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vendredi 15 mai 2015

La fugue new-yorkaise de Pierre Ducrozet

La couverture est un peu moins rouge que les "Cahiers" (Grasset) du même nom à la destinée desquels préside l'écrivain Charles Dantzig. Le formidable roman "Eroica" de Pierre Ducrozet (Grasset, 264 pages) a une couverture coquelicot. Normal, il est publié dans la collection "Le courage", créée en avril par... Charles Dantzig. Une collection qui se partage entre une revue thématique annuelle et polyglotte - le numéro de 2015 est consacré à la création littéraire - et des livres, deux à ce jour.

Pierre Ducrozet.
Qu'est-ce qui peut pousser un jeune auteur français, Pierre Ducrozet est né en 1982, à s'intéresser au peintre américain Jean-Michel Basquiat (1960-1988) et à lui consacrer son troisième roman?
"J'ai une passion pour la peinture en général", me répond l'écrivain, de passage à Bruxelles. "Et j'admire énormément Jean-Michel Basquiat. Petit, j'avais vu ses toiles dans des livres d'art. Il y a un côté enfantin mais puissant dans son art. Son parcours m'intéressait. L'homme est complexe, contradictoire, agaçant, c'est donc un personnage de roman."

On parle bien de roman à propos d'"Eroica", même si on y lit la vie mouvementée du peintre parfois maudit, un des plus grands du XXe siècle. Voilà un livre qui, par sa conception et surtout par sa superbe écriture calquée sur la peinture de son sujet, saccades, accumulations, absence de respiration, secoue solidement le genre littéraire de la biographie. Pierre Ducrozet lui préfère le terme de "fiction biographique". Il a raison. S'il s'est solidement documenté, il a préféré tout oublier lors de l'écriture du livre. Tout est donc vrai dans ce roman mais du point de vue de l'écrivain. Les épisodes de la vie de Basquiat, les hommes et les femmes qu'il a côtoyés, les expositions, la musique, les drogues... Et les écrits du peintre sont plus que vraisemblables.

On se retrouve happé par la passion de ces pages documentées mais romanesques, écho en mots d'une vie dédiée à la peinture, à la musique et à la poésie. "J'ai voulu prendre de son énergie, de sa folie", ajoute l'auteur. "J'ai tenté que mon écriture soit un parallèle à sa peinture. Ses toiles sont très éclatées, très composées mais l'équilibre est là."

"Eroica" est un livre formidable par son style, on l'a dit, et aussi parce qu'il part d'un matériel réel, d'une vie, principe de la collection "Le courage". On y lit le parcours d'un héros, d'où le titre emprunté à Beethoven. "Basquiat a eu un courage infini pour s'attaquer au milieu artistique new-yorkais", estime Pierre Ducrozet. "Il a dû aborder des ennemis, des épreuves, pour conquérir le château. J'aime ce petit garçon, puis cet ado dont la fraîcheur se heurte au mur du monde."

Le Jay qu'il nous raconte est un génie, torturé et exigeant à la Rimbaud, ange et démon à une époque de New York qu'on a sans doute un peu oubliée - trente ans passent si vite. Si Pierre Ducrozet nous fait vivre Basquiat sous nos yeux, avec ses rêves, ses espoirs et ses frasques, il nous rapelle aussi que Jay a côtoyé des grands noms avec lesquels on ne le lie pas nécessairement aujourd'hui, Klaus Nomi, Keith Haring, Andy Warhol et même Madonna. Autant de pièces qui composent un puzzle new-yorkais original. Et c'est absolument passionnant de suivre ce garçon qui peignait pour trouver la liberté, mais faisait tout en quantité. "C'est un extrasensoriel", précise le romancier. "Il entend tout. Il a plein de mots dans sa tête et tout doit rentrer dans la toile.  Il est aussi poète, il est proche des livres même s'il est peintre. Et musicien, jazz, hip hop, il scratche aussi. Ce sont alors les débuts de l'électro."

Et si Pierre Ducrozet rencontrait aujourd'hui Jean-Michel Basquiat, que lui dirait-il?
"Si je le rencontrais aujourd'hui, je lui dirais que j'ai fait un livre sur lui. Qu'il m'a donné de la force, du courage. Je lui dirais merci. Ou bien j'irais boire une bière avec lui, juste pour passer ensemble l'instant."

