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jeudi 28 juillet 2016

DTPE 6: Robert Goolrick concentré et illustré

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans et des récits. L'été, le temps de relire aussi.

Robert Goolrick.

Préparer le prochain festival America (du 8 au 11 septembre à Vincennes), c'est se souvenir du précédent, il y a deux ans. J'avais eu le plaisir d'y animer entre autres un débat dont l'un des intervenants était Robert Goolrick à propos de son roman "La chute des princes" (lire ici et ici). Cette rencontre ne m'avait donné qu'une idée, vite lire les romans précédents de l'Américain.

C'est dire si découvrir un nouveau roman de lui m'a enchantée. "L'enjoliveur" ("Hubcaps", traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marie de Prémonville (sa traductrice attitrée), illustré par Jean-François Martin, Editions Anne Carrière, 68 pages) est un plaisant petit format sur beau papier qui tient dans la poche et se lit le temps d'un voyage en transports en commun ou d'une pause en salle d'attente. Bref mais concentré. Du Goolrick pur jus. Rafraîchissant de surcroît car il se déroule en plein hiver, un "matin givré de février", bribe d'enfance d'un auteur né en 1948.

"Robert Goolrick a développé un lien si fort avec ses lecteurs français", explique la maison d'édition Anne Carrière qui l'a révélé au public francophone en 2009, "qu'il a décidé d'écrire une nouvelle pour eux, rien que pour eux. Comme tout ce qu'écrit Goolrick, elle nous dit quelque chose de l’enfance. Et comme tout ce qu'il écrit, elle touchera chacun de vous au cœur. 
Nous l'avons trouvé si belle que nous avons décidé de lui offrir un écrin et d'en confier la couverture et les illustrations à l'artiste Jean-François Martin. La voici, grâce à lui, enjolivée."

Une allusion discrète au titre du roman de Goolrick qui, lui, fait référence à l'accessoire automobile d'hier. Il n'y a plus que le cinéma pour évoquer les séances hebdomadaires d'astiquage des roues des voitures. Et Robert Goolrick. S'il donne d'entrée de jeu autant de précisions, c'est que l'enjoliveur, qui ne se pratique gère plus, du moins dans sa version chromée étincelante, est au centre de ce récit plein de suspense et de surprises. Il expose comment les enfants d'hier avaient trouvé mille finalités aux enjoliveurs qu'ils récupéraient dans les fossés le long des routes. Un luxe de détails qui ferre le lecteur jusqu'à la phrase  "Mais toutes ces aventures d'enjoliveurs, aussi exaltantes fussent-elles, prirent fin le jour où l'un d'eux tenta de me tuer." Le narrateur avait cinq ans, la Buick de 107 chevaux de sa grand-mère le double.

Le moins qu'on puisse dire, c'est que Robert Goolrick a l'art de raconter et manie le teasing à la perfection. Il nous embarque dans son histoire, faisant des annonces qu'il noie dans d'exquis portraits de famille, dont principalement celui de sa grand-mère adorée. On le suit avec plaisir dans cette aventure familiale émaillée d'anecdotes savoureuses et complètement hors sujet ("Mais je m'égare", lit-on; "Permettez-moi une autre digression", un peu plus loin) que les illustrations de Jean-François Martin servent avec art.

L'écrivain finira bien entendu par aller au cœur de ce qu'il avait annoncé, comment un enjoliveur avait failli le tuer un matin tôt d'un jour d'hiver frisquet. Un accident qui ébranla chez lui des certitudes concernant sa mère qui ne trouveront confirmation que de très nombreuses années plus tard. Quel beau texte sur l'enfance et les vies d'adultes que cet "Enjoliveur", teinté d'amertume et d'humour, mené de main de maître!

Jean-François Martin a illustré le texte doux-amer de Goolrick. (c) A. Carrière.

Imprimé en France

Une dernière précision de l'éditeur, Stephen Carrière, sur le prix de ce livre: "L'objet et le prix: un certain nombre de libraires nous ont fait le reproche d'un prix trop élevé (12 euros) pour "L'Enjoliveur". Et ils ont par définition raison puisqu'ils soutiennent depuis longtemps l'auteur et que leur frustration est de ne pas mieux vendre l'objet. Le propos de ce message n'est donc pas débattre du prix mais juste de l'expliquer. "L'Enjoliveur" est une nouvelle originale réservée à la France, illustrée par un grand artiste français et surtout, imprimée en France. Je ne parlerai pas ici du coût d'un à-valoir, ni de la rémunération d'une traductrice et d'un illustrateur de grand talent. Ces investissements-là sont faciles à comprendre. Je voudrais insister sur autre chose. Parfois, nos livres seront un peu plus chers, d'un ou deux euros (en comparaison à d'autres de même format). Et toujours, toujours, nous choisirons d'imprimer en France. Parce que nous estimons que dans la chaîne du livre, les imprimeurs sont un maillon clé. Toute personne qui a visité une imprimerie, une fois dans sa vie, est repartie émerveillée comme un enfant après avoir vu les machines, mais surtout, avec un immense respect pour les artisans qui les conduisent. Peu savent à quel point l’imprimerie française est depuis de nombreuses années sous la pression de la concurrence internationale. S'il y a un travail qui mérite l'épithète "qualifié", c'est bien celui d'un homme ou d'une femme devant une roto, une cameron ou des polymères. "L'Enjoliveur" est donc, à notre plus grande fierté, comme tous nos livres, un objet "imprimé en France". De l'imagination de Robert Goolrick aux machines de l'imprimerie Clerc, c'est un objet qui a été élaboré avec beaucoup de soin. Son prix est d'un euro de moins que deux paquets de cigarettes, et même si Robert est un grand fumeur, il ne m'en voudra pas d'affirmer que son "Enjoliveur" est bien meilleur pour la santé."


Rappel
DTPE 1: "Le Roi René", René Urtreger par Agnès Desarthe (Odile Jacob).
DTPE 2: "Cœur Croisé", Pilar Pujadas (Mercure de France).
DTPE 3: "Sens dessus dessous", Milena Agus (Liana Levi).
DTPE 4: "La reine du tango", Akli Tadjer (JC Lattès).
DTPE 5: le lapin à toutes les sauces.


lundi 25 juillet 2016

DTPE 5: le lapin mis à toutes les sauces

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans et des récits. L'été, le temps de relire aussi.

Les Aventures d'Alice au pays des merveilles - Lewis Carroll - Folio classiqueSi l'ours et le loup sont des figures-phares de la littérature de jeunesse, le lapin en est également un élément-clé - comme la souris mais c'est une autre histoire. On pense tout de suite au Lapin blanc d'"Alice au pays des merveilles" que Lewis Carroll faisait toujours courir parce qu'il était en retard - on sait aussi l'image qu'en a donné récemment Gilles Bachelet dans "Madame le lapin blanc" (lire ici).

On pense évidemment aussi à "Pierre Lapin" ("Peter Rabbit") de la délicieuse Beatrix Potter (1866-1943), inventé en 1893 et publié en 1902 - la Royal Mint (Monnaie royale) britannique le met à 'honneur avec une pièce de 50 pence qui lui est dédiée, créée cette année par la graphiste Emma Noble pour les 150 ans de la naissance de sa créatrice.

Sans faire de recherches, plein de longues oreilles me reviennent encore en mémoire: les "Petit Lapin" de Marie Wabbes, "Max" de Rosemary Wells, les lapins d'Olga Lecaye et de son fils Grégoire Solotareff, le "Petit Lapin" de Harry Horse, "Miffy" de Dick Bruna, ceux de Richard Scarry, de Claude Boujon, "Lulu" d'Alex Sanders, sans oublier ceux de Malika Doray (lire ici), Audrey PoussierKomako Sakai (lire ici) et bien sûr le "Simon" de Stephanie Blake.

Sans oublier évidemment les albums "L'île aux lapins" de Jorg Steiner (illustré par Jorg Müller, Duculot, 1978) et "Devine combien je t'aime" de Sam McBratney (illustré par Anita Jeram, traduit par Claude Lager, L'école des loisirs/Pastel,1994).

A noter que ressortira le 15 septembre le célébrissime roman de Richard Adams, "Les garennes de Watership Down" ("Watership Down", traduction de Pierre Clinquart, Monsieur Toussaint Louverture, 544 pages), qui a régalé des millions de lecteurs depuis sa sortie en 1972 et sa première traduction française en 1976.




Une belle série de nouveautés
A tous ces titres s'en ajoutent d'autres, sortis en 2016.

