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jeudi 7 novembre 2013

LA pprouve la nouvelle Journée Mario Ramos




"Lire, c'est magique"

Quelques mots qui disent tout de Mario Ramos.
Mario qui nous a quittés le 16 décembre 2012.
Mario qui était né à Bruxelles le 7 novembre 1958.

La tristesse et le chagrin demeurent. On n'en parlera pas aujourd'hui.
Car ses livres sont toujours là, disponibles en librairie, en bibliothèque, ou peut-être chez vous, sur un rayon ou dans une caisse. Ses albums, une trentaine, avec leur joie, leur drôlerie, leur bonne humeur, leurs messages, leur magie. "Avec un crayon et du papier, tout est possible. C'est magique!", répétait à l'envi le souriant Mario.

C'est la raison pour laquelle les éditions Pastel, branche belge de L'école des loisirs, son éditeur, et le CLJBxl (Centre de littérature de jeunesse de Bruxelles) ont choisi sa date d'anniversaire, le 7 novembre, pour en faire la Journée Mario Ramos. Une journée pour, tout simplement, mettre en évidence les trois dizaines d'albums que Mario a créés, pour les tout-petits, pour les enfants en classes maternelles, pour ceux en classes primaires.
Il y a les histoires du loup bien entendu, celles du lion, de l'éléphant, des singes, tous ces animaux auxquels les humains ressemblent tellement, celles où il revisitait les contes ou les chansons... Autant de livres où il s'amusait et nous amusait tous, petits et grands.


Mario Ramos. (c) Tania Ramos.
Il y a encore
"Le petit Guili" (Pastel,
40 p.), album posthume, sorti au printemps parce que terminé au décès de Mario. Avec sa formidable couverture.

"Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait." La phrase de Mark Twain précède cette nouvelle histoire de roi lion, Léon cette fois. Un album qui scrute les limites d'un pouvoir autoritaire, mâtiné d'humour comme lorsque les gorilles du roi sont payés en cacahuètes, mais qui n'évite pas un sujet plus difficile: l'apparition de la cruauté. Le roi Léon change les lois selon son humeur, se révèle de plus en plus despotique. Il fait régner la peur et sème lui-même les premières graines de la révolte à son encontre.

Le roi Léon déclare la guerre à son voisin pour détourner l'attention. (c) Mario Ramos/Pastel.

Cette révolte sera personnalisée par Guili, un jeune oiseau élevé par une mère généreuse et aimante (il est son "petit Guili chéri"). Un peu clown, un peu casse-cou, résistant et audacieux parce que persuadé d'avoir raison, et hors de portée de ses poursuivants car il est "un petit oiseau qui vole librement".

Le petit Guili et sa maman. (c) Mario Ramos/Pastel.
 
Sacré petit Guili qui inaugure un jeu avec la couronne du roi Léon qu'il a chipée en la posant sur le crâne de toutes les autres espèces animales. Mais chaque fois, le petit oiseau juge "Ridicule" la proposition royale de l'animal couronné. Il prendra en finale une décision définitive par rapport à cette couronne nocive et choisira encore un autre chemin pour lui.

Dans cet album, Mario Ramos a légèrement modifié sa manière de dessiner. Si on reconnaît bien sa suite d'animaux, il joue ici aussi habilement avec des fonds de couleur et des ombres chinoises, avec ses aplats et des découpages, toujours retouchés au crayon. Un procédé sobre et expressif, très réussi.

Le gorille est le dernier à tester la couronne du roi Léon. (c) Mario Ramos/Pastel.

