Nombre total de pages vues

vendredi 31 octobre 2014

Claque de littérature avec Kathleen Winter

On apprend via le site Rue 89 que le magnifique premier roman de Kathleen Winter, "Annabel" (traduit de l'anglais (Canada) par Claudine Vivier, Christian Bourgois, 460 pages, 2013, 10/18, 474 pages, 2014) avait été écrit dans sa version originale au passé simple - il a été publié au Canada en 2010 chez House of Anansi -, mais traduit en français pour les éditions du Boréal au présent. Le site rapporte le désappointement de la romancière canadienne qui découvrit la chose lors du Festival America qui s'est tenu à Vincennes à la mi-septembre et où elle était invitée.

Il ne s'agit pas ici d'entrer dans une polémique sur les droits et les devoirs des traducteurs, des éditeurs et des auteurs, d'autres s'en chargent. La traduction littéraire n'est pas la traduction littérale d'un texte mais une obligatoire trahison, certains l'ont très bien expliqué. Juste peut-on s'étonner que Kathleen Winter n'ait pas été avertie de la chose et tombe dessus deux ans plus tard. Elle-même a déclaré à Vincennes qu'un jour, elle en rirait.

Demeure un superbe premier roman, lumineux, prenant, interpellant, porté par une écriture précise et imaginative, consacré à un sujet peu commun en littérature, l'hermaphrodisme. Qu'a-t-on eu comme fictions sur ce difficile sujet? "Middlesex", de Jeffrey Eugenides (traduit de l'anglais par Marc Chodolenko, Editions de l'Olivier, 2003, Points, 2004), "Un baiser sous X", d'Eric Paradisi (Fayard, 2010).

Kathleen Winter.

Lors du Festival America à Vincennes, Kathleen Winter a expliqué qu'elle n'avait pas choisi ce thème rare de l'hermaphrodisme pour rien. Elle y a été confrontée via son entourage proche. Et, à près de 50 ans - elle est née le 25 février 1960 dans le nord-est de l'Angleterre -, elle a plongé dans l'écriture de cet étonnant et prenant premier roman. Elle a fait de son personnage de papier une personne qui l'accompagne depuis qu'elle l'a créée. Auparavant, elle avait écrit des textes pour la télévision et un recueil de nouvelles, "Boys" (2007), non traduit.

"Annabel" est l'histoire d'un bébé qui naît en 1968 dans un village du Labrador au Canada. Autant dire au bout du monde. Ce premier né a la particularité d'être à la fois fille et garçon. Hermaphrodite. On imagine l'effroi de ceux qui le voient. Comment vivre avec lui? Pour bien comprendre ce qui est en train de se dérouler là, il faut se replonger dans l'époque d'alors, les années 1970. Avec ce que l'on sait alors en médecine et en psychologie. Sans oublier les règles de la vie en société dans un village.

Seules trois personnes sont au courant de la particularité du nouveau-né, ses parents, Treadway et Jacinta Blake, et Thomasina Baikie, une voisine de confiance. Très vite, le père prend seul la décision de faire de ce petit bout un garçon, qui sera appelé Wayne. "Jamais", écrit Kathleen Winter, "il ne lui vient à l'esprit de faire ce que souhaitent ardemment Thomasina et Jacinta; laisser son enfant vivre tel qu'il est venu au monde."

La part féminine de ce dernier, secrètement baptisé Annabel par la voisine elle-même en souffrance, en disparaît-elle pour autant? Non, bien entendu. "Le prénom Annabel se dépose sur l'enfant avec la légèreté du pollen, à côté de celui que lui a attribué Treadway." On va suivre le personnage, double, ambigu et déchiré, ainsi que ses proches, de la naissance à l’âge adulte. Une bonne vingtaine d'années qui donnent l'occasion à la primo-romancière de darder ses projecteurs sur la vie quotidienne en Terre-Neuve, dans cette incroyable nature qu'elle nous donne en partage, une région qu'elle connaît bien pour y avoir longtemps habité avant de s'installer au Canada. Aujourd'hui, Kathleen Winter vit à Montréal avec sa famille.