Pour prolonger la lecture de ce formidable roman, on peut se promener sur le site "Eroica".







mardi 12 mai 2015

De la Terre à la Lune, versions docu et fiction


Il faut être d'une certaine génération pour se souvenir que le 21 juillet 1969 pour l'Europe, en temps officiel et à l'heure américaine, c'était le 20 juillet 1969, l'homme posait pour la première fois le pied sur la Lune.

Et pour les Belges, on se rappellera que ce même jour, le cycliste Eddy Merckx gagnait le premier de ses cinq Tours de France, pile le jour de la Fête nationale du Royaume.

Un prodige que ce premier pas sur la Lune! Un pas énorme pour la science et la recherche, mais qui s'en rend encore compte aujourd'hui? Beaucoup d'enfants ne peuvent même plus imaginer qu'il fut un temps, pas si lointain, où on n'allait pas sur la Lune. Et encore moins sur Mars, mais c'est une autre histoire.

C'est dire si le bel album de Pénélope Jossen, "Comment nous sommes allés sur la Lune" (L'école des loisirs, 40 pages), vient à point pour les jeunes lecteurs.
On y découvre tout simplement la formidable aventure qu'ont vécue les trois astronautes américains Neil (Arstrong), le commandant et narrateur, Buzz (Aldrin) et Michael (Collins), les pilotes, à bord d'Apollo XI et du célèbre LEM.


Les premières pages de garde posent bien le problème. (c) L'école des loisirs.

Etape par étape,  nous suivons les principales phases du voyage. Le texte est simple et explicatif, l'usage du "nous" le rend vivant. Exemple: "Ce matin, nous embarquons dans la cabine de pilotage, tout en haut de la fusée. En dessous se trouvent de puissants moteurs et les réservoirs de carburant."
Ici, les deux images de la double page confirment les propos. Ailleurs, elle le font décoller - oui, décoller.

L'album montre tous les moments de l'expédition lunaire, aussi bien en ce qui concerne la fusée et son formidable LEM que les opérations demandées aux astronautes.

Les explications techniques sont claires. (c) l'école des loisirs.

L'entrée de Neil et Buzz dans le LEM. (c) l'école des loisirs.

Informations sur le voyage et explications techniques s'enchaînent et nous voilà prêts à alunir avec nos astronautes. Ça y est! Ils ont réussi. Neil y va de sa phrase qui deviendra culte: "Un petit pas pour l'homme, un grand pas pour l'humanité." Avec Buzz, il plante le drapeau américain. Le temps de ramasser quelques cailloux lunaires, il faut vite rejoindre Michael qui tourne autour de la Lune en attendant ses compères.

Tout se passera bien jusqu'au bout. Et c'est mission accomplie que les trois hommes retrouvent la Terre, la mer d'abord dans leur cas, puisque leur cabine se pose sur l'océan. Merci à Pénélope Jossen d'avoir rappelé combien fabuleuse a été l'aventure de la Lune, il y a près de cinquante ans déjà!

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Dans un autre registre, celui de la fiction documentée, Adrien Albert nous emmène au même endroit. "Papa sur la Lune" (L'école des loisirs, 36 pages) est à prendre au sens propre parce que la jeune Mona part vraiment sur la Lune pour rendre visite à son papa. Mais avec imagination parce que le livre raconte l'histoire d'une enfant qui a deux maisons.

On saisit que les parents de Mona vivent séparément. La petite vit sur Terre avec Maman et rend visite à Papa sur la Lune. Le voyage en fusée, vaisseau et capsule semble aussi bien organisé à l'aller qu'au retour. La demoiselle peut même effectuer les trajets seule!

C'est le moment du départ pour Mona. (c) l'école des loisirs.

Adrien Albert parvient avec cet album au sujet incroyable à raconter une conquête technique et à positiver la résidence alternée. "Aujourd'hui Mona part chez son papa, sur la Lune", commence le livre. "Dépêchons-nous, Papa va t'attendre", presse Maman qui tient des objets bizarres dans ses mains. On comprend tout de suite: une fusée, un vaisseau et une capsule, identifiés par des codes couleurs, attendent dans le jardin de la maison maternelle. Et ce que transportait Maman était tout simplement une partie de la combinaison spatiale de la jeune voyageuse.

