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vendredi 3 juillet 2015

DTPE 3: minéralité avec Sigolène Vinson

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans et des récits. L'été, le temps de relire aussi.

"C'est l'histoire d'une femme qui voulait devenir un caillou", indique l'éditeur du premier roman de Sigolène Vinson, précisément intitulé "Le Caillou" (Le Tripode, 195 pages). Cette merveille de livre à la première personne raconte effectivement cela, une femme qui cherche à devenir un caillou. Pourquoi? Comment? On va le découvrir dans ce texte magnifique. Quelle manière de raconter elle a, Sigolène Vinson! Pas de grands mots ni d'inutiles. Non, vlan, vlan et vlan, des claques. Et son ton! Vif toujours, dur parfois, sans aucune concession.

Derrière cette recherche de minéralité, il y a une passion amoureuse déçue. Mais transposée de cette manière et racontée ainsi, chapeau! Chapeau d'ailleurs à tout le livre qui se déroule entre Paris, un peu, et la Corse du sud, beaucoup. La narratrice nous promène dans son histoire en des phrases sublimes que la romancière nous octroie en nombre. Voilà un bouquin qu'on ne lâche pas, à la fois pour le style et la manière dont cette détresse humaine est amenée et transposée, et parce qu'on est pressé de savoir quel autre ébahissement va nous saisir. L'imagination, l'idéalisation, sont les meilleurs remparts contre soi, les meilleurs tremplins pour soi. Surtout quand ces derniers rencontrent la pierre et l'argile où s'usent les ciseaux et les mains.
Et à reparcourir "Le Caillou" en vue d'écrire cette chronique, je pense qu'on a même tout intérêt à le relire pour en savourer tous les trésors, tous les liens qu'on n'avait peut-être pas encore vus.

Sigolène Vinson. (c) Sandra Surmenian
"Le Caillou" est le premier roman de Sigolène Vinson, journaliste née en 1974, mais pas son premier livre puisqu'elle est déjà l'auteur de l'autofiction "J'ai déserté le pays de l'enfance" (Plon, 2011) et de plusieurs polars écrits à quatre mains avec Philippe Kleinmann. A noter que si le nom de la romancière nous est familier, c'est sans doute parce qu'elle est une des journalistes rescapées de l'attentat terroriste à "Charlie Hebdo" le 7 janvier dernier. Mais rien à voir avec ce roman, achevé, bien avant le carnage, le 20 septembre 2013 au lieu dit Le Ruppione, en Corse évidemment.
Mais revenons au livre. Il commence à Paris. Et fort. Quand la narratrice est invitée à ouvrir la porte palière de son appartement. Les pompiers n'arrivent pas à prendre le virage avec le mort qu'ils sont en train d'évacuer. Monsieur Bernard, le voisin âgé mais pas raciste. Sigolène Vinson va nous raconter la rencontre entre ce drôle de zouave et cette femme de quarante ans au bout du rouleau. De goûters en conversations, on découvre les fragilités de la professeure au chômage, serveuse à ses heures et amoureuse folle d'un de ses clients. "En vrai, je souhaite devenir un caillou", dit-elle lors de leur premier rendez-vous à son voisin qui avait repéré ses vagues à l'âme. Lui, employé de l'Imprimerie nationale à la retraite, lui répond: "Vous deviendrez un caillou, croyez-moi." Et c'est parti pour toute une série de rendez-vous dans l'antre du dessinateur-sculpteur dont le compte-rendu génère autant de bonheurs de littérature.

L'auteure amène ensuite sa narratrice en Corse, sur les pas du voisin âgé qui y avait ses habitudes tous les deux mois. Pour ce voyage-enquête, elle a renoncé à son poste de serveuse et à aider sa voisine du dessous, l'éléphantesque Madame Vallé. Et à l'idée de se transformer en caillou? Non, elle est toujours là, et sera exploitée de superbe façon dans ces pages ardentes dont il serait idiot de tenter un réducteur résumé. Sachez juste que pour peu que vous vous y risquiez, et je vous y exhorte, "Le Caillou" va vous donner des heures de pur bonheur. Il va vous emmener là où vous ne l'imaginiez pas, avec toute une tribu de Corses inoubliables, tout en vous rendant de plus en plus présente la narratrice qui va être confrontée à pire qu'un caillou dans la chaussure, à une statue de femme ayant ses traits sculptée dans une roche plus dure que de la pierre. Une œuvre qu'elle veut achever...

Après avoir baladé son lecteur entre mer et montagnes corses, Sigolène Vinson va le récupérer pour une ultime pirouette qui donne encore plus de valeur à ses pages. Je n'en dirai pas plus. Lisez ce merveilleux premier roman et donnez m'en des nouvelles.



