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lundi 9 mars 2015

Elles font des bébés toutes seules


Le 8 mars, journée des droits des femmes, mais pourquoi se limiter au 8 mars?

Poursuivons avec nos lectures "féminines.
Aujourd'hui, un essai.

A suivre...


Cap sur "La mutante" de Marie-Laure Susini (Albin Michel, 298 pages), un très intéressant essai sous-titré "La nouvelle femme, le pouvoir et les hommes". La psychanalyste française y fait le portrait de six pionnières, six rebelles, trois d'hier (George Sand, Gabrielle Chanel, Margaret Mitchell), trois d'aujourd'hui (Lisbeth Salander, Marissa Mayer, Crista), avant de poser de bonnes questions sur l'avenir. Et si le patriarcat s'écroulait? Et s'il était remplacé par un nouveau matriarcat?

Mutante. Le terme paraît fort. C'est celui qu'a choisi Marie-Laure Susini pour parler de cette nouvelle femme qui peut aujourd'hui procréer toute seule. Pas comme dans la chanson de Jean-Jacques Goldman, "Elle a fait un bébé toute seule". Vraiment toute seule. Grâce à une intervention de la science sur son corps. Avec les conséquences que cela implique sur leur sexualité, leurs relations aux hommes, leur pouvoir. La psychanalyste a mené ses recherches mais ne juge pas cette évolution. Au contraire, elle plaide pour un futur joyeux. "Ce sont elles, les mutantes, qui désormais sont aux commandes, pour que les hommes et les femmes inventent ensemble leurs nouvelles relations. Avec humour."

Marie-Laure Susini. (c) Sandrine Expilly.
L'idée du livre est liée à la PMA (procréation médicalement assistée). "Le problème fondamental des femmes est celui de la contraception,  qui a été un changement fondamental pour elles. Ce véritable bouleversement dans l'histoire des femmes et de l'humanité leur a donné la liberté sexuelle et permis de travailler comme les hommes. Dix ans plus tard est arrivée la PMA, qui a permis la dissociation de la sexualité et de la procréation. Les hommes sortent alors de leur fonction procréative. Il y a donc un avant et un après la PMA."

Compliqué? Non, pas quand on lit "La Mutante". Les portraits d'héroïnes ont une richesse et une fluidité qui incitent à poursuivre la lecture. Marie-Laure Susini raconte tellement bien. Ses biographies fouillées sont passionnantes et donnent à voir des choses peu connues qui font réfléchir, qui changent de bout de lorgnette. "En réalité, c'est très écrit pour parvenir à cette simplicité. Il n'y a pas de concepts apparents, je préfère les récits de vie aux démonstrations. J'aime raconter des histoires. Mon challenge est que mon écriture soit simple et agréable à lire."

Challenge réussi dans les six chapitres qui nous donnent d'abord à connaître George Sand, écrivain de best-sellers au XIXe siècle, Gabrielle Chanel, créatrice de mode avant la Première Guerre Mondiale et Margaret Mitchell, l'auteur de "Autant en emporte le vent" (1936). "Ce sont trois femmes qui ont intégré le monde des hommes au temps du patriarcat. Elle ont des parcours très marquants", rappelle Marie-Laure Susini qui permet d'apprécier au-delà des préjugés ces pionnières, ces rebelles, ces sacrés caractères.

Dans la deuxième partie, contemporaine, elle fait le portrait de Lisbeth Salander, l'héroïne de "Millénium", la trilogie écrite par Stieg Larsson, de Marissa Mayer, la PDG de Yahoo, et de Crista, portrait-robot de la mutante, né de la lecture de magazines féminins français. "Toutes trois ont voulu libérer les femmes après s'être libérées de leur condition de femme. Elles sont des rebelles contre leur propre condition féminine."

"La mutante" se lit facilement et apprend plein de choses. Chaque chapitre s'ouvre sur une scène littéraire de sexe, pour bien rappeler que c'est là que tout se passe, que tout se décide. Et s'achève sur la leçon à tirer de la rebelle entrevue ainsi que sur l'image qu'elle donne. Marie-Laure Susini n'hésite jamais à rappeler les notions déjà vues et à leur en ajouter de nouvelles. On est comme à un cours magistral rudement bien donné. On y découvre George Sand, cougar d'hier, Gabrielle Chanel, femme de harem,  Marissa Mayer, indépendante de son marin et Crista... Sacrée Crista! L'avenir? Pas certain.