Récit de l'intime absolu, "Annabel" ne verse jamais dans le voyeurisme. Pas de scène ratée ou inutile, mais le portrait, précis, serré, d'un être humain qui tente de vivre sa vie. Au-delà de ses différences, au-delà de ses secrets puisque ses parents lui cachent longtemps la vérité. Wayne a une part féminine en son corps, mais il ne le sait pas. Il le perçoit au travers de ses centres d'intérêt, du choix de ses ami(e)s, dont la remarquable Wally, à cause de l'éducation rude que lui inflige son père, des silences de sa mère. Il le vivra violemment, dans la souffrance, quand les hormones de l'adolescence se manifesteront. A ce moment, il ne sera plus possible de lui cacher la vérité. Mais il trouvera une meilleure alliée en sa mère, malgré la nostalgie grandissante de cette dernière.

Heureusement, Wayne-Annabel n'est pas tout-à-fait seul face à l'existence. Il peut notamment compter sur l'appui, le soutien de Thomasina, même si elle n'est pas toujours physiquement présente dans le village. Outre son empathie pour son héros, Kathleen Winter a aussi eu l'excellente idée de multiplier les points de vue de personnages dont on suit aussi les destins. Cela fait de son premier roman aussi bien conçu qu'écrit avec délicatesse une très belle fresque humaine, sans jugement mais qui donne à réfléchir. Remercions-la pour la belle claque de littérature qu'elle nous met.


jeudi 30 octobre 2014

Le primo-romancier Adrien Bosc, Grand Prix du roman de l'Académie française

Adrien Bosc.

Dans sa dernière sélection de trois livres en vue de l'attribution du Grand Prix du Roman de l'Académie française, ce jeudi 30 octobre, ladite académie avait choisi deux premiers romans, ceux d'Adrien Bosc, "Constellation" (Stock), et de Mathias Menegoz, "Karpathia" (P.O.L.) ainsi que le troisième de Minh Tran Huy, "Voyageur malgré lui" (Flammarion).

C'est le premier nommé dans l'ordre alphabétique selon l'habitude des académiciens,  Adrien Bosc, qui remporte le Grand Prix du Roman 2014 (7.500 euros) avec "Constellation" (Stock).
Il a été élu au troisième tour de scrutin, par dix voix contre sept à Mathias Menegoz et une à Minh Tran Huy. Pas grand-monde donc, une fois de plus, sous la Coupole du Quai Conti. C'est toutefois Manuel Carcassonne, patron des Editions Stock, qui doit être content.

Le premier roman du fondateur des Editions du Sous-Sol qui publient les revues "Feuilleton" et "Desports" nous fait faire un bond de 65 ans dans le passé. Jusqu'au soir du 27 octobre 1949, où l'avion Constellation, dit "la nouvelle comète d'Air France", s'apprête à conduire trente-sept passagers d'Orly aux Etats-Unis. Le vol est aussi baptisé "l'avion des stars" car ont pris place à son bord le boxeur champion du monde Marcel Cerdan et la violoniste virtuose Ginette Neveu, en partance pour une tournée américaine. Trente-deux autres passagers embarquent dans le quadrimoteur. Trois restent sur le tarmac.

Bien leur en prendra car l'avion disparaît lorsqu'il tente de descendre pour se ravitailler sur la petite île de Santa Maria dans l'archipel des Açores, six heures après le départ. Les huit membres d'équipage n'ont rien pu faire malgré leur expérience. Que s'est-il passé? Quel enchaînement a conduit à l'accident?

Adrien Bosc tente d'apporter des réponses à ces questions tout en peignant avec une précision bienvenue le contexte historique général de cette nuit tragique et en dépistant d'autres coïncidences au même moment. Surtout, au terme d'incroyables recherches, il retrace les itinéraires de vie de ces quarante-huit destins arrêtés nets. Il les lie même entre eux. Il a entendu des morts, a écrit leurs légendes minuscules. Il n'a pas trouvé de réponse à toutes ses questions mais parfois d'autres questions. Autant d'intentions louables qui ne donnent toutefois pas tout le souffle d'un grand roman à "Constellation."