Surtout, "Le petit Guili" rappelle qu'il ne faut jamais se laisser briser les ailes.
Et ça, c'est pile dans le thème de la Journée Mario Ramos.
Chaque 7 novembre, rappelez-vous de lui et de ses livres.


mercredi 6 novembre 2013

LM se perdre dans le sourire de François Place

François Place,  j'ai déjà parlé de lui ici et ici. Ses albums invitent très souvent au voyage, toujours à la réflexion, parfois à la spiritualité. Les trois thèmes sont réunis dans l'ouvrage qui vient de sortir, superbe avec son format tout en hauteur, "Le sourire de la montagne" (Gallimard Jeunesse, 48 p.). Un titre presqu'aussi mystérieux que l'identité de la smiling Joconde. Quelle est donc cette montagne qui sourit? Ne s'agirait-il pas d'une fable? Si, d'une fable qui incite à avoir confiance en l'avenir.

François Place.
L'histoire est un voyage qui se déroule dans un pays lointain, un voyage  dans la montagne et en soi. L'album s'ouvre sur une sobre aquarelle sur double page, esquisse de la montagne omniprésente, "longue ligne blanche qui barre le ciel". Derrière elle, loin, le pays de la Soie. On ne l'atteint qu'après des mois d'un voyage dangereux à cause des éventuels brigands, réjouissant par les lieux enchanteurs traversés. Dangereux aussi à cause de la colère imprévisible et meurtrière des dieux de la montagne.

Nombreux sont les hommes et les rois à avoir perdu la vie au cours de cette expédition. Justement, le Roi de l'histoire a de la chance. Il a traversé la montagne pour la première fois à quinze ans mais décide, son demi-siècle dépassé, de ne plus y retourner. Il y a laissé tant des siens. La seule à lui rester est sa petite-fille, aimante et jolie avec ses longs cheveux noirs.

(c) François Place/Gallimard Jeunesse.

De la montagne, le Roi a ramené la statuette en terre d'un dieu absolument paisible. Il a l'idée d'en faire sculpter une image géante dans la falaise qui se dresse au-dessus de la rivière. "On devra voir la statue depuis cet endroit. Elle grandira au dur et à mesure qu'on avancera vers elle, tout comme la confiance qu'on emporte avec soi, pas après pas."

Tout le peuple se met à l'ouvrage. Des échafaudages sont dressés et grimpent à l'assaut des parois. Du matin au soir, on n'entend que le bruit des maillets. Les travaux durent plusieurs saisons, seulement interrompus par la neige et l'hiver. La fillette grandit et la silhouette divine se précise dans la roche, faite d'après le modèle que le Roi possède. Quand ce dernier se brise accidentellement, le Roi ne renonce pas à son projet. Il incite les sculpteurs à poursuivre leur travail.

(c) François Place/Gallimard Jeunesse.

Trois ans ont encore passé et la statue dans la roche est terminée. Mais le dieu ne sourit pas. C'est le vieux Roi, devenu aveugle, qui guidera les outils du maître des sculpteurs. Une nouvelle année de travail est nécessaire pour achever le travail. Mais le dieu est là. "Son sourire éclaire jusqu'au fond de la vallée." Il resplendit dans la lumière du levant et du couchant, présage bienveillant qui s'offre aux voyageurs.

(c) François Place/Gallimard Jeunesse.

Le sourire de la montagne durera-t-il dix mille ans comme l'espèrent ses créateurs? On sait ce qu'il est advenu récemment à des représentations religieuses jugées impies. Le talent de François Place est de replacer la finale de ce magnifique et sensible album dans la dimension humaine, de faire dire au grand-père que le sourire de sa petite-fille lui est tout aussi précieux que celui qui a été sculpté au prix de tant d'efforts.

"Le sourire de la montagne" est une fable qui incite à l'espérance. Bien sûr, l'album n'est pas né de rien. "En mars 2001", explique l'auteur-illustrateur, "les grands bouddhas de Bamiyan, en Afghanistan, ont été détruits à l'explosif. Ils étaient vieux de plus d'un millier d'années, peut-être même pour l'un d'eux de plus de mille cinq cents ans. Je ne les ai jamais vus sur le site mais je les ai très souvent rencontrés dans des livres de voyageurs. Leur disparition m'a ému.