Le plus étonnant, le plus flashy aussi, est le numéro 8 de la revue grand format Billebaude, intitulé "Le lapin" (travail collectif coordonné par Anne de Malleray, Glénat, 96 pages, diffusion en librairies et sur abonnement). En couverture, une tête de lapin noir à œil marron vous regarde depuis son fond rose vif. A savoir, Billebaude sort deux fois par an; la revue transdisciplinaire éditée par la Maison de la Chasse et de la Nature et Glénat interroge le rapport de l'homme à la nature et à l'animalité.

Fort bien mis en pages, illustré avec recherche de documents anciens, de citations et d'œuvres d'art contemporain, ce numéro aborde le lapin, et un peu le lièvre son cousin, sous toutes ses coutures. Il évoque plusieurs situations où hommes et lapins vivent au même endroit, avec leurs conséquences, positives ou négatives, domestication, élevage, gestion des écosystèmes. Le lapin qu'on moque souvent pour ses capacités de reproduction nous montre surtout la limite humaine à la maîtrise du vivant. De la peluche au gibier à cuisiner, de l'animal de laboratoire à celui de compagnie, le lapin a plus d'une histoire à nous raconter, la sienne d'abord, la nôtre ensuite, et plein d'anecdotes qu'il est passionnant de découvrir dans cet ouvrage passionnant bien fait, réalisé par des intellectuels, des philosophes et des artistes. Pour les ados et les adultes.


Combien de lapins Grégoire Solotareff a-t-il déjà mis en scène? On se rappelle bien sûr des anciens albums "Loulou", "Ne m'appelez plus jamais mon petit lapin", "Mon petit lapin est amoureux", "Toute seule", "Le lapin à roulettes" (l'école des loisirs) et de ceux dont il a écrit le texte et que sa mère, Olga Lecaye, a illustrés (dont "Mimi l'oreille", "Pas de souci, Jérémie", l'école des loisirs). Le voici de retour avec "Jeanne et Jean" (l'école des loisirs, 44 pages), un beau grand format aux couleurs franches.

Le style de l'auteur-illustrateur s'identifie tout de suite, et dans l'image, privilégiant le noir comme une couleur à part entière, et dans le ton. C'est l'histoire d'un frère et d'une sœur qui aiment jouer et qui aiment encore plus jouer à se faire peur. Un soir, la tombée du jour les surprend et ils sont obligés de passer la nuit dehors, dans le creux d'un rocher qu'ils connaissent. Quand ils se réveillent dans le noir, ils entendent des loups. C'est aussi le moment que choisit Jean pour raconter à Jeanne l'histoire du terrible sorcier Abraham!

Pas facile de se rendormir le ventre creux... Jeanne décide de rendre visite au potager du voisin. La voilà partie sous la lune, "sur la pointe des pieds". Elle récolte des carottes et se fait surprendre par... OUIIIIII. Vous avez deviné, Abraham. Jean lui vient en aide et rencontre aussi un incongru. Frère et sœur s'en sortiront toutefois brillamment et resteront persuadés qu'ils ont croisé le magicien cette nuit-là. Un album hautement graphique qui joue sur le plaisir d'avoir peur et de tourner la page pour se rassurer. Dès 4 ans.


Pourquoi les lapins ont-ils une toute petite queue? Réponse dans ce joli conte chinois, illustré de peintures sur papier de riz et à tenir reliure vers le haut de manière à avoir des pages presque carrées. "Les lapins et la tortue" de Guillaume Olive, illustré par  He Zhihong (Editions des Elephants, 32 pages) commence par une compétition entre deux mères à propos de leur progéniture. A noter qu'en ce temps-là, les lapins avaient des queues qui ressemblaient à celles des écureuils! Bien pratique pour servir d'éventail en été et de couverture en hiver.

Papa et Maman Lapin rusent avec Dame Tortue pour traverser facilement la rivière. Ils l'invitent à faire le compte de leurs enfants respectifs. Ils profitent surtout du pont flottant que leur offrent tous les bébés tortues alignés. Mais leurs moqueries leur coûteront cher: alors qu'ils font leurs derniers bonds sur les carapaces, les tortues mordent leurs longues queues et les leur arrachent. "C'est depuis ce jour que les lapins n'ont plus, en guise de queue, qu'une petite boule touffue, pour avoir voulu duper madame Tortue", conclut l'album dont les douces illustrations tempèrent l'efficacité du texte. Dès 3 ans.

Des mêmes auteurs, un autre album très réussi, "Le Plouf" (Editions des Eléphants, 32 pages), un petit conte de randonnée jouant sur la peur, la bêtise et la rumeur et qui illustre savoureusement l'adage "réfléchir avant d'agir".


Kazuo Iwamura n'est pas que l'auteur des excellentes histoires de la Famille Souris. Il s'intéresse aussi aux lapins, la preuve dans l'album "Fû, Hana et les pissenlits" (traduit du japonais par Corinne Atlan, l'école des loisirs, 40 pages), en format à l'italienne. Les deux jeunes lapins vont jouer dans le pré, munis des instructions de leur maman, se cacher et ne plus bouger si quelqu'un vient.

Ils adorent le pré et ses fleurs jaune d'or. Il faut toutefois voir leur tête quand une voix leur explique que ce sont des pissenlits (= tampopo). La coccinelle parlante sera vite rejointe par d'autres insectes qui vont expliquer à Fû (= le vent) et Hana (= la fleur) le cycle de la vie en se basant sur leurs prénoms. Une initiation teintée de poésie, illustrée de dessins aux crayons de couleur particulièrement expressifs. Dès 4 ans.


« Au bonheur des lapins » de Marie Nimier et Béatrice Rodriguez (Albin Michel).Parce que Marie Nimier vit en Normandie et voit régulièrement le persil de son potager ratiboisé par un lapin gourmand, elle a fait de cette histoire un album, "Au bonheur des lapins", illustré par Béatrice Rodriguez (Albin Michel Jeunesse, 64 pages). La particularité de ce livre est qu'il se lit par les deux côtés. D'un côté, on a l'histoire de Lapin Toucour, de l'autre celle de Pablo, un peintre qui n'entend pas se laisser voler son persil.

Tous les moyens lui seront bons même les plus grands, les plus démesurés. Les deux récits donnent les visions différentes des protagonistes. Au centre, le lecteur appréciera les quiproquos, les mauvaises compréhensions, les allers et les retours, jusqu'à la pirouette finale qui réconciliera les anciens ennemis. C'est parfois un peu compliqué mais riche et attachant. Dès 6 ans.


Voilà un album très graphique aussi plaisant qu'original, imaginatif et poétique de surcroît. "Lapin cherche Lapin", de Maranke Rinck, illustré par Martijn van der Linden ("Memorykonijn", traduit du néerlandais par Camille Fort, De La Martinière Jeunesse, 58 pages). Il se base sur le principe du Memory: il faut chercher son double dans des cartes dont on ne voit que le dos.

Les erreurs de cartes deviennent le fil d'une histoire drôle et poétique. Quand Lapin cherche l'autre lapin, il découvre un avion rouge. Parti à son bord, il interroge les oiseaux, "Où est l'autre lapin?", mais il rencontre un autre groupe d'oiseaux qui tous vont ailleurs. Lapin atterrit en urgence sur une île où il découvre un autre avion rouge en panne. Là il fait la connaissance d'un roi qui voit arriver non l'autre lapin mais l'autre roi. L'histoire se poursuit de loufoqueries en étrangetés avec toujours le  fil rouge du Memory, jusqu'à ce que chaque paire soit reconstituée. En fin d'ouvrage, un vrai jeu de Memory. C'est aussi charmant que déconcertant, innovant dans le bon sens du terme en tout cas. Dès 4 ans.



Rappel
DTPE 1: "Le Roi René", René Urtreger par Agnès Desarthe (Odile Jacob).
DTPE 2: "Cœur Croisé", Pilar Pujadas (Mercure de France).
DTPE 3: "Sens dessus dessous", Milena Agus (Liana Levi).
DTPE 4: "La reine du tango", Akli Tadjer (JC Lattès).









mardi 19 juillet 2016

DTPE 4: fameux tanguero que cet Akli Tadjer!

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans et des récits. L'été, le temps de relire aussi.

Akli Tadjer. (c) Charles Nemes.


La bonne chaleur des derniers jours réveille la peau, la sensualité, comme certaines musiques, comme certaines danses. C'est une occasion idéale pour découvrir le dernier roman d'Akli Tadjer, "La Reine du tango" (JC Lattès, 305 pages), plein de désirs avoués ou non. Un beau portrait de femme, celle du titre, que compose Suzanne, sa fille, la narratrice dans la peau de laquelle l'écrivain s'est glissé avec facilité. Très différent de son roman précédent, "Les Thermes du paradis" (lire ici).