A noter qu'en 1972, Patrick Modiano avait remporté le Grand Prix du Roman de l'Académie Française avec son troisième roman, "Les boulevards de ceinture" (Gallimard). Agé de 27 ans, le prix Nobel de littérature 2014 était devenu à cette occasion le plus jeune lauréat à être distingué. Ce ne sera donc pas Adrien Bosc, né en 1986 à Avignon, qui le détrônera.




mercredi 29 octobre 2014

Vacançons et croisons donc les expositions

Les contes sont-ils réservés aux enfants? Non, non, non.
L'évolution des techniques de gravure aux adultes? Non, non, non.

Franck Bordas dans son studio. (c) Ianna Andréadis.
Alors allons d'abord  tous ensemble, grands et petits, au Centre de la Gravure et de l'Image imprimée à La Louvière voir la formidable exposition "De la pierre à l'écran, un parcours imprimé, Studio Franck Bordas, Paris".

"Paris", parce que c'est là qu'est installé l'artiste, n'est-ce pas, Mme Joëlle Milquet, nouvelle ministre de la Culture, et pas parce que l'expo y sera transportée après son séjour à La Louvière.

L'exposition s'y tient du mardi au dimanche de 10 à 18 h, jusqu'au 11 janvier 2015. Sur deux niveaux, le troisième accueillant le 23e prix de la gravure remporté pour la première fois depuis sa création en 1989 par deux artistes, Frederik Langhendries et Annabelle Milon. Des visites guidées sont prévues chaque premier dimanche du mois, des visites de groupes et scolaires, des activités en famille sont également possibles. Renseignements sur le site.

Mais revenons à Franck Bordas et à son exposition. Il est en quelque sorte le maillon entre l'artiste et son œuvre imprimée telle que le public la voit. Une étape aussi discrète qu'indispensable dont on prend conscience dans cette exposition multiforme qui montre également l'évolution de la technique.

Pierre Alechinsky et Jean Dubuffet. (c) Gustaaf  Vander Biest.

Installation de Paul Cox.
On connaît mille fois mieux le nom des artistes que celui du graveur, aussi doué soit-il. L'expo louviéroise propose ainsi les travaux d'une belle brochette, Gilles Aillaud, Pierre Alechinsky, Ianna Andréadis, Eduardo Arroyo, Philippe Baudelocque, Valérie Belin, Jean-Charles Blais, François Boisrond, Hervé Bordas, Philip Brooker, James Brown, Pierre Buraglio, Tom Carr, Robert Combas, Paul Cox, Kees De Goede, Nicola De Maria, France de Ranchin, Hervé Di Rosa, Mark Di Suvero, Jean Dubuffet, Gérard Garouste, Philippe Gronon, Keith Haring, Pippo Lionni, Pierre Mabille, Tim Maguire, Roberto Matta , Naija Mehadji, Joan Mitchell, Moebius, Martin Parr, Ernest Pignon-Ernest, Daniel Pommereulle, Georges Rousse, Antoni Tàpies, Dirk Vander Eecken, pour les citer tous, tous imprimés par le studio Bordas.


Il y a de quoi s'en mettre plein les yeux tant les inspirations et les styles sont variés. On y découvre aussi comment Franck Bordas, imprimeur et éditeur d'art installé à Paris depuis plus de 35 ans, a su bien prendre le virage du numérique. De Jean Dubuffet et ses "Exercices lithographiques" aux "digiprints" de Mark di Suvero, c’est toute l’aventure imprimée d’un atelier qui s’expose aux cimaises et dans les vitrines. Car chez Franck Bordas et son épouse Ianna Andréadis, photographe et artiste elle-même, on grave même en vacances, même en voyage.

La presse Voirin.
Petit-fils de lithographe, Franck Bordas a assez naturellement ouvert son propre atelier de lithographie à Paris en septembre 1978. Il a 19 ans mais, grâce à son grand-père, connaît déjà tout. Pas étonnant que des artistes comme Pierre Alechinsky ou Jean Dubuffet lui passent déjà commande. Les presses sont alors grandes si pas gigantesques comme la presse Voirin, restaurée en 1985, qui permet les grands formats. A la fin des années 1990, les impressions à jet d'encre ne laissent pas indifférent cet aventurier de la gravure. Les années 2000 voient l'imprimeur s'intéresser encore davantage aux nouvelles techniques et à l'impression numérique. Il en découvre et en explore les multiples possibilités, poussant toujours plus loin ses défis. Un nouveau déménagement de l'atelier s'impose en 2005, afin de se spécialiser dans le tirage numérique.