J'ai voulu raconter une histoire autour de cet événement. Mais j'ai progressivement glissé de la documentation à la fiction. Je ne voulais parler ni des bouddhas, ni du Gandara, ni costumer les personnages d'après les croquis pris au musée Guimet. J'ai préféré écrire une fable."


Ce nouvel album "a l'air tout simple", précise encore son auteur qui confesse en avoir "bavé pour les dessins, recommencés des dizaines de fois". Cher François perfectionniste, merci.



lundi 4 novembre 2013

LF ière d'avoir lu le prix Renaudot 2013

Pfff! Pensez: un livre que mon ami et confrère Pierre Maury, lecteur surboulimique, n'a pas lu! J'en ai la tête qui enfle, un peu comme Yasmina Khadra qui voudrait maintenant être président de l'Algérie... Non, je rigole, je charrie juste un peu ce cher Pierre de Malgachie pour une fois que j'en ai l'occasion. Ce doit être la première en trente ans.

Ma lecture du prix Renaudot tient  du hasard et de la nécessité. Quand on est invitée à animer un débat avec des écrivains, la moindre des choses est de lire leurs livres. Enfin, c'est ce que je pense dans ma naïveté de Belge. Il paraît que je pourrais également être Suisse de ce point de vue-là.

Donc, j'ai animé un débat, intitulé "Ceci n'est pas une autobiographie", à la récente Fête du livre de Saint-Etienne, auquel était entre autres annoncé Yann Moix. Et j'ai donc lu "Naissance" (Grasset), qui allait recevoir le prix Renaudot ce 4 novembre 2013. Je tournais autour du livre depuis un bon moment, mais bon, un tel pavé, ça prend plein de temps et puis c'est lourd à tenir entre les mains ou à poser sur les genoux. Curiosité ou confort? L'amour de la littérature tient parfois à peu de choses.

Là, il n'y avait plus à s'abriter derrière de fausses excuses. Il fallait y passer, s'exécuter. Des termes un peu morbides qui sont en totale contradiction avec le titre du dernier-né de Moix. Si le sujet général de son septième roman est celui de l'enfance maltraitée, des parents plus qu'odieux avec leur rejeton, l'humour est plus que présent dans les pages et offre au lecteur parfois ahuri sa sécurisante distance. "Naître, c'est se faire des ennemis. Très vite, je m'en fis deux pour la vie: le premier était une femme intitulée "maman", le second, un homme appelé "papa"."

Le carton de naissance de "Naissance" annonce: 1300 grammes et 1143 pages, en assez grand format. L'éditeur précise que l'auteur est écrivain et né en 1968 - c'était à Nevers, le 31 mars, il a donc failli être un poisson d'avril.

Le reste, Yann Moix va nous le raconter par le menu au cours de cette curiosité littéraire en dix parties, elles-mêmes découpées en vingt ou trente chapitres, quoi qu'il y en ait quarante dans la partie I, soixante dans la VI, et cinquante et un dans la VII. Une structure qui abrite bien des surprises qui, elles-mêmes, permettent de ne jamais s'ennuyer.

On découvre la naissance et l'enfance d'un futur écrivain qui vit avec sa famille à Orléans. "J'allais naître", commence le texte écrit à la première personne par un narrateur qui s'appelle Yann Moix. "Il surnaît", commente aussitôt le père qui dira quelques lignes plus loin "Il surécrit" quand le fils publie son premier roman. Grossesse, naissance, enfance, le temps est ici une notion élastique avec laquelle l'auteur joue allégrement et on ne peut que s'en amuser. Autant prendre le solide volume par ce biais-là pour en apprécier les prouesses. D'autant plus que le bébé naît circoncis et que cela va pas mal lui compliquer la vie. Est-il juif pour cela? Ou pas?

