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vendredi 1 juin 2012

L100 va à Orbæ

Avec son port de mer et ses larges remparts, Saint-Malo est la ville idéale pour accueillir une exposition des dessins originaux de l'album
"Le secret d'Orbæ" (Casterman),
de  François Place, tout entier tourné vers les découvertes et les grands espaces - ce qui nous ramène finalement toujours à nous-même.
Surtout quand les illustrations sont montrées à l'Ecole de marine marchande de la ville!
Cela a été un des multiples ancrages du Festival Etonnants Voyageurs qui s'est déroulé dans la cité malouine du 26 au 28 mai.

Nous avions déjà évoqué cet album, trop brièvement, dans ce blog http://lu-cieandco.blogspot.be/2012/05/ld-gaine-ses-francois.html

Il fallait évidemment revenir sur cet épatant travail, remarquable à plusieurs égards.
Par sa présentation, un coffret cartonné fermé par un aimant, contenant deux romans écrits à la première personne, indépendants mais complémentaires, passionnants, et un portfolio cartonné à l'ancienne, abritant dix-huit illustrations de toute beauté.
Par son contenu romanesque.
Par sa maîtrise graphique.
Tout le grand art de François Place!

A noter que "Le secret d'Orbæ" a reçu le prix Bologna Ragazzi 2012 en section fiction.
On y part à la découverte d'une terre lointaine, recelant un lieu mystérieux, la Montagne bleue. Un pays de légende, au cœur de la quête de Cornélius et Ziyara, les héros de cette prenante épopée.

Le village de Vinh Gao. (c) François Place/Casterman.

Les deux histoires parallèles des romans finissent par converger. Ces deux récits de quête explorent le monde mythique d’Orbæ. "Le Voyage de Cornélius" retrace le parcours d’un fils de drapier parti d’Europe du Nord à la recherche de la "toile à nuage", tissu plus fluide que la soie. "Le voyage de Ziyara" explique comment Ziyara, fille du sud, trouve une fève en forme de dauphin dans un pain d’épices, un talisman qui  la désigne Grand amiral de la flotte. Elle sera ensuite bannie et entamera une longue errance sur les mers. Ils se rencontreront et tenteront de cheminer ensemble.

François Place a répondu à nos questions dans la cité malouine.

Comment avez-vous imaginé ce projet qui apparaît tellement original par rapport à ce qui se publie aujourd’hui?
J’avais envie d’écrire deux histoires en miroir, celle d’un homme, Cornélius, et celle d’une femme, Ziyara. Ils font deux grands voyages calqués, l’un sur la route de la soie, l’autre sur la route des épices, l’un terrestre, l’autre maritime. Ce sont deux aimantations différentes. Cornélius part à la recherche de la "toile à nuage", une soie particulièrement fine. Ziyara qui est l'amie des dauphins se retrouve jetée sur les mers par un signe du destin. Si lui a toujours devant lui un horizon, jusqu'à l'obsession, elle voyage par contre en liberté. Puis, bannie, elle devient une vagabonde des mers. Je voulais allier au plaisir du voyage celui de la découverte.

Les destins de ces deux voyageurs vont se rencontrer.
Oui, à un moment du roman, Cornélius et Ziyara se rencontrent et font alors un voyage commun pour retrouver la femme capable de tisser la "toile à nuage". Mais Ziyara souffre lors de ce chemin, elle est trop liée à la mer. Tous les jours, elle se baigne avec les dauphins! Ils vont donc se séparer. Elle va l'attendre, sur terre, mais près de la mer. Mais on se demande aussi si la Montagne bleue, but du voyage, ne serait pas la montagne de la mort. Cornélius n'a, en effet, pas l'air de revenir de son expédition. Pour l’aider, Ziyara dessine alors sur une carte le but qu’il ne parvenait pas à voir tout seul.