L'évolution du métier, telle que l'a voulue Franck Bordas, s'illustre magnifiquement grâce aux nombreuses ouvres présentées au Centre de la Gravure de La Louvière. On la retrouve aussi, de manière plus approfondie mais très accessible car illustrée d'innombrables photos plus belles et étonnantes les unes que les autres dans le livre "Franck Bordas, un parcours imprimé" (Centre de la Gravure et de l'Image imprimée, 144 pages, 14 euros), un catalogue qui accompagne et prolonge l'exposition. L'ouvrage a été conçu par Ianna Andréadis, toute heureuse de connaître son artiste de mari depuis plus de trente ans et de pouvoir ainsi proposer les photos qu'elle a de lui.



Quelques doubles pages...
... du catalogue accompagnant l'expo.

**
*


L'affiche de l'exposition, due à Françoise Rogier.

Allons ensuite au Centre d'art du Rouge-Cloître, dans la forêt de Soignes, visiter l'exposition "Il était une fois". Soit le conte traditionnel vu par dix illustrateurs jeunesse. J'ai nommé Sybille Delacroix, Sabine de Greef, Dominique Descamps, Myriam Deru, Quentin Gréban, Benoît Jacques, Mario Ramos, Rascal, Françoise Rogier et Catherine Wilkin.
Elle s'y tient jusqu'au 16 novembre, du mercredi au dimanche, de 14 à 17 heures, sur deux niveaux.

On y découvre les interprétations classiques ou davantage personnelles, avec ou sans textes,  des contes traditionnels célèbres comme Le petit Chaperon rouge, inspirateur principal, mais aussi Blanche-Neige, Peau d'âne, La Belle au bois dormant, Hansel et Gretel, Le Chat Botté,  Les trois petits Cochons... Différentes techniques aussi, carte à gratter chez l'une, aquarelles,acryliques, tissus, encres de Chine, collages, gravure, linogravure...

De quoi échanger sur les interprétations des contes, avant de plonger dans les livres dont les illustrations sont extraites.

Trois Petits Chaperons rouges, suivis d'autres silhouettes faciles à  reconnaître..

Mario Ramos.
Benoît Jacques.
Rascal.





Dominique Descamps.
Catherine Wilkin.
Sybille Delacroix.


Des ateliers famille sont prévus les trois prochains dimanches. Renseignements ici.






vendredi 24 octobre 2014

Vive les chroniques dessinées de "La pause"

Les exercices d'admiration sont souvent compliqués à réaliser. Jusqu'où aller? Où s'arrêter?  Comment être crédible surtout, déployer un tapis rouge assez vif vers un livre qu'on a apprécié,  tenter de partager un enthousiasme? Vraiment, ce n'est pas simple. Il est tellement plus facile de descendre un bouquin qu'on n'a pas aimé ou de dégommer un auteur énervant. C'est même, il faut l'avouer, très amusant. Et les exécuteurs ne manquent pas. Flinguons, flinguons. Mais que reste-t-il à lire alors?

Il est donc d'autant plus agréable de découvrir un ouvrage positif comme "La pause" de Jean-Baptiste Gendarme et Alban Perinet (Calmann-Lévy, 96 pages). En format en hauteur, ce "Petit panorama de la littérature contemporaine" comme le présentent ses auteurs, compères à la revue littéraire "Décapage" (où existe déjà la rubrique "La pause",  consultable ici) donne une furieuse envie de lire, ou de relire, les livres présentés de cette si belle façon.