Rappel
DTPE 1 "Nous étions l'avenir", de Yaël Neeman (Actes Sud)
DTPE 2  "Jules", de Didier van Cauwelaert (Albin Michel)

mercredi 1 juillet 2015

Le magazine Initiales se met en marche


Initiales, c'est une association de libraires indépendants, trente-sept en France et deux en Belgique (Livre aux trésors à Liège et Point Virgule à Namur, mais une enseigne bruxelloise se tâte, me dit-on). Ils "souhaitent réaffirmer le rôle essentiel du livre comme outil de connaissance, de réflexion et de liberté et affermir dans la diversité sa présence dans la vie culturelle", expliquent-ils sur leur site.

Ces hommes et ces femmes dynamiques et passionnés défendent le livre qu'on aime et son corollaire, la librairie indépendante, de mille manières. A la fois collectivement au sein de leur réseau (partage de coups de cœur, etc.) et chacun à sa façon dans sa librairie (expos, rencontres, etc). A leur actif, dossiers thématiques, prix littéraires, revue bibliographique, nouvelles inédites d'écrivains et, maintenant, un magazine qui paraîtra trois fois par an et s'intitule... "Initiales".

Tiré à 8.500 exemplaires sur beau papier distribués dans les librairies Initiales ou téléchargeable sur le site, le premier numéro de 44 pages attire le regard par sa belle mise en page. Waw! le vert fluo pour le dossier au sujet intriguant: "Marcher parmi les livres". Sait-on assez que la marche est présente au cours de toute l'histoire de la littérature? Hé oui, déjà Homère présentait un aède itinérant. Plus proche de nous, Rousseau défend l'idée de marcher pour penser. Et Flaubert celle de partir loin et de rentrer tard.

Ce dossier estival présente une sélection de trente livres, tous en rapport avec la marche. Des romans, des récits, des essais, une bande dessinée. Piétons des villes et vagabonds des champs, marcheurs de l'extrême ou au long cours. Rien à redire sur ces choix, excellents et agréablement présentés à raison de deux par page. Rien à redire sauf que, et même si on sait que toute liste d'ouvrages suscite le réflexe de penser tout de suite à ceux qui n'en sont pas, il n'y a aucun auteur de sexe féminin dans les "marcheurs". Dingue, non? Alors qu'à mon humble avis, Alix de Saint-André et son "En avant, route!" (Gallimard, 2010, Folio, 2011) sur ses trois marches vers Saint-Jacques de Compostelle y aurait eu sans peine sa place. Et pourquoi une bande dessinée et pas d'album jeunesse? "Promenade au parc" d'Anthony Browne (Duculot, 1977, Kaléidoscope, 2013) semblait tout indiqué. Mais c'est pas grave, chacun rebondit comme il veut quand il découvre des titres de livres, variés et bien choisis, je répète.

Pour le reste, le magazine Initiales donne carte blanche à une librairie pour traiter un sujet de son choix. Ici, Atout livre à Paris présente les excellentes éditions Verdier. On trouve encore une rencontre avec l'auteur tchèque Michel Ajvaz, un cahier photos consacré à "Beyond the Forest", de Marc Wendelski chez Yellow now, un choix de lectures pour tous âges et une interview au ton inhabituel, Léonor de Recondo dans cette livraison. Bref, il y a de quoi lire! Et on attend le second numéro.








mardi 30 juin 2015

DTPE 2: reconversion pro avec van Cauwelaert

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans et des récits. L'été, le temps de relire aussi.


Autant le dire tout de suite, le chien qui figure en couverture du nouveau roman de Didier van Cauwelaert n'est pas un labrador comme l'est "Jules" (Albin Michel, 278 pages), héros de ce roman positif qui est titré de son nom. Jules est le chien d'Alice, devenue aveugle par accident à la fin de son adolescence. Il sera le trait d'union entre elle et Zibal, ingénieur biochimiste et astrophysicien sans emploi, provisoirement reconverti dans la vente de macarons Ladurée à l'aéroport d'Orly.

Car si Alice se trouve à Orly ce matin-là, c'est qu'elle y prend l'avion pour Nice afin d'y subir une opération qui devrait lui rendre la vue. Avant d'embarquer, elle choisit quelques macarons pour elle et son chien. Entend la voix du vendeur, sent la tension de son chien, lui pose quelques questions. Ils ne savent pas encore qu'ils vont se revoir quelques minutes plus tard, lors d'un incident à l'embarquement.

