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mercredi 9 juillet 2014

LA vacillé dans le temps selon Julian Barnes

Merveille de la rentrée de janvier 2013, "Une fille, qui danse" de Julian Barnes (traduit de l'anglais par Jean-Pierre Aoustin, Mercure de France, 193 pages) vient de sortir en poche chez Folio. Voilà bien un des romans qu'il faut absolument lire dans sa vie. Peu importe quand.

Justement, l'écrivain britannique scrute le temps subjectif dans ce texte fabuleux, originalement titré "The sense of an ending", lauréat du Man Booker Prize 2011.

Julian Barnes commence "Une fille, qui danse" par la formule "Je me souviens". Mais c’est au terme de ce roman dense qu’on réalise le vertige causé par les souvenirs, où rivalisent mémoire et réalité, objectivité et subjectivité.

Le temps est au cœur du livre. Tony, la soixantaine, désormais retraité, se rappelle ses années de lycée à Londres. Colin, Alex et lui formaient un trio auquel se joignit le surdoué Adrian, celui qui ose répondre avec aplomb au prof d’histoire. Le calendrier indique les années 60, mais les grands adolescents vivent à la décennie précédente, obsédés par les filles, surtout celles qu’ils n’ont pas. L'époque était ainsi.

L’université, ou la vie, leur ouvre le chemin du sexe et les entend se promettre de rester toujours amis. Le narrateur rencontre alors Veronica, jeune femme assez bizarre, surtout lors du week-end qu’il passe dans la famille de cette dernière. Après leur séparation, Tony reçoit une lettre: Adrian l’informe du fait qu’il sort avec Veronica. Le diplômé en histoire voyage alors six mois aux Etats-Unis. A son retour, il apprend le suicide d’Adrian. Pourquoi?

Quarante ans plus tard, Tony est forcé d'y repenser vraiment, quand il reçoit un courrier d’avocat à propos de la succession de Mrs Sarah Ford, la mère de Veronica. Entre-temps, il a épousé Margaret, ils ont eu une fille, ont divorcé sereinement. Tony épie toujours les effets du temps: "L’histoire qui se déroule sous notre nez devrait être la plus nette, et pourtant c’est la plus trouble."

Julian Barnes. (c) Richard Saker Rex Features.
Dans la seconde moitié du roman, effrénée, Julian Barnes exploite ce qu’il a semé. La lettre de l'avocat incite Tony à retrouver Veronica, à reprendre contact avec ce passé où Adrian était présent, à le confronter avec ce qu’il a vécu. Que veulent les souvenirs?

Tout cela est d’une finesse remarquable et formidablement mené. Le lecteur est suspendu à l’écriture magnifique du Britannique, fort bien traduite, comme à l'habitude, par Jean-Pierre Aoustin. Il navigue entre les personnages, piloté par un narrateur accroché à ses certitudes comme un noyé à son radeau jusqu’à ce qu’elles lui explosent au visage.

Superbe roman, bouleversant au sens premier du terme, "Une fille, qui danse" crée un choc de lecture et résonne longtemps à l'esprit.

vendredi 4 juillet 2014

LA pprécie la bio de Saint-Ex' par Peter Sís

A la fin de ce mois de juillet, il y aura 70 ans qu'Antoine de Saint-Exupéry a disparu, après avoir décollé de Corse. Qui était cet homme, né le 29 juin 1900 à Lyon? Comment le petit garçon blond allait-il devenir l'aventurier et le rêveur que l'on sait?

Tout cela, Peter Sís le raconte magnifiquement dans l'album "Le Pilote et le Petit Prince" (traduit de l'anglais par Camille Paul, Grasset-Jeunesse, 48 pages). Un album bien dans la lignée des précédents du lauréat 2012 du prix Andersen, "Madlenka", "L'arbre de vie", "Les trois clés d'or de Prague", Le Mur",.. Après son enfance et sa jeunesse à Prague, Peter Sís est passé par Londres avant de s'installer dans l'état de New York où il vit toujours.

La naissance d'Antoine de Saint-Exupéry par Peter Sís. (c) Grasset-Jeunesse.

Dans "Le Pilote et le Petit Prince", Peter Sís reprend sa manière expérimentée dans de précédents documentaires, des informations disséminées sur la double page, une ligne du temps qui court du début à la fin du livre. Mais c'est bien un artiste qui s'exprime, avec toute la beauté d'images toujours pointilleuses sauf quand il s'agit de représenter la guerre. Sa palette graphique oscille ici avec charme entre l'ocre et le bleu. Son histoire, il la raconte avec sérieux et fantaisie. C'est celle  d'un homme qui a existé et a changé notre monde à sa façon. Voyageur, explorateur, rêveur, écrivain, Antoine de  Saint-Exupéry est ici présenté d'exquise façon aux enfants à partir de 7 ans.