Le titre du coffret comporte le mot Orbæ qu’on a déjà croisé dans votre œuvre.
Oui, c’est à l’île d’Orbæ, vue dans l’album "L’atlas des géographes d’Orbæ" (1), que Ziyara attend Cornélius, au Palais des cartes. Il y a là quantité de cartes, non seulement sur Orbæ mais aussi sur le monde extérieur. Dans le palais, il y a différentes chambres, contenant chaque fois des cartes : celle des Timides, imprécises, maladroites, celle des Effacées, tellement anciennes qu’on n’arrive plus à les déchiffrer, celle des Maudites, qui sont interdites, dont la divulgation est punie de mort! Pour ces dernières, je me suis basé sur un fait réel. Les cartes de la route d’Amérique étaient jadis interdites. Les capitaines qui rentraient de voyage devaient donner leurs journaux de bord à Séville où se trouvait une carte-mère sur laquelle on reportait toutes les expéditions. Il était interdit de consulter cette carte sous peine d’une sentence immédiate. Pour en revenir aux livres, dans le Palais se trouve aussi la chambre des Endormies, concernant l’autre côté du monde, là où on dort quand on est éveillé chez nous.
Mon travail est aussi une réflexion amoureuse sur la cartographie.

Dans la farde réalisée à l’ancienne, fermée par un ruban à nouer, on trouve aussi dix-huit illustrations indépendantes, séparées des livres.
Oui, il y a dix-huit vues des paysages traversés, six du voyage de Cornélius, six du voyage de Ziyara, six de leur voyage commun. J’avais envie que les illustrations soient séparées des romans, que ceux-ci soient sans image, rien que du texte, que chacun puisse agencer librement les images, que chacun se fasse son voyage. C’est pour cela qu’elles sont sur papier libre. Je donne les ingrédients, à chacun de se faire son plat.

Cornélius et Ziyara, on les connaissait aussi déjà un peu.
Oui, ils étaient tous les deux dans l’ "Atlas", mais leurs histoires n’étaient pas finies. Dans ces romans-ci, on repasse par certains pays de l’ "Atlas". J’ai tiré un fil qui passe d’un pays à l’autre et emmène les personnages plus loin pour donner finalement le véritable sens de l’île d’Orbæ.

(1) Rappelons que "L’atlas des géographes d’Orbæ" (Casterman) est un atlas imaginaire (superbe) où les frontières des vingt-six pays rêvés suivent le tracé des lettres de l’alphabet et abritent autant d'univers distincts.

mercredi 23 mai 2012

LA fait un rêve

Le rêve que tous les jeunes lecteurs lisent deux livres, un roman et un album pour grands, qui traitent de l'esclavage.
Même que leurs aînés, ou leurs parents, peuvent faire pareil et en tirer parti.

Le roman est déjà un peu ancien. Il est sorti en français en 1999 mais il est toujours disponible et continue à être indispensable.
C'est "Léon",  de Leon Walter Tillage (traduit de l'américain par Alice Ormières et Nadia Butaud, Neuf de l'école des loisirs). Un témoignage d'une profonde humanité sur la minorité noire aux Etats-Unis.
Leon Walter Tillage est né en 1936 à Baltimore en Caroline du Nord. Quand est sorti ce livre bouleversant, il travaillait depuis trente ans dans une école de Baltimore. Chaque année, il racontait son histoire aux élèves: c'est-à-dire la vie d'un enfant noir dans le sud des Etats-Unis, au milieu du siècle dernier. Son arrière-grand-mère avait été esclave. Son père, métayer, passa sa vie à travailler pour rembourser ses dettes.

Pas très drôle mais Tillage égrène ses souvenirs avec un irréductible optimisme.
Il raconte comment Blancs et Noirs étaient séparés dans les transports en commun, ou dans les restaurants. Il explique calmement que, dans les magasins, les Blancs avaient le droit de faire mettre dehors d'autres clients, parce que Noirs.
La vie du jeune Léon, dans les années 40 et 50, c'était aussi échapper au Ku Klux Klan, subir mille humiliations.

Mais l'enfant ne voulut pas se résigner comme ses parents. Il préféra écouter Martin Luther King, risquer sa vie dans des marches pacifiques.

Son histoire est si sobre qu'elle en acquiert une force terrible. Elle nous parvient grâce à la maman d'une fillette de Baltimore. Susan L. Roth a rencontré l'orateur, a retranscrit ses souvenirs. Dénués de toute mièvrerie, profondément optimistes, ils composent un plaidoyer vibrant contre le racisme.

Voilà bien une des raisons d'être de la littérature.
Une autre maintenant.

