au Rwanda, "Intersections" a souhaité rendre hommage aux écrivains et artistes qui contribuent à la construction d’une mémoire collective: chaque œuvre est un hommage aux victimes et aux rescapés. On trouvera dans ce numéro plusieurs écrivains africains qui ont été parmi les premiers à s’engager dans le cadre du projet “Rwanda: écrire par devoir de mémoire”. Ils livrent leurs témoignages, leur expérience humaine et disent comment celle-ci a influencé leur écriture.

Les reproductions du collectif des Hommes debout, mené avec Bruce Clarke jalonnent le numéro, en hommage aux victimes et aux rescapés du génocide. Ils gardent la mémoire et prolongent un dialogue entrepris par les écrivains et les artistes pour la dignité des morts, des rescapés et contre l’oubli.

Les contributeurs sont Soazig Aaron, Élie Bahati, Laine Behring, Colette Braeckman, Bruce Clarke,
Aliénor Debrocq, Christelle Desjardin,  Boubacar Boris Diop, Nocky Djedanoum, Gaël Faye,  Gioia Frolli, Nicolas Grégoire, Tania Hadjithomas Mehanna, Monique Ilboudo, Fiona Kamikazi, Carole Karemera,  Koulsy Lamko, Scholastique Mukasonga, Natacha Muzirama- kenga,  Joseph Ndwaniye,  Eric Ngangare,  Robert Nkeramugaba,  Élizabeth Pierre-Louis,  Dorcy Rugamba,  Freddy Rugamba,  Roland Rugero, Jean-Marie Vianney Rurangwa,  Stéphane Saintil, Michaël Sengazi, Nathalie Skowronek, Véronique Tadjo, Sami Tchak, Sandrine Umutoni, Victoria Umutoni, Abdourahman A. Waberi.

Un CD avec des enregistrements audio d’extraits des oeuvres littéraires produites dans le cadre du projet "Rwanda: écrire par devoir de mémoire" est joint.

samedi 29 mars 2014

LE pas contente du tout

Elle vient de découvrir ce message illustré sur la page Facebook de Gilles Bachelet.




Petite bouteille à la mer…
Entre 150 et 200 illustrations originales m’ont été volées récemment sans effraction à mon domicile. La plupart de ces illustrations viennent de mes albums récents mais d’autres sont beaucoup plus anciennes et certaines sont inédites. La valeur commerciale de ces dessins est très relative mais le préjudice est énorme pour moi. Si par hasard vous apprenez qu’une ou plusieurs illustrations de moi ont été mises en vente sur internet, en salle de ventes ou sur un quelconque vide-grenier, merci de me faire signe… Elles ne peuvent provenir que de ce vol, je ne les mets jamais en vente moi-même.



vendredi 28 mars 2014

LD ambule, ravie, entre de nocturnes nouvelles


Denis Jeambar. (c) André Perlstein.
Enclenchez "Jasmine" de Keith Jarrett, cette version-ci ou une autre, et lisez les "Dark nights", c'est-à-dire les "nouvelles nocturnes" que vient de publier Denis Jeambar (Calmann-Lévy, 234 pages). Ce n'est pas moi qui le dis, mais l'auteur, et  je partage son idée. Autant au sujet de Keith Jarrett qu'à propos de son conseil de lecture. Il est bien inspiré.

On connaissait Denis Jeambar auteur de romans, d'essais, de biographies, d’entretiens, d'articles de journaux, et le voilà qui débarque avec un recueil de vingt-neuf nouvelles. Des textes qui empruntent en général une forme assez courte, à l'exception de l'avant-dernier qui est quasi un mini-roman. Ils ont en commun de se dérouler la nuit, bien entendu, et d'explorer les fêlures de la nature humaine au travers d'une très belle galerie de personnages fort variés.  "Dark nights" est réjouissant de bout en bout et se savoure avec un immense plaisir. Avec quelque angoisse parfois aussi, devant la noirceur humaine.

De passage à Bruxelles, Denis Jeambar le journaliste est devenu Denis Jeambar l'interviewé. "C’est la première fois que j’écris des nouvelles, après être resté dix-neuf ans sans écrire de fiction", me dit celui qui a travaillé au "Point", à l’"Express", à Europe 1... "Le dernier de mes cinq romans, "L'inconnu de Goa" (Grasset), est sorti en 1996. La fiction demande de la liberté. Ce recueil est venu à son heure. Quand j’ai quitté les Editions du Seuil en 2010, j’avais déjà le projet de revenir à la littérature." 