On a coutume de dire qu'au tango, c'est l'homme qui guide. C'est pareil ici: Akli Tadjer guide son lecteur en danseur imaginatif mais ferme. Son roman tourne autour des échecs de Suzanne, une jeune femme professeur de tango: pourquoi ne s'en sort-elle pas mieux dans sa vie? Bien sûr, elle a des excuses. Elle a perdu sa mère, la Reine du tango, quand elle était enfant, dans des circonstances dramatiques. Elle avait déjà hérité de son don pour cette danse sophistiquée. De son don et de sa passion pour le tango.

Aujourd'hui, Suzanne ne peut plus prendre de tangente. Elle doit remonter dans son passé, rassembler ses souvenirs magnifiques et les compléter pour repousser les zones d'ombres et apprendre l'histoire véritable de sa mère. Ce n'est qu'au terme de ce chemin initiatique qu'elle pourra mettre un peu d'ordre dans la sienne. Et peut-être danser elle-même, son rêve le plus fort.

Voilà pour l'ossature du roman. Ce sont les pas de base sur lesquels notre tanguero des mots brode sans fin, nous faisant découvrir l'entourage de Suzanne, une copine un peu dingue, un vieil homme qui connaît son passé, un voleur dont elle tombe amoureuse, un policier qui veut apprendre à danser, un élève homo, d'autres stagiaires aussi. Sans oublier ceux qui fréquentent le bar dansant où elle a ses habitudes.

C'est tout un petit monde qu'Akli Tadjer entraîne dans cette folle de séance de tango, passant de la drôlerie à la mélancolie, de la sensualité aux coups de théâtre, sans oublier l'humour et, bien entendu, l'amour. Suzanne a le parler franc et évocateur. On la suit avec attention dans tous ses moments avec l'espoir qu'elle va s'en sortir tant son créateur nous la rend attachante. Et on comprend combien le tango a un haut pouvoir addictif.

Pour lire le début de "La Reine du tango", c'est ici.


Rappel
DTPE 1: "Le Roi René", René Urtreger par Agnès Desarthe (Odile Jacob).
DTPE 2: "Cœur Croisé", Pilar Pujadas (Mercure de France).
DTPE 3: "Sens dessus dessous", Milena Agus (Liana Levi).


mardi 12 juillet 2016

DTPE 3: la fantaisie lumineuse de Milena Agus

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans et des récits. L'été, le temps de relire aussi.

Milena Agus.

Milena Agus a ce talent fou de raconter ses histoires de femmes et d'hommes de tous âges, de maisons et de lieux de Sardaigne, parfois du continent, d'une manière très personnelle qui crée une attraction imédiate. Les sujets de ses romans, tout en tours et détours, enchantent mais c'est surtout son regard posé sur les événements et la manière dont elle les consigne, en toute liberté, avec un brin de folie, un zeste d'inattendu et beaucoup d'amour qui rendent ses livres si émouvants et attachants. A peine les premières phrases lues, le lecteur est pris. Il ne pourra que savourer jusqu'au bout son bonheur de lecture, freinant parfois sur la fin pour en prolonger la sensation.

On a découvert l'écrivaine sarde en 2007 avec la traduction française de "Mal de pierres", son deuxième roman. Enthousiasme immédiat, succès critique et public. Depuis les traductions se sont succédé, rendant accessible toute la bibliographie romanesque actuelle de Milena Agus (lire plus bas).


Vient de sortir en français "Sens dessus dessous" ("Sottosopra", traduit de l'italien par Marianne Faurobert, Liana Levi, 154 pages), publié en Italie il y a cinq ans. Milena Agus tresse dans ce cinquième roman la délicieuse histoire d'un immeuble et de ses habitant(e)s, dignes représentant(e)s de la Sardaigne et de ses classes sociales côté cour mais côté jardin, êtres humains en soif d'amour qu'il soit compliqué et/ou secret, d'amitié et de musique, débordant de désirs inassouvis et en proie à des jalousies extrêmes. La vie est parfois plus turbulente que la mer toute proche.

Dans ce bel immeuble de Cagliari, il y a les beaux appartements résidentiels avec vue sur le port et il y a les logements modestes donnant sur la rue. Les relient plusieurs volées d'escaliers que montent et descendent les différents occupants des lieux. M. Johnson, le riche violoniste du dernier étage, et Anna, qui habite tout en bas et fait des ménages. Il y a aussi Alice, la narratrice de ces pages superbes, qui tente de démêler sa propre histoire familiale tout en observant ses voisins et ses voisines, et Natasha, la fille d'Anna. D'autres noms feront leur entrée en cours de récit, le conduisant dans de tout autres chemins que ceux imaginés. Des grains de sel pour que la vie ne manque pas de folie.

Chacun des personnages de ce roman extrêmement plaisant a son histoire, ses rêves, ses secrets, ses espoirs et sa façon de les mettre en place. Sa sexualité aussi. Chacun a enfin son petit grain de folie qui le rend fort ou faible, définitivement attachant. Milena Agus met le petit monde de l'immeuble en place avec art, s'attache à de minuscules détails qui font les habitants bien vivants, multiplie les rencontres, fortuites ou préparées, les coups de foudre et les sentiments plus lents. Les générations se croisent et se mélangent sur fond de Sardaigne. Les destins se modifient ou se laissent enfin découvrir. "Parfois, la vie est trop grande pour nous", dit une des protagonistes de ce superbe texte doux-amer où l'on retrouve avec bonheur le talent singulier de la romancière. Même si on connaît son style, original, libre, lumineux, plein d'amour pour les siens, depuis neuf ans qu'elle est apparue en terres francophones, on est une nouvelle fois enchanté d'avpir découvert ce nouveau roman.

Pour lire le début de "Sens dessus dessous", c'est ici.


Bibliographie
Pour ceux qui ont la chance d'encore pouvoir découvrir l'œuvre romanesque de Milena Agus.

Le rêve d'amour d'une grand-mère


Remarquée par la critique italienne pour son premier livre, c'est avec la traduction du deuxième que la romancière sarde Milena Agus déboule en 2007 en terres francophones. Un bonheur de lecture que ce "Mal de pierres" (traduit de l'italien par Dominique Vittoz, Liana Levi, 124 pages, Le Livre de poche, 2009, 160 pages), vif, libre, sensible, poétique, mystérieux, surprenant et d'une finesse constante.

Dans ce récit de passion, au milieu du siècle dernier, une femme aspire à aimer, à exister, malgré sa folie, au-delà de sa souffrance. Sa vie nous arrive par la voix de sa petite-fille, son âme-sœur, sa confidente, dans une langue adroite et limpide. Tout au long de ce bref roman, on est happé par le destin de "Grand-mère", une jeune fille singulière, née sans doute au mauvais moment, au mauvais endroit. Ailleurs que dans une île où tout le monde s'épie, à une époque autre que celle des soubresauts de la guerre, elle aurait vécu autre chose. "Grand-mère connut le Rescapé à l'automne 1950": dès la première phrase, Milena Agus pose l'essentiel de son livre. Une ligne plus bas: "Elle approchait des quarante ans sans enfants, car son «mali de is perdas», le mal de pierres, avait interrompu toutes ses grossesses."

L'écrivaine complète à petites touches le portrait d'une jeune fille qui ne rêve que d'amour mais terrifie ses prétendants par les poèmes enflammés qu'elle leur adresse; "avec des allusions cochonnes", prétend sa famille qui maudit "le jour où ils l'avaient envoyée à l'école apprendre à écrire". Grand-mère finira par trouver un époux, en juin 1943, quand débarque au village un veuf, survivant des bombardements de Cagliari. Un mariage sans amour où les époux dorment comme frère et sœur, dans un lit à une place et demie dont ils tombent souvent à force de s'éviter. Grand-père continue à fréquenter la maison close où il a ses habitudes jusqu'au jour où Grand-mère, attentive à ce qu'il ait davantage d'argent pour son tabac, lui déclare: "Expliquez-moi ce qui se passe avec ces femmes, et je ferai exactement pareil".