Ils se reverront plus tard évidemment, après le succès de l'opération aux yeux d'Alice. Tout va alors changer dans sa sphère. Privé de son aveugle, Jules va devoir se reconvertir professionnellement. Mais chez qui? Alice, elle, rouvre les yeux sur un monde qui a changé pendant les douze ans qu'elle a passés dans le noir. Tout comme elle-même a évolué, mûri. Quant à Zibal, même viré de son poste de vendeur, il va être appelé à revoir Jules d'abord, Alice ensuite, et à s'interroger sur ses propres choix de vie.

Didier van Cauwelaert signe un bon roman, agréablement écrit, plein de péripéties et de rebondissements, soigné jusque dans les moindres détails. Une comédie romantique qui fait du bien et se pose sur deux sujets méconnus, les chiens d'aveugle et le champ de recherches de Zibal. Bien sûr, plein d'autres personnages vont entrer dans cette danse à trois (lui, elle, le chien) entre Paris et Paris-Plage, attachants et bien décrits. Avec ses trois voix qui se répondent ou se complètent, "Jules" a plus de finesse et de profondeur que son résumé ne pourrait laisser imaginer. On prend vraiment du bon temps à le lire. Les histoires d'amour qui se terminent bien, on y a droit aussi, non? Comme aux histoires de chiens d'aveugle à la reconversion réussie.


7 questions à Didier van Cauwelaert,
passé récemment à Bruxelles

Vous dites porter ce roman depuis longtemps. Qu'est-ce qui vous a décidé à l'écrire maintenant?
Didier van Cauwelaert. (c) A. di Crollalanza.
Vers 12-13 ans, j'ai découvert les chiens d'aveugle et j'ai été fasciné par le binôme humain-chien. Je n'avais pas de chien alors à la maison mais je suis devenu ami avec des aveugles pour être proche de leurs chiens.
Pendant des années, j'ai su qu’il y aurait elle et son chien dans ce livre. J'ignorais qu'il y aurait un homme. Je ne planifie jamais une écriture. J'écris quand les personnages sont là. Quelle urgence va-t-elle alors s'emparer de moi? Quels personnages vont me rapter?
Avez-vous tout de suite opté pour une narration à deux voix alternées, Alice et Zibal?
Cette narration à deux voix s'est imposée tout de suite. C'est un double regard pour le lecteur, le regard de celle qui a vécu de manière fusionnelle avec son chien et le regard de celui qui découvre cela. Comme je ne voulais pas faire parler le chien, j'ai ajouté des passages en italiques.
"Jules" est-il une comédie romantique?
Rien de plus important que les beaux sentiments s'ils ne sont pas mièvres mais s'ils sont une lumière intérieure qu'on porte, à diffuser ou à chercher chez d’autres.
Le roman est sur des blessures complémentaires que mes personnages vont découvrir. J'ai mis beaucoup de temps pour l'écrire car je n'avais pas ma situation. Pour bien parler d'un lien, ici celui entre la jeune aveugle et son chien, il faut le briser. Il me fallait qu'Alice retrouve la vue. J'ai fait le point des références actuelles avec les opérations de cornée. J'avais aussi besoin pour l'histoire qu'elle ait vu avant.
En même temps vous ménagez pas mal de suspense, dramatique sur l'accident d’Alice, plus anecdotique à d'autres moments.
J'écris pour dialoguer avec mon lecteur. Je joue pour le plaisir de mon lecteur et le mien. Alice a besoin de douze ans dans le noir pour devenir ce qu'elle est.
Certaines scène sont même dramatiques.
Quand l'opération réussit, tout s'écroule. Elle se trouve face à une somme d'informations. La scène où le chien ne la reconnaît plus et recule devant elle était bouleversante à écrire. J'aime placer de la détresse dans une situation de bonheur et inversement. Comme dans la vie: des lumières dans le noir et des tuiles dans le bonheur.
Votre livre a aussi une forme de réalisme du présent, notamment votre personnage Zibal, né de parents inconnus en Syrie et adopté par un couple de Français. Un génie qui se retrouve vendeur de macarons.
Zibal s'est fait escroquer dans une précédente vie. Il a 40 ans et est d'un réalisme total.Il sait que pour un recruteur, il est trop âgé, trop diplômé. Que peut-il faire? Vendre des macarons Ladurée. Sa rencontre avec Alice va bousculer sa résignation. Je crois beaucoup en la perturbation, d'abord le labrador, elle ensuite.
Une autre de mes passions, ce sont les découvertes scientifiques. Celles du roman sont vraies, prouvées même si elles ont l'air inventées, comme les bactéries du yaourt ou les plantes à traire. Il n'y a pas que le concours Lépine ! La situation de Zibal est réelle.
On ne ment pas à un chien, écrivez-vous. En avez-vous un ?
Je n'ai jamais acheté d’animal mais j'ai des chiens, toujours des chiens qui m'ont choisi.








lundi 29 juin 2015

DTPE 1: l'utopie du kibboutz avec Yaël Neeman

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans et des récits. L'été, le temps de relire aussi.