En Argentine. (c) Grasset-Jeunesse.


Un mystérieux chat noir dans Prague... (c) Grasset-J.
La publication de cette nouveauté magnifique de Peter Sís est accompagnée de la nouvelle édition de "Les trois clés d'or de Prague" (traduit de l'anglais pas Rolande Anderson, Grasset-Jeunesse, 68 pages), avec une postface de Dominique Fernandez.

Cet album né en 1994 et traduit en français en 1995 est écrit à la première personne à destination de la fille du narrateur, Madeleine, née à New York. Il lui explique à sa manière, mêlant informations, suspense et souvenirs personnels, sa ville natale et la façon dont il y vécut. Un livre très personnel particulièrement enchanteur.



jeudi 3 juillet 2014

LAD couvert l'enfant blond de Syrie, Riad S.

C'est facile! Rien qu'en lisant la couverture du nouveau et remarquable livre de Riad Sattouf , on sait tout. "L'Arabe du futur" raconte "Une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984)" (Allary Editions, 160 pages) comme le précise le sous-titre. Et la quatrième de couverture complète les informations: "Ce livre raconte l'histoire vraie d'un enfant blond et de sa famille dans la Libye de Kadhafi et la Syrie d'Hafez Al-Assad." Un enfant blond!

Evidemment, c'est en bande dessinée, sinon l'auteur ne serait pas Riad Sattouf ("Pascal Brutal", Fluide Glacial; "Manuel du puceau" ou "Ma circoncision", L'Association). Des cases plutôt serrées et bien remplies qui rendent remarquablement compte de ce qu'étaient ces pays alors, il y a trente ans. Parfois, il faut même s'accrocher car on en a oublié les réalités: du code de Kadhafi sur les femmes aux pendus flottant dans le vent de Homs, en passant par les accords de paix entre Israël et l'Egypte et la France baba devant BB. Entre tous ces événements circule un tout petit bout de garçon, l'auteur-narrateur, qui portait alors une incroyable longue chevelure blonde ("C'est parti à l'adolescence", me dit-il, de passage à Bruxelles).

Riad Sattouf.
Riad Sattouf a un père syrien, venu à Paris en 1971 (sous Pompidou, président que l'auteur enfant dessine admirablement) faire sa thèse en histoire contemporaine, et une mère bretonne, également venue étudier à Paris. "L'Arabe du futur" raconte l'improbable rencontre de ses parents, et leur vie avec lui d'abord, avec le petit frère ensuite, en Libye de 1980 à 1982, en Syrie les deux années suivantes, après un bref épisode breton. Six années seulement? "Le reste sera dans le tome suivant", répond-il. Une formule qui va revenir souvent au cours de l'entretien.

Dix questions à Riad Sattouf

Cette bande dessinée est-elle due aux événements d'actualité en Syrie?
Depuis longtemps, j'avais envie de raconter mes années d'enfance en Libye et en Syrie en bande dessinée. Mais je ne trouvais pas le bon ton. Quand la guerre s'est déclarée en Syrie, j'ai dû aider ma famille qui habite près de Homs à venir en France. J'ai eu énormément de difficultés à obtenir les autorisations. J'ai eu envie de dessiner les gens de la mairie, de la préfecture, et les misères qu'ils me faisaient... Mais pour le faire, il fallait que je commence au début de l'histoire, mon enfance là-bas.
Il y a tellement de souvenirs dans le texte, est-ce votre mémoire ou tenez-vous un journal?
Pour moi, il était important de partir de ce que j'avais dans la tête, des visuels, des odeurs, des sons. J'ai beaucoup de souvenirs de la petite enfance, j'en ai même qui datent de l'époque où je ne marchais pas. Mais c'est courant, Amélie Nothomb par exemple, en a parlé dans "Métaphysique des tubes". Bien sûr, j'ai reconstitué les dialogues. Je voulais que mes proches commentent l'histoire. Et ensuite, j'intégrerai peut-être leurs remarques dans des tomes suivants...
En Libye. (c) Allary Editions.