En ce qui concerne l'avenir, Marie-Laure Susini pointe deux dangers. "La liberté des femmes, c'est la contraception, il faut qu'elles continuent à se battre. Les religions veulent réduire la condition de la femme à sa condition procréatrice. A cause des extrémismes religieux, l’IVG est menacée dans de nombreux pays. Les femmes doivent être très vigilantes là-dessus."
On se rappellera des déclarations fin novembre à Istanbul du président turc Recep Tayyp Erdogan. Il y affirmait tout simplement que les femmes ne pouvaient pas être naturellement égales aux hommes. "Notre religion (l’islam) a défini une place pour les femmes (dans la société): la maternité."
"Certaines personnes peuvent le comprendre, d'autres non. Vous ne pouvez pas expliquer ça aux féministes parce qu'elles n'acceptent pas l'idée-même de la maternité", ajoutait-il.
Sur sa lancée, le chef de l’Etat turc assurait qu'hommes et femmes ne pouvaient pas être traités de la même façon "parce que c’est contre la nature humaine". "Leur caractère, leurs habitudes et leur physique sont différents (...) vous ne pouvez pas mettre sur un même pied une femme qui allaite son enfant et un homme."
L'autre menace que pointe la psychanalyste, c'est que "les femmes prennent trop au sérieux leur nouvelle autorité, sur les enfants notamment. Elles sont responsables de la vie même si elles peuvent faire des enfants sans les hommes. Elles doivent prendre conscience de tout cela et traiter les hommes en hétérosexuels. Pour faire de nouvelles relations entre les hommes et les femmes."

dimanche 8 mars 2015

Le 8 mars, c'est la journée des droits des femmes

Evidemment, ce serait mieux que cela en soit ainsi tous les jours.

Ou qu'il n'y ait pas de journée de ce genre, tellement tout irait bien dans les rapports entre les deux sexes.

En attendant, un roman venu d'Australie et un film à la télé ce dimanche soir.

A suivre au fil de la semaine...

Le roman, c'est "Avec mon corps" de Nikki Gemmel ("With my body", traduit de l'anglais d'Australie par Gaëlle Rey, Au diable vauvert,  492 pages). Un portrait de femme peu commun, évoluant entre le bush australien et la Grande-Bretagne - la romancière australienne a séjourné elle-même plusieurs années à Londres avant de retourner dans son pays natal -, composé de 225 courtes "leçons" numérotées , du à l'auteure du best-seller "La Mariée mise à nu" (Au diable vauvert, 2007, Livre de poche, 2008),  initialement publié anonymement.

Une des particularités de son nouveau roman est le choix de la forme "vous" qui implique le lecteur. Chaque "leçon" s'adresse à cette femme sans nom, la dépeignant petit à petit: mariée, trois enfants, un mari gentil mais distant. "Votre mari, Hugh, rentrera tard à la maison"... On la voit étiolée, à côté de sa vie. "Vous vous sentez seule et en même temps, vous mourez d'envie de l'être." Elle se laisse piéger par ses soit-disant copines qui lui marchent gentiment dessus, accepte de vivre dans l'ombre de son mari mais élève fort bien ses garçons. De temps en temps, son corps lui rappelle qu'il est là mais elle se montre sourde à ses appels. "Vous n'avez pas fait l'amour avec votre mari depuis la naissance de votre troisième fils, il y a deux ans. (...) Vous avez tous deux cessé de parler de votre manque de vie sexuelle." Elle est en train de dégringoler et elle voit sa chute. "Vous n'êtes plus la femme que vous étiez, avant. (...) Vous n'êtes plus que la bonne petite épouse."

Nikki Gemmel nous raconte de ce ton vivant, aux phrases bien balancées,  une femme qu'on croit comme une autre, sauf que tout d'un coup, elle nous fait part de l'adolescence de son personnage. Quand son père s'est remarié, qu'elle a été mise en pension, qu'elle a commencé à découvrir son corps. Quand les relations avec sa belle-mère se sont encore compliquées et qu'elle a cherché refuge ailleurs. Ailleurs? Chez un voisin, un écrivain qui donnera une formidable éducation sentimentale à celle qui termine ses études secondaires. La majeure partie du livre concerne ces leçons d'érotisme de plus en plus poussé, mais toujours dans le respect de l'un et de l'autre. Rien à voir avec le cornichon "50 nuances de Grey". Nikki Gemmel montre une jeune femme qui découvre les infinies possibilités de plaisir qu'a son corps, en compagnie d'un homme certes plus âgé, mais attentif à partager ses connaissances.