A priori, je n'ai rien contre les kibboutz. Rien pour non plus, si j'y réfléchis. Sauf que je suis tombée sur l'extraordinaire récit de Yaël Neeman, dont le titre est déjà tout un programme, "Nous étions l'avenir" (traduit de l'hébreu par Rosette Azoulay avec la collaboration de Rosie Pinhas-Delpuech, Actes Sud, 266 pages), et que ce livre est un de ceux qui m'ont le plus impressionnée ces derniers mois. Par son ton qui fait qu'on ne le lâche plus et par son propos. Une de ces découvertes qui vous font encore plus aimer la littérature.

Yaël Neeman raconte l'histoire du kibboutz Yehi'am, où elle est née en 1960 et où elle a grandi. Venus de Hongrie, ses parents ont participé à sa fondation. L'écrivaine évoque de très belle manière le quotidien, depuis son enfance jusqu'à la fin de son adolescence, en ce lieu pensé pour le mieux mais dont le projet ne s'est pas concrétisé comme imaginé. Une utopie israélienne en dit-elle, en se remémorant sa vie au jour le jour. Un système où le "je" est gommé au profit du "nous" (dès le titre, identique en hébreu) et dans l'intimité duquel, paradoxe, elle nous entraîne naturellement. "Nous parlions au pluriel", écrit-elle dès les premières lignes qui concernent sa naissance. On va voir évoluer tous ces enfants, regroupés dans une maison pour eux par "expérience de vie socialiste", afin qu'ils soient tous égaux et aient tous les mêmes chances dans la vie, qui ne voient leurs parents que quelques heures par jour - c'est en 1990 qu'une réforme des kibboutz renverra les enfants dormir dans la maison de leurs parents. "Nous habitions des univers parallèles, nous dans la société des enfants, nos parents dans celle des adultes", poursuit l'auteur.

Yaël Neeman restitue un à un ses souvenirs comme autant de perles d'un collier. On est avec elle dans le kibboutz, dans la chambre des enfants, à l'école, dans les champs, chez le coiffeur ou en déplacement en ville. Elle a un art incroyable pour nous convier auprès d'elle durant cette vingtaine d'années passées à Yehi'am. Petits faits de la vie et grands débats illuminent les pages où s'épanouit sa belle écriture, neutre mais précise. Elle raconte et on est avec elle, lectrice vorace. On grandit avec elle, enfance, adolescence, début de l'âge adulte. On va à l'école puis au lycée. On discute presque avec tout ce petit monde. On découvre ses frères et ses amies. On apprend l'itinéraire de vie de ceux qui croient à cette manière de vivre, proche de la nature et respectueuse des autres. On lit de la poésie à tout moment, comme les habitants du lieu. Je dis "on" comme elle dit "nous" car aucun d'entre eux ne peut dire "je". Le système montre ses avantages, le respect du développement de l'enfant sans le brutaliser, les encouragements permanents devant ce qu'il fait, dit ou rêve, une large liberté (suivre les cours ou non par exemple). On apprend que l'auteure a toujours voulu écrire et qu'elle a même tenu une brève correspondance avec une romancière israélienne.

Le système a aussi des limites, comme celles du collectif et de l'obligation pour les adultes de servir à tout moment la communauté. L'auteure pose des faits, attachants, curieux, mal connus et fume comme tout le monde telle un pompier - en couverture, c'est elle, à 21 ans -, elle donne à connaître une manière de vivre qui ne s'est pas développée comme espéré. Elle montre comment elle a dû apprendre péniblement à dire "je" après une crise existentielle. Son ton est toujours juste, ses propos touchants, drôles ou sérieux selon les moments. On y perçoit certes une douce mélancolie mais aucune nostalgie ni regret. "Nous étions l'avenir" est un livre magnifique, bruissant de vie, qui touche au cœur et ravit l'esprit par la beauté douce de ses phrases évocatrices. Il est bien sûr à lire en ces temps d'égos surdimensionnés.