Tout est prêt pour le départ. Décollage! Si Adrien Albert fournit des informations scientifiques rigoureuses, il les temporise d'un brin de fantaisie, comme cette corde qui permet à Maman de récupérer la fusée quand le vaisseau spatial s'en détache.

Le lait fraise en apesanteur. (c) l'école des loisirs.
Le voyage est rapide et plaisant dans cet espace où tout flotte, même le lait fraise! Le doudou est aussi de la partie.
Les retrouvailles avec Papa. (c) l'école des loisirs.
L'alunissage n'est pas loin...
Mona s'installe dans la capsule après s'être posée sur la piste lunaire où attend Papa.
Ce sont les retrouvailles père-fille, joyeuses et touchantes.

Viennent alors le trajet vers la station lunaire reproduisant l'atmosphère terrestre et les activités d'une petite fille passant quelques jours chez son père.  Jouer, cuisiner, manger, se laver... et aussi regarder dans la lunette astronomique de l'observatoire. Parce qu'on a beau être une grande voyageuse, on aime bien observer sa maman quand elle est loin, sur la Terre précisément. Justement une scène intéressante se déroule dans le jardin, scène qui sera l'objet de la première question de Mona à sa maman à son retour sur Terre. Car le voyage s'est aussi bien déroulé que l'aller et l'auteur-illustrateur nous en a détaillé à nouveau la technique.

Avec sa belle gamme de couleurs posées en aplats, ses images multiples et de toutes les tailles, son propos original et maîtrisé, "Papa sur la lune" est un album qui se met à la hauteur des enfants et donne une image positive des éventuelles complications de l'existence: avoir une maman sur la Terre et un papa sur la Lune par exemple. Adrien Albert confirme tout le bien que je pense de lui (lire ici).

A voir ici, une présentation animée de l'album par la maison d'édition.





vendredi 8 mai 2015

Marcher jusqu'au bout de soi

D'Axel Kahn, on sait sans doute surtout qu'il est docteur en médecine et en sciences, chercheur en génétique, cancer, nutrition et autres domaines pointus. Et qu'il donne aussi régulièrement des avis politiques.
D'Axel Kahn, on sait parfois qu'il est le frère du journaliste Jean-François Kahn (ex-"Evénement du jeudi", ex-"Marianne").
D'Axel Kahn, on sait moins qu'il est marcheur et penseur en même temps. Pourtant, le physique de l'homme aujourd'hui retraité des universités et des instituts de recherche le laisse à penser. Fin, sec, énergique, et d'une galanterie exquise.

Axel Kahn randonne depuis longtemps. Il connaît les chemins et les efforts qu'ils exigent. Mais il n'en sait pas tout. La preuve dans ce nouveau livre, "Entre deux mers, voyage au bout de soi" (Stock, 250 pages). Un passionnant et touchant ouvrage où il raconte, entre autres pensées, sa grande marche en solitaire de 2014, parti le 8 mai de la Pointe-du-Raz en Bretagne et arrivé le 22 juillet à Menton sur la Côte d'Azur. En deux mots, lui et sa peluche mascotte en ont bavé. Il le dit sans orgueil, tout en guettant la beauté.

Il ne faut pas être grand géographe pour réaliser que le chemineau a effectué là une des diagonales de la France. En réalité, s'il a choisi cette route, c'est parce que l'année précédente, il avait marché en solo sur l'autre diagonale hexagonale. Le 8 mai 2013, Axel Kahn avait quitté Givet dans les Ardennes pour arriver le 1er août à Saint-Jean-de-Luz dans les Pyrénées atlantiques. Un livre était né de ce parcours, "Pensées en chemin, Ma France, des Ardennes au Pays basque" (Stock, 2014, Le livre de poche, 2015). Il n'est pas nécessaire de l'avoir lu pour suivre le marcheur d'une mer à l'autre et apprécier son nouvel récit.