Tout récent car sorti il y a quelques semaines seulement, l'album "Catfish" de Maurice Pommier (Gallimard Jeunesse). Un titre étrange qui trouvera son explication en cours de récit: on saura pourquoi il est question de poisson-chat. Passée cette première curiosité, on tombe sur une phrase d'introduction de Joann Sfar ("Le chat du rabbin"): "Tout a sans doute déjà été dit, mais comme personne n’écoute, il faut recommencer."

Dans "Catfish", superbe album, Maurice Pommier raconte le chemin d’un esclave vers la liberté. Un grand format cartonné, de toute beauté, que l'auteur-illustrateur français reconnaît avoir eu de la peine à le faire atterrir sur le papier. "Cette histoire de l’esclavage me hante depuis une vingtaine d’années", en dit celui qui pratique la littérature de jeunesse depuis 1986 et l'album "Chasseurs de baleines", "mais je n’arrivais pas à m’en débarrasser dans un récit. Toutes les choses que je voulais raconter s’accumulaient, par bribes, mais ça restait coincé dans ma tête. Le Petit-Nèg’, qui s’échappait d’une plantation des Antilles pour se retrouver en Amérique, était bien là, mais son histoire m’échappait encore. Et puis un jour (une nuit plutôt !), j’ai vu le Vieux George, qui tombait sur lui en nourrissant les cochons. J’ai compris que ce personnage était la clé de l’histoire, alors je l’ai vite dessiné comme je le voyais, là, avec ses seaux de pâtée… Mais il a encore fallu cinq ans pour en arriver à faire ce livre!" 

Aujourd’hui, "Catfish" est là avec toute sa force et son empathie vis-à-vis de ses personnages.
On y suit le destin du Petit-Nèg’, le gamin qui deviendra Catfish, son surnom de futur homme libre, après avoir été baptisé Scipio par l’homme blanc qui en est...propriétaire.

L’enfant a eu de la chance, dans sa malchance. Il a été recueilli par le Vieux George, un vieil esclave profondément bon dont on découvrira aussi l’histoire : il était Kojo en Afrique.
Il a aussi la bonne fortune d’apprendre le métier de tonnelier auprès d’un contremaître blanc, Jonas, arrivé enfant d’Angleterre et capable de s’opposer aux excès du régisseur de domaine. C'est ce Jonas qui lui donne son surnom de Catfish, poisson-chat, tant le gamin semble à son aise dans l'atelier.

Tous ces combats, cette quête de la liberté et ces leçons de courage sont traités par un rapport texte-images extrêmement intéressant et puissamment évocateur. Maurice Pommier use d’une large palette de couleurs, allant d’images sépia à d’autres très colorées selon les événements relatés. Il glisse bien entendu quelques-une des ombres chinoises dont il a fait sa spécialité. Surtout, il raconte sans fausse pudeur ce pan affreux de l’histoire qu’a été l’esclavage. Dédié à la mémoire de Cesar Chelor (1720-1784), un ancien esclave devenu un fabricant d’outils réputé, encore aujourd’hui, son album sincère et sensible touche au cœur.

La vision du monde selon l'homme blanc. (C) Maurice Pommier.

mercredi 16 mai 2012

LD gaine ses François

Rien à voir avec le film "Le prénom" qu'elle a vu et peu apprécié. "Bobeauf" a jugé sa consœur du "Elle", Michèle Fitoussi. Une formule parfaite.

Mais revenons à nos prénoms de la semaine, même si le premier peut aussi être un nom de famille.
François d'abord, à tout seigneur tout honneur, que nous déclinerons par trois.

Nous appelons d'abord  François Place, découvert en 1992 avec son magnifique album, "Les derniers Géants" (Casterman), toujours disponible. L’histoire d’Archibald Leopold Rushmore qui découvrit au XIXe siècle une peuplade de géants mais paya cher son désir de gloire.
Depuis, les albums se sont succédé, en solo ou avec des textes d'autres (contes classiques ou auteurs contemporains).


Il y a eu notamment  "L'atlas des géographes d'Orbae" (Casterman), en trois tomes, qui conte vingt-six pays imaginaires dont les tracés correspondent chaque fois à celui des lettres de l'alphabet,  
"Le vieux fou de dessin" (Gallimard) qui retrace le destin de Hokusai, "La fille des batailles"(Casterman) qui détaille magnifiquement le destin d’une jeune femme fière et décidée au temps de Louis XIV.