7 questions à Yaël Neeman, de passage à Bruxelles

Vous avez écrit d'autres livres, non traduits. Pourquoi avoir choisi la forme du récit pour celui-ci, écrit 50 ans après les faits, un ton neutre où les événements parlent d'eux-mêmes?
Yaël Neeman. (c) Kaska-Sikora.
C'est mon premier livre "sérieux". Les précédents étaient des livres courts, des exercices, des défis. J'ai commencé à écrire très tard. J'ai mis six ans et demi pour écrire ce livre dont le titre m'est venu en fin d'écriture. Je voulais écrire sur mon enfance et ma jeunesse jusqu'à 18-20 ans. Au début, j'avais aussi envie de raconter ma vie à Tel-Aviv, quand j'avais 23-24 ans, après le kibboutz. On est comme un immigré quand on vient de ce système. Mais j'ai décidé de couper le texte, même s'il est écrit: il deviendra un autre livre avec des histoires courtes après la vie au kibboutz, avec la vie de ma mère en Hongrie...
Vous aviez toujours voulu être écrivain?
Etre écrivain était mon vœu quand j'étais enfant au kibboutz. Mais après, quand je suis arrivée en ville, plus personne ne m'a dit d'écrire, que ce que je faisais était bien. Je devais trouver ma propre voix. J'ai travaillé dans des journaux, pas dans des livres, comme si ma voix s'était bloquée à l'intérieur de moi. C'est une amie de mon âge, qui venait d'un autre kibboutz et que j'ai rencontrée en allant à l'université, qui m'a poussée à écrire ce livre même si elle n'y apparaît pas. Sa mort à cause d'assuétudes, à Tel-Aviv, dans la quarantaine seulement, m'a bouleversée. Penser à elle m'a fait réfléchir à nous et à la vie dans le kibboutz.
J'ai choisi un ton neutre. Je voulais combiner les faits et les éléments philosophiques du kibboutz, ne pas écrire de haut, dire les choses simples, claires, comme si je racontais oralement.
Le livre a-t-il suscité des réactions en Israël où il est sorti en 2011?
J'ai eu beaucoup de réactions à ce livre en Israël où il est un best-seller. Il a suscité beaucoup de discussions. Beaucoup de personnes m'ont aussi dit qu'elles ignoraient le système d'organisation d'un kibboutz. J'ai aussi eu la réaction de personnes qui étaient nées dans un kibboutz.
Je voulais montrer ce qui se passe dans un kibboutz et finir le livre quand je le quitte. Il est alors difficile de trouver la vraie vie. Je voulais montrer les rêves. Beaucoup d'enfants ont eu de gros problèmes après. A mon époque, 50 % des jeunes ont quitté le système du kibboutz. Après, les kibboutz ont changé. Depuis 1990, les enfants dorment avec leurs parents et non plus dans la maison des enfants. Et les salaires sont versés aux parents.
Qu'est-ce qui a été difficile pour vous, devenue adulte?
Il m'a fallu prendre du temps pour dire "je". D'abord, trouver ce "je", ensuite assumer la difficulté de le dire par rapport aux valeurs d'égalité qui sont enseignées.
Par exemple, personnellement, j'ai toujours eu la crainte de ne pas pouvoir étudier la littérature pour la littérature, seulement dans l'idée d'être prof. C'était difficile d'avoir le droit d'étudier. Mon frère qui a onze ans de plus que moi avait l'impression de déserter en quittant le kibboutz. Moi pas. Toutes les familles ont eu des enfants qui se sont perdus. Les parents ne pouvaient pas aider leurs enfants. Ils n'avaient pas d’argent.
La poésie a toujours été présente dans le quotidien au kibboutz.
Une des particularités de notre éducation était qu'elle comportait de la poésie, de la musique, du théâtre. Toutes les nuits après le "bonne nuit", la personne qui nous gardait nous lisait un livre depuis le corridor. Les poèmes étaient comme des couvertures pour nous. Mais ils étaient similaires dans tous les kibboutz.
Vous ne parlez pas de religion dans votre récit. 
C'était une place laïque. En même temps, on pratiquait la circoncision, et le mariage avec un rabbin, mais en ville. C'était une combinaison unique, parfois très étrange, parfois étroite, parfois athéiste, mais il y avait du développement.
Tenez-vous un journal?
Oui et non. Oui, pour signaler que je ne fume plus. Ou, avant, pour indiquer combien de cigarettes par jour quand je fumais. Pas pour raconter ma vie. Pour cela, il y a les livres.










jeudi 25 juin 2015

Les cinq barquettes de fraises de Thomas

Parce que c'est la saison des fraises, tellement appétissantes dans les pages de garde, et parce que c'est la fin de l'année scolaire où les premiers sont mis à l'honneur, et les autres au mieux ignorés, il faut garder quelques minutes pour savourer l'album "Thomas tête en l'air" de Jean-François Dumont (Kaléidoscope, 40 pages). C'est un hommage formidable à tous ceux et celles qui sont un peu tête en l'air, car il n'y a pas qu'une manière d'être n'est-ce pas?

