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mardi 21 juin 2016

Décès de Benoîte Groult, féministe et romancière

Benoîte Groult. (c) DR.

Ce matin du 21 juin, il pleut doucement. C'est l'été, me rappelle Facebook dans un petit montage clignotant. Ce matin, il pleut doucement et la triste nouvelle traverse l'écran: la romancière française et grande figure du féminisme Benoîte Groult est décédée cette nuit, à 96 ans, à Hyères dans le Var, sa ville d'adoption. "Elle est morte dans son sommeil comme elle l'a voulu, sans souffrir", a indiqué à l'AFP sa fille Blandine de Caunes.

Benoîte Groult, aux yeux bleus si doux, née le 31 janvier à Paris, avait coutume de dire qu'elle s'était pensée immortelle jusqu'à 80 ans. Pour moi, elle l'a été jusqu'à ce matin d'été. Avec sa sœur Flora, emportée par une crise cardiaque il y a quinze ans, elle a guidé mon adolescence. Leurs livres écrits à quatre mains ont aidé bien des filles, et peut-être des garçons.



Ces dernières années, j'avais eu l'occasion de la renconter plusieurs fois, autant de moments de bonheur. Mince, menue, souriante ("Voulez-vous que je vous récite un poème pour tester votre enregistreur?"), toujours bien habillée, souvent en pantalon, bien coiffée, bien maquillée, elle se tenait droite et parlait avec force et sans retenue, de ses livres, de sa vie, de sa famille, du féminisme, de ce qu'il était devenu, de la société, de jardinage, de littérature, de pêche, de l'Irlande et de Paris... Immortelle.

Finalement, on connaissait assez bien la vie de Benoîte Groult par ses propres livres, "Les vaisseaux du cœur" en 1988 et surtout "Mon évasion", son autobiographie complète publiée en 2008. Elle a porté petite le prénom de Rosie, plus "doux" que le sien. Elle a été une fille obéissante, proche de son père, admirative de sa mère. Elle a été une féministe tardive, même si elle a très vite réclamé liberté, indépendance et droits. Elle a aimé plusieurs hommes, elle a eu enfants et avortements. Les malheurs qui ont parsemé son chemin n'ont pas atteint cette femme douée pour le bonheur.
 
Ce qui frappe surtout dans "Mon évasion" (Grasset, 2008), c'est la franchise, la liberté de ton et le goût pour le bien-être qu'affiche Benoîte Groult, femme aimante et aimée. Pas une plainte dans les onze chapitres où elle déroule sa vie, ses joies, ses peines et quelques regrets. "J'ai l'impression d'avoir été condamnée à une interminable course d'obstacles", écrit-elle. Chapeau pour la manière dont elle les a négociés! Son autobiographie est l'occasion de se rappeler, pour les aînés, que le féminisme n'est pas né de rien, ni tout seul, pour les plus jeunes, de découvrir ce qu'a été la vie des femmes d'hier, sans droits ni contraception.

Mais le récit de Benoîte Groult n'est pas qu'un traité de féminisme. C'est aussi l'émouvant journal d'une dame âgée qui raconte avec sincérité (les femmes ne savent rien de leur corps), remords (la petite Juive croisée pendant la guerre), passion (la première nuit avec Paul), humour (le ratage d'un beau parti sur le ton de la petite annonce), ce qu'a été son parcours sur terre. De son enfance privilégiée à sa révolte adulte.

Une traversée de la vie qu'elle a toujours faite en compagnie. Celle de sa mère qu'elle décevait par sa timidité et son goût pour les études, celle de sa sœur, différente et complice, celle de son père bienveillant avec qui elle a partagé les plaisirs du sport (ski, voile, pêche) et de la nature (promenade et jardinage). Celle de ses trois maris. Le premier, aimé mais mort de tuberculose peu après son arrivée sur un quiproquo, le deuxième, un vrai macho épousé trop vite, le troisième, le bon (?), avec qui elle a conclu un pacte à la Sartre et Beauvoir qui a duré plus de cinquante ans. Celle de ses trois filles bien entendu.

Bonheur de plonger dans ces pages, de découvrir l'envers de la vie de cette féministe dont, coup du sort ou effet de son mouvement, la descendance se compose de trois filles, trois petites-filles et une arrière-petite-fille.

Nous avions échangé à propos de ce livre.

Après "La touche étoile", très beau roman de 2006, vous revoilà deux ans plus tard avec "Mon évasion".
J'avais parlé de mes deux premiers mariages dans mes livres, mais jamais de Paul [Guimard]. Tant qu'il était vivant, cela m'ennuyait d'en faire le personnage d'un roman ou d'un livre. Comme il est mort en 2004, je me suis dit qu'à 88 ans, il était temps; sinon ce seraient des mémoires d'outre-tombe… J'ai aussi complété ce qui manquait dans mes précédents livres, notamment "Histoire d'une évasion", ma biographie écrite en 1997: un grand bout de vie et, surtout, les 54 ans avec Paul. J'explique comment je suis devenue féministe, comment j'ai secoué les traditions de l'école catholique. Je donne la version exacte des "Vaisseaux du cœur", en disant la vraie histoire de l'amant inconnu.