 


François Place a aussi fait un petit tour du côté du roman pour adolescents avec "La douane volante" (Gallimard), époustouflant. L'histoire de Gwen, jeune Breton du début du XXe siècle, formidablement bien construite et magnifiquement écrite.





Il vient de revenir à l'album avec l'épatant projet "Le secret d'Orbae" (Casterman), un coffret contenant deux romans illustrés, "Le voyage de Cornélius" et "Le voyage de Ziyara", et un portfolio composé de 18 illustrations originales.






Nous appelons André François (1949-2005) ensuite, le créateur du célèbre papillon de l'école des loisirs.


Un des plus géniaux graphistes du XXe siècle, un des plus mal connus aussi.
Trop peu de livres de lui sont encore disponibles, hélas.
L'école des loisirs en a ressorti un l'an dernier, "Ri-di-cu-le!", à ne pas manquer.
Et Gallimard avait réédité "Lettres des îles Baladar" (texte de Jacques Prévert).












Mais nous on veut revoir "Les larmes de crocodile", album publié chez Delpire!






Nous appelons François David enfin, qui dirige les éditions Motus et écrit aussi.Qui est souvent illustré par Henri Galeron, un compère avec qui il fait la paire.





Et nous appelons aussi un Jean-Marc, en finale.
L'illustrateur Jean-Marc Rochette, en l’occurrence.

Le créateur de l'album "Coyote mauve" (texte de Jean-Luc Cornette, Pastel, 1997), label en catégorie deux chouettes du prix Versele 1999.Où  un jeune garçon veut à tout prix percer les secrets du coyote mauve. Jusqu'à l'exquise pirouette finale.
L'illustrateur de nombreux contes, dont le "Candide" de Voltaire (Albin Michel).



mardi 15 mai 2012

LA dmire Art Spiegelman

Voilà le dessin d'hommage à Maurice Sendak qu'Art Spiegelman a publié dans le "NY Times".

(c) Art Spiegelman pour le NY Times.

Et l'artiste écrit:
"So, Maurice: Wish you could’ve been here for the outpouring of deserved affection that coursed through the media when you split. If there’s anything to this posterity thing, you’re with us through your work as fully as Laurel and Hardy or your beloved Mozart… so why do I miss you so?"

mardi 8 mai 2012

L5 cline devant Maurice Sendak



Maurice Sendak, considéré à juste titre comme le plus grand auteur-illustrateur pour enfants de la seconde moitié du XXe siècle, vient de mourir, ce mardi 8 mai, dans le Connecticut où vivait depuis plusieurs années ce natif de Brooklyn.
Il avait 83 ans.Malgré son âge, c'est une tristesse infinie qui a envahi tous ceux qui ont appris son décès.
Il était un de ces artistes indispensables, pas toujours commode dans les rapports humains, mais qui a tant donné à ses lecteurs. Combien d'enfants de par le monde n'ont-ils pas lu ses albums? Ne s'y sont-ils pas reconnus, retrouvés, apaisés? A voir les réactions emplies d'émotion sur les réseaux sociaux, il a marqué des générations et des générations.

En commençant ce blog, en juillet 2011, nous posions la question: quel album emporteriez-vous dans une île désert si vous ne pouviez en prendre qu'un? Et nous avions choisi "Max et les maximonstres" (L'école des loisirs, comme quasiment tous les autres livres de l'Américain traduits en français, à l'exception de quelques titres chez Gallimard). Cet album-culte était le premier titre à figurer dans notre "malle de l'île". Un choix souvent partagé par d'autres lecteurs de tous âges.



"Max
et les maximonstres",
né en 1963 aux Etats-Unis, a été traduit en 1965 en français par Robert Delpire puis repris en 1967 par l'école des loisirs qui l'a constamment réimprimé. C'est un album d'exception, un chef-d’œuvre inégalé. Quel talent pour mettre en scène avec un minimum de mots et un maximum d’images les tourments que ressent un enfant face à ses pulsions, à ces débordements d’énergie qui le dépassent et le laissent désemparé. 
Rappelez-vous l'histoire. Après avoir enfilé son costume de loup et aligné les bêtises, Max est envoyé dans sa chambre sans manger. La pièce se transforme et Max part en bateau. Il arrive dans une île peuplée non pas de monstres, mais de maximonstres, dont il devient le roi. Jusqu’au jour où il ressent l’envie de rentrer chez lui. Un retour, apaisé, à la maison où l’attend un dîner "tout chaud".
Tout sert l'histoire, le texte, les illustrations et la mise en page qui fait grandir les images de page en page pour les faire diminuer ensuite, une fois les tourments de Max adoucis.