L'ouvrage illustré a la forme d'une bande dessinée, soit nonante planches où des personnages, un, deux, trois ou quatre selon les pages, s'expriment à propos d'une parution récente. A leur manière. Nonante chroniques dessinées en douze cases chaque fois où des individus discutent ou présentent un livre. Barack et Michelle Obama ouvrent "La pause" avec "La très bouleversante confession de l'homme qui a abattu le plus grand fils de pute que la terre ait porté", de Stéphane Adely, sur les soldats américains en Afghanistan. Ils ont cet honneur car "La pause" suit l'ordre alphabétique des auteurs choisis - toutes les références bibliographiques figurent en dernière page.

In "La pause". (c) calmann-lévy.

Souvent ce sont des paires qui sont à l’œuvre, dont le choix n'est bien sûr pas anodin: des pompiers pour "Place de Manaccora, 16h30" de Philippe Jaenada, des Français pour "La disparition de Jim Sullivan" de Tanguy Viel. des femmes enceintes pour "Tom est mort" de Marie Darrieussecq, des catcheurs pour "En finir avec Eddy Bellegueule" d'Edouard Louis... Autant de personnages de papier bien trouvés qui devisent avec pertinence. Le ton des textes de Jean-Baptiste Gendarme est très plaisant car les soliloques ou les dialogues entre les personnages multiplient les manières de présenter le thème des livres. Et les images d'Alban Perinet, répétées à raison de douze à chaque planche, créent une ambiance particulière, attisant l'attention.

In "La pause". (c) calmann-lévy.

L'ensemble est extrêmement réussi. "La pause" présente une sorte de bibliothèque idéale en nonante titres, dont deux albums pour enfants et six romans graphiques. Bien sûr, il y a des manques ou des oublis, ou des injustices, les auteurs sont les premiers à le reconnaître. "Nous avons sélectionné les romans qu'on recommanderait à un correspondant américain qui souhaiterait découvrir la littérature française contemporaine." Mais il y a surtout nonante livres lus et autant d'enthousiasmes communicatifs. D'Adely à Weyergans, en passant par Carrère, Djian, Ernaux, Ferrari, Houellebecq, Modiano, Topor, sans oublier Almendros, Bizot, Blexbolex, Kuperman, Le Huche, Oster, Ovaldé, Perret, Sattouf, Vinau et les autres.

In "La pause". (c) calmann-lévy.



mercredi 22 octobre 2014

Etre un garçon manqué ou une fille réussie?


Près de quarante ans après sa première publication, revoici Julie. Elle a, heureusement, toujours son ombre de garçon. Je veux bien entendu parler de l'album "Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon"  de Christian Bruel et Anne Bozellec  (Editions Thierry Magnier, 54 pages). Un indispensable de la littérature de jeunesse de qualité, qui reparaît pour la quatrième fois aujourd'hui, dans une édition qui retravaille fort agréablement l'usage de la couleur rouge.

Le Sourire qui mord.
Etre éditions.
Pour mémoire, l'histoire de cette jeune Julie qui découvre avec une soulagement et satisfaction qu'elle est une fille réussie et non un garçon manqué, ébauchée en 1974 avec Anne Galland, a vu le jour chez IM MEDIA en 1975, a été reprise au Sourire qui mord l'année suivante, et a aussi été rééditée chez Etre éditions en 2009. La voici aujourd'hui, comme de nombreux titres édités par Christian Bruel dans ses différentes maisons, aux Editions Thierry Magnier.

On redécouvre avec plaisir les images d'Anne Bozellec, en noir et blanc pimenté de quelques aplats de rouge et sur doubles pages. Un trait simple et explicite que complète un texte souvent bref, tremplin vers cette belle et originale histoire de quête d'identité.

La première double, où la chaise est à imaginer en aplat rouge.

Manque le rouge des deux chaussettes. (c) Ed. Th. Magnier.

Les auteurs commencent par planter le décor: Julie lit dans sa chambre d'enfant, couchée sur son lit, ses patins aux pieds et son chat à côté d'elle. En écho, les remarques de la mère invisible et une brève présentation de Julie. Ce qu'elle est, ce qu'elle n'est pas. Ce qu'elle aime, ce qu'elle n'aime pas. La manière dont sa maman la rêve aussi: bien coiffée et avec un pull non déchiré. Un garçon manqué? Ses parents lui ressassent la formule. Julie n'en peut plus de l'entendre.