Bien sûr, il y a aussi de l'amour entre ces deux là. Et il y aura du chagrin ensuite. La romancière n'en expliquera les raisons que dans ses dernières "leçons", quand son héroïne réconciliée avec elle-même et avec son corps arrivera à de nouveau envisager la vie de façon positive.

L'atout de "Avec mon corps" est qu'il ne se contente pas d'aligner les séances d'initiation érotique, en sandwich entre le début et la fin du roman, mais qu'il donne à connaître une jeune femme avide d'exister. Les citations littéraires sont un atout et la description du bush australien une fenêtre sur un autre monde pour les lecteurs d'Europe. Le texte est-il cru? Pas vraiment, dirais-je. On n'est pas dans un album de "Martine". Il dit les choses et les choses sont celles du sexe. Ne jouons pas aux vierges effarouchées. "Avec mon corps" peut être le miroir de bien des femmes aujourd'hui et leur montrer un chemin d'espoir de vie retrouvée.




Le film, c'est "Des femmes et des hommes", réalisé par Frédérique Bedos et diffusé sur TV5 monde à 19h05 le dimanche 8 mars. Une séance plus facile à organiser que sa projection le 13 mars au siège de l’ONU, à New York ou durant le Festival de Cannes en mai. A la fois document sur l'histoire récente et œuvre d'art, ce film porte un regard lucide sur les discriminations dont sont largement victimes les femmes sur la planète et propose d’envisager l’égalité comme voie de progrès économique et social pour toutes et tous. S'il s'avère souvent poignant, il se montre fondamentalement optimiste. A l'image du projet Imagine qui l'a en partie financé.


Pour mieux connaître Frédérique Bedos, on peut lire son livre, "La petite fille à la balançoire" (Les Arènes, 2013), autobiographique, qui sortira en poche chez J'ai lu document le 8 avril prochain.

On peut aussi lire sa formidable interview par Marie Donzel pour le blog EVE (ici).







jeudi 5 mars 2015

Théodore Monod conteur pour enfants

Les insomniaques pour cause de pleine lune (cette nuit) se pencheront avec curiosité et intérêt sur l'album pour enfants qui a été créé au départ d'une longue lettre illustrée que l'explorateur français Théodore Monod (1992-2000) a envoyée en avril 1935 depuis le Sahara à sa fille Béatrice. Il s'agit de "Un thé au clair de lune", écrit et illustré par Théodore Monod (De La Martinière Jeunesse, 56 pages). Un titre qui s’expliquera en fin d’ouvrage.

Voilà une autre curiosité qui nous parvient quatre-vingts ans après sa naissance. Sans cette publication, on oublierait presque que l'humaniste et arpenteur du Sahara a aussi été père de famille! En 1935, Théodore Monod est en mission au Sahara depuis plus d'un an. A la mi-avril, il décide d'écrire à sa fille Béatrice, quatre ans, son aînée, demeurée en famille à Paris. Trois jours de travail, et le courrier est prêt: rédigé et illustré aux crayons de couleurs. Il lui faudra moins d'un mois pour aller de Tombouctou à Paris! On imagine la joie de la fillette de recevoir cette réjouissante histoire de chameau aimable et curieux, longue de vingt-quatre pages et illustrée de façon charmante.

Première double page, le début de l'histoire. (c) De La Martinière Jeunesse.

"Un thé au clair de lune" est aujourd'hui un album auquel ont collaboré deux des trois enfants de Théodore Monod. Plaira-t-il aux jeunes lecteurs d'aujourd'hui? Oui, s'ils sont curieux et que la lecture est accompagnée car l'ouvrage un brin rétro pourrait masquer l'exquise fantaisie qu'il abrite. C'est aussi une façon plaisante de confronter la façon de vivre hier à celle d'aujourd'hui. L'histoire comme les détails qu'elle recèle sont tout simplement charmants.

"Il était une fois une famille de chameaux", commence le texte. Soit Papa, Maman, Hachi et Belboun que l'on découvre se promenant au parc, avec landau, biberon, cerceau et chapeaux - le Babar de Jean de Brunhoff était né en 1931 et on ne peut s'empêcher de faire le rapprochement même si les styles diffèrent. Quelques années plus tard, le frère et la sœur vont ensemble à l'école, lui portant un sac adapté à son état de bossu. Un jour où il feuillette un livre, Hachi  découvre une image de chameau, un cousin qui habite au Sahara! Il n'a qu'une envie, le rencontrer.