La mascotte à l'étape.
"Entre deux mers" est le compte-rendu personnel d'un périple entamé il y a tout juste un an. Derrière le marcheur, on perçoit l'homme. Si le livre reprend évidemment au jour le jour les étapes de cette longue marche, plus de 2.000 kilomètres et surtout un nombre impressionnant de montées et de descentes, et les rencontres qu'elle a permises, il le panache de pensées sur l'état de la France, en négatif et en positif, de nombreux souvenirs personnels que l'itinéraire a fait surgir, de considérations sur le présent et de discussions avec sa peluche mascotte.

Si Axel Kahn est extrêmement attentif aux personnes et aux lieux qu'il rencontre, il est forcé d'admettre que la marche 2014 a été physiquement éprouvante pour lui: problèmes de genoux à répétition et chutes ont rendu encore plus difficile sa progression. Ce qui ne l'empêche pas de se mettre dans les yeux toutes les beautés possibles, les paysages, les constructions et bien entendu, les fleurs. Et de nous les partager dans ce "Voyage au bout de soi" plein de choses vécues.


Six questions à Axel Kahn

Pourquoi avoir choisi de traverser la France à pied?
Axel Kahn.
J'avais lu "Chemin faisant, mille kilomètres à pied à travers la France d'aujourd'hui", le livre de Jacques Lacarrière paru en 1974 (Fayard), où il racontait la diagonale qu'il avait effectuée d'août à décembre 1971 des Vosges aux Corbières. Ce qui m'a donné l'envie de mettre mes pas dans les siens.  En 2013, il allait donc de soi que je fasse mon chemin nord-est sud-ouest. Au terme de cette première diagonale, que j'ai appelée la diagonale du vide vu l'état de la France que j'avais constaté, j'ai voulu être équitable et faire la seconde diagonale. J'avais pris un plaisir immense à la première mais je voulais confronter mon diagnostic à d'autres territoires. Les 1.500 km que j'ai faits en 2013 m'ont fort impressionné, notamment les territoires post-industriels. En 2014 par contre, j'ai traversé des régions où le chômage est inférieur à la moyenne nationale. J'ai ainsi complété mon image du pays. J'ai aussi constaté un attachement immense à la terre. La Bretagne, la Vendée, sans richesses naturelles, font preuve d'un dynamisme incroyable. J'ai en quelque sorte apposé une croix sur mon pays.

Vous dites avoir rencontré le sentiment de l'optimisme réaliste.
Moi-même, je suis mi-optimiste, mi-réaliste. J'essaie d'être réaliste, d'observer au-delà des idées reçues, des a priori. L'observation du paysage est une science humaine. L'optimiste pense que le meilleur est certain, le pessimiste que le pire est certain. Moi, je ne suis ni l'un ni l'autre. Il me semble que l'avenir n'est pas écrit, qu'il dépend de la manière dont on s'y engage.

Quelles différences entre vos deux "diagonales"?
En 2013, mon but principal était de réaliser un vœu ancien, prendre ce chemin comme l'auteur de "Chemin faisant",  vœu doublé de la recherche de la beauté durant trois mois de voyage. Oscar Wilde entendait faire de sa vie une œuvre d'art. Une ambition démesurée. Je me suis dit: pour moi, c'est jouable pour trois mois. Mon premier périple s'est fait sur les pas de Jacques Lacarrière, une recherche de l'émotion esthétique et une quête de la beauté. J'y ai réussi mais je n'ai pas pu m'y cantonner à cause de l'étude du pays que j'ai faite.
En 2014, cela a été un défi contre moi-même. Le trajet était difficile, dangereux. En 2013, j'ai principalement suivi des chemins balisés. En 2014, je n'ai pas eu de chemins balisés pendant deux tiers du trajet. Pour les genoux, pour les tendons, c'est un véritable défi. Les descentes étaient de vrais problèmes. 

Votre voyage de 2014 a été sociologique, historique, personnel aussi, non?
Oui, j'allais vers mes 70 ans, avec l'idée que c'était une des dernières grandes marches. Je l'ai fait pour aller au bout du chemin et pour cheminer sur le chemin de ma vie. Le chemin géographique et le chemin de vie se croisent parfois, provoquent alors des résonances. Comme quand j'ai croisé mes amours de jeunesse, mon enfance. J'ai connu des épisodes tristes et d'autres joyeux. Il ne faut pas le masquer. Les souvenirs m'accompagnaient pas après pas.