L'ouvrage commence par des scène entendues à l'école, dans toutes les écoles du monde sans doute: "Encore dans les nuages, Thomas tête en l'air, redescends sur terre", "Hou, hou, Thomas tête en l'air, c'est ici que ça se passe!", "Il fait beau là-haut? Thomas tête en l'air, reviens parmi nous!"

Et c'est effectivement d'en haut, comme si Jean-François Dumont s'était accroché au plafond de la classe que la première scène est dessinée, plongée en teintes éteintes montrant bien la différence entre Thomas et ses condisciples. Les autres ont la tête penchée sur leurs cahiers, lui regarde le dessinateur.

Le milieu de la double page sur la classe vue d'en haut. (c) Kaléidoscope.

Très vite, on comprend la présence des fraises en pages de garde: la maîtresse donne un exercice de mathématiques à ses ouailles. "Madame Michel avait acheté cinq barquettes de fraises pour faire de la confiture. Chaque barquette pesait 125 grammes..." Et là, Thomas s'envole pour de vrai. En pleine classe! La maîtresse tente de le retenir. Elle appelle du renfort. Rien à faire. Thomas reste suspendu dans les airs. Pire, il glisse à travers la fenêtre qui s'est ouverte. Si l'auteur a rétabli l'axe habituel des dessins, il présente néanmoins des situations curieuses pour l'école. Et il prend encore plus de hauteur quand Thomas se met à explorer le ciel. Que de belles couleurs pour ces aventures oniriques par rapport à la grisaille de la réalité!

Thomas explore le ciel au-dessus de l'école d'abord. (c) Kaléidoscope.

Les épisodes voletants se succèdent agréablement, et la présence de la couleur bleue monte bien l'altitude du héros. Pas inquiet, il fait la connaissance d'un petit nuage, puis d'autres, et encore d'autres. Tous les moutonneux ont des idées pour résoudre son problème de mathématiques. Et surtout le dernier arrivé qui a carrément espionné Madame Michel en train de faire sa confiture...

Thomas tient enfin la solution et peut répondre sans problème à sa maîtresse qui le félicite et l'encourage. "Thomas tête en l'air" est aussi réussi sur le plan graphique, jouant avec les angles de vue et les couleurs du ciel, que dans son approche décomplexée de la personnalité de Thomas. Bravo et merci pour les Thomas tête en l'air!

 


lundi 22 juin 2015

C'est l'été et il pleut...

Le 21 juin est passé. Il pleut toujours. Qu'à cela ne tienne. Le délicieux album "La flaque" de May Angeli (Les Editions des Eléphants, 32 pages) est pour vous. Une histoire toute simple, pour les plus jeunes, en de superbes gravures sur bois et un texte plein de joie. Elle paraît dans une toute nouvelle maison d'édition jeunesse française dont les maîtres mots sont, à l'image de l'animal qu'elle s'est choisi, force, intelligence, mémoire et grâce.

La première à visiter la flaque. (c) Ed. des Eléphants.
Le charme de "La flaque" vient de la douceur de son ton, de la paix et de la joie qui émanent des images. Un enfant apparaît en couverture mais on ne le reverra pas tout de suite. Les pages de garde montrent un paysage campagnard lavé de pluie. L'histoire se déroule autour de la flaque laissée par la pluie, très appréciée par de nombreux visiteurs déshydratés. Une abeille d'abord, puis deux hirondelles, suivies d'une volée de moineaux, cible d'un chat gourmand. Le matou ratera sa cible et sera trempé, double vexation...

Jouer avec une petite fille?, disent les canards. (c) Ed. des Eléphants.

Le défilé n'est pas encore fini. Arrive à petite vitesse une tortue assoiffée, qui laissera sa place à trois canards pressés de se baigner mais pas de partager leurs jeux. Leur bain a l'air trop bien. Il donne des idées à la petite fille qui passe par là. Elle finira par super bien s'amuser dans la flaque avec un cochon qui se promène. La boue est douce et rafraîchit les pattes, sait ce dernier. Hop, les bottes sont expédiées et c'est pieds nus que la demoiselle s'amuse avec son nouvel ami. A deux, ils font la paire! Au point que la flaque sèche! Il ne reste à la fillette qu'à rentrer à  la maison et à prendre le bain  suggéré par sa maman. Les pages de garde finales montrent le même paysage campagnard, sans une goutte de pluie cette fois.

