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lundi 18 février 2019

E1P2FDL 1 L'amitié et la guerre dans un superbe et lumineux roman jeunesse venu de Flandres

Encore un peu de Foire du Livre de Bruxelles, E1P2FDL

Au hasard de mes pérégrinations, entre rendez-vous fixés et rencontres de hasard.
L'édition 2019, la quarante-neuvième, la quatrième où l'entrée est gratuite, a été illuminée par le déploiement du Flirt Flamand et de l'espace européen qui n'ont pas désempli. Elle marquait les 50 ans de la Foire, créée en 1969. On a dénombré 72.000 visiteurs dans les allées de Tour & Taxis, dont 5.000 scolaires, au cours des quatre jours (du jeudi 14 au dimanche 17 février), soit 5 % de plus que l'an dernier.



Les soldats au travail. (c) La joie de lire.

Voici un bref roman jeunesse illustré extrêmement réussi, "La jeune fille et le soldat". Il est superbement écrit par Aline Sax, une Belge néerlandophone à la fois romancière et historienne. Il est somptueusement illustré par l'artiste Ann de Bode, elle aussi Belge néerlandophone. Il est remarquablement traduit du néerlandais par Maurice Lomré (La joie de lire, Hibouk, 112 pages, 2017). Il bénéficie d'une très belle mise en page, et dans le choix de la typo et dans l'usage des couleurs pour mieux rendre les noirs. Il est destiné aux enfants à partir de onze ans.

On y découvre en alternance la voix des deux personnages principaux, la jeune fille et le soldat. Ils resteront anonymes, universels. Ils se rencontrent sur un banc, dans un village. On sait que c'est la guerre, mais on ne sait pas laquelle. Des éléments du récit permettront de l'identifier par la suite. D'autres feront comprendre que la jeune fille est aveugle et que le soldat est africain et noir. Interdiction donc pour lui d'entrer dans l'auberge que tiennent la maman et la tante de la jeune fille, son père étant lui aussi au front. Handicap et racisme vont permettre à ces deux de se rencontrer sans préjugés, de s'entendre, de se sentir et de lier une touchante amitié. Une rencontre il y a un siècle qui nous parvient par le biais de la littérature et permet de réfléchir à la notion de rejet de l'autre.

Le soldat sur le banc. (c) La joie de lire.
Aline Sax sait aussi subtilement corser son texte tout en suggestions, quasi incantatoire parfois, et envoyer la jeune fille à la recherche du soldat étrangement absent du banc alors que ses camarades sont rentrés. S'il était arrivé quelque chose à ce jeune papa? La voici partie sur la route, seule avec le cadeau qu'elle a préparé de ses mains pour son ami. Sa recherche lui fait rencontrer un cavalier compréhensif qui nous dévoile le monde de la guerre et de la médecine de guerre. De nouvelles péripéties permettront aux deux amis de se retrouver et de réoccuper leur banc de conversation.



Deux villageois. (c) La joie de lire.
La beauté de l'écriture est magnifiquement soutenue par les illustrations d'Ann de Bode. L'artiste a laissé ses images en pâte à modeler fimo habituelles pour se lancer dans de superbes peintures en noir et blanc, posées sur des cartons. Elle nous fait entrer dans cette guerre affreuse et nous fait côtoyer les soldats obligés de se battre dans des conditions terribles. Son choix du noir et blanc est soutenu par une mise en page où le texte apparaît en deux tons différents, sur fond blanc ou sur fond noir et où ses images en deux teintes sont rehaussées de vert olive qui leur donne une très belle profondeur.


"La jeune fille et le soldat" célèbre la différence et la fraternité, rend justice à ces soldats africains venus en Europe combattre une cause dont ils étaient étrangers. Sorti en 2013 en néerlandais, ce roman illustré est un morceau de lumière dans un pan très noir de l'histoire.


A la Foire du livre, dans le remarquable espace du Flirt Flamand, Aline Sax a expliqué qu'elle avait voulu faire un livre différent sur la Première Guerre mondiale: "L'histoire des troupes coloniales est  mal connue alors que 130.000 soldats africains sont venus combattre en Belgique et dans le nord de la France. J'ai voulu raconter leur histoire. Ils sont loin de chez eux, dans une culture qu'ils ne connaissent pas, pas plus que les gens pour lesquels ils se battent. Ils sont l'objet de racisme parce qu'ils sont noirs." Le choix d'une héroïne aveugle lui a permis d'écrire différemment, de façon plus sensuelle, avec beaucoup d'attention aux odeurs. De réfléchir à la manière dont se comporte une enfant aveugle il y a 100 ans. "La jeune fille et le soldat vont bien ensemble. Ils sont tous deux étrangers, personne ne leur prête attention, ils n'appartiennent à personne et c'est ainsi qu'ils se rencontrent. Aveugle, la jeune fille n'est pas affectée par le racisme du reste de la population de son village."