On se rappellera que le président américain Barack Obama en avait fait une lecture publique, à quelques enfants, en 2009. Sans hésiter à dire combien il appréciait cet album. 


 
Il vient d'ailleurs de recommencer tout récemment.













"Monsieur le lièvre, voulez-vous m’aider ?"
texte de Charlotte Zolotow
(E-U 1962, FR1970)
Une petite fille en chapeau de paille demande l’aide d’un lièvre pour trouver un cadeau d’anniversaire à sa maman. La conversation qui se noue entre les deux a un charme fou, relève de la pure poésie.
L’histoire avance autant dans le texte, délicat, savoureux, que dans les images, belles et terriblement évocatrices. Très expressifs dans leurs mimiques tous les deux, la petite fille comme le lièvre célèbrent d’une manière infiniment douce les bonheurs que l’existence met à la portée de chacun.


"Un baiser pour Petit-Ours"
texte de Else Holmelund Minarik
(E-U 1968, FR 1971) 
Le dernier de la série consacrée  à Petit-Ours. On y suit l'itinéraire d'un baiser que Grand-Maman remet à Poule à destination de Petit-Ours pour le remercier du beau tableau qu'il lui a offert. Mais Poule remet vite le baiser à Grenouille qui elle-même le cède à Chat qui le confie à Petite-Mouffette... Tous ces porteurs de baiser se rassemblent pour une très jolie histoire qui se termine même par un mariage. 




"Le grand livre vert"
texte de Robert Graves
(E-U 1962, FR 1979)
A lire dans ce blog
http://lu-cieandco.blogspot.com/2011/08/la-de-la-suite-dans-ses-idees-vertes.html



"Mini-bibliothèque" 
(E-U 1962, FR 1974)
traduction d'Agnès Desathe
C'est une petite boîte qui tient dans la main. A l’intérieur, quatre mini-livres cartonnés d’une cinquantaine de pages chacun. On reconnaît immédiatement le trait et le style inimitables du génial auteur-illustrateur américain
"Pascal" est "un petit conte moral en cinq chapitres et un prologue", l’histoire d’un petit garçon à qui tout était égal jusqu’à sa rencontre, presque fatale, avec un lion. "Ma soupe de poule au riz" passe en revue les mois de l’année en donnant chaque fois une excellente raison de se régaler du plat cité. "Un, deux, trois… etcetera !" est un livre à compter de 1 à 10, et inversement, en compagnie de Johnny qui aime la solitude tandis que "J’adore les alligators" est un alphabet évidemment tout dédié aux alligators !

"Cuisine de nuit" 
(E-U 1970, FR 1972)
Maurice Sendak crée un épatant album autour de Mickey, un petit garçon qui ressemble au Little Nemo de Winsor McCay. Le jeune dormeur est  réveillé par un grand bruit. Il va passer une folle nuit en compagnie de trois cuisiniers. Sensualité dans le lait de la bouteille, la pâte qui se pétrit et amusement permanent.





"Quand Papa était loin"
(E-U 1981, FR 1984)
Cet album d'une exceptionnelle beauté est le troisième volet du triptyque que Maurice Sendak a consacré au rêve, après "Max et les Maximonstres" et "Cuisine de nuit".





"Des animaux pour toute famille"
texte de Randall Jarrell
(E-U 1965, FR 1987) 
Mer d'huile ou tempête, peu importe dans les profondeurs de l'océan où tout est immuable et paisible comme la mort. Les habitants des contrées sous-marines sont des créatures pour qui tout est toujours égal et qui ne conçoivent pas qu'on veuille quitter la quiétude aquatique pour aller vivre à terre en compagnie d'un lynx, d'un ours et d'un homme : ils n'imaginent en aucun cas qu 1'on puisse se choisir "des animaux pour famille". Pourtant, parfois, l'un d'eux tente l'expérience, et il advient qu'il (ou elle) n'ait pas à le regretter... Naufrage, rive déserte, bêtes fauves, une fable pleine de poésie et de sagesse vraie, où le merveilleux ne fausse nullement un sens aigu de la Nature.