Yann Moix est le roi des listes (de plusieurs pages souvent), des digressions, des interpellations au lecteur, des pastiches également, des inventions les plus dingues, comme un salon de l'enfance maltraitée, ou une armoire qui permet de battre son enfant sans que les voisins l'entendent. Coûteuse, l'armoire, mais bon, quand on la veut. Il est aussi capable d'écrire en alexandrins mais déteste les notes en bas de page. C'est d'ailleurs pour toutes ces raisons que les uns l'adorent et les autres le détestent.

Evidemment, on peut dire que Yann Moix est un mégalo surdimensionné. C'est idiot car derrière le fatras de mots se cache un sens du burlesque et de l'humour noir savamment cultivé. Il faut se rappeler qu'on est en 2013 et qu'il est autorisé à un auteur de créer une littérature 2013. Quelle inventivité! On a l'impression qu'on lui lance un mot et que, oups, ça part. "Non", nous a-t-il dit à Saint-Etienne, "cela ne se passe pas comme cela, je travaille énormément mes textes". Trois ans et demi lui ont été nécessaires pour accoucher de "Naissance", et non trois mois comme l'indiquait un quotidien.

En tout cas, voilà un livre extrêmement plaisant à découvrir, avec notamment tous ses personnages secondaires. On peut le lire de bout en bout, en savourant l'imagination fingue de l'auteur mais cela prendra un certain temps. On peut aussi se rappeler qu'un des droits fondamentaux du lecteur autorise à sauter des pages car cela ne nuit en rien à la lecture de "Naissance".

LA de quoi patienter jusqu'à 13 h ce lundi

La table ronde des dix jurés du Prix Goncourt au restaurant Drouant à Paris.

Et peut-être seulement jusqu'à 12h45 ce lundi 4 novembre 2013 si les dix jurés de l'Académie Goncourt (Paule Constant, Pierre Assouline, Régis Debray, Françoise Chandernagor, Bernard Pivot, Didier Decoin, Edmonde Charles-Roux, Philippe Claudel, Patrick Rambaud, Tahar Ben Jelloun, cfr photo ci-dessous) se mettent rapidement d'accord sur le choix du lauréat de l'année.

Les dix jurés Goncourt. (c) Micheline Pelletier.

Rappelons qu'ils se sont plus que quatre auteurs en lice.
Par ordre alphabétique,
Pierre Lemaître, "Au revoir là-haut" (Albin Michel),
Jean-Philippe Toussaint, "Nue" (Minuit),
Karine Tuil, "L’invention de nos vies" (Grasset),
Frédéric Verger, "Arden" (Gallimard).

A 13 heures, la table vide de la photo du haut sera non seulement occupée par les jurés mais prise d'assaut par la presse voulant immortaliser le/la lauréat(e) entre les académiciens.


Cela laisse toute la matinée pour se mettre en condition en parcourant l'excellent ouvrage de Pierre Assouline, "Du côté de chez Drouant" (Gallimard/France Culture, 214 p.).
Sous-titré "Cent dix ans de vie littéraire chez les Goncourt", le touffu ouvrage passe en revue la vie littéraire française par le tamis de l'attribution du prix Goncourt. Très vite, on se rend compte que les choses n'ont pas tellement changé en un siècle. On complote toujours autant, on se bagarre toujours autant. Les rumeurs et les vrais-faux secrets ne sont pas des inventions récentes. Et les lauréats-surprise non plus. Mais quel régal que cette somme d'informations regroupées à cette occasion.

Le livre reprend les textes des six émissions que France Culture a diffusées du 27 juillet au 31 août 2013 sur "la vie littéraire en France au XXe siècle à travers les débats de l'Académie Goncourt". Si Pierre Assouline les a développés et enrichis pour la version papier, il a conservé le ton du micro pour lequel ils avaient été conçus.

Pierre Assouline. (c) Gallimard.
L'auteur a bien entendu choisi de décliner son propos en menu à cinq plats. Les "Amuse-bouches" font un petit point sur le prix Goncourt et sa société. Les affaires commencent en douceur avec les "Entrées" qui vont de 1903, et le premier prix Goncourt, à 1913, juste avant la Première Guerre mondiale. On y va pour de vrai avec le chapitre "Gros poissons, rôts et faisans", de 1914 à 2012, année sur laquelle il ne dira rien ou si peu car le nouveau juré a un devoir de réserve.