L'amour allait-il enfin venir? Non, c'est le "mal de pierres" qui se montre. Les médecins prescrivent alors à Grand-mère une cure thermale sur le continent, terre inconnue d'elle. Elle y rencontrera le Rescapé, venu soigner ses plaies au corps et au cœur. Il sera son révélateur. Elle découvre l'amour, la passion, se laisse apprivoiser, écrit plus que jamais. Son unique enfant naîtra après ce séjour, le père de la narratrice. Cette dernière poursuit la chronique familiale avec âpreté et tendresse, mêlant petits et les grands événements, débusquant, comme son aïeule transformée, les petits bonheurs, sans éviter les déconvenues. Le fils, la belle-fille, la petite-fille complice qui ne juge pas, consigne et révèle la femme d'hier...  Principaux comme secondaires, les personnages se suivent. En miniaturiste experte, Milena Agus les dépeint avec sensibilité. Quand elle ramène le récit à notre époque, c'est pour encore surprendre le lecteur, les ultimes pages donnant la clé de ce superbe roman.

Pour lire le début de "Mal de pierres", c'est ici.


Un bijou d'une finesse infinie autour de "Madame"


Un peu de magie est nécessaire pour passer de "vivre bien" à "vivre heureux". Mozart le pensait et Milena Agus se réfère à lui pour ouvrir son roman intitulé "Battement d'ailes" (traduit de l'italien par Dominique Vittoz, Liana Levi, 2008, 160 pages, Le livre de poche, 2010, 160 pages). Ce deuxième roman traduit est une autre perle, sauvage, irisée, comme celles que pourrait abriter la mer qui jouxte la propriété de Madame, au cœur du texte. Un livre comme une bulle de savon, léger, chatoyant, fantasque. Aussi fin, surprenant et réjouissant que "Mal de pierres". Un peu plus difficile à l'abord peut-être parce que Milena Agus n'y déroule pas son histoire de façon linéaire. Mais aussi enchantant et qui mérite la seconde lecture qui en révélera la quintessence.

De magnifiques personnages se meuvent dans "Battement d'ailes". On les découvre grâce à une narratrice de quatorze ans. Son grand-père est ami de Madame. Cette dernière, dont on n'apprendra le prénom qu'à la toute fin, clé de voûte du livre, est une personnalité excentrique qui vit à sa mode sans se soucier de personne. Attentive au bonheur, acquise à la magie, férue de nombres. Dérangée, disent de tristes sires.

Madame habite un lieu de rêve, en Sardaigne (position : 39o 9'nord, 9o 34'est). Elle n'entend céder son terrain en bord de mer à aucun promoteur. A peine a-t-elle accepté d'ouvrir une maison d'hôtes "pour huit personnes, pas plus". A ses conditions, rustiques. Madame "suit une idée fixe, sauver à elle seule la Sardaigne du béton, ne pas vendre, rester pauvre". Elle aime sa maison et sa terre qui lui offre de merveilleux produits. Elle se coud des robes bizarres et se cherche un amoureux. Madame a bien des hommes dans sa vie, l'amant premier, l'amant second, des hôtes de passage. Mais elle cherche l'Amour, avec un grand A et une certaine naïveté.

Autour de la narratrice, son grand-père, sa maman malade, son père parti, envolé, qui signale sa présence par des battements d'ailes, sa tante folle de Leibniz, des voisins super-catholiques qui ont, malgré tout, engendré un petit-fils jazzman à Paris et le jeune Pietrino, et aussi le docteur Giovanni. Un petit monde qui va et vient au fil de l'imagination de Milena Agus. Cette dernière orchestre des scènes sublimes ou touchantes, qui se répondent parfois d'un bout à l'autre du livre. La magie a sa place chez elle, comme la liberté, comme l'amour. Et c'est bien ce qui nous séduit.

Pour lire le début de "Battement d'ailes", c'est ici.


Un pseudo-suicide parfait


"Mon voisin" (traduit de l'italien par Françoise Brun, Liana Levi, "Piccolo", 2009, 64 pages) est une longue nouvelle où Milena Agus met à nu le désarroi d'une femme qui rêve de mourir et que tente le suicide. Elle en rêve, l'imagine parfait. Elle en sera toutefois détournée par l'irruption dans sa vie d'un voisin avec lequel elle se lie vaguement. Tout en demi-teintes, le récit chemine au fil d'émotions finement transmises. Milena Agus ausculte son personnage avec compassion, l'accompagne sur le fil du rasoir. Jusqu'à un dénouement coup de théâtre, qui fracasse un peu le charme des pages précédentes.


Le premier roman de Milena Agus


Cinq ans après sa sortie en Italie est paru en français "Quand le requin dort" (traduit de l'italien par Françoise Brun, Liana Levi, 2010, 160 pages, Le livre de poche, 2012, 168 pages), la traduction française du premier roman de la plus Sarde des romancières - son quatrième livre en français -, précédé de sa première phrase imparable: "En réalité, nous ne sommes pas la famille Sevilla-Mendoza. Nous sommes sardes, j'en suis sûre, depuis le Paléolithique supérieur". Impossible du coup d'aborder ce premier livre comme on le fait habituellement, l'esprit dégagé de toute autre considération que le texte à lire. D'autant plus compliqué à tenter que tout dans "Quand le requin dort" recèle les germes des deux romans ultérieurs, sans pour autant que ces derniers n'en soient des redites.

Ce premier livre original suit une famille sarde par la voix d'une adolescente de dix-huit ans, en quête d'elle-même et d'amour, maîtresse secrète d'un homme marié. Le père ne rêve que de voyages lointains, en Amérique du Sud de préférence. La mère, en proie à un mal-être profond, finira par "s'enfuir de la vie". Le frère ne vit que pour le piano. La grand-mère a un avis sur tout. La tante est passionnée d'histoire et cherche désespérément un fiancé. C'est par elle qu'arrivent souvent de nouvelles têtes, hommes qui passent là quelques heures ou quelques mois. Car Dieu, convoqué plus souvent qu'à son tour, semble ne pas vouloir la marier tout de suite. Sans doute a-t-il d'autres intentions en tête.

Une famille fameusement déconcertante que celle des Sevilla-Mendoza, abonnée aux départs et aussi aux secrets que Milena Agus excelle à ourdir avant de les lever avec panache. Son écriture particulière, un peu rauque, associe les mots et les images de façon réjouissante autant qu'elle recourt à la superstition pour avancer dans l'existence. Accepterait-on qu'un requin vous empêche de vivre et d'aimer? Non. Mais il faut bien le surveiller pour remarquer qu'il est endormi et tenter de lui échapper.

Pour lire le début de "Quand le requin dort", c'est ici.


Les trois sœurs de Milena Agus


Dès les premières lignes de "La comtesse de Ricotta" (traduit de l'italien par Françoise Brun, Liana Levi, 2012, 128 pages, Piccolo, 2013, 128 pages), titre un peu étrange du quatrième roman traduit de Milena Agus, on retrouve l'attachante musique des mots de la romancière sarde, son ton pour raconter joies et chagrins, son goût pour la fantaisie qui illumine le réel.

On est sur les hauteurs de Cagliari, dans un palais familial ancien qui connut des temps meilleurs. Comme la fortune de ses propriétaires. Les revers ont été nombreux et cinq des huit appartements du palazzo ont dû être vendus. Les trois sœurs que Milena Agus nous présente ont chacune le leur (le 1, le 3 et le 8), plus ou moins décrépit. Trois comtesses que l'auteur confronte à la vie, à l'amour, au sexe et à la propriété dans ce roman enchanteur.

L'aînée, Noemi, paraît la plus sérieuse. Elle vit dans un décor d'hier et le cache pour le protéger. Mais la juge s'amourache du peintre collectionneur de vaisselle ancienne qui la soutient dans son idée de racheter les biens perdus. Maddalena, elle, n'a qu'une envie, avoir un enfant, et s'adonne le plus souvent possible aux plaisirs de la chair avec son mari Salvatore. La cadette, dite de Ricotta tellement elle est maladroite, est aussi la plus fragile. Elle vit dans ses rêves, à côté de la réalité, mais a un fils, l'étrange Carlino.

Milena Agus ajoute un voisin, marié ou non selon les jours, attentif aux plus faibles, et la nounou d'hier, revenue vivre avec celles qu'elle a gardées petites et aimées au décès prématuré de leur mère. Cette saga familiale prenante et subtilement construite nous offre le meilleur.

Pour lire le début de "La comtesse de Ricotta", c'est ici.