En voilà deux qui se sont trouvés. (c) Ed. des Eléphants.

Voilà un album tout simple, à hauteur d'enfant, plein de surprises et d'imagination, avec une vraie histoire, des oui et des non, qui respire l'expérience vécue et transmet le plaisir de jouer avec rien. Les gravures en plans assez rapprochés sont magnifiques et leurs tons clairs, jaune, vert, bleu, ocre, confèrent au livre une joie et une bonne humeur contagieuses. Encore une fois, bravo, May Angeli!

A l'attention des libraires, les Editions des Eléphants sont diffusées par Harmonia Mundi.




samedi 20 juin 2015

Pierre Loti et des vues de Paimpol il y a 125 ans

On pourrait facilement ironiser sur le fait de republier en grand format "Pêcheur d'Islande", le best-seller de Pierre Loti (édition illustrée commentée par Alain Quella-Villéger et Bruno Vercier, Bleu autour, 310 pages) en ce mois de juin 2015. Le livre, le plus célèbre de l'auteur, sortit en 1886 chez Calmann-Lévy, et fut immédiatement plutôt bien accueilli.

On pourrait ironiser et on aurait doublement tort.

D'abord parce que le choc thermique entre le titre et la température attendue en juin est loin de se réaliser cette année. A peine 13° à Bruxelles ce samedi soir - un peu comme il y a deux cents ans à Waterloo...

Ensuite parce que ce roman plus que centenaire est avant tout une histoire d'amour et même une histoire d'amour impossible. Sur fond de mer évidemment, et de Bretagne. Tragique et moderne, intemporel. On suit Gaud, la jeune fille qui était riche, et Yann, le sauvage pêcheur pauvre, dans leurs manœuvres d'approche puis dans ce que va apporter ce coup de foudre féminin. Dans le contexte âpre des saisons de pêche de l'époque et avec la mer en personnage omniprésent.

(c) Edmond Rudaux, collection particulière.

La version enrichie qu'en publient les éditions Bleu autour est particulièrement réussie. Elle est illustrée de photos remarquables d'Edmond Rudaux, et de gravures que composa le peintre à partir de ces plaques de verre. Une édition illustrée, dite d'"étrennes", de "Pêcheur d'Islande" parut en effet à l'automne 1892 proposant 128 gravures sur bois de Jules Huyot d'après les compositions d’Edmond Rudaux. Un numéro de "L'Univers illustré" de décembre 1892 publia aussi neuf des compositions de ce dernier, lequel expliqua s'être rendu à Paimpol vers 1890-1891 pour photographier les lieux et les personnes du roman. Une trentaine de ces plaques de verre ont été retrouvées en 1997, et numérisées. Elles ont servi à l'illustration de cette superbe édition et permettent de mieux comprendre la composition des gravures qu'elles ont inspiré et qui figurent également dans le livre.

(c) Edmond Rudaux, collection particulière.

Une belle préface remet l'écriture de "Pêcheur d'Islande" dans le contexte de l'époque de son écriture et de la vie de Pierre Loti. Les auteurs étudient autant le style que l'histoire du roman et indiquent comment il fut reçu à sa sortie. Des informations précieuses et passionnantes.

Après le roman en lui-même viennent d'autres chapitres très intéressants, pages manuscrites, analyse de la part imaginaire et de la part sociale, les conséquences pratiques qu'eut la sortie du livre ainsi que les critiques qu'un tel succès de librairie s'attira.

Tous ces éclairages sont extrêmement passionnants et permettent de mieux comprendre un roman toujours moderne qui s'enrichit ici de nombreuses images jamais vues.

On veut encore des classiques ainsi revisités. "Pêcheur d'Islande" de Pierre Loti est le troisième dans cette collection, après "Le Grand Meaulnes" d'Alain-Fournier en 2013 (lire ici) et "Visites aux paysans du Centre" de Daniel Halévy en 2012.


(c) Edmond Rudaux, collection particulière.



vendredi 19 juin 2015

Un superbe roman pour ados sur les clandestins

Le 20 juin est la Journée annuelle des réfugiés. L'occasion de foncer sur un remarquable roman pour adolescents (dès 14 ans), "Barsakh" de Simon Stranger (traduit du norvégien par Hélène Hervieu, Bayard, 166 pages). La rencontre improbable entre Emilie, jeune Norvégienne nantie en vacances avec sa famille aux Canaries, et Samuel qui, à quelques semaines de ses 18 ans, a quitté son Ghana natal et les siens pour tenter de rallier l'Europe, d'y trouver du travail et des papiers.