Chacune des distinctions est rattachée à son année, remise en perspective et assortie d'anecdotes croustillantes et/ou des polémiques du temps. Les bagarres entre Gaston Gallimard et Bernard Grasset évidemment, mais aussi celles qui opposent certains jurés. Les manœuvres des uns et des autres sont dignes des meilleurs romans-feuilletons. En parallèle, on découvre l'évolution d'un prix qui devient très vite très convoité et on suit la vie de l'édition durant cent dix ans. Les défenseurs de Proust, Céline, Simenon, successivement, n'hésitent pas à se jouer des tours de cochon. Pas étonnant que les aventures des Goncourt aient donné lieu à une pièce de théâtre dès 1927!

Le chapitre "Fromages" traite des suites du prix et du chèque de 10 euros aujourd'hui remis au gagnant. Les "Desserts" auscultent l'avenir. En annexes, les convives placés aux dix couverts, la liste des 110 prix décernés, de 1903 à 2012, le testament des frères Goncourt, les statuts de l'Académie Goncourt et la liste des ouvrages consultés par l'auteur.

Passionnant de bout en bout, "Du côté de chez Drouant" se savoure avec gourmandise et ferre son client pour lui donner à (re)découvrir une petite histoire de la littérature, vivante et piquante. Chapeau à Pierre Assouline pour ses sources: archives de l'académie Goncourt, presse de l'époque, journaux intimes d'écrivains, interviews radio méconnues.La lecture terminée, on n'a qu'une envie: vite, ouvrir tous ces livres. Et d'autres.



Et s'il reste encore du temps, on plongera en souriant dans "Le prochain Goncourt", où Etienne Liebig pastiche allègrement les onze derniers lauréats du prix, sans suivre l'ordre chronologique d'attribution des distinctions, pour mener à bien une enquête dans la Creuse. Il copie même l'éditeur Gallimard pour le graphisme de sa couverture... Il faut laisser son sérieux au vestiaire pour apprécier le pillage des prix Goncourt, transposés pour les besoins du roman en onze chapitres dans la Creuse!

Oui, près de la maison de Michel Houellebecq, où Jean-Pierre Coffe est retrouvé mort dans une tarte à la citrouille géante. On vous laisse découvrir les noms de l'inspecteur et de sa coéquipière. Allez, on vous les dit: Weyergland et Marie Ndxwsiaye.

Et on vous donne aussi les titres des onze chapitres, dans leur ordre d'apparition.

- La tarte et le méritoire
- Les malvoyantes
- Cinglé, ça bourre! Rouleau de patience
- Allô Babasong
- Le soleil des Coffe
- Trois flemmes puissantes
- La maîtresse de Küch
- L'art français de l'agraire
- Les sombres et chiantes
- Trois jours chez l'Amer
- Le sermon sur la chute des cheveux

Pour rappel:

2012 Jérôme Ferrari "Le sermon sur la chute de Rome" (Actes Sud)
2011 Alexis Jenni "L'Art français de la guerre" (Gallimard)
2010 Michel Houellebecq "La Carte et le Territoire" (Flammarion)
2009 Marie NDiaye "Trois Femmes puissantes" (Gallimard)
2008 Atiq Rahimi "Syngué Sabour. Pierre de Patience" (POL)
2007 Gilles Leroy "Alabama Song" (Mercure de France)
2006 Jonathan Littell "Les Bienveillantes" (Gallimard)
2005 François Weyergans "Trois jours chez ma mère" (Grasset)
2004 Laurent Gaudé "Le soleil des Scorta" (Actes Sud)
2003 Jacques-Pierre Amette "La maîtresse de Brecht" (Albin Michel)
2002 Pascal Quignard "Les ombres errantes" (Grasset)


En finale, Etienne Liebig présente ses excuses aux lauréats pastichés.