Calendrier de parution
en italien
en français

2005 
"Mentre dorme il pescecane" (Nottetempo, "Quand le requin dort",
traduit par Françoise Brun, Liana Levi, 2010)

2006
"Mal di pietre" (Nottetempo, "Mal de pierres",
traduit par Dominique Vittoz, Liana Levi, 2007)

2007
"Perché scrivere" (Nottetempo)  
"Mal de pierres",
traduit par Dominique Vittoz, Liana Levi

2008 
"Il vicino" (Tiligu, "Mon voisin",
traduit par Françoise Brun, Liana Levi, 2009)
"Ali di babbo" (Nottetempo, "Battement d'ailes",
traduit par Dominique Vittoz, Liana Levi, 2008)
"Battement d'ailes",
traduit par Dominique Vittoz, Liana Levi

2009
"La contessa di ricotta" (Nottetempo, "La Comtesse de Ricotta",
traduit par Françoise Brun, Liana Levi, 2012) 
"Mon voisin",
traduit par Françoise Brun, Liana Levi

2010
"Quand le requin dort",
traduit par Françoise Brun, Liana Levi

2011
"Sottosopra"(Nottetempo, "Sens dessus dessous",
traduit par Marianne Faurobert, Liana Levi, 2016)

 2012
"La comtesse de Ricotta",
traduit par Françoise Brun, Liana Levi

2014
"Guardati dalla mia fame", con Luciana Castellina 
(Nottetempo, "Prends garde", avec Luciana Castellina, 
traduit par Marianne Faurobert et Marguerite Pozzoli, Liana Levi, 2015)

2015
"Prends garde", avec Luciana Castellina,
traduit par Marianne Faurobert et Marguerite Pozzoli, Liana Levi

2016
"Sens dessus dessous",
traduit par Marianne Faurobert, Liana Levi





Rappel
DTPE 1: "Le Roi René", René Urtreger par Agnès Desarthe (Odile Jacob).
DTPE 2: "Cœur Croisé", Pilar Pujadas (Mercure de France).









vendredi 1 juillet 2016

DTPE 2: cinq femmes et un soutien-gorge

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans et des récits. L'été, le temps de relire aussi.

Pilar Pujadas.


"Cœur Croisé"... Pas étonnant que j'aie l'impression d'avoir toujours connu ce mot: le célèbre soutien-gorge à élastiques croisés a été créé il y a plus de soixante ans... Il donne aujourd'hui son nom à un beau petit roman de Pilar Pujadas (Mercure de France, 135 pages), née à Barcelone en 1960 mais résidant à Bruxelles depuis de nombreuses années. Ce premier roman est son second livre, après l'abécédaire illustré par Mélanie Rutten "J'aime trop l'amour" dans la collection "Soit dit entre nous..." des Escales des lettres du Castor Astral (2014).

Statique, abandonné sur la table de nuit de la chambre à coucher, le "Cœur Croisé" rouge est néanmoins au centre de l'intrique. Cinq femmes vont successivement l'y voir, s'en étonner ou pas, et raconter leur histoire. Au début, on pourrait croire qu'il s'agit de cinq nouvelles car la romancière n'en dit pas trop. Mais le livre achevé, le lecteur réalise qu'il s'agit bien d'un roman unique qu'il aura pris plaisir à reconstituer. Il aura alors asssemblé l'histoire de ces femmes autour de Laurent et entendu ce dernier terminer le récit.

On rencontre donc successivement Déborah la femme de ménage, Marie-France la mère, Muriel la voisine, Eve l'ex et Béatrice la nouvelle. Elles se connaissent de près ou de loin. Chacune se rend dans l'appartement qui devrait être inoccupé pour une bonne ou une mauvaise raison. Chacune raconte un bout de son passé en relation avec le soutien-gorge écarlate, en lien ou non avec Laurent. Chacune incite le lecteur à aller dans une voie alors que la suivante lui fait revoir son jugement. Pilar Pujadas raconte des petits bouts de vies de femmes, croise leurs histoires d'amour, tresse leurs rêves et leurs espoirs avec la réalité. C'est joliment assemblé, bien écrit et plein de surprises à découvrir. Un beau petit roman qui donne du glamour à ces soutiens-gorges forcément datés.

Rappel
DTPE 1: "Le Roi René", René Urtreger par Agnès Desarthe (Odile Jacob).



mercredi 29 juin 2016

DTPE 1: quand jazz et littérature swinguent

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans et des récits. L'été, le temps de relire aussi.

Agnès Desarthe et René Urtreger.

Ils arrivent à leur dernier rendez-vous de la journée, le mien. Se jouant de la météo, la romancière Agnès Desarthe et le pianiste René Urtreger ont présenté à Bruxelles leur œuvre commune, "Le Roi René" (Odile Jacob, 268 pages). Un livre épatant, au sens où il épate vraiment. Un ouvrage formidable qui fait à la fois le portrait d'un musicien et celui d'un homme. Le  roman vrai d'une vie peu banale et d'une rencontre qui ne l'est pas davantage. On lit René et on perçoit Agnès, on lit Agnès et on découvre René. Tout y est savamment et délicatement mêlé, ces deux-là s'additionnent et se complètent à merveille. L'un ne va pas sans l'autre et inversement. Ensemble, ils font swinguer la littérature et la musique.

Ils sont un peu fatigués mais ne manquent pas de ressort pour autant. C'est René Urtreger qui commence. Ses lunettes rouges n'ont qu'une branche. "Ben oui, j'ai cassé l'autre dans une bagarre de rue à Hong-Kong", glisse l'octogénaire (il est né le 6 juillet 1934) sans sourciller. Agnès Desarthe, elle, assure le job. Comment leur incroyable rencontre s'est-elle faite? Ils se sont rencontrés dans le Perche chez des amis communs et, immédiatement, ils se sont reconnus. Elle a voulu le raconter, le dire, le faire entendre de son ton à elle. René Urtreger a côtoyé tous les grands de la musique et on ne le sait pas. "Je me suis laissée porter par mon sujet", dit-elle. "C'était une sorte de prédestination mais j'ai toujours commencé mes livres sans le savoir, et aussi la magie de la rencontre, le contact avec lui. J'ai alors improvisé, une pratique que j'avais déjà expérimentée, comme une grille harmonique en jazz."

Le résultat? Un livre magnifique et touchant, disant autant le Urtreger prodige du piano et génie du jazz dès son plus jeune âge, partenaire des plus grands jazzmen, en anglais et en français, comme de Sacha Distel, Claude François ou Serge Gainsbourg, que le René en proie aux démons de l'alcool et de la drogue, une longue descente suivi d'une toute aussi longue remontée ("Il y a 39 ans que j'ai supprimé alcool, drogue, défonce, cela aide", glisse-t-il.) Un musicien avant tout, et, éternellement, un enfant qui ne comprendra jamais que sa mère ait été arrêtée le 15 janvier 1944 par la Gestapo et qu'elle ait disparu à Auschwitz.

On imagine comment le livre s'est composé puisqu'Agnès Desarthe en donne constamment des indications dans son texte, incarnant ainsi la rencontre. Elle me précise: "J'ai pris des notes et enregistré les conversations avec René, ce qui, à l'écriture, m'a permis de réentendre sa voix et son rythme de voix, de reconstituer certaines de ses phrases, de réentendre les morceaux de piano qu'il jouait pour moi, pour me montrer, pour m'expliquer. Mais je ne voulais pas faire un verbatim dans le livre, plutôt reconstituer un oral."

En voilà deux fameux complices! "Des joyeux cinglés", se présentent-ils en éclatant de rire. Avec ses mélanges de simple et de compliqué, "Le Roi René" en témoigne, qu'il s'attache à retracer l'itinéraire du musicien, sa vie à toutes les époques - "Il est hypermnésique, il n'a jamais fait une erreur de date ou de nom" -, ses rencontres, ses passions dont celle pour le jeu d'échecs qu'il partage avec plein d'autres musiciens et qui est pour lui un parallèle à la musique: "Jouer, c'est prévoir et s'adapter, comme les échecs." Voilà un livre de partage et d'échanges sincères des deux côtés qui irradie du plaisir pris à le faire. On sent le respect d'Agnès Desarthe pour René Urtreger dans ses questions. Elle sait attendre le moment où il sera prêt à dire ce qu'il a en lui. Elle l'y incite mais ne le bouscule pas, tentant de comprendre "comment il a sauté tout de suite dans le grand bain, l'excitation et la peur qu'il a ressenties."

La fin du livre est aussi surprenante que touchante, un renvoi d'ascenseur en quelque sorte, une expérience commune de l'émotion de la création en public. "On partage beaucoup de choses dont l'horreur de la fin", explique Agnès Desarthe. "C'est phobique chez moi. René est très généreux dans ses concerts, en repoussant sans cesse la clôture. Cette horreur de la fin commune m'a permis de finir le livre en douceur."