Qu'est-ce qui vous a le plus surpris dans ces parcours à pied?
Ce qui m'a le plus surpris dans ce chemin, c'est la gravité de la dévastation du territoire, dans le nord-est, dans le bassin de Decazeville. Cela m'a foutu un coup. J'ai aussi été frappé par la beauté de certains territoires, Conques en 2013 dont j'ai visité l'abbatiale le 3 juillet à 21h30, dans la lumière du soir à travers les vitraux de Soulages, lors d'un concert d'orgue et de trompette. C'était une sublime sidération. En 2014, j'ai beaucoup apprécié la vallée des peintres, dans la Creuse. Et je suis aussi passé par les lieux de deux souvenirs de tous les petits Français, Marignan où eut lieu la bataille en 1515 et la source de la Loire. C'était immensément beau.

Vous écoutiez les informations le soir à l'étape. Comment s'est passé votre retour dans notre monde?
J'ai eu des difficultés à finir ce périple car il y a un fort décalage entre l'incroyable beauté et la paix du chemin et le monde à nos pieds. Le dernier jour, il y a eu un terrible orage. J'aurais pu y mourir. Je me suis dit que cela aurait été une belle fin.









mercredi 6 mai 2015

Amours de mères

C'est de saison, les mamans sont à l'honneur au mois de mai. Le deuxième dimanche en Belgique, à d'autres dates ailleurs. Voici quatre d'albums pour enfants qui parlent d'elles, c'est-à-dire qu'ils évoquent l'amour qu'elles ont pour leurs enfants. Les mères, ces concentrés d'amour.

Les deux premiers sont des créations françaises et se ressemblent. Très intéressants tous les deux et joliment conçus, ils abordent chacun à leur manière le thème de l'amour maternel, éternel.

"La main de maman", écrit par Claire Babin et illustré par Marguerite Courtieu (Gallimard Jeunesse, 32 pages), choisit la main pour dire l'amour. Chaque page met en scène une nouvelle situation dans une nouvelle famille. Le monde entier défile avec ces mamans et ces enfants. Et la vie s'écrit dans des saynètes rendant grâce à la douceur sans oublier que la fermeté est aussi nécessaire parfois.

La main de maman me rappelle mon doudou. (c) Gallimard.
L'album que signent une éditrice et une graphiste de la maison d’édition qui les publie commence ainsi:
"La main de maman sent bon comme un câlin.
Elle me rappelle mon doudou.
Elle me coiffe les cheveux pour que je sois encore plus belle.
Elle est ferme quand j'hésite.
(...) Parfois aussi la main de maman me menace, me gronde, se fâche."

Jusqu'à la jolie finale: "Un jour pourtant je pourrai lâcher la main de maman... sans avoir peur de m'envoler!"

 La main de maman au quotidien. (c) Gallimard Jeunesse.
Simples mais expressives, les illustrations montrent des mamans et des enfants, garçons et filles de toutes les couleurs, de tous les pays, quelques papas aussi ainsi que l'un ou l'autre frère ou sœur. 

"La main de maman" est une jolie liste reprenant autant les petits gestes du quotidien que l'attention maternelle et sa bienveillance constante. "Que le lien soit fort ou ténu, il est toujours indélébile", estime Claire Babin qui nous partage avec douceur sa pensée.

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L'album "Mon amour" d'Astrid Desbordes pour le texte et Pauline Martin pour les illustrations (Albin Michel Jeunesse, 48 pages) se présente sous la forme d'un dialogue entre une maman et son petit garçon. Archibald a une fameuse question à l'heure de se coucher: "Dis maman, est-ce que tu m'aimeras toute la vie?" Bigre, comment répondre à cela? La maman biaise un peu pour commencer: elle va dire un secret à son fils. "Je t'aime depuis que je te connais, et même avant." Douces et délicates, les images montrent une photo de naissance à la maternité et une scène de grossesse.