"Brundibar"  
texte de Tony Kushner
d’après l’opéra de Hans Krasa et Adolf Hoffsmeister 
traduit par Agnès Desarthe
(E-U 2003, FR 2005) 
Adapté d’un opéra écrit dans le ghetto de Varsovie, cet album allégorique conte tant la lutte des petits contre les barbaries que l’Holocauste.Maurice Sendak avait 75 ans quand il a fait ce livre, son dernier grand livre. Né de sa rencontre en tant que créateur des décors et des costumes de la pièce musicale "Brundibar" à l'Opéra de Chicago, avec Tony Kushner, auteur du livret américain. "Brundibar"est cet opéra pour enfants, créé en Tchécoslovaquie durant la Seconde Guerre mondiale et présenté cinquante-cinq fois au camp de concentration "modèle" de Teresin avant que ses interprètes ne soient déportés à Auschwitz.
Si l'album dénonce en filigrane l'Holocauste, il est surtout une histoire pour enfants, universelle. On s'en étonne avant d'avoir tenu le livre en mains, mais le ton est avant tout joyeux. Tant dans le texte joliment tressé que dans les images aux crayons de couleur. L'histoire avance sur deux voies : dans des phylactères et dans un texte narratif. Tout de suite, on apprend que Pepicek et Aninku, tout petits qu'ils sont, doivent se rendre seuls à la ville afin d'acheter du lait pour leur maman malade. Le conte est là, avec ses mécanismes simples, ses symboles univoques, ses déplacements permettant de dédramatiser, d'avertir sans dire.
Les enfants auront à affronter plusieurs épreuves pour remplir leur mission. Dont celle, la pire, de s'opposer à Brundibar. L'affreux personnage entend jouir seul de son statut de musicien de rue alors que les enfants voudraient, eux aussi, chanter pour obtenir quelques piécettes.
Pepicek et Aninku sont en colère. Ils deviennent des ours, affrontent le joueur d'orgue, puis reculent, apeurés. Un moineau, un chat et un chien leur redonnent courage, et ils s'allient à trois cents autres enfants pour se rebeller contre la brute et récupérer les sous que le méchant leur a volés ! La fin heureuse se complète d'une note de l'auteur : attention, Brundibar peut revenir !
Cet extraordinaire album offre une lecture à deux niveaux. Au premier degré, il est la juste révolte d'enfants contre un oppresseur ; au second degré, quand on connaît l'arrière-plan historique, il dénonce la barbarie nazie. Les références graphiques sont multiples : étoiles jaunes sur les vêtements, cimetière juif, la phrase "Arbeit macht frei" rappelant le portail d'Auschwitz, sans oublier bien entendu Hitler et Goebbels représentés en un bonhomme coiffé d'un bicorne napoléonien et un singe en casque à pointe. Sans oublier non plus cette terrible double page où des corbeaux emportent des enfants morts, sans doute dans les camps.
Au-delà de cela, "Brundibar" pose mille autres questions, sur l'argent, les religions, la liberté... Comme toujours chez Sendak, tout a du sens, rien n'est gratuit. Si on reconnaît facilement le boulanger de "Cuisine de nuit", si on comprend qu'il soit marqué "milk" sur de vieux cartons, on est aussi troublé par certains éléments, comme le lit de la mère malade qui apparaît en ville. Un album par un grand faiseur.



"Maman ?"
(E-U 2006, FR 2009)
texte de Arthur Yorinks
Grenouillère bleue et bonnet rouge, Bébé cherche tranquillement sa maman à chaque page, passant entre une panoplie de monstres célèbres particulièrement effrayants dans les subtils mécanismes de papier qui animent ce livre animé.










Et pour terminer en beauté, encore quelques images extraites de "Max et les maximonstres".












Bye Bye Maurice Sendak. We'll miss you!

samedi 5 mai 2012

LD fie le ciel gris

Et  part (presque) à la pêche en disant merci à Emile Bravo.
L'illustrateur a posé de remarquables images et des couleurs de mer estivale sur une épatante nouvelle de Heinrich Böll, datant de 1963 et traduite pour la première fois  en français.
C'est  "La leçon de pêche" (p'titGlénat).