Le ton de votre récit est presque toujours joyeux.
C'est le seul moyen de parler des choses tristes. On ne peut pas parler de la vieillesse en s'attristant. Pendant ma jeunesse, j'ai eu la mort de mon premier mari. Mais c'était au moment de la Libération. J'ai été emportée par le mouvement de résurrection de la France. Tout le monde avait un drame à pleurer, et le mien a été balayé avec le reste par la violence de l'histoire à ce moment-là. Je n'ai pas la main verte pour le malheur, je cultive plutôt l'oubli. En 1944, j'avais déjà 24 ans. Il fallait se marier, faire un vrai enfant – je n'avais eu qu'un avortement avant. Le désir de vivre, après cinq ans de guerre et d'occupation, l'a emporté sur le malheur. Je me suis remariée très vite, trop vite, mais le concubinage était alors impensable dans les familles bourgeoises. Si j'avais vécu quinze jours avec Georges de Caunes, on se serait aperçus que ça n'allait pas. Mais là, on épousait un inconnu. A mes filles, j'ai dit: "N'épousez pas, commencez par connaître, même savoir ce qu'il est au lit, savoir ce qu'il est dans la vie quotidienne, comment il vit dans une maison."

Mais vos trois filles sont celles de leur mère?
Oui, mais aussi celles des temps nouveaux. La liberté des femmes a fait d'énormes progrès. Quand j'étais jeune, j'avais zéro droit. J'étais professeur de latin et je ne pouvais toujours pas voter. Je ne me suis pas révoltée tant j'ai été élevée comme une jeune fille rangée, qui acceptait la société même quand elle marchait mal. J'ai mis longtemps à me réveiller et à m'apercevoir que quelque chose ne fonctionnait pas. Et je ne me suis plus rendormie.

Longtemps vous n'avez été considérée ni comme une romancière ni comme une féministe. En avez-vous souffert?
Oui, je trouve que cela m'a nui. Par exemple, je n'ai pas signé le "Manifeste des 343 salopes" paru dans l'"Observateur", dont Simone de Beauvoir, dont Delphine Seyrig, des femmes brillantes, intelligentes et ayant réussi, parce que je n'étais pas encore considérée comme féministe: j'écrivais des romans féminins, doublement féminins, avec ma sœur Flora. Pourtant, des avortements, j'en avais eu ma part. En 1968, j'avais déjà 48 ans. La Révolution a déclenché mon indignation, ma colère. Je me suis dit: "Pourquoi suis-je restée endormie tout ce temps?" Ensuite j'ai préparé l'écriture d'"Ainsi soit-elle" et, là, je suis devenue une féministe… pur sucre, disons. Comment ne pas l'être quand on découvre les mutilations sexuelles en Afrique, les harems, le voile, tout ce qui empêche les femmes d'être des citoyennes?

Fêtée pour ses 90 ans.
J'avais eu la chance de participer à sa soirée d'anniversaire de 90 ans, le 1er février 2010 (oui un jour plus tard que la vraie date, réservée à l'intimité familiale) à Paris. Famille, amis, milieu de l'édition entendaient fêter dignement cette femme, mère, romancière et féministe. Mais... "Je voulais que cet innommable anniversaire de mes 90 ans passe inaperçu et c'est complètement raté", avait tout de go lancé Benoîte Groult à la centaine de personnes réunies en son honneur.

Chaussettes sombres à pastilles colorées mais double rang de perles posé sur son gilet fuchsia et bleu, la romancière et essayiste ne rate rien de la soirée, même si elle paraît parfois songeuse. Autour de l'auteur de l'essai coup de poing "Ainsi soit-elle", l'ex-chroniqueuse à "Elle", la fondatrice de "F magazine", une foule ravie et souriante, où les femmes se ressemblent. Logique, la famille de la féministe Benoîte Groult est féminine: trois filles, Blandine et Lison qu'elle a eues avec Georges de Caunes et Constance dont le père est Paul Guimard, trois petites-filles, Violette, Clémentine et Pauline, une arrière-petite-fille, Zélie. Mais aussi deux nièces, Colombe et Vanessa Pringle, les filles de sa sœur Flora, "qui sont parvenues à faire quatre garçons à elles deux".

Sa famille à géométrie variable accueille Antoine, Pierre et Marie, les enfants nés d'autres mariages de Georges de Caunes, ainsi que ses "filles de cœur", les écrivaines Denise Bombardier et Jeanne Cordelier. Ils sont rejoints par des amis, sa cadette de quelques semaines, Edmonde Charles-Roux, née en avril 1920 et qui nous a quittés ce 20 janvier, Georges et Maryse Wolinski, Charles Dantzig, Eliane Victor, etc., rencontrés dans la vie ou chez Grasset, son éditeur depuis 40 ans, "depuis que je n'écris plus avec ma sœur Flora". "Journal à quatre mains" date de 1962, "Le féminin pluriel" de 1965 et "Il était deux fois" de 1968 (ils sont publiés chez Denoël).