Moi, si j'étais rédac' cheffe quelque part, dès 13 heures, je passerais un coup de fil à Etienne Liebig et je lui passerais illico commande d'un pastiche du lauréat 2013.


dimanche 3 novembre 2013

LD couvre encore et encore Benoîte Groult

Olympe de Gouges fut guillotinée à Paris
le 3 novembre 1793, il y a pile 220 ans.
Tout(e) qui a approché de près ou de loin Benoîte Groult, née à Paris le 31 janvier 1920, sait l'admiration, la passion même, que voue la féministe française à celle qu'elle considère comme la première à avoir défendu les droits des femmes. La "Déclaration des droits de la femme", c'était déjà  une proposition d'Olympe de Gouges, en 1791!


Cet avant-propos parce que quand Catel Muller, dite  Catel, publie "Ainsi soit Benoîte Groult" (Grasset, 332 p.), un formidable roman graphique biographique de la dame, filigrané de leur amitié, c'est encore Olympe de Gouges qu'on retrouve. Dans le texte, dans les conversations entre les deux femmes, et parce que Catel lui a également consacré une biographie dessinée, avec son compagnon ("Olympe de Gouges", Catel Muller et José-Louis Bocquet, Casterman/Ecritures, 487 p.).



Autre parenthèse. Le titre "Ainsi soit Benoîte Groult" est bien sûr une allusion au livre "Ainsi soit-elle" que Benoîte Groult écrivit en 1975 (Grasset), un an après le "Journal à quatre mains" qu'elle publia avec sa sœur Flora chez le même éditeur. Précision pour ceux et celles qui n'étaient pas nés - et ils sont de plus en plus nombreux. Ce fut un livre-choc à propos duquel l'auteur dit: "Il faut que les femmes crient aujourd'hui. Et que les autres femmes - et les hommes - aient envie d'entendre ce cri. Qui n'est pas un cri de haine, à peine un cri de colère, car alors il devrait se retourner contre elles-mêmes. Mais un cri de vie. Il faut enfin guérir d'être femme. Non pas d'être née femme mais d'avoir été élevée femme dans un univers d'hommes, d'avoir vécu chaque étape et chaque acte de notre vie avec les yeux des hommes et les critères des hommes. Et ce n'est pas en continuant à écouter ce qu'ils disent, eux, en notre nom ou pour notre bien, que nous pourrons guérir."

Un livre que Benoîte Groult republia en 2000, complété et à nouveau commenté: "A toutes celles qui vivent dans l'illusion que l'égalité est acquise et que l'Histoire ne revient pas en arrière, je voudrais dire que rien n'est plus précaire que les droits des femmes. A celles qui ne regardent ni derrière elles ni autour, je voudrais rappeler que les Allemandes de l'Est par exemple ont perdu, à la chute du mur de Berlin, des droits qu'elles croyaient acquis pour toujours. Que les Algériennes, les Iraniennes, les Afghanes et tant d'autres, qui avaient goûté aux premiers fruits de la liberté, ont disparu, du jour au lendemain, sous un voile de silence. Aux Françaises je rappelle que l'on déplore encore 220.000 avortements en 1999. A celles enfin qui font confiance aux hommes au pouvoir pour que les choses s'arrangent peu à peu, je voudrais citer une phrase de Virginia Woolf : "L'histoire de la résistance des hommes à l'émancipation des femmes est encore plus instructive que l'histoire de l'émancipation des femmes." Si elles ne défendent pas elles-mêmes les droits conquis par leurs mères, personne ne le fera pour elles. La condition des femmes ne va pas en s'améliorant dans le monde, contrairement à ce qu'il est reposant de croire. Les hommes sont des analphabètes du féminisme, on le sait. Mais les femmes le sont à peine moins. C'est pourquoi il n'est jamais trop tard pour lire un livre féministe. Ni trop tôt. Ils n'ont hélas pas pris une ride depuis 25 ans." 