Page de gauche. (c) Albin Michel Jeunesse.
Au fur et à mesure des doubles pages, la maman reprend la formule "Je t'aime" en y accolant un terme et son contraire. "Je t'aime quand tu le vois" (à la fête foraine), "et quand tu ne le vois pas" (le ballon d'Archibald a cassé le vase de fleurs). Cette musique des phrases crée un très jolie atmosphère, propice à déceler tous ces petits moments d'amour, que les illustrations saisissent parfaitement bien et prolongent avec délices - le duo n'en est pas à son premier coup, "Les rêveries d'un hamster solitaire", "Le dîner surprise", "Le goûter" et "Le Noël des Polipoil", "Le voyage d'un hamster extraordinaire" (tous chez Albin Michel Jeunesse), c'est déjà elles deux.

Page de droite. (c) Albin Michel Jeunesse.
C'est plein de tendresse et de douceur, d'humour aussi quand on voit quels contraires sont opposés:  le beau costume et la scarlatine, le câlin et la colère, la sortie du bain et le retour du foot... Archibald se révèle un petit garçon terriblement humain, avec ses bons et ses autres côtés. L'illustratrice a eu l'excellente idée d'alterner les doubles pages en teintes douces, bleu et rose, qu'éclairent du rouge et du jaune. Surtout, elle établit un excellent rapport texte-images avec ce qu'écrit l'auteure.

Et donc, le secret de cette maman est tout simple et apparaît à la fin de multiples épisodes d'amour: "Je t'aime parce que tu es mon enfant, mais que tu ne seras jamais à moi. Je t'aime chaque jour. Et pour toujours", sous-entendu peu importe ce qu'Archibald choisira de faire quand il sera grand. Excellent album que ce "Mon amour" qui invite à se raconter soi et ménage une toute petite place au papa de l'histoire.

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L'album "Quel œuf!" de la Britannique Sally Grindley pour le texte et du Belge Pascal Lemaitre pour les illustrations (texte traduit de l'anglais par Maurice Lomré, L'école des loisirs/Pastel,
32 pages) apparaît plus rigolo au premier regard mais affiche en finale une belle profondeur. Pas de personnages humains ici mais des animaux qui ressemblent fort à  des humains.

"Il n'éclora jamais si je ne le tiens pas au chaud". (c) Pastel.
Tout commence quand une maman cane découvre un très grand œuf abandonné dans une grotte - ce qui n'est pas sans rappeler l'excellent album, épuisé, de Margaret A. Hartelius "Le petit de la poule" (Père Castor-Flammarion).
Gentille et responsable, elle décide de le couver: "Il n'éclora jamais si je ne le tiens pas au chaud."

Elle est sûre que son bébé n'est pas un canard... (c) Pastel.
Elle sera surprise de voir ce qui sort de la coquille: "Une chose est sûre: tu n'es pas un canard."

Si cette drôle de petite créature effraie et rebute ses amis, la maman cane n'en tient pas compte: "Tu resteras avec moi."

Et c'est ainsi que le bébé affamé grandit, nourri par une mère active et généreuse, jusqu'à devenir vraiment très grand. L'apprentissage des choses des canards, nager, voler, s'avère négatif, mais le petit se découvre d'autres qualités. Il s'en ira  parcourir le monde mais reviendra chez sa maman, drôlement bien accompagné. Les projets du fils comme ceux de la mère généreuse sont le bonheur. "Quel oeuf!" peut-être, mais surtout, quel fils et quelle maman!

Pascal Lemaitre a rudement bien exploité le scénario de Sally Grindley. Ses illustrations sont efficaces et sensibles, reflétant l'amour et la tendresse mais laissant une petite place à l'humour. Les postures de la maman cane et de son bébé sont très réussies, celles des personnages secondaires aussi. Encore un amour maternel inconditionnel.

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Mon dernier choix est plus poétique, ouvert à tous, aux petits comme aux grands et même aux adultes. Il s'agit du merveilleux album "Mon tout petit" de Germano Zullo et Albertine (La joie de lire, 80 pages), sous coffret.

On y voit d'abord une maman, immense, qui tient un tout petit garçon dans ses bras. Quelques mots soulignent les scènes en noir et blanc. Tandis que la mère tourne doucement sur elle-même, le bébé qu'elle tient dans les bras grandit imperceptiblement. Le tout-petit devient un enfant, un ado, un homme. Toujours, des mots doux racontent leur histoire.