Ce très beau roman nous parvient maintenant en traduction française mais il est sorti en Norvège en 2009 - l'auteur avait alors 33 ans - avec le soutien de NORLA, on ne s'en étonne pas (NORLA promeut la littérature norvégienne de qualité). S'il n'a rien perdu de son actualité, la question des réfugiés revient tous les jours dans les médias, il braque l'attention sur une autre mer que la Méditerranée et une autre terre d'asile que Lampedusa ou la Sicile. En effet, ici, les candidats au départ, avec passeurs et mauvaises surprises, tentent de rallier les îles Canaries depuis l'Afrique de l'Ouest, d'où ils peuvent entrer plus facilement en Espagne que via Gibraltar. Une route qui était sans doute plus fréquentée au moment de la sortie du livre qu'aujourd'hui.
"Barsakh", le mot qui donne son titre à ce très beau texte illustré de quelques photos en noir et blanc, est un mot arabe qui, dans l'islam, correspond au stade où, après la mort, on séjourne dans l'attente du jugement dernier. C'est aussi un mot qui est peint sur un mur du port du Sahara occidental d'où Samuel va partir. C'est enfin un slogan, une sorte de défi, que chantonnent les candidats au départ, "Barcelone ou Barsakh" (Barcelone ou la mort).
Simon Stranger est un auteur norvégien.
La construction de ce roman dense qui n'évite aucun des sujets difficiles de l'immigration clandestine (passeurs, violences, traversée, soif, faim, danger de mort, peur) est fort intéressante parce qu'elle fait se rencontrer Emilie, devenue récemment anorexique mais au cœur et au courage immenses, et Samuel, un des Africains rescapés d'une éprouvante traversée de vingt-quatre jours, tout aussi courageux dans sa recherche d'un sort meilleur pour lui et les siens - qu'avait-il à perdre dans ce pays qui avait déjà détruit son père?

L'adolescente faisait un jogging, elle a vu le bateau en piteux état arriver. Il lui a fait signe. Elle a couru les aider, sans réfléchir. Elle a aidé à tirer la barque au sec, à abriter ses occupants dont une maman avec un bébé d'un an, à nourrir les affamés déshydratés. Sans le réaliser, par humanité simple, elle est aussi entrée en clandestinité: de sa famille à laquelle elle ne dit rien, de la police à laquelle elle cache l'arrivée des réfugiés.

Samuel, lui, sait les risque que les migrants encourent sur l'île après ceux qu'ils ont dû affronter en mer. Les mineurs sont accueillis, les majeurs seulement s'ils arrivent à se cacher pendant quarante jours. Les dissensions dans le groupe montrent la gravité de la situation.

Mais entre les deux ados, c'est une rencontre immédiate et profonde. Ils se posent des questions, se racontent et nous racontent leurs existences en des voix qui alternent. On en tremble, on en a mal au ventre parfois. Que d'injustice, que de désillusions. Que d'espoirs aussi. Et c'est Samuel qui a frôlé la mort de près qui posera à Emilie les questions pour la remettre sur le chemin de la vie.

Pas de morale, pas de sentiments mièvres mais une magnifique rencontre qui se construit sur des faits réels, les fréquents troubles alimentaires dans le pays de la première, la fuite d'un pays sans avenir pour le second. Ce croisement de deux réalités sans rapport l'une avec l'autre a permis à Simon Stranger de balancer un formidable roman.



Quelques excellents albums pour enfants sur des enfants réfugiés à découvrir ici.







jeudi 18 juin 2015

Le 18 juin, c'est aussi le jour de Bruno Heitz

Les pages 34 et 35 du tome 9 de "L’Histoire de France" (c) Casterman.

Juste un dessin sur la bataille de Waterloo, en passant, mais pas de n'importe qui, un dessin de Bruno Heitz lui-même!

Il est le redoutablement efficace dessinateur de la série "L'Histoire de France en BD" (textes de Dominique Joly, Casterman Jeunesse) dont le tome 9 vient de sortir: "Napoléon et l'Empire".








Et, en cadeau,  quelques croquis préparatoires totalement inédits.
Appréciez, savourez, dégustez.

Joséphine. (c) Bruno Heitz.

La maman. (c) Bruno Heitz.

Nelson. (c) Bruno Heitz.

Ney. (c) Bruno Heitz.

Murat. (c) Bruno Heitz.










































Et parce que Bruno Heitz est aussi l'empereur des figurines en bois.

Napoléon Bonaparte. (c) Bruno Heitz.