"Je n'aime pas la bande dessinée." Tel a été le point de départ de Catel: convaincre de l'intérêt de ce travail une obstinée, fièrement campée devant les meubles dessinés par son père, qui réduisait la bande dessinée à Bécassine et aux Pieds Nickelés... Mais la dessinatrice s'est obstinée également. Et cela donne un récit en images, ancré dans le temps, du 28 mai 2008 au 15 juin 2013. On y découvre la vie de Benoîte Groult que l'écrivaine a déjà beaucoup utilisée dans ses propres livres mais aussi une autre Benoîte, celle que Catel a vue, croquée, racontée. Une Benoîtine, qui pourrait rejoindre les Agrippine et autre Seccotine qui ont fait de la BD un art à part entière. Comme quoi, il y a toujours à apprendre sur Benoîte Groult.

Blandine, la fille de Benoîte Groult, la sujette et Catel. (c) Grasset.

Le livre est la prolongation d'une commande de "Libé" à Catel: faire un reportage dessiné sur une personne de son choix. Elle a choisi Benoîte Groult, sans trop savoir à quoi s'attendre. Les deux femmes, de générations différentes, se rencontrent, se hument, se testent et tombent très vite en amitié. Derrière les mots parfois ironiques de la romancière, pionnière du féminisme, on sent l'affection pour l'autre. Sous les dessins innombrables de la dessinatrice,  pionnière de ce qu'elle nomme la "bio-graphique", on perçoit la même affection immédiate. Ce que confirme l'aînée: "J’avais ressenti le coup de foudre de l’amitié dès ma première rencontre avec Catel. J’ai vraiment eu l’impression, en la voyant s’emparer de ma vie, d’entrer dans un univers de liberté, de vérité et d’humour." Au point qu'elle a pu lui dire: "Bravo, Catel, tu as du génie!".

Doélan (c) Grasset.


Le roman graphique nous promène dans tous les lieux chers à Benoîte Groult, formidablement croqués, Hyères, la Bretagne, Paris, l'Irlande. La romancière les raconte avec sa force habituelle en même temps qu'elle commente des épisodes de sa vie: enfance d'une petite fille pas assez belle aux yeux de sa maman, études classiques, la guerre, profession de professeure alors qu'elle n'avait pas le droit de voter, arrivée tardive dans le féminisme, romancière et auteure d'essais, animatrice radio, mère de trois filles, grand-mère de petites-filles, arrière grand-mère de Zélie. Entre tout cela, ses amours, ses joies et ses chagrins, son veuvage, l'énergie à la fin de la guerre, son divorce d'avec Georges de Caunes, sa réinvention quotidienne de l'amour avec Paul Guimard, sans oublier le drame des femmes de son époque: l'absence de contraception impliquant le recours à des avortements.

Le long chemin vers l'émancipation. (c) Grasset.

"Ainsi soit Benoîte Groult" raconte bien entendu une vie en dessins, mais, surtout, le livre brosse le portrait d'une époque où la femme tentait de prendre sa place et dépeint à petites touches une femme qui est entrée dans l'histoire des lettres et du féminisme tout en cherchant à devenir elle-même malgré les embarras placés sur son chemin.
Benoîte Groult n'a jamais eu sa langue en poche même pas à la fête célébrant ses  90 ans où elle piquait son éditeur et se réjouissait d'avoir retrouvé la petite-fille avec qui elle était en froid.

L'anniversaire des 90 ans de Benoîte Groult. (c) Grasset.

Alternant cases classiques de bande dessinée, extraits des carnets Moleskine de la dessinatrice, lettres manuscrites de Benoîte Groult - elle n'a jamais utilisé de machine à écrire, ne lui parlons pas d'ordinateur - l'ensemble est réjouissant, passionnant, tendre, drôle et surtout, tout plein d'amour.