Vous dites que vos maîtres sont Hergé et Crumb. On vous voit lire un album de Tintin dans une case, dans l'avion du retour vers la France, mais il n'y pas de référence à Crumb dans le livre.
J'ai découvert Crumb adulte seulement quand j'étais en Arts appliqués à Nantes. Par contre, Hergé a été le grand héros de mon enfance. Les Tintin qui se passent au Moyen-Orient, c'était génial à lire avec mes cousins là-bas. Dans "L'or noir" notamment, il y a des mots qui sont écrits en arabe et qu'ils pouvaient lire. Ils adoraient les gags qui mettaient en scène les Arabes... ... Hergé, c'est la clarté et la lisibilité, cette façon géniale de pousser le lecteur à tourner la page, cette lecture accessible à des gens qui ne lisent pas de BD. J'essaie de faire ce genre de BD, lisible par ceux qui n'en lisent pas forcément.
Dans "L'Arabe du futur", on remarque que les aplats de couleurs fonctionnent par séquences. Est-ce habituel chez vous?
J'essaie d'adapter mon style graphique à chaque bande dessinée, à chaque histoire que je souhaite raconter. Ici, je voulais qu'il y ait une couleur dominante par pays, un jaune lumineux pour la Libye, le rouge-rose de la terre en Syrie et le gris-bleu de la mer en France. On commence le livre dans le jaune des émotions et, paf, arrive le bleu. L'ambiance a changé. Je voulais créer un dépaysement chez le lecteur.
Partout, vous sembliez à l'écart des groupes auxquels vous étiez censé appartenir.
En Syrie, j'étais mis à l'écart parce que j'étais blond, en France, parce que je portais un nom bizarre. Du coup, j'étais chaque fois observateur du groupe. En Syrie, les gens étaient conditionnés à détester les Juifs et les Israéliens: je me faisais donc traiter de juif... Mais en France, comme j'étais efféminé, je me faisais traiter de "pédé". J'ai été assez tôt sensibilisé au rejet... Etre mis à l'écart pour quelque chose qu'on n'a pas choisi, par une majorité stupide, c'est insupportable! J'ai donc eu très tôt beaucoup d'empathie et de sympathie pour les minorités opprimées.
Votre livre rend remarquablement compte de ce qu'est un pays arabe, avec les maisons non terminées, les sacs plastiques qui volent partout…
Attention, je ne veux pas généraliser! Dans le livre, je ne parle que de ce que j'ai vu, je n'ai pas la prétention de représenter une vision absolue du monde arabe... A Tripoli, nous vivions dans un immeuble pour expatriés arabophones... Nous vivions dans des conditions rudimentaires, mais meilleures que celles des Libyens. En Syrie, j'habitais dans un tout petit village très pauvre, près de Homs. Si le lecteur y trouve des points communs avec d'autres choses qu'il connaît, c'est seulement de son fait! Je ne décris que ce que je connais...
L'arrivée en Syrie. (c) Allary Editions.

Avez-vous eu des commentaires de votre famille, de vos parents par exemple, sur ce livre?
Oui.
Et?
Ce sera dans la suite du livre!
Comment procédez-vous pour une BD?
Je commence par dessiner le story-board de la BD en entier, textes et dessins. Pour ce livre-ci, il comptait 500 pages, pour 160 publiées! Si je suis content du découpage de la page, je la place dans un transparent dans un classeur. Je dessine alors la page au propre, à l’encre. Mais je change les dialogues, la narration, j’ajoute des dessins…
Vos cases fourmillent de détails qui apparaissent soit dans le texte, soit dans l'image. La moustache du père par exemple, évoquée dans le texte et puis dont un dessin rend compte de la disparition.
C'est ce qui est passionnant dans la BD, le rapport texte-images. Ce jeu est ce qui rend la bande dessinée si fascinante. Mais tout n'est pas intellectualisé, il y a beaucoup d'improvisation. La bande dessinée est une écriture, une langue! Elle possède une grammaire, des mots, des verbes, des rythmes...


mercredi 2 juillet 2014

LA dore le rififi chez les crayons de Duncan

La quatrième de couverture, explicite. (c) Kaléidoscope.

Qui aurait cru qu'il puisse y avoir du rififi dans une boîte de crayons de couleurs?
C'est pourtant ce qui arrive à Duncan, héros de l'album trop rigolo  "Rébellion chez les crayons" de Drew Daywalt, illustré par Oliver Jeffers (traduit de l'anglais par Elisabeth Duval, Kaléidoscope, 40 pages).
Il s'agit ici en réalité de crayons de cire et non de crayons à bois.

Un jour qu'il veut prendre ses crayons, Duncan trouve sur leur boîte un paquet de lettres à lui adressées! Bigre. Qui pourrait bien lui avoir écrit? Réponse dans l'ensemble des doubles pages suivantes.