De son côté, René Urtreger est enchanté: "Cela s'est merveilleusement bien passé avec Agnès, on a beaucoup de ressemblances. Nous avions une écoute partagée. Je lui ai proposé que pour le livre on soit à égalité." Bien entendu, il a créé une composition musicale pour Agnès, "Timid", mais il a mis du temps à le lui dire… Sacré Roi René! Tellement tendre aussi quand il dit "Agnès, c'est ma fille".


Pour feuilleter le début du livre, c'est ici.




mardi 21 juin 2016

Décès de Benoîte Groult, féministe et romancière

Benoîte Groult. (c) DR.

Ce matin du 21 juin, il pleut doucement. C'est l'été, me rappelle Facebook dans un petit montage clignotant. Ce matin, il pleut doucement et la triste nouvelle traverse l'écran: la romancière française et grande figure du féminisme Benoîte Groult est décédée cette nuit, à 96 ans, à Hyères dans le Var, sa ville d'adoption. "Elle est morte dans son sommeil comme elle l'a voulu, sans souffrir", a indiqué à l'AFP sa fille Blandine de Caunes.

Benoîte Groult, aux yeux bleus si doux, née le 31 janvier à Paris, avait coutume de dire qu'elle s'était pensée immortelle jusqu'à 80 ans. Pour moi, elle l'a été jusqu'à ce matin d'été. Avec sa sœur Flora, emportée par une crise cardiaque il y a quinze ans, elle a guidé mon adolescence. Leurs livres écrits à quatre mains ont aidé bien des filles, et peut-être des garçons.



Ces dernières années, j'avais eu l'occasion de la renconter plusieurs fois, autant de moments de bonheur. Mince, menue, souriante ("Voulez-vous que je vous récite un poème pour tester votre enregistreur?"), toujours bien habillée, souvent en pantalon, bien coiffée, bien maquillée, elle se tenait droite et parlait avec force et sans retenue, de ses livres, de sa vie, de sa famille, du féminisme, de ce qu'il était devenu, de la société, de jardinage, de littérature, de pêche, de l'Irlande et de Paris... Immortelle.

Finalement, on connaissait assez bien la vie de Benoîte Groult par ses propres livres, "Les vaisseaux du cœur" en 1988 et surtout "Mon évasion", son autobiographie complète publiée en 2008. Elle a porté petite le prénom de Rosie, plus "doux" que le sien. Elle a été une fille obéissante, proche de son père, admirative de sa mère. Elle a été une féministe tardive, même si elle a très vite réclamé liberté, indépendance et droits. Elle a aimé plusieurs hommes, elle a eu enfants et avortements. Les malheurs qui ont parsemé son chemin n'ont pas atteint cette femme douée pour le bonheur.
 
Ce qui frappe surtout dans "Mon évasion" (Grasset, 2008), c'est la franchise, la liberté de ton et le goût pour le bien-être qu'affiche Benoîte Groult, femme aimante et aimée. Pas une plainte dans les onze chapitres où elle déroule sa vie, ses joies, ses peines et quelques regrets. "J'ai l'impression d'avoir été condamnée à une interminable course d'obstacles", écrit-elle. Chapeau pour la manière dont elle les a négociés! Son autobiographie est l'occasion de se rappeler, pour les aînés, que le féminisme n'est pas né de rien, ni tout seul, pour les plus jeunes, de découvrir ce qu'a été la vie des femmes d'hier, sans droits ni contraception.

Mais le récit de Benoîte Groult n'est pas qu'un traité de féminisme. C'est aussi l'émouvant journal d'une dame âgée qui raconte avec sincérité (les femmes ne savent rien de leur corps), remords (la petite Juive croisée pendant la guerre), passion (la première nuit avec Paul), humour (le ratage d'un beau parti sur le ton de la petite annonce), ce qu'a été son parcours sur terre. De son enfance privilégiée à sa révolte adulte.

Une traversée de la vie qu'elle a toujours faite en compagnie. Celle de sa mère qu'elle décevait par sa timidité et son goût pour les études, celle de sa sœur, différente et complice, celle de son père bienveillant avec qui elle a partagé les plaisirs du sport (ski, voile, pêche) et de la nature (promenade et jardinage). Celle de ses trois maris. Le premier, aimé mais mort de tuberculose peu après son arrivée sur un quiproquo, le deuxième, un vrai macho épousé trop vite, le troisième, le bon (?), avec qui elle a conclu un pacte à la Sartre et Beauvoir qui a duré plus de cinquante ans. Celle de ses trois filles bien entendu.

Bonheur de plonger dans ces pages, de découvrir l'envers de la vie de cette féministe dont, coup du sort ou effet de son mouvement, la descendance se compose de trois filles, trois petites-filles et une arrière-petite-fille.

Nous avions échangé à propos de ce livre.
Après "La touche étoile", très beau roman de 2006, vous revoilà deux ans plus tard avec "Mon évasion".
J'avais parlé de mes deux premiers mariages dans mes livres, mais jamais de Paul [Guimard]. Tant qu'il était vivant, cela m'ennuyait d'en faire le personnage d'un roman ou d'un livre. Comme il est mort en 2004, je me suis dit qu'à 88 ans, il était temps; sinon ce seraient des mémoires d'outre-tombe… J'ai aussi complété ce qui manquait dans mes précédents livres, notamment "Histoire d'une évasion", ma biographie écrite en 1997: un grand bout de vie et, surtout, les 54 ans avec Paul. J'explique comment je suis devenue féministe, comment j'ai secoué les traditions de l'école catholique. Je donne la version exacte des "Vaisseaux du cœur", en disant la vraie histoire de l'amant inconnu.
Le ton de votre récit est presque toujours joyeux.
C'est le seul moyen de parler des choses tristes. On ne peut pas parler de la vieillesse en s'attristant. Pendant ma jeunesse, j'ai eu la mort de mon premier mari. Mais c'était au moment de la Libération. J'ai été emportée par le mouvement de résurrection de la France. Tout le monde avait un drame à pleurer, et le mien a été balayé avec le reste par la violence de l'histoire à ce moment-là. Je n'ai pas la main verte pour le malheur, je cultive plutôt l'oubli. En 1944, j'avais déjà 24 ans. Il fallait se marier, faire un vrai enfant – je n'avais eu qu'un avortement avant. Le désir de vivre, après cinq ans de guerre et d'occupation, l'a emporté sur le malheur. Je me suis remariée très vite, trop vite, mais le concubinage était alors impensable dans les familles bourgeoises. Si j'avais vécu quinze jours avec Georges de Caunes, on se serait aperçus que ça n'allait pas. Mais là, on épousait un inconnu. A mes filles, j'ai dit: "N'épousez pas, commencez par connaître, même savoir ce qu'il est au lit, savoir ce qu'il est dans la vie quotidienne, comment il vit dans une maison."
Mais vos trois filles sont celles de leur mère?
Oui, mais aussi celles des temps nouveaux. La liberté des femmes a fait d'énormes progrès. Quand j'étais jeune, j'avais zéro droit. J'étais professeur de latin et je ne pouvais toujours pas voter. Je ne me suis pas révoltée tant j'ai été élevée comme une jeune fille rangée, qui acceptait la société même quand elle marchait mal. J'ai mis longtemps à me réveiller et à m'apercevoir que quelque chose ne fonctionnait pas. Et je ne me suis plus rendormie.
Longtemps vous n'avez été considérée ni comme une romancière ni comme une féministe. En avez-vous souffert?
Oui, je trouve que cela m'a nui. Par exemple, je n'ai pas signé le "Manifeste des 343 salopes" paru dans l'"Observateur", dont Simone de Beauvoir, dont Delphine Seyrig, des femmes brillantes, intelligentes et ayant réussi, parce que je n'étais pas encore considérée comme féministe: j'écrivais des romans féminins, doublement féminins, avec ma sœur Flora. Pourtant, des avortements, j'en avais eu ma part. En 1968, j'avais déjà 48 ans. La Révolution a déclenché mon indignation, ma colère. Je me suis dit: "Pourquoi suis-je restée endormie tout ce temps?" Ensuite j'ai préparé l'écriture d'"Ainsi soit-elle" et, là, je suis devenue une féministe… pur sucre, disons. Comment ne pas l'être quand on découvre les mutilations sexuelles en Afrique, les harems, le voile, tout ce qui empêche les femmes d'être des citoyennes?

Fêtée pour ses 90 ans.
J'avais eu la chance de participer à sa soirée d'anniversaire de 90 ans, le 1er février 2010 (oui un jour plus tard que la vraie date, réservée à l'intimité familiale) à Paris. Famille, amis, milieu de l'édition entendaient fêter dignement cette femme, mère, romancière et féministe. Mais... "Je voulais que cet innommable anniversaire de mes 90 ans passe inaperçu et c'est complètement raté", avait tout de go lancé Benoîte Groult à la centaine de personnes réunies en son honneur.