L'histoire commence dans un petit port de pêche, tout beau, tout paisible, un jour de grand soleil et de grand ciel bleu.
Amarrée à la jetée, une simple barque à rames.
Dedans, un pêcheur. Il fait la sieste, confortablement installé sur ses filets.
Des mouettes volettent.
La scène, charmante, n’échappe pas à un touriste de passage, pantalon blanc, chemise rose et panama.
Il dégaine son appareil photo. "Clic", "clic", "clic".
Finie la quiétude du port. Finie la sieste du pêcheur qui grogne à son réveil.

Ainsi commence "La leçon de pêche", en format à l’italienne.
L’album reprend ensuite le dialogue entre le vieux pêcheur et le touriste dynamique. Trop?
La conversation s’engage avec peine entre eux.
Du haut du quai, le touriste en fait trop, il tente de rattraper sa précédente maladresse.
Le pêcheur interrompu dans son somme ne répond que par des signes de tête.
Plongées et contre-plongées rythment l’échange verbal.

(c) p'titGlénat.
"Vous allez faire une bonne pêche aujourd’hui", dit l’un. L’autre secoue la tête.
"Mais on m’a dit que le temps était au beau", reprend l’homme de passage.
Ce que confirme le pêcheur.


Quand il apprend que le marin ne va pas sortir en mer une seconde fois en cette belle journée, puisqu’il a déjà pêché et que ses filets sont suffisamment garnis à ses yeux, le touriste commence à s’énerver.
Lui, le chantre de l’économie pure et dure, voit déjà les résultats que pourraient donner une deuxième sortie en mer, et une troisième, et une quatrième. Un programme qui, répété chaque jour, permettrait au pêcheur d’acheter un canot à moteur, puis une chaloupe, puis un chalutier… et puis le calme que l'entrepreneur qu'il sera devenu ne possède plus!
« Perrette et le pot au lait » n'était pas loin. Mais la chute est différente de celle de la fable de Jean de la Fontaine. C'est la critique féroce et définitive de notre société de consommation.

Quelle claque magistrale, quelle dérision, quelle leçon de vie que cette "Leçon de pêche" !
Le texte paraît d’autant plus grinçant que les illustrations d’Emile Bravo le suivent de près et font admirablement ressortir toutes les bêtises que défend, bec et ongles, le touriste en chemise rose.
Face à ses rêves d’entrepreneur, la sagesse du pêcheur n’en paraît que plus grande.
Sans faire de morale, Heinrich Böll incite à réfléchir aux choix de vie.

samedi 28 avril 2012

LEMU par Nicole Roland


Nicole Roland, c'est une jeune auteure belge, même si elle a pris sa retraite de professeur de l'enseignement.
C'est une jeune auteure namuroise qui a déjà deux romans à son actif.

Le premier, "Kosaburo, 1945" (Actes Sud), est sorti en février 2011. Quinze jours après, il remportait le prix Première de la RTBF. A la fin de l'année, il frôlait le prix Rossel attribué à Geneviève Damas ("Si tu passes la rivière", Luce Wilquin) par cinq voix contre quatre à lui. Et la semaine dernière, il recevait le Prix de la première œuvre de la Fédération Wallonie-Bruxelles.






Le second, "Les veilleurs de chagrin" (Actes Sud), est sorti en février de cette année. Il a également été remarqué même si le premier fait toujours beaucoup parler de lui. Il est en réalité le premier que l'auteure a rédigé, mais son écriture a été interrompue pour se lancer dans "Kosaburo, 1945", dans l'urgence d'un deuil et d'un chagrin immense.

 

 

 


Ecrire, est toute la vie de Nicole Roland qui avoue aussi être une lectrice avide:
J'ai longtemps enseigné la littérature française. On trouve tout dans la littérature. Il y a là tout ce qu’il faut pour vivre.
J’écris depuis que j’ai treize ans. Je tiens un journal de billets d’humeur. J’en ai déjà douze cahiers, complètement désordonnés. Je vais devoir faire une table des matières.
Ecrire est une passion et une nécessité. C’est comme respirer pour moi. Je ne vis que pour écrire. Parfois, je sortais mon cahier en classe pendant les exercices de mes élèves.
Je suis restée cachée de nombreuses années. Ecrire est pour moi un geste secret, caché, mais qui n’a jamais cessé. Je ne me sentais pas le droit de passer de l’autre côté, tellement j’étais impressionnée par les auteurs que je lisais.
Le choc de la mort de ma fille Hélène m’a arrachée à moi-même. Ecrire m’était alors la seule façon de survivre. J’ai plongé dans l’écriture. Je me concentrais, non en pensant à des lecteurs éventuels mais pour lutter contre le désarroi, pour reprendre pied.
Tout le temps que j’écrivais, le chagrin était mis à distance.