Ann de Bode reconnaît avoir été étonnée quand l'éditrice lui a demandé d'illustrer ce texte par des peintures. Car si elle est peintre, elle n'avait jamais utilisé cette technique dans un livre pour enfants. "Je me suis d'abord documentée. Pour un récit historique comme celui-ci, la documentation représente la moitié du travail d'un illustrateur. Vous devez sentir l'atmosphère, tout doit être juste. Je me suis aussi souvenue des histoires de mes grands-pères qui ont été soldats pendant cette guerre." Le choix du noir et blanc n'a pas été immédiat. "Au début, j'ai essayé de travailler en couleur, mais très vite, j'ai eu l'impression que cela n'allait pas. L'atmosphère est devenue trop contemporaine. Cela ne me semblait pas assez authentique. A partir du moment où j'ai compris qu'il me fallait travailler en noir et blanc, tout s'est mis en place. Par exemple, j'ai trouvé des documents en noir et blanc avec des couvertures anciennes. Ces couvertures en carton, avec leur graphisme marbré, sont devenues le support de mes illustrations. J'ai utilisé principalement de la peinture acrylique blanche sur ce fond sombre, comme si je peignais à la lumière."

Pour lire le début de "La jeune fille et le soldat", c'est ici.







lundi 11 février 2019

Hommages écrits et dessinés à Tomi Ungerer

Depuis qu'on a appris samedi matin le décès de l'immense Tomi Ungerer (lire ici), les hommages n'ont cessé de se multiplier. J'en publie de nouveaux en début de post, qui complètent les précédents.


Alejandro Rocio. 

Beatrice Alemagna.
Les enfants des Bibliothèques de Montreuil.

Bobi Bobi 

Catherine Meurisse.

Einatt Sarfati.

Erwann Terrier.

François Olieslaeger.

Hiru Kurata.

Jak.

Julien Couty.

Julien Roux.

Laurent Lolmède.

Martin Jarrie.

Miguel Pang Pang.

Pascal Graffica.

Street Fiedler.

Sébastien Pelon.

Thomas Baas.

Tino de Tinoland.

Anaïs Vaugelade.

Daniel Kondo.

Audrey Poussier.

Benjamin Chaud.


Benjamin Lacombe.

Delphine Perret.

Emmanuelle Robin.

Fabienne Legrand.

Harry Cature.

Jo Gribouille.

Joëlle Jolivet.

Julie Gore.

Le Muz.

Liz.

Louison.

Olivier Brazao.

Pauline Kalioujny. 

Philippe de Kemmeter.

Sandrine Estrade-Boulet.

Simon Bailly.

Soledad Bravi.

Stéphane Girel.

Tomi Ungerer: " Je montre aux gamins comment se moquer des adultes. Ce ne sont pas des imbéciles,
ils savent très bien d'où viennent les bébés mais ignorent d'où viennent les adultes.
Je me suis toujours adressé à eux d'égal à égal, sans rien leur cacher, quitte à parfois les brusquer. Comme je le disais il y a quelques années devant une convention de pédopsychiatres : il faut traumatiser vos enfants, il faut leur faire peur, sinon, ils vont tous devenir des experts-comptables."

Tomi Ungerer.



Alexandre Lacroix
Ecrivain, directeur de la rédaction de "Philosophie Magazine"