Il lui écrit puis attend longtemps la réponse. Et quelle réponse! Bourrée de fautes d'orthographe mais chaleureuse et comportant une invitation à passer les grandes vacances prochaines... Hachi est enthousiaste à l'idée de rencontrer Toufourine et ses camarades. Ses parents approuvent le projet à condition que le voyageur leur écrive de temps en temps et qu'il ne soit pas en retard pour la rentrée scolaire.

Voilà le jeune chameau en route pour Tombouctou. Un voyage en train et en bateau qui s'est "très bien passé" et qui le mène à Asselar (où se trouvait Théodore Monod). Là, c'est le choc des cultures, habillement, nourriture, déplacements, mode de vie en général. Et il est intéressant de découvrir l'Afrique en compagnie de Hachi, dans la joie et la bonne humeur.

Le voilà, le "thé-clair de lune"! (c) De La Martinière Jeunesse.

Le temps file vite et Hachi doit rentrer à Paris. Il décide d'inviter tous ses amis à un "thé-clair de lune", de 23 à 4 heures, le dimanche 20 septembre - on rentrait alors plus tard à l'école. C'est l'occasion pour Théodore Monod de présenter en détail, avec détails et humour, vingt animaux du Sahara. Après cette belle fête, il ne reste à Hachi qu'à accomplir le voyage de retour et à retrouver les siens... et leur mode de vie.




mercredi 4 mars 2015

A eux deux, ces romans ont cent ans

Oui, ensemble, mes deux coups de cœur du jour totalisent cent ans et n'affichent pas une ride! De quoi, de quoi?

Je m'explique. "L'involontaire", le premier et unique roman de Blandine de Caunes à ce jour, sorti en 1976 chez Stock, est aujourd'hui fort heureusement réédité chez Phébus (158 pages), quasi quarante ans après sa première publication.

"L'homme au complet gris" ("The man in the gray flannel suit"), le roman qui a fait connaître Sloan Wilson, a été publié en 1955 aux Etats-Unis chez Da Capo Press, il y a soixante ans. Il a été traduit en français chez Robert Laffont en 1956 par Jean Rosenthal, célèbre traducteur à l'époque, fut adapté au cinéma la même année avec Gregory Peck en rôle principal et inspirera la série "Mad Men". Il reparaît cette année pour ma plus grande joie de lectrice dans l'enthousiasmante collection "Vintage" des Editions Belfond (452 pages).


Blandine de Caunes.
Rééditer un premier roman paru en 1976? C'est le pari réussi de "L'involontaire", le magnifique portrait de Jane, vingt ans, pressée de vivre, pressée d'aimer. Un livre toujours moderne, fort bien écrit, que l'auteure a relu et approuvé avant d'accepter sa republication. Seule l'apparition d'une Simca 1000 glisse un indice sur l'époque d'écriture. Blandine de Caunes était à peine plus âgée que son héroïne quand elle écrivit ce roman d'apprentissage, plaisant de bout en bout, fin et lettré. Un texte approuvé par la tribu Groult-de Caunes-Guimard à laquelle elle appartient.

Jane est follement amoureuse de Gilles mais le champion du monde de lutte gréco-romaine passe sa vie de compétition en compétition, d'hôtel en hôtel, de pays en pays. Parfois, il invite Jane à le rejoindre. Elle est alors enchantée, ne voit pas que le sportif s'éloigne, et profite de ces moments de plaisir. Mais Jane n'a pas le tempérament d'une Pénélope. Elle a envie de vivre, de vivre à fond, quitte à acheter des cerises en plein hiver. Grandie quasiment sans parents mais aimée de Liline, la Martiniquaise qui l'a élevée, elle veut tout expérimenter. Même une relation, platonique, avec un vieillard abîmé et très riche. Elle se laisse griser par ce que permet l'argent, un week-end ici, un repas dans les meilleurs restaurants là. Indigne, ce couple? Non, les règles sont claires. Lui est fier de s'afficher en compagnie d'une aussi jolie jeune femme. Elle est avide de découvrir des terrains qu'elle ne connaît pas mais où l'invite Jacques Bertin, quasi octogénaire. Le luxe, notamment.

Epicurienne et sentimentale, égoïste et généreuse, Jane peut aussi se montrer amorale comme le révèle Blandine de Caunes en fin de ce roman émaillé de références littéraires et de mets délicieux. Mais n'aime-t-on pas mieux les diables que les anges? La jeune femme va utiliser le vieux riche pour faire le ménage dans sa vie. Elle va aussi se blesser lors d'un épisode rude de cette éducation sentimentale. Mais étant résolument du côté de la vie, Jane repartira vers d'autres horizons et d'autres satisfactions, un peu plus mûre.