Une commande du "Magazine des aéroports de Paris" et le pas est fait. La nouvelle "La terrasse" (absente du livre) y paraît, ainsi que dans "Femme actuelle" et dans un recueil fin 2011. L'écriture courte n'était pas inconnue à Denis Jeambar, auteur de "Portraits crachés" (Flammarion, 2011),  cinquante portraits, dont vingt en politique, en textes de 4 à 5.000 signes. "J’ai eu beaucoup de plaisir à les faire, à retourner à la formule du news magazine", en dit-il.

Ensuite, les choses se sont enchaînées. Une nouvelle écrite durant les vacances de l'été 2011, "La cantatrice", qui a enthousiasmé son pote Louis Chédid. Le film sur l’engagement de Laetitia Masson en janvier 2012, dans le cadre de la présidentielle: "Deux heures et demie devant la caméra, à parler du libre arbitre, du destin, de la double et de la triple personnalité". En avril 2012, Denis Jeambar se met à écrire: vingt-sept nouvelles naissent en deux mois et demi! "J’avais toujours avec moi un carnet où je notais mes idées de sujet, sans toujours savoir d’où ils venaient. Je n’avais pas de projet de publication au moment de l’écriture." 

Quoique. A l’automne, le néo-nouvelliste fait lire son recueil à Claude Durand, l'ex-PDG de Fayard, qui le libère de ses doutes. Le texte est donc remis à son éditrice chez Calmann-Lévy. Et voilà les "Dark nights" publiées! "Tout le temps du livre, et c’est la première fois que cela m’arrive, cela a été la rencontre du moment et cela m’a possédé. J’ai trimballé mon texte partout avec moi, dans le Midi, dans ma voiture... Je  n’ai jamais commencé une nouvelle en sachant comment j’allais la terminer. C’était le plaisir de retrouver le goût d'écrire", se rappelle l'écrivain. Ce fou de Fitzgerald n'a pas choisi pour rien une forme très courte, celle des "short stories". Sauf celle à l’avant-dernière place du recueil, "Déambulations criminelles", qui est un un projet de roman d'il y a dix ans, en 150.000 signes relus et coupés pour en faire une longue nouvelle.

"Il n’y a pas de nouvelles vraiment joyeuses parce qu’elles ont été écrites à l’âge que j’ai", analyse Denis Jeambar, né en 1948… "A vingt ans, on voit le monde à 360°, à quarante-cinq ans, on voit une ligne droite, à soixante-cinq, c’est un angle mort, un angle fermé." Mais cette acuité dans la perception des choses rend la lecture éminemment plaisante. "Dark nights" nous balade dans le temps et dans le monde, comme l'auteur l'a toujours fait, entre personnages réels, de fiction et de nombreuses allusions littéraires. "J’adore Marilyn et je connais son véritable assassin. L’homme qui a toujours été l’ami de Marylin, c’est moi!"

En commun dans ces textes ciselés: la nuit, le libre arbitre, les identités multiples parfois insoupçonnées, la question de la responsabilité, la violence: "Parfois, quand j’ai fini d’écrire, je ne me reconnais pas. On a beaucoup de violence en nous, l’humanité consiste à la maîtriser. La question de la guerre me revient souvent: si j'avais vécu alors, aurais-je été un héros ou un salaud? Je pose des questions sur ce qu’on est et sur ce qu’on peut devenir. C’est un livre désenchanté. Je suis un optimiste de l’instant mais, profondément, je suis pessimiste, car tout va s’arrêter. Malgré cela, la vie est merveilleuse. Je suis perfectionniste, j’ai le goût du travail bien fait. J’aime les autres mais j’ai de la rage intérieure. Je suis très indigné, très révolté. Je domine toujours ma violence, je ne me sens jamais stressé. Mes livres politiques sont violents, comme si j’avais craché les mots. L’édito est un exercice que j’ai peu aimé car réalisé sous la contrainte. Petit, en colère, je faisais peur aux autres. Ma colère principale, c’est l’injustice de la mort, cela me travaille depuis toujours."