Chaussettes sombres à pastilles colorées mais double rang de perles posé sur son gilet fuchsia et bleu, la romancière et essayiste ne rate rien de la soirée, même si elle paraît parfois songeuse. Autour de l'auteur de l'essai coup de poing "Ainsi soit-elle", l'ex-chroniqueuse à "Elle", la fondatrice de "F magazine", une foule ravie et souriante, où les femmes se ressemblent. Logique, la famille de la féministe Benoîte Groult est féminine: trois filles, Blandine et Lison qu'elle a eues avec Georges de Caunes et Constance dont le père est Paul Guimard, trois petites-filles, Violette, Clémentine et Pauline, une arrière-petite-fille, Zélie. Mais aussi deux nièces, Colombe et Vanessa Pringle, les filles de sa sœur Flora, "qui sont parvenues à faire quatre garçons à elles deux".

Sa famille à géométrie variable accueille Antoine, Pierre et Marie, les enfants nés d'autres mariages de Georges de Caunes, ainsi que ses "filles de cœur", les écrivaines Denise Bombardier et Jeanne Cordelier. Ils sont rejoints par des amis, sa cadette de quelques semaines, Edmonde Charles-Roux, née en avril 1920 et qui nous a quittés ce 20 janvier, Georges et Maryse Wolinski, Charles Dantzig, Eliane Victor, etc., rencontrés dans la vie ou chez Grasset, son éditeur depuis 40 ans, "depuis que je n'écris plus avec ma sœur Flora". "Journal à quatre mains" date de 1962, "Le féminin pluriel" de 1965 et "Il était deux fois" de 1968 (ils sont publiés chez Denoël).

Pareil anniversaire appelle des témoignages d'affection, hommages à la femme, à la mère, à la romancière et à la féministe et sujets de réflexion. Blandine et Lison: "Maman, si on avait eu le choix, on t'aurait choisie entre mille." Jeanne Cordelier, auteur en 1976 du livre "La dérobade", que Benoîte Groult a préfacé: "Benoîte, si j'avais pu, je vous aurais choisie pour mère, j'aurais usé mes lèvres à vous baiser les mains." Denise Bombardier la Québécoise: "J'ai adopté toute la famille et toute la famille m'a adoptée. Tu as toujours refusé d'être une victime." Olivier Nora, directeur de Grasset et, alors, Fayard: "Benoîte, je voudrais te remercier en tant qu'homme d'avoir permis à ceux de ma génération de se comporter de manière moins sotte avec nos partenaires."

Entre un couple en cristal de Daum offert, les huîtres et le gâteau servis dans ce restaurant où François Mitterrand avait ses habitudes, glissent quelques anecdotes sur la romancière et figure de proue du féminisme, même si Benoîte Groult reconnaît dans sa récente autobiographie "Mon évasion" (2008) être arrivée tard au mouvement de libération des femmes. A propos de Jean-Claude Fasquelle, l'ancien directeur des éditions Grasset qui l'a publiée, célèbre pour ses remarques elliptiques: "Quand je lui ai apporté le manuscrit d'"Ainsi soit-elle", en 1975, il m'a répondu: “Un essai féministe? Tes romans marchaient si bien!”" A propos d'une course dans les escaliers de France-Télévision: "A partir de 100.000 exemplaires, je vais beaucoup plus vite."

"Tu ne te plains jamais", lui glisse encore Manuel Carcassonne, son ami et alors éditeur chez Grasset, "tu es toujours de bonne humeur, tu es toujours en pleine forme, tout le contraire de moi." Si l'éditeur y voit la raison de leur entente, j'y trouve plutôt une invitation à lire et relire indéfiniment Benoîte Groult, ses romans, ses essais et ses autobiographies qui disent l'histoire d'une société.

Ses filles Blandine et Lison.

A voir ici  
une vidéo de la soirée par "L'Express".


Pour prolonger la lecture des livres de Benoîte Groult, chez Grasset et au Livre de Poche, il y a bien entendu le savoureux et malicieux roman graphique de Catel Muller, "Ainsi soit Benoîte Groult" (Grasset, 2013, lire ici).






Dates
1920. Naissance à Paris, le 31 janvier, de Rosie Benoîte Groult.
1938. Après des études de lettres, profession d'enseignante puis de secrétaire, avant d'entrer à la radio.
1944. Mariage, en juin, avec Pierre Heuyer, qui mourra six mois plus tard. Rencontre de Kurt, le pilote américain dont elle fera le héros du roman "Les vaisseaux du cœur" (Grasset, 1988).
1945. Obtient le droit de vote, comme toutes les Françaises.
1946. Mariage en mars avec Georges de Caunes avec qui elle aura deux filles, Blandine et Lison, et dont elle divorcera ensuite.
1951. Mariage avec Paul Guimard, dont elle aura une troisième fille, Constance, une union de 54 ans, jusqu'au décès de Paul en 2004.
1962. "Journal à quatre mains", avec sa sœur Flora (Denoël). A feuilleter ici.
1965. "Le Féminin pluriel", avec sa sœur Flora (Denoël).
1968. "Il était deux fois", avec sa sœur Flora (Denoël).
1972. "La part des choses" (Grasset, roman).
1975. Année de la femme. Parution de l'essai "Ainsi soit-elle" (Grasset), un million d'exemplaires.
1978. Cofondation du magazine féministe "F Magazine".
1982. Jurée du prix Femina.
1983. "Les trois quarts du temps" (Grasset, roman).
1984. Présidence de la Commission de terminologie pour la féminisation des noms de métiers, de grades et de fonctions
1988. "Les vaisseaux du cœur" (Grasset, roman).
1993. "Cette mâle assurance" (Albin Michel, essai).
1998. "Histoire d'une évasion" (Grasset, autobiographie).
2006. "La touche étoile" (Grasset, roman).
2008. "Mon évasion" (Grasset, autobiographie)
2010. "Le féminisme au masculin" (Grasset, essai).
2013. "Ainsi soit Olympe de Gouges" (Grasset, biographie).
2016. Décès à Hyères, le 21 juin.





mardi 14 juin 2016

Une amitié au début cahotant chez Max Velthuijs

J'écoute Manu Larcenet qui vient d'illustrer en bande dessinée le deuxième tome du "Rapport de Brodeck" de Philippe Claudel (Dargaud). Il explique que pour lui le thème du livre est l'étranger qui arrive et est repoussé parce qu'il est étranger.

Cela me fait irrésistiblement penser à ce magnifique album pour enfants, "Petit-Bond et l'étranger" de Max Velthuijs (l'école des loisirs, Pastel, 1993, lutin poche, 2002). Vite, vite, un tour sur l'internet. Ce bijou est-il toujours disponible? En grand format, non. En poche alors? Non plus. Dommage. Il vous reste à fouiller vos bibliothèques, vous y rendre ou tenter de le dénicher en brocante. Ou foncer sur les autres albums de Max Velthuijs (1923-2005) qui traduisent tous une fantastique humanité à hauteur d'enfant.

Petit-Bond et l'étranger. (c) Pastel.
Dès 1993 et "Petit-Bond et l'étranger", le créateur Hollandais montrait prodigieusement grâce à sa grenouille verte combien la peur des différences entraîne le rejet. Un racisme ordinaire car l'amitié est plus facile quand l'autre nous ressemble. Si l'autre vient d'ailleurs, le rejet dans lequel on se replie traduit surtout la peur. Rumeurs et réputations... De quoi transformer en ennemi redoutable le premier étranger pacifique venu.

Petit-Bond et l'étranger. (c) Pastel
L'album commence dans la révolution: un Rat établit son campement aux abords du village! Le trio habituel (Petit-Bond la grenouille, Cochonnet et Blanche la Cane) tient un sujet de conversation. Et de ragots! Le Rat est taxé de "sale rat puant", de "voleur", de "paresseux". Sur base de quoi? Petit-Bond veut en avoir le cœur net. Il aborde le Rat, lui parle et l'écoute. Ses amis sont consternés et ne comprennent pas que la grenouille apprécie la nouvelle tête. Ils parviendront cependant à dépasser leurs préjugés et auront un nouvel ami. Le grand mérite de cet album aux illustrations chaudes, dépouillées et expressives (elles éclairent le texte où s'enchaînent les scènes de refus de l'étranger) est de présenter, sans les juger, les points de vue de chacun des protagonistes. De démonter les mécanismes de ce racisme qui, si l'on n'y prend garde, se décline facilement au quotidien. Un album de paix et de tolérance pour tous à partir de 4 ans.