"L'involontaire" propose le portrait très beau et fouillé, intemporel, d'une jeune femme, pressée de se découvrir, hantée malgré son jeune âge par la fuite du temps et non, comme aujourd'hui, par le chômage. Assez honnête par rapport à elle-même et lucide par rapport à ceux qui l'entourent.

Les premières pages de "L'involontaire" sont à lire ici.


Sloan Wilson.
"L'homme au complet gris" est un de ces gros romans dans lesquels on s'installe avec bonheur et où on se laisse conduire par l'auteur au gré des multiples épisodes. On y évolue résolument dans le New York des années 1950, dans le milieu des Américains moyens, une époque qu'on (re)découvre avec intérêt et curiosité. Monsieur prend le train le matin pour venir travailler dans un gratte-ciel, Madame s'occupe des enfants, des courses et de la maison. Ils habitent en banlieue, à Westport dans le Connecticut. Quand lui rentre, le couple prend l'apéritif. Ce schéma de vie assez planplan est justement le terreau sur lequel Sloan Wilson va enraciner sa prenante intrigue.

Tom Rath souhaite changer de boulot car il veut gagner davantage d'argent pour déménager avec son épouse Betsy et leurs trois enfants. L'United Broadcasting Corportation est à la recherche d'un chargé de presse. Pourquoi pas lui? Il se présente, ce qui amènera toute la suite. Il ne s'agit évidemment pas de raconter ici par le menu ce magnifique roman, sensible, convaincant et expressif. On va y voir couler une vie quotidienne hantée silencieusement par le passé de Tom, quatre années et demie de guerre. Comment pourrait-il expliquer à son épouse, l'adorable et aimante Betsy, ce qu'il a connu en Europe et en Asie? La mort des ennemis, celle des amis, la peur, l'attente, les subterfuges à l'attente... Un enfer tel qu'il ne peut que le garder pour lui, même quand le destin lui en envoie des émissaires, et/ou boire. Tandis qu'elle n'a qu'une envie, reprendre la vie là où ils l'avaient laissée. Elle est loin d'imaginer le fossé qui se creuse entre eux, malgré les efforts de Tom.

Il y a aussi le passé familial de Tom qui le turlupine, hanté qu'il est par la mort accidentelle de son père, à moins que ce ne fut un suicide. Il lui reste sa grand-mère et la magnifique et immense propriété qu'elle a toujours promis de lui léguer. Sauf qu'un contre-temps se présente à son décès inopiné. Encore des soucis pour le couple qui rêve de s'offrir un avenir meilleur. Encore des bonheurs de lecture que de découvrir les nouveaux personnages de l'avocat et du juge. En réalité, tout le roman est une formidable galerie de portraits qui gravitent autour du personnage principal, donnant lieu à autant de scènes qu'on se presse de découvrir. Du côté du présent de Tom, il y a ce nouveau boulot, et cet énigmatique patron, homme parti de rien et parvenu au sommet, cet Hopkins drogué de travail, on verra pourquoi, mais cordial avec son personnel alors que les intermédiaires se montrent nettement moins sympathiques.

Il y a aussi le déménagement, le nouveau cadre, l'école des enfants, indigne presque de ce nom. Il y a surtout sa relation avec Betsy, épouse présente et attentive, généreuse, prête à tout entendre, à tout comprendre, pour peu qu'on le lui explique. "L'homme au complet gris" posait déjà il y a soixante ans la question de l'harmonie entre travail et épanouissement personnel. Et on comprend le choix de Tom, non remis de la guerre mais heureux désormais dans son couple et dans sa vie familiale, d'une vie en paix avec les siens plutôt que d'une réussite sociale. Ceux et celles qu'il va rencontrer lui permettront aussi une réussite personnelle et humaine. Voilà un roman épais et prenant dans lequel on se glisse avec enthousiasme et bonheur.

Si depuis vingt ans, Belfond Etranger fait  découvrir des auteurs étrangers majeurs, sa collection "Vintage" créée en 2013, forte aujourd'hui de treize titres (deux à paraître très bientôt), redonne vie à des livres introuvables, classiques tombés dans l'oubli, textes injustement méconnus ou curiosités littéraires.