C'est au point qu'un matin Julie se réveille avec une ombre de garçon à ses pieds. Elle est la seule à la voir, cette ombre qui l'encombre et la dérange. Car au fond d'elle-même, elle sait bien qu'elle est une fille. Elle va utiliser toute son énergie à lutter contre cette ombre masculine envahissante. Au point de se perdre, de douter d'elle-même, de flancher.

Elle se réfugie au parc, près d'une stèle dédiée à Charles Perrault. Se cache dans un trou où la découvre un garçon qui pleure. Un garçon qui pleure comme une fille, selon son entourage. Les deux vont discuter ensemble toute la nuit - et tant pis si leurs parents les cherchent. Leur conclusion: "On peut être fille et garçon à la fois si on veut. Tant pis pour les étiquettes. On a le droit!"

Un retour à la maison en paix. (c) Ed. Th. Magnier.
Le matin les voit rentrer chacun dans soi, réconciliés avec eux-mêmes et le monde. Ils s'étaient perdus mais ils se sont retrouvés, formule joliment à double sens, comme on le voit dans l'ouvrage. Et Julie est avant tout Julie.

"Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon" est un album toujours aussi bienfaisant. La nouvelle maquette convient bien à la sobriété accueillante du texte et des images. Pas une ride à cet indispensable.


Christian Bruel.
Trois questions à Christian Bruel, l'auteur et l'éditeur de "Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon".

Quel regard sur cette nouvelle édition?
J'apprécie beaucoup cette nouvelle édition de l'"Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon" presque quarante ans après la première. Cet album, conçu en 1975, a connu sept réimpressions au Sourire qui mord, moult éditions étrangères, une nouvelle édition chez Être en 2009 (nouvelle maquette, nouvelle pagination, nouveau format). L'édition chez Thierry Magnier revient au format carré et est assez proche de l'édition originale. Elle donne aussi à lire un "plus" en archive: l'intégralité du texte de la première version datée de 1974.
Pourquoi le nom d'Anne Galland a-t-il disparu de la couverture?
Un ouvrage consacré à nos aventures éditoriales devrait paraître prochainement aux éditions du Cercle de la librairie. Il y sera marginalement question des variations des couvertures et des noms d'auteurs! Une vraie jungle: apparitions, disparitions, pseudonymes (il y aura des révélations!), absence des auteurs (et de la maison d'édition) sur les plats de couverture des six premières impressions de "Julie" au Sourire qui mord, etc. L'époque était épique et peu soucieuse des usages professionnels. Ainsi la collaboration amicale d'Anne Galland est créditée en page titre seulement pour les éditions au Sourire qui mord, puis en couverture de l'édition Être, et sous la forme d'un envoi-hommage face à la page titre dans l'édition chez Magnier. L'explication est simple: une question de contrats. Les seuls à avoir (tardivement) signé un contrat pour ce livre sont Anne Bozellec pour les images et Christian Bruel pour le texte. La collaboration d'Anne Galland à l'histoire n'a pas fait l'objet d'un autre écrit qu'un mot où elle disait ne rien revendiquer en la matière. Nonobstant, j'ai tenu personnellement à ce que son nom passe en couverture pour la nouvelle édition chez Être, ce qui n'était plus contractuellement possible pour l'édition Magnier…
Les versions de Julie ont connu beaucoup d'aventures, non?
Ce livre-phare a connu bien d'autres mésaventures: le camion s'est renversé lors de la livraison à mon domicile de la seconde édition au Sourire, la couverture de la troisième impression, réalisée en Italie avec l'édition italienne (traduction Adela Turin chez Della Parte Delle Bambine), s'est trouvée être d'un rose assez laid que je n'ai découvert qu'à la livraison, l'adaptation en vue d'un long métrage (scénario et dialogues de Christian Bruel et Maurice Bunio) qui aurait été réalisé par Maurice Bunio (réalisateur pour la télévision) et dont le producteur aurait été le même que pour "Jeux interdits", a passé une première commission du Centre national du Cinéma (CNC) avant d'être retoqué suite à d'obscures tractations propres au milieu du cinéma, les originaux du livre ont été volés dans un train lors de la co-impression italienne et, plus tard, les seuls films existants seront détruits lors de la liquidation d'une imprimerie: à l'époque, la fin des éditions Le Sourire qui mord, nous avions d'autres soucis que la conservation patrimoniale! 


lundi 20 octobre 2014

Un chouette nouvel album de John Burningham pour les 25 ans des éditions Kaléidoscope

John Burningham.