Pareil anniversaire appelle des témoignages d'affection, hommages à la femme, à la mère, à la romancière et à la féministe et sujets de réflexion. Blandine et Lison: "Maman, si on avait eu le choix, on t'aurait choisie entre mille." Jeanne Cordelier, auteur en 1976 du livre "La dérobade", que Benoîte Groult a préfacé: "Benoîte, si j'avais pu, je vous aurais choisie pour mère, j'aurais usé mes lèvres à vous baiser les mains." Denise Bombardier la Québécoise: "J'ai adopté toute la famille et toute la famille m'a adoptée. Tu as toujours refusé d'être une victime." Olivier Nora, directeur de Grasset et, alors, Fayard: "Benoîte, je voudrais te remercier en tant qu'homme d'avoir permis à ceux de ma génération de se comporter de manière moins sotte avec nos partenaires."

Entre un couple en cristal de Daum offert, les huîtres et le gâteau servis dans ce restaurant où François Mitterrand avait ses habitudes, glissent quelques anecdotes sur la romancière et figure de proue du féminisme, même si Benoîte Groult reconnaît dans sa récente autobiographie "Mon évasion" (2008) être arrivée tard au mouvement de libération des femmes. A propos de Jean-Claude Fasquelle, l'ancien directeur des éditions Grasset qui l'a publiée, célèbre pour ses remarques elliptiques: "Quand je lui ai apporté le manuscrit d'"Ainsi soit-elle", en 1975, il m'a répondu: “Un essai féministe? Tes romans marchaient si bien!”" A propos d'une course dans les escaliers de France-Télévision: "A partir de 100.000 exemplaires, je vais beaucoup plus vite."

"Tu ne te plains jamais", lui glisse encore Manuel Carcassonne, son ami et alors éditeur chez Grasset, "tu es toujours de bonne humeur, tu es toujours en pleine forme, tout le contraire de moi." Si l'éditeur y voit la raison de leur entente, j'y trouve plutôt une invitation à lire et relire indéfiniment Benoîte Groult, ses romans, ses essais et ses autobiographies qui disent l'histoire d'une société.

Ses filles Blandine et Lison.

A voir ici  
une vidéo de la soirée par "L'Express".


Pour prolonger la lecture des livres de Benoîte Groult, chez Grasset et au Livre de Poche, il y a bien entendu le savoureux et malicieux roman graphique de Catel Muller, "Ainsi soit Benoîte Groult" (Grasset, 2013, lire ici).






Dates
1920. Naissance à Paris, le 31 janvier, de Rosie Benoîte Groult.
1938. Après des études de lettres, profession d'enseignante puis de secrétaire, avant d'entrer à la radio.
1944. Mariage, en juin, avec Pierre Heuyer, qui mourra six mois plus tard. Rencontre de Kurt, le pilote américain dont elle fera le héros du roman "Les vaisseaux du cœur" (Grasset, 1988).
1945. Obtient le droit de vote, comme toutes les Françaises.
1946. Mariage en mars avec Georges de Caunes avec qui elle aura deux filles, Blandine et Lison, et dont elle divorcera ensuite.
1951. Mariage avec Paul Guimard, dont elle aura une troisième fille, Constance, une union de 54 ans, jusqu'au décès de Paul en 2004.
1962. "Journal à quatre mains", avec sa sœur Flora (Denoël). A feuilleter ici.
1965. "Le Féminin pluriel", avec sa sœur Flora (Denoël).
1968. "Il était deux fois", avec sa sœur Flora (Denoël).
1972. "La part des choses" (Grasset, roman).
1975. Année de la femme. Parution de l'essai "Ainsi soit-elle" (Grasset), un million d'exemplaires.
1978. Cofondation du magazine féministe "F Magazine".
1982. Jurée du prix Femina.
1983. "Les trois quarts du temps" (Grasset, roman).
1984. Présidence de la Commission de terminologie pour la féminisation des noms de métiers, de grades et de fonctions
1988. "Les vaisseaux du cœur" (Grasset, roman).
1993. "Cette mâle assurance" (Albin Michel, essai).
1998. "Histoire d'une évasion" (Grasset, autobiographie).
2006. "La touche étoile" (Grasset, roman).
2008. "Mon évasion" (Grasset, autobiographie)
2010. "Le féminisme au masculin" (Grasset, essai).
2013. "Ainsi soit Olympe de Gouges" (Grasset, biographie).
2016. Décès à Hyères, le 21 juin.





1 commentaire:

  1. Elle nous manque. Même si nous ne l'oublierons jamais,et avons ses livres. Je regrette aussi qu'elle n'ait pas écrit (ou terminé ?) le dernier récit qu'elle avait en projet des souvenirs des parties de pêche en mer avec Paul Guimard. J'en rêvais.

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