C'est ainsi qu'est né le roman "Kosaburo, 1945":
J’étais allée au Pain Quotidien entre deux cours. Dans un article du Monde, j’ai vu une photo de kamikazes. La jeunesse de leurs visages m’a frappée. J’avais l’impression de voir mes élèves dans ces pilotes. J’ai écrit deux pages dans mon cahier. Cette image me hantait chaque fois que je voyais mes élèves.Cette obsession s'est doublée du drame personnel de la mort de ma fille aînée.
J’ai recueilli la bibliothèque d’Hélène. J’ai lu tous ses livres, les uns après les autres, la plupart sur l’Orient. Ma fille était près de moi. Je pensais à elle petite et je me suis dit que j’allais lui raconter une histoire. Une histoire de kamikazes.
Leur démarche n’est pas un don, c’est un devoir sacré de mourir pour préserver l’honneur des ancêtres. Ils étaient proches des samouraïs, je l’ai découvert.
Comme j’ai découvert par Hélène le "Dit du Genji" et les journaux des dames de cour du XIe siècle. Leurs vies étaient vouées à la poésie, leur univers était empreint de sacré. Dans la religion shintoïste, tout est habité, cela m’a beaucoup aidée et émerveillée.
L’idée du livre est venue après. Quand Nicole Roland a ressenti le besoin de partager. Trois éditeurs français ont reçu le manuscrit. Actes Sud l’a accepté:
Chaque fois que quelqu’un ouvre le livre, Hélène existe. Ce livre est le roman d’amour d’une maman à sa fille. Mes lectures ont porté leurs fruits, le sauvetage du monde d’Hélène.
La littérature peut plus qu’on ne le croit.

Coquetterie du destin, "Kosaburo, 1945" est publié dans la collection « Un endroit où aller »:
L’écriture était exactement l’endroit où j’avais envie d’aller.
"Kosaburo, 1945" est l'histoire d'une jeune femme décidée, Mitsuko, qui prend en secret la place de son frère à l'armée.


"Les veilleurs de chagrin" est le second roman de Nicole Roland, tout aussi prenant et réussi que le premier, mais témoignant d’une maturité d’écrivain avivée. Très construit, plein de tours et de détours à l’image de son héroïne, Esther, ce livre dit aussi bien la douleur que la joie, la dépression que l’amour. Surtout, il montre combien il peut être difficile de s’inscrire dans sa lignée quand la mère fait barrage, d’accepter les morts, les deuils, de se laisser emplir par le souvenir des absents plutôt que blesser par leur empreinte.

Esther est anthropologue, spécialisée en paléo-pathologie. C’est-à-dire qu’elle examine les squelettes pour y découvrir des traces dont elle tente d’interpréter le sens. A l’ouverture du roman, la fraîche divorcée entame une psychanalyse. Mais que les mots lui sont difficiles à venir. L’homme qui écoute ses silences l’aide à les remplir, de pensées, de paroles. A creuser petit à petit le passé confus de sa famille, à pacifier la mauvaise relation qu’elle a avec sa mère, à comprendre d’où elle vient et où elle va.

Munie du vieil exemplaire de "Mrs Dalloway", de Virginia Woolf, qui a appartenu à sa grand-mère dont elle porte le prénom, Esther part au Kosovo. Des charniers ont été découverts et appel a été fait à des scientifiques comme elle pour identifier les corps, afin de permettre aux proches des morts d’entamer leur deuil. Là, en exhumant les restes d’humains inconnus, Esther descend dans sa propre histoire. Elle affronte les secrets murmurés, les rêves récurrents. Elle apprend à vivre avec ses failles, familiales et affectives, à s’ouvrir à l’instant présent. Là, le présent porte le nom de Luan.

Roman de la mémoire, roman des mémoires, "Les veilleurs de chagrin" touchera chacun dans ses fragilités.