John Burningham a imaginé quasiment autant de fantastiques albums pour enfants qu'il n'a d'années. Un indice: l'auteur-illustrateur britannique est né en 1936.

Mais l'Histoire retiendra qu'il n'en a fait qu'un seul avec son épouse, Helen Oxenbury, également talentueuse auteure-illustratrice - ils se sont mariés en 1964. C'était "Bébé" tout simplement (traduit de l'anglais par Alice Delabre, Père Castor Flammarion, 2011), la confrontation des points de vue d'une maman et de son petit garçon à l'annonce de l'arrivée d'un nouveau bébé.

Mais revenons à la dernière création en date de John Burningham, l'impeccable album "Le zoo derrière la porte" (traduit de l'anglais par Elisabeth Duval, Kaléidoscope, 48 pages), qui synthétise magnifiquement tout le talent de l'auteur: humour, fantaisie et sens de la narration au service d'un départ réaliste, ici l'endormissement de Sylvie, suivi d'un envol dans un monde imaginaire, dans ce cas, la découverte d'une porte secrète dans le mur de la chambre. Le lendemain soir, la petite fille s'en va voir où mènent les escaliers derrière la porte. Vers une autre porte? Non, elle ne peut en rester là.

Les animaux regardaient Sylvie. (c) Kaléidoscope.

Elle pousse le lourd battant de toutes ses forces et découvre un "zoo rempli d'animaux qui la regardaient". Pas inquiète pour un sou, elle remonte dans sa chambre et se glisse dans son lit, accompagnée d'un ourson qu'elle reconduira chez lui le lendemain matin.

La nuit avec les pingouins. (c) Kaléidoscope.

Bien entendu, tous les animaux veulent passer la nuit avec Sylvie. C'est facile avec les plus petits de taille, ce sont les premiers élus, ce n'est impossible ni avec les pingouins, ni avec le tigre et son petit, ni avec les oiseaux, ni.... Mais c'est parfois très compliqué, question de taille principalement.

Un matin, Sylvie a manqué de temps. (c) Kaléidoscope.

Les nuits de Sylvie se suivent et ne se ressemblent pas. Et le lecteur y assiste avec plaisir jusqu'au matin où l'écolière n'eut pas le temps de reconduire ses invités secrets. Quelle surprise dans le salon à son retour de classe! Quel désordre! Et sa mère qui va bientôt rentrer. Elle va en effet arriver très vite, la mère, avec une formule dont sa fille et les lecteurs pourront savourer tout le sel.

"Le zoo derrière la porte" est encore un de ces délicieux albums à déguster pour le plaisir des mots, des images et du rapport texte-images.

Il est dommage que si peu d'albums de John Burningham soient disponibles en français, mais il convient bien entendu de saluer l'éditrice Isabel Finkenstaedt qui le publiait déjà chez Père Castor Flammarion dans les années 70 et 80, avant qu'elle ne fonde les éditions Kaléidoscope il y a tout juste 25 ans et l'y emmène souvent avec elle. Bravo à elle de suivre ce Britannique indispensable et de le rééditer régulièrement.

Sont donc disponibles les titres suivants (outre "Bébé", déjà cité)

Tir à la corde
John Burningham
traduit de l'anglais par Elisabeth Duval
Kaléidoscope, 2013

Lièvre face aux deux colosses bornés que sont Éléphant et Hippopotame.
Le panier de Stéphane
John Burningham
traduit de l'anglais par Elisabeth Duval
Réédition
Kaléidoscope, 2012
(Flammarion, 1984)

Un trajet vers les courses peu commun.