Et en particulier.
"J’ai placé la nouvelle "Le cheval dans la nuit" au début du livre parce que c’est l’image de la couverture et un triptyque que j’ai chez moi dans le Midi. Elle est une métaphore de la Shoah. Celle-là et celle du Peintre ont en commun que les personnages existent mais que les histoires sont inventées. Je suis peu imaginatif pour les noms, je prends ceux de ma famille, celui de mon meilleur ami même... La photo des sept gamins de "Dernier cliché" existe, tout y est vrai sauf la chute."

Dans "Flic Flac", l'histoire de Paul et Virginie est vraie et Mystic River est un coup de chapeau au film; je l’avais lue dans le "New York Times". C'est la dernière nouvelle que j’ai écrite, je l’ai écrite à New York, comme "La Belle Cubaine"."

Une des nouvelles préférées de Denis Jeambar? Celle avec le boxeur, "sur cette question anatomique du visage". Celle avec l’aveugle, déstructurée, en rupture avec les autres. "C’était important pour moi de la maintenir car elle est pleine de codes que je peux seul expliquer. On ne le voit pas mais le nom de ma mère et de ma femme y sont."

Et en finale, évidemment: "Ce recueil m’a donné envie de faire un roman. J’ai commencé, sur la dualité: D et son double. Scott Fitzgerald n'était-il pas le double de Zelda?"


mardi 25 mars 2014

LE ravie: Barbro Lindgren a le prix Lindgren

Barbro Lindgren.

Equivalent du Nobel en littérature de jeunesse, le prix Astrid Lindgren 2014 a été attribué mardi à  Barbro Lindgren. La Suédoise née en 1937 est l'auteure d'une œuvre particulièrement riche, innovante, imperméable à la bienpensance. C'est la raison pour laquelle le jury l'a choisie, elle qui écrit aussi bien des albums pour la jeunesse que de la poésie, du théâtre et des romans pour jeunes adultes (ou grands adolescents). Depuis ses débuts en 1965, elle a publié plus de cent titres, traduits en trente langues! Que nous ne connaissons pas tous, faute de traduction ou de réédition.

Quelle joie en tout cas de voir la créatrice de "Juju le bébé terrible" (illustrations d'Eva Eriksson, La Farandole, 1982, épuisé) ainsi souverainement récompensée! Depuis son Juju (réédité chez Mijade en 2006, dans une nouvelle traduction, sous le titre de "La maman et le bébé terrible"), on sait que les bébés peuvent être terribles. Et c'est même pour cela qu’on les aime.
Juju a une maman grande, un peu forte et surtout terriblement gentille. Le bébé en profite pour lui en faire voir de toutes les couleurs. Les bêtises s'enchaînent: descentes d’escalier,  ploufs dans l’eau de vaisselle, échappées... Mais derrière tout cela, on perçoit la formidable complicité entre eux et leur immense amour.

Barbro Lindgren a continué à explorer l'univers des tout-petits avec les séries pleines d'humour "Tom" et "Mini Bill", toujours avec l'illustratrice Eva Eriksson (Casterman et Duculot, épuisés). En petit ou en grand format comme "Mini Bill monte à chien"  (Barbro Lindgren et Eva Eriksson, Duculot, épuisé), mettant en scène l'adorable bébé suédois. Un rejeton qui sait fameusement ce qu'il veut... au désespoir de sa maman parfois. Ici, Mini Bill veut absolument un animal à lui. Chien, chat, cheval, tout lui va. Sa maman lui promet une surprise, à son anniversaire, c'est-à-dire dans soixante jours. Deux mois! On imagine la tête du bébé pour qui attendre une minute est encore trop long.

Ses mimiques rendent terriblement sympathique ce fameux garnement si tendrement humain. Quand ses cadeaux d'anniversaire ne lui plaisent qu'à moitié, il le fait savoir. Malicieuse, sa maman lui a offert un chien en peluche. Mini Bill ne l'entend pas de cette oreille. Au milieu de la nuit, le chien remue, se dresse. Le bébé bondit: il va enfin avoir un anniversaire comme il le souhaite. Et le voilà qui s'en va à l'aventure dans la nuit, entouré de toutes ses peluches, réveillées à l'apparition de la lune. Une folle balade à dos de chien commence, qui emmène toute la bande de planète en planète. Chaque animal rend visite à ses congénères. Mini Bill, chevauchant toujours son chien, arrive enfin, après moult péripéties, à la lune, sur laquelle sont déjà installés plein de chiens et de bébés. Un accueil peu chaleureux les fait poursuivre leur promenade. L'expédition se termine par un retour sur terre, très attendu par la maman, toute contente d'avoir récupéré ses chéris.