C'est le cas du roman de Sloan Wilson. "L'homme au complet gris" connut un succès spectaculaire à sa sortie en 1955. Mais les hippies des années 1970 vont le faire oublier car ils le jugent trop bourgeois et capitaliste. Ce n'est que dans les années 1980-1990 qu'on le considérera comme une œuvre majeure des lettres américaines. Sloan Wilson est de la même lignée que le génial Richard Yates, sauf qu'il n'aura été l'homme que d'un livre finalement. Né le 8 mai 1920 dans le Connecticut, il fait des études à Harvard avant de s'engager dans la Navy et de combattre pendant la Seconde Guerre mondiale comme officier des gardes-côtes. De retour à la vie civile, il mènera de front une carrière de journaliste reporter, notamment pour "Time Life", et de romancier, poète et essayiste. Si son premier livre, largement inspiré de ses exploits militaires, paraît en 1947, c'est avec "L'Homme au complet gris" (1955) qu'il  connaît un succès colossal. Le roman s'impose comme le manifeste d'une génération, celle de ces hommes revenus de la guerre pour replonger immédiatement dans le boom des années 50, partagés entre leurs valeurs familiales et leurs ambitions.
Paru en France chez Robert Laffont en 1956, il est adapté au cinéma la même année et rate de peu la palme d'or à Cannes, au profit du "Monde du silence". Sloan Wilson écrira une vingtaine de livres, mais aucun ne connaîtra le même succès que "L'Homme au complet gris". Marié à deux reprises, père de quatre enfants, Sloan Wilson a lutté toute sa vie contre l'alcoolisme et, sur ses vieux jours, contre la maladie d'Alzheimer. Il s'est éteint le 25 mai 2003 dans une petite ville de Virginie. 



 

lundi 2 mars 2015

On apprend tard la disparition de l'Américain Talus Taylor, le père de Barbapapa

Barbapapa.

Etait-ce un syndrome AFP? Vous savez, l'agence de presse qui annonce la mort de Martin Bouygues le 28 février pour l'infirmer une heure après. En tout cas, l'information parue sur Facebook ce week-end à propos de la disparition de Talus Taylor, le papa de Barbapapa, le fameux personnage rose en forme de poire, a suscité de nombreux commentaires méfiants. Pourquoi? Parce qu'un seul blog l'avait relayée, celui de François Forcadell (ici), et que cette source unique, celle sans doute reprise par la librairie Delvaux qui avait porté l'affaire samedi sur FB, semblait insuffisante. Faut-il être plus royaliste que le roi? Comme si les bloggeurs s'amusaient à annoncer des décès désagréables. Aujourd'hui, les médias se déchaînent et commentent à tour de bras la mort de l'Américain vivant à Paris. La littérature de jeunesse à l'honneur, tant mieux. Qu'ils continuent...

Talus Taylor était né en 1933 à San Francisco. Il est mort le 19 février à Paris. Avec son épouse Annette Tison, architecte française née en 1942 à Hossegor, le professeur de sciences a créé en 1970 la série des Barbapapa, écologique avant l'heure, prônant l’imagination, la joie et la gentillesse. Les premiers livres reprenant les aventures de la famille multiforme et multicolore ont été publiés par Jean Fabre à L'école des loisirs. Barbapapa et Barbamama, le père rose et la mère noire, Barbalala, Barbabelle et Barbotine, les bébés filles, Barbidur, Barbibul, Barbidou et Barbouille, les bébés garçons, sans oublier le chien Lolita et les enfants Claudine et François, ont connu un succès mondial.










On a eu "Barbapapa", "Le voyage de Barbapapa", "La maison de Barbapapa" et ainsi de suite. Une dizaine de titres. Talus Taylor et Annette Tyson ont publié à L'école des loisirs jusqu'en 1981 ("Le Noël de Barbapapa"), maison qui rééditera leurs titres jusque dans les années 1990 - avec un petit pas de côté à  La Farandole durant cette période. Mais ce sont Les Deux coqs d'or qui sortiront "La disparition de Barbapapa" en 1984.

Ces charmants albums connaissent immédiatement un grand succès et sont rapidement traduits en une trentaine de langues. Ils donnent aussi naissance à des dessins animés, avec la voix de Ricet Barrier pour le texte et les chansons.

Suivent vingt années de silence. Puis, les Editions du Dragon d'Or rachètent les droits et republient en 2003 les premiers Barbapapa. D'autres livres vont suivre, ainsi qu'un important merchandising en objets et en édition. Rien ne semble plus arrêter la famille Taylor puisque les nouveaux titres Barbapapa sont désormais signé Alice et Thomas Taylor.