Deux autres albums de l'époque, non moralisateurs, sur des amitiés aux débuts cahotants, sont toujours disponibles en format de poche.

"L'intrus" de Claude Boujon (1930-1995), l'école des loisirs, 1993 lutin poche, 1995. Les Ratinos vivaient tranquilles chez eux jusqu'au jour où un gros éléphant les prit en amitié. L'obstiné pachyderme ne se laissait toutefois pas impressionner par les rebuffades ou les rouspétances des rongeurs. Oui, une seule de ses gorgées vidait le point d'eau, oui, un de ses pipis déclenchait une inondation! Mais l'éléphant voulait ses nouveaux amis. L'histoire des Ratinos finira par prouver qu'on a toujours besoin d'un plus gros que soi. Un album tonique, au graphisme enlevé dont l'humour renforce le propos.



"Amos et Boris" de William Steig (1907-2003), traduit de l'anglais par Catherine Deloraine, Flammarion, 1973, Gallimard Jeunesse, 1993, Folio Benjamin, 2002. Un des chefs-d'œuvres de l'auteur américain. Amos est un souriceau passionné par la mer. A tel point qu'il construit un bateau et s'y embarque. Tout va parfaitement bien pour lui jusqu'au jour où il glisse du pont et se retrouve à l'eau. A quinze cents kilomètres de la moindre côte! Après des heures et des heures passées dans la mer, le souriceau est résigné à mourir lorsque surgit une baleine. C'est Boris qui lui sauve la vie. Si opposés qu'ils soient, les deux mammifères vont néanmoins apprendre à se connaître, et à s'apprécier. De conversations en disputes, ils deviendront profondément amis. Ils feront un bout de chemin ensemble jusqu'à ce que le destin les sépare: un souriceau vit sur la terre et une baleine dans la mer. Quelques années plus tard, Amos sauvera Boris de la mort. Après cette rencontre inespérée, les deux amis se sépareront à nouveau, riches de leur amitié. Ce superbe récit, simple, drôle et profond, est subtilement mis en images par des aquarelles aux couleurs douces. Un classique incontournable!






lundi 13 juin 2016

Jewel et Esther, filles d'un bourreau macho

Curieux, le hasard. A moins qu'il ne s'agisse d'autre chose? Depuis des semaines, je voulais lire "L'arbre et le fruit", le nouveau roman jeunesse de Jean-François Chabas (Gallimard Jeunesse, Scripto, 128 pages). C'est finalement hier dimanche que je me suis décidée, sans rien en savoir. Première surprise, juste pour sourire, on y croise brièvement le boxeur Mohammed Ali qui vient de nous quitter. Seconde surprise, et pas la moindre: ce très beau roman, sobre mais poignant, direct sans misérabilisme, dépeint un homme violent, un pervers manipulateur qui n'hésite pas à frapper sa femme et une de ses filles, au moment où on apprenait que le tueur d'Orlando battait son ex-femme...

"L'arbre et le fruit" est le double journal de Grace Fairhope et de Jewel Fairhope, la mère et l'aînée des deux filles, à trois grands moments de l'histoire familiale, en 1980, 1988 et 2015. C'est Jewel qui ouvre le texte avec une inquiétude: leur mère a disparu. Celle-ci s'exprime alors, le même jour: elle se trouve dans un hôpital psychiatrique. Les récits à la maison et à l'hôpital se complètent pour dire le quotidien d'une famille sous la coupe d'un homme macho et brutal. Violence verbale, violence physique, rien n'est épargné dans l'intimité de la famille. Alors qu'à l'extérieur, le notaire porte beau. En arrière-plan se raconte la façon dont sont (mal)traités les patients psychiatriques, cassés notamment par les médicaments ou les menaces.

Ce livre brûlant est un vrai roman, bien construit avec sa double voix qui montre comment les enfants se rendent peu à peu compte que leur mère est une femme battue, et bien mené dans ce sordide quotidien. Il parle clair, dépeint la violence constante, imprévisible, destructrice. Il met en scène les deux types de réponse au pervers possibles. Passive dans le cas de la mère, tellement détruite qu'elle en oublie ce qu'elle est, une océanologue de renom, pour tenter de protéger ses filles. Mais elle est usée et personne ne lui jettera la pierre. Subtilement, Jean-François Chabas fait comprendre comment elle s'est laissé paralyser. L'autre réaction, celle de Jewel, est bien plus active. Elle a sept ans quand on fait sa connaissance et elle entend protéger avant tout sa petite sœur de cinq ans. Curieusement, Esther échappe à la folie dévastatrice du père. En grandissant, Jewel va apprendre à résister de plus en plus ouvertement. On la retrouvera en fin de roman fière d'avoir arrêté la violence paternelle. C'est là aussi que s'expliquera le titre. Esther semblera, elle, avoir davantage de difficultés à se poser.

Jean-François Chabas. (c) François Bourru.
Ce qui frappe dans "L'arbre et le fruit", c'est la justesse de ton. Comment décrire de telles situations, plus fréquentes qu'on aime le penser (on se rappelle de "Profession du père", pour adultes, de Sorj Chalandon, sur le même sujet, paru l'an dernier, lire ici), sans y avoir été directement confronté, de près ou de loin, sans l'avoir vécu? Jean-François Chabas ne s'en cache pas.
Il écrit aux journalistes à propos de ce livre: "le sujet me touche de manière directe" (...) "Comment devient-on une femme battue? Pourquoi le devient-on? Que faire pour l'éviter?"
Il assigne une mission prophylactique à ce roman courageux et il est sûr qu'il y réussira, ce qu'on lui souhaite, vu l'urgence et l'étendue du problème.
Son livre est à lire à tous âges, même adulte, à partir de 12-13 ans. Un texte littéraire fort et nécessaire.

Sur son site, l'écrivain donne quelques mots d'explication sur ce roman qui surgit dans sa longue bibliographie (plus de 70 livres publiés depuis 1995 et "Une moitié de wasicum" (Casterman), principalement des romans pour adolescents dont près de la moitié à l'école des loisirs, mais aussi quelques albums et deux romans pour adultes).
"L'arbre et le fruit
Georges Brassens disait que ses chansons se suffisaient à elles-mêmes et semblait mal à l'aise quand on lui demandait de les expliquer.
Sans doute est-ce un travers de notre époque que de vouloir à tout prix disséquer les œuvres artistiques... Les choses se compliquent encore lorsque c'est l'artiste lui-même qui est prié de "donner ses raisons".
"L'arbre et le fruit" est particulier, cependant, et en cela justifie quelques explications sérieuses.
Le sujet dont il traite m'est familier, et personnel... Mais à peine le livre était-il sorti qu'il a déchaîné une avalanche de réactions émues.
 Je me suis rendu compte, plus encore que je ne l'aurais imaginé, du nombre de personnes touchées par le phénomène de la violence familiale. 
Il y a des femmes et des enfants battus, maltraités et humiliés dans tous les milieux sociaux, toutes les ethnicités, tous les pays. Personne n'échappe à cela. 
La question ne se borne pas à une dénonciation, car cela serait vain. Et c'est là que "L'arbre et le fruit" doit trouver son utilité, car le récit démonte un mécanisme et explique comment il serait possible d'y échapper. 
Il y a deux personnages clés dans le roman: Grace, qui commet à peu près toutes les erreurs possibles face à un pervers violent. 
Jewel, qui réussit à s'affranchir et sauve ainsi sa peau, ainsi que celle de sa petite sœur.
Entendez-moi bien: il ne s'agit pas ici d'une invention de personnages fantaisistes, mais l'expression d'un vécu bien réel. Je parle de ce que je connais: du pouvoir salvateur de la révolte. 
Ce dont il est question ici, c'est de sauver sa vie, et de conserver l'intégrité de son âme. Car si on ne meurt pas de ces traitements, on risque tout du moins de ne jamais s'en remettre, avec des conséquences si terribles que la mort me semblerait préférable. 
On ne combat pas la violence de ce type avec du raisonnement et des mots doux. Elle est trop insidieuse. Il faut s'y arracher avec une brutalité égale à celle qu'on nous fait subir. 
Pour le dire simplement: femmes, adolescentes, adolescents, battez-vous sans merci, enfuyez-vous, car celui qui s'acharne à vous détruire n'aura aucune pitié. 
Voilà à quoi sert "L'arbre et le fruit". Il est prophylactique. Faites-le lire ou parlez du sujet autour de vous. 
Les bourreaux de cette nature ne peuvent prospérer que dans le silence."

Pour lire le début de "L'arbre et le fruit", c'est ici.