Ce sont les crayons, tout simplement, qui, chacun au nom de sa couleur, va se plaindre de son traitement par leur utilisateur commun.
Le rouge est surmené entre les camions de pompiers, les pommes, les fraises, les Père Noël et les cœurs de Saint-Valentin.
Le violet méticuleux ne supporte pas les coloriages qui dépassent les lignes.
Le beige et le blanc souffrent de méconnaissance.
Le gris se dit épuisé entre les baleines à bosse et les éléphants, tous tellement grands.
Le noir râle aussi.
Et ainsi de suite jusqu'à la fin de cet album enlevé, diantrement rigolo dans ses observations des centres d'intérêt de l'enfance.

La lettre du Crayon vert. (c) Kaléidoscope.

Tant les illustrations d'Oliver Jeffers que le texte de Drew Daywalt sont épatants tout simplement! Ils n'ont pas tort, ces crayons de cire, mais les écoute-t-on parfois?

Que va faire Duncan devant ce rififi, lui qui ne demande que le bonheur de ses crayons? Il nous dévoile son idée en finale de cet excellent album pour rire, à partager sans modération.


Et excellent anniversaire aux Editions Kaléidoscope qui fêtent leurs 25 ans cette année avec 400 albums au compteur!

mardi 1 juillet 2014

LM prononcer septante-cinq à la belge

Le chiffre 75 est dans l'air du temps.

Mes compatriotes Charline Vanhoenacker et Alex Vizorek ont repris les manettes du "Septante cinq minutes" sur France Inter chaque matin de la semaine à 11 heures.

Et moi, je dégaine le dernier livre concocté par Colum McCann qui a réuni 75 auteurs pour composer "Etre un homme" (Belfond, divers traducteurs, 351 pages). Ce livre magnifique ne ressemble à aucun autre. Il rassemble les réponses sous forme de nouvelles de 75 écrivains anglophones du monde entier (mais un texte traduit de l'hébreu et un texte traduit de l'espagnol) à la question: "Qu'est-ce qu'être un homme?" Tous ces auteurs ont été réunis par Colum McCann pour soutenir l'association caritative Narrative 4 qu'il préside.

Colum McCann. (c) Ulf Andersen.
"Narrative 4", explique Colum McCann en préface du recueil "Etre un homme", "se donne pour mission de renverser les barrières, de briser les stéréotypes, par le simple fait d'échanger des histoires."
Car l'écrivain né en 1965 à Dublin et installé à New York depuis vingt ans maintenant sait que "le monde regorge d'histoires tues", non écoutées, non partagées, qui deviennent des souffrances.
"L'association a vu le jour en 2013", précise-t-il, "lorsqu'un groupe d'écrivains et de militants s'est réuni dans le Colorado pour s'interroger sur le rôle de la littérature et ses atomes crochus avec l'action sociale."

Ces écrivains partagent le désir de s'engager socialement. "Nous avons pensé notamment qu'un des plus grands fiascos de notre temps", ajoute-t-il, "a trait à l'absence d'empathie. Notre incapacité à comprendre l'autre est au centre de notre faillite collective. (...) Ecrivains et militants, nous avons décidé de joindre nos efforts pour faciliter une meilleure compréhension de l'altérité. Après une semaine d'interrogations dans les Montagnes Rocheuses, l'association s'est assigné pour but d'échanger des récits: "Mettez-vous dans ma peau, je me mettrai dans la vôtre." (...) Je deviens ce que vous êtes, devenez ce que je suis. Soyez responsable de ma vie, je serai responsable de la vôtre. C'est une idée simple, et pourtant susceptible de transformer radicalement la triste réalité qui nous entoure."

Narrative 4 a déjà organisé plusieurs rencontres entre des ados de milieux sociaux différents, à Chicago, en Irlande, au Mexique, en Afrique du Sud. Contre le cynisme, la désolation, pour favoriser la confiance mutuelle et l'espérance.

Le livre "Etre un homme" est "né de la fusion du rêve et de l'esprit pratique", explique encore Colum McCann. En quelques semaines seulement, des dizaines d'écrivains contactés par l'Irlandais de New York ont écrit une nouvelle originale qui présente Narrative 4. Des grands noms de la littérature, des auteurs moins connus, qui tous répondent à la question "Qu'est-ce qu'être un homme?" Septante-cinq textes brefs, sans titre mais avec une notice biobibliographique chaque fois. Septante-cinq récits qui disent le monde, ni noir ni blanc mais trop souvent plein de sang. Septante-cinq histoires qui touchent au cœur et ouvrent à l'autre. Pari tenu donc pour Narrative 4.

Par curiosité, j'ai lu en priorité la nouvelle écrite par Colum McCann. Incroyable! Elle se déroule en Afghanistan. Si les écrivains peuvent avoir des liens avec l'action sociale, les lecteurs peuvent avoir les mêmes.

"Etre un homme" est vraiment un livre à partager.