Les aventures de Bien-Parti
In memoriam Tomi Ungerer
C’est avec incrédulité que j’ai appris, samedi, la mort de Tomi Ungerer. Bien sûr, je savais qu’il était âgé – il avait 87 ans. La Deuxième Guerre mondiale, l’annexion de l’Alsace revenaient sans cesse dans sa conversation et dans ses œuvres. Cependant, Tomi était toujours en mouvement, la seule chose qui l’intéressait, c’était sa prochaine sculpture, son prochain livre, ce qu’il était en train de façonner.
Jusqu’au bout, il aura été un volcan créatif. L’image est un peu cliché, mais je n’en vois pas de meilleure. J’ai encore discuté avec lui début janvier… Il riait aux éclats, au téléphone, car il avait passé son mois de décembre à écrire à jets continus des petits contes:
«Pour le moment j’écris les aventures de Mal-Parti. C’est terrible de s’appeler Mal-Parti, non ? Avec un nom pareil, il ne peut t’arriver que des catastrophes… En anglais, on dit : ‘‘It smells a rat’’, en français: ‘‘Ça sent le roussi’’… Ah ah…!»
J’ai rencontré Tomi lors des Assises Internationales du Roman, à Lyon, en 2012, à l’occasion d’une table-ronde sur la peur, avec Boris Cyrulnik, que j’animais. Tomi avait littéralement subjugué le public en lançant au micro, alors qu’il était question de résilience: «ll faut traumatiser vos enfants ! Il faut leur faire peur. C’est le secret de l’éducation. Il faut les traumatiser. Sinon ils deviendront tous experts-comptables…»
S’en est suivi une collaboration avec Philosophie Magazine qui a duré quatre ans. Nous avions créé une boite mail à son nom, où Tomi recevait des questions philosophiques des enfants, à qui il répondait à la fois avec des textes et des dessins. Voici comment il a répondu à Giovanni, 4 ans, qui lui demandait : «Est-ce que c’est intéressant, de mourir?»
(ces lignes prennent un sens poignant, aujourd’hui):
«On craint la mort parce qu’on l’accuse à tort de toutes les agonies et de toutes les fatalités. Elle n’intervient que pour finaliser les fléaux naturels ou ceux provoqués par l’homme. Maladies, catastrophes ou guerres ne sont pas de son ressort. Elle ne fait que récolter.
La mort est à la fois douanière et hôtesse. Elle vous accueille pour un safari, une aventure dans un autre monde. Un soulagement pour certains, un deuil pénible pour ceux qui restent. Elle respecte la ‘‘Déclaration des droits de l’homme’’ et veille à ce que nous mourions tous égaux.
Pour ceux qui ont foi dans une religion, il y a dans ce transfert une forte dose d’appréhension. Devant la menace d’un jugement dernier, quelle sera la sentence? L’enfer ou le paradis? Tous les deux à perpétuité comme une condamnation.
Et encore, tout est relatif: et si l’enfer était le paradis du diable? Qui sait si les tyrans, les criminels et les sadiques y tiendraient une place de choix, comme tortionnaires peut-être, en reconnaissance des sévices et des services rendus de leur vivant. Alors que le paradis ne serait qu’une morne plaine où la paix éternelle plonge dans un état d’ennui et de lassitude perpétuelle.
Pour ce qui est de l’au-delà, c’est finalement le mystère. Depuis l’aube de son existence, l’homme s’est interrogé, pratiquant exorcismes, sacrifices et sortilèges pour s’attirer les faveurs de l’inexplicable. On doit à ces procédés la peinture et le rythme, qui nous a donné la musique, les temples et les pyramides, ainsi qu’une littérature abondante en révélations. Alors, pourquoi vouloir expliquer l’inexplicable ? Pour ma part, je trouve que le mystère est une forme de suspense titillant. Poussés par la curiosité, ne devrions-nous pas être impatients de mourir pour savoir enfin ce qui nous attend? L’ignorance, dans ce cas, est aussi une forme de liberté. La mort est une certitude et ma présence à mon enterrement sans doute aussi.
Alors, est-ce intéressant de mourir? Évidemment! Tout est possible. Un jour à l’hôpital, dans le coma, au bout d’un tunnel, je me trouvais ébloui par une indescriptible lumière! Je me sentais délivré de toute culpabilité. D’autres ont fait cette expérience. Était-ce mon imagination qui cherchait à sublimer un état proche du rêve? Si nous avons une âme qui survit à notre dépouille, il faut bien lui trouver une place (sinon, c’est la grande vacance)! Pourquoi pas un arc-en-ciel?»
Pourquoi pas un arc-en-ciel…
Ce qui était très particulier avec Tomi Ungerer, c’était le lieu où il vivait – un isthme avançant dans l’océan, à l’ouest de l’Irlande. Avec sa famille, il avait un vaste élevage de moutons sur la lande verte. Je suis allé le voir une fois là-bas, et c’était un site puissant, océanique. Très beau, mais avec un vent de tempête permanent. L’atelier de Tomi, sur les vitres et les parois duquel soufflaient de terribles bourrasques, donnait l’impression d’être une cabine de bateau en haut mer. C’est pour cela que tout ce qu’il écrivait, tout ce qu’il dessinait était tellement beau, et tellement chargé de sens. Il habitait un lieu où l’on n’a pas le choix: il faut apprendre à y tutoyer les puissances élémentaires, ou se faire écraser… Voici quelques photos de cet endroit merveilleux. L’île pointue, qu’on voit sur l’une d’elles et qu’on apercevait depuis la falaise où il vivait, c’était la Dent du diable. Ces paysages se retrouvent aussi dans un magnifique album, "Le Maître des brumes".
Deux jours après notre week-end là-bas, Tomi m’appelle, surexcité. «Ah, quel dommage que tu sois parti un jour trop tôt! Si tu avais vu, hier, j’avais un macchabée sur mon canapé. Un homme grenouille qui s’est noyé près de la Dent du diable. Un macchabée, ah ah, un vrai de vrai, pas un mannequin, et dans mon salon en plus. La mort sur un sofa. Comme ça aurait été bien pour tes enfants de voir ça!»
Le macchabée, ils l’ont loupé. Mais pour les accompagner sur le chemin de la vie, il leur reste les albums. "Le Nuage bleu", "Les Trois Brigands, "Flix", "Jean de la Lune"…
Dans une interview ancienne, une journaliste a demandé à Tomi : «Comment expliquer que vous soyez devenu, de votre vivant, un classique?» Sa réponse: «Parce que j’ai transgressé toutes les règles.»
Tomi est mort, mais son œuvre est bien là.