Préférerais-tu...
John Burningham
traduit de l'anglais par Elisabeth Duval
Réédition
Kaléidoscope, 2011
Flammarion, 1978

Questions pour réfléchir, et surtout rire, à lire ici.



C'est un secret!
John Burningham
traduit de l'anglais par Elisabeth Duval
Kaléidoscope, 2010

A la fête secrète des chats en compagnie de Marie-Hélène et Malcolm.
Le cadeau de Noël de Gaston Grippemine
John Burningham
traduit de l'anglais par Rose-Marie Vassallo
Flammarion, 1998

Bigre, à son retour de tournée, le Père Noël s'aperçoit qu'il a oublié de déposer le cadeau de Gaston Grippemine!






Et puis, il y a tous les titres épuisés dont la lecture rappelle tant de bons souvenirs. En voici quelques-uns.





 














Comment fêter le quart de siècle d'une maison d'édition?

En publiant par exemple un recueil grand format de 25 histoires emblématiques, au prix de 25 euros. C'est ce qu'a fait Kaléidoscope dans  "Kaléidoscope d'histoires" (240 pages).
On imagine la difficulté du choix à puiser dans les près de 850 titres publiés depuis 1989 par Isabel Finkenstaedt, avec toujours la volonté d'accompagner la petite enfance, en la faisant "lire, rire et grandir". Mais les voilà, les 25 élus pour les 25 ans, apparaissant déjà en couverture. Selon l'âge qu'on a, on en reconnaîtra immédiatement l'un ou l'autre, tellement ils ont marqué les esprits.

Dans le recueil-anthologie, les histoires sont présentées par âge croissant. Des créations et des traductions, toujours en version intégrale, dont la nouvelle maquette surprendra peut-être les habitués des titres mais qui célèbrent joliment l'esprit de la maison. On trouve par exemple les "Bébés chouettes", de Martin Waddell et Patrick Besson, pour les tout-petits, "Elmer", de David McKee, pour les 3-4 ans, ainsi que "A-A-A-A-Atchoum", de Philip C. Stead et Erin E. Stead, sans oublier "Princesse" d'Anne Wilsdorf et "Une histoire à quatre voix" d'Anthony Browne pour les 5-6 ans (et plus). Et vingt autres titres que je vous laisse découvrir.

Toutefois, en marge du recueil, voici encore les 25 titres qui ont marqué les 25 ans de Kaléidoscope.

1989 : "Elmer" de David McKee
1990 : "La Course" de Béatrice Tanaka et Michel Gay
1991 : "L’Os prodigieux" de William Steig
1992 : "Chloé et la dent de lait" de Caroline Pistinier
1993 : "Bébés chouettes" de Martin Waddell et Patrick Benson
1994 : "Le loup est revenu!" de Geoffroy de Pennart
1995 : "Blanc sur noir / Noir sur blanc" de Tana Hoban
1996 : "Va-t’en Grand Monstre Vert" d'Ed Emberley
1997 : "La Chasse à l’ours" de Helen Oxenbury (réédition)
1998 : "Jujube" d'Anne Wilsdorf
1999 : "Les tableaux de Marcel" d'Anthony Browne
2000 : "Madame Letourneau" de Christine Davenier
2001 : "La Semaine de Souris Chérie" de Magdalena Guirao Jullien et Maïté Laboudigue
2002 : "La Princesse coquette" de Christine Naumann-Villemin et Marianne Barcilon
2003 : "Bidou" d'Alexis Deacon
2004 : "Le Parcours de Paulo" de Nicholas Allen
2005 : "L’Heure du pipi" de Mo Willems
2006 : "Chers Maman et Papa" d'Emily Gravett
2007 : "Petite histoire" d'Élisabeth Duval et François Soutif
2008 : "L’Alphabet des monstres" de Jean-François Dumont
2009 : "La Vague" de Suzy Lee
2010 : "La Princesse Rosebonbon" de Magdalena Guirao Jullien et Éléonore Thuillier
2011 : "Que vois-tu"  de Stéphane Sénégas
2012 : "Sans le A" de Michaël Escoffier et Kris Di Giacomo
2013 : "La Contrebasse" de Stéphane Henrich