Mini Bill n'a rien d'un bébé de papier glacé, c'est ce qui fait son charme. C'est pourquoi on l'aime, c'est pourquoi sa maman l'aime. Barbro Lindgren a le chic de concevoir des histoires à hauteur de bébés ou de très jeunes enfants, avec des préoccupations et des plaisirs de bébés ou de très jeunes enfants.

En 2002 a été traduit en français l'album "La tototte", de Barbro Lindgren et Olof Landström (L'école des loisirs). L'histoire de Benny, le petit cochon qui voulait un petit frère. Et qui en a un maintenant! Le bébé est là, invisible dans son panier. Mais ce que Benny ignorait, c'est que ce petit frère aurait une tototte et lui pas. Sa mère prétend qu'il est trop grand! S'il avait su... Une seule solution pour le héros de ce délicieux album: chiper celle du bébé. Un emprunt qui va mener le héros bien plus loin qu'il ne le pensait. Et c'est bien l'intérêt de cet album, ton léger, aux illustrations classiques, qui se déroule au pas de course. L'excellent rapport texte-images en rend la lecture encore plus jubilatoire.

En 2008 paraît chez nous "Benny à l'eau" (Barbro Lindgren et Olof Landström, L'école des loisirs) où apparaît la délicieuse idée d’"aller grouiner un peu". L'album s’ouvre sur des bêtises: Benny et son petit frère font rouler des pommes de terre de tous côtés. C’est simple, les gamins ont besoin de sortir. "Ils ont envie d’aller grouiner un peu", écrit l’auteur. Maman est d’accord et recommande à Benny de veiller à ce que le petit ne tombe pas dans la mare.

Près du point d’eau se trouve déjà du monde: des cochons et un chien, "ceux qui sont vraiment bêtes" et "ceux qui sont vraiment gentils", dont Klara que Benny aime beaucoup. Les petits jouent à courir autour de la mare jusqu’à ce que le vilain Marco pousse le petit frère de Benny à l’eau. Mais à quelque chose malheur est bon: c’est Klara qui le sauve. Benny a compris: il tombe aussi à l’eau. Et Klara le sauve aussi! Sauf qu’après l’envie de câlins vient celle de "grouiner un peu à la maison". Et les compères repartent pour d’autres aventures avant de rentrer chez eux. Cet album plein d’humour, de délicatesse et de fantaisie,  prend la vie comme elle va.

Barbro Lindgren a un ton unique pour s'adresser directement aux enfants. En se rappelant de l'enfant qu'elle a été ou de ceux qu'elle a côtoyés. Ses histoires ont un charme incroyable et les illustrateurs qui posent des images sur ses mots sont en parfaite complémentarité avec elle. Quel talent!

Les prix Andersen 2014


Lundi ont été dévoilés à la Foire du livre de Bologne les deux lauréats du prix Hans Christian Andersen. Le jury de l'IBBY (International Board on Books for Young People) a élu l'écrivaine japonaise Nahoko Uehashi et l'illustrateur brésilien Roger Mello.

Deux auteurs peu traduits en français, dont on connaît mal le travail.

Trois romans pour Nahoko Uehashi: "La charmeuse de bêtes", tomes 1 et 2, et "Les gardiens de l'esprit sacré" (tous les trois publiés chez Milan).


Une bande dessinée et un album pour Roger Mello: "Brasilia" (collectif, Requins marteaux), et "Jean fil à fil" (MeMo)




lundi 24 mars 2014

LC qu"'il y a littérature" chez Quentin Mouron


Dans son troisième roman, "La Combustion humaine" (Olivier Morattel Editeur, 113 pages, diff. Harmonia Mundi), le Canado-Suisse Quentin Mouron épingle habilement un sujet d'actu en ce dernier jour du Salon du livre de Paris: le monde de l'édition.