Beatrice Alemagna. 


Claude Ponti.

Dessin appartenant à Carl Norac.

Dorothée de Monfreid.

Emmanuelle Zicot.

Estelle Billon-Spagnol. 

Florence Cestac.

Fred Sochard.

Fred Sochard.

Jochen Gerner.

Jean Claverie. 

Kroll. (c) Le Soir.

Peter Sis.

Riad Sattouf.

Rémi Courgeon.


Dimanche soir, vers 20 heures, l'école des loisirs, éditeur de Tomi Ungerer en français, a publié un communiqué.

Arthur Hubschmid et Jean Delas, co-fondateurs de l'école des loisirs et éditeurs de Tomi Ungerer, ont souhaité lui rendre hommage.

Tomi est universel. Il nous laisse des livres pour enfants aimés dans le monde entier. Ces livres racontent l'humanité avec humour et tendresse. En particulier les deux chefs-d'œuvre que sont "Les trois brigands" et "Le géant de Zéralda".
Il est le créateur de puissantes affiches dévoilant nos folies.
Et d'innombrables dessins qui ont semé au vent son charme désarmant.
Merci Tomi!
Pour toujours, ton éditeur Arthur Hubschmid


Tomi est mort!
Personne ne va le croire, surtout pas les enfants, parce que Tomi avait leur âge, parce que toute sa longue vie – il allait avoir 88 ans! – Tomi était encore un enfant, il le disait lui-même, tout le temps, et Tomi ne mentait pas, il ne mentait jamais!
Les gens disaient que Tomi était méchant et qu'avec ses livres il aimait faire peur aux enfants. Les gens n'avaient pas compris que Tomi, s'il ne mentait jamais, aimait par-dessus tout se déguiser pour amuser les enfants.
Les ogres, les brigands, les crapauds, les pieuvres, les méchants soldats, les chauves-souris, les serpents, les sorcières et sorciers, toutes et tous, c'était Tomi, qui se déguisait, lui-même. Seuls les enfants le reconnaissaient.
Enfin Tomi était bon! Il n'a cessé de se battre contre la violence et la haine, la misère et, évidemment, la GUERRE!
En 1940, il avait 9 ans, et l'Alsace venait d’être annexée par les nazis.
Il m'a dit un jour: "Tu comprends, je ne savais jamais si j'avais le droit de parler français, ou bien alsacien ou bien allemand. Alors, pour me faire comprendre, je dessinais !..."

Jean Delas

Et aussi, ces dessins d'Anaïs Vaugelade et Gilles Bachelet qui préparaient un duel dessiné dont le thème était Tomi Ungerer. C'était la semaine dernière à la Bibliothèque Robert Desnos de Montreuil.

La fresque de 8 mètres carrés.

Echauffement d'Anaïs Vaugelade. 

Echauffement de Gilles Bachelet.