Il le fait par le prisme d'un éditeur, dénommé Jacques Vaillant-Morel ou plus simplement Jacques Morel, toute ressemblance avec le nom du sien auquel le livre est dédié n'étant qu'un pur hasard. Un petit éditeur donc, arrivé sur le tard dans le milieu littéraire mais qui, en quinze ans, y a fait son chemin.

Des livres sur le milieu de l'édition, il y a en déjà eu plein. Des bons et des moins bons. Il y a deux ans sortaient conjointement le pétillant et pétulant roman de Paul Fournel, "La liseuse" (P.O.L., 220 pages), celui, solide, de Louis Gardel, "Le scénariste" (Stock, 208 pages) et le beaucoup plus discutable "journal de stage" de Bruno Migdal, "Petits bonheurs de l'édition" (La Différence, 142 pages).

Sujet romanesque donc que le milieu de l'édition. Ce que confirme encore Quentin Mouron avec un bref roman joliment troussé, qui ne cache rien des mesquineries de ce petit monde mais arrive aussi à travers le portrait un peu désabusé d'un éditeur genevois à questionner la nature humaine en général.

Le roman s'ouvre sur la lettre qu'un candidat auteur adresse à l'éditeur. Des lettres pareilles, ou des extraits, on en lit plein sur Facebook depuis qu'une éditrice y déverse régulièrement ses trouvailles ou ses exaspérations. Mais quand même, on compatit immédiatement avec Morel tout en découvrant sa  méthode de tri. Ce dernier se soucie avant tout de déterminer "quand il y a littérature". Autant dire, pas souvent. Et même s'il ne course plus le chef-d’œuvre, il a le jugement sec. Tous ces textes insignifiants, il les rassemble dans une poubelle qu'il vide le samedi à la déchetterie avec ces mots définitifs: "voilà toute la littérature moderne".

Le ton est donné mais l'atout du livre de Quentin Mouron est qu'il pratique l'ironie fine plutôt que le bulldozer. Ni requin, ni passionné, son Jacques Vaillant-Morel révèle son humanité. Bien sûr, il aime les écrits de qualité, il apprécie certains de ses auteurs, peu, mais il sait également que les livres, il faut les vendre. Il a donc décidé d'utiliser internet à cette fin. Il fait la promotion de ce qu'il publie sur Facebook et Twitter et utilise la toile pour échanger avec ses auteurs. Un progrès pour celui qui n'est plus tenu de les inviter à un repas: "Les auteurs sont encore plus assommants que leurs bouquins, et ce n'est pas peu dire!", lui fait dire Quentin Mouron.

Cet éditeur techniquement à la pointe permet à l'auteur de brosser un tableau de la grrrrrande famille facebookienne tout en épinglant également les habitudes anciennes de l'édition: sorties de livre, cocktails, presse, salons... Sans oublier les portraits de ceux qui l'animent et quelques lances rompues envers des sujets chauds comme le prix unique du livre, inexistant en Suisse, ou l'édition à compte-d'auteur. C'est fait avec une connaissance de l'intérieur du genre mais sans méchanceté gratuite. Ne dit-on pas: "Qui aime bien, châtie bien"?

Econome de ses mots, Quentin Mouron voit juste et frappe de même. S'il ne rate pas son éditeur, l'envoyant même à la Migros se coltiner une cliente revêche, il défend aussi certains écrivains: "Morel n'avait aucune considération pour ses auteurs, ce qui  ne l'empêchait pas de se plaindre régulièrement de leur ingratitude." Et glisse des vraies personnes comme Jacques Chessex, Vladimir Dimitrijevic, Olivier Morattel ou même Quentin Mouron dans son texte. Et un lieu comme la librairie du DeliVrium Tremens, ultra-branchée, qui aura le mot de la fin de ce roman plaisant de bout en bout, qui marie réalité et imagination, pique d'un venin élégant et nous ramène à la condition humaine et à ses moteurs.

"Un milieu étroit, ridicule, insuffisant", analyse Mouron. Comme la vie de l'éditeur, Jacques Vaillant-Morel. Un milieu qu'on ne peut quitter que d'une seule façon. "La Combustion humaine" le raconte fort bien, à sa façon originale et réussie.