Et en même temps que l'enfant grandit, devient un homme, on voit la mère qui rapetisse jusqu'à devenir minuscule. Les images d'Albertine, au crayon gris, sont créées comme pour un flipbook, avec leurs lignes qui bougent d'un rien de page en page. Surtout, associées aux mots de Germano Zullo, elles disent le cycle de la vie, l'amour d'une mère, l'amour d'un enfant. Evocatrices, elles appellent l'émotion en nous. Dès le titre, "Mon tout petit", tout n'est-il pas dit?


... et bébé. (c) La joie de lire
La ronde de maman...












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Et pour terminer, une photo prise il y a quelques semaines à la librairie,  L'Atoll imaginaire, installée à La Garde dans le Var (Midi de la France).
La maman cane et ses petits sont entrés par la porte arrière, et ressortis peu après par le même chemin.







lundi 4 mai 2015

"Mais tu es où, là? Quoi? Répète ça!"

Qui est l'auteur de cette phrase?
Moi? Noooonn.

Tom Lanoye.
C'est l'écrivain néerlandophone Tom Lanoye, romancier, poète, chroniqueur, scénariste, auteur de théâtre, qui sera mis à l'honneur ce lundi 4 mai à 20h15 à la Maison Autrique (226, chaussée de Haecht à 1030 Bruxelles) dans le cadre des soirées Portées-Portraits qui célèbrent dans une ambiance musicale les lettres belges. Et particulièrement les œuvres fortes d'écrivains contemporains.

Né à Saint-Nicolas en 1958, Tom Lanoye est assurément de ceux-là. Il s'est fait rapidement remarquer du côté flamand de la Belgique pour la qualité de ses écrits (théâtre, poésie, romans...) et pour ses positions politiques. S'il a été rapidement traduit en français, notamment son théâtre, toujours par Alain van Crugten, il a sans doute été découvert par le grand public francophone avec son roman autobiographique "La langue de ma mère" ("Sprakeloos", traduit du néerlandais par Alain van Crugten, La Différence, 400 pages, 2011).

Le roman choisi pour la soirée de ce 4 mai sort aussi de l'ordinaire. "Tombé du ciel" ("Heldere hemel", traduit du néerlandais par Alain van Crugten, La Différence, 144 pages, 2013) se base sur un fait divers qu'on a sans doute oublié mais qui aurait pu provoquer la Troisième Guerre mondiale en Europe.

En effet, le 4 juillet 1989 en fin de matinée, en pleine guerre froide, un MIG-23 russe sans pilote s'écrase sur une maison à Kooigem, village flamand de la région de Courtrai. L'accident fera un mort au sol, un jeune homme de dix-neuf ans, mais entraînera surtout une crise diplomatique entre la Belgique de Mark Eyskens et l'URSS de Mikhaïl Gorbatchev. Pourquoi les Russes n'ont-ils rien dit à personne à propos de cet avion en perdition, volant en pilotage automatique et franchissant allégrement toutes les frontières sans jamais répondre à personne - et pour cause?

Tom Lanoye est parti de ce fait divers pour imaginer la vie banale d'une famille flamande bouleversée par cet événement. Avec son humour ravageur, il mélange la petite et la grande Histoire. Le drame ordinaire d'une femme trompée, drôle et poignant, se déroule tandis que deux chefs d’état-major américains, sur une base belge en alerte maximale, suivent la trajectoire de ce MIG qui viole l'espace aérien occidental.
A noter que "Heldere hemel" a été écrit par Tom Lanoye dans le cadre de la "Semaine du livre 2012", événement culturel national aux Pays-Bas, au cours duquel un roman est commandé à un grand auteur néerlandophone, tiré à environ un million d'exemplaires et très largement distribué en guise de cadeau durant cette semaine. Pour la première fois, le Boekenweekgeschenk était également distribué en Flandre.
La lecture de ce soir sera bilingue (français-néerlandais avec traduction projetée). Geneviève Damas et Benjamin Opdebeeck, comédiens, donneront à entendre les mots de l'auteur. Ils seront accompagnés au violon par Gilles Masson, multi-instrumentiste. Le tout dans une mise en voix de Emmanuel Dekoninck. A l'issue de la lecture, un verre sera offert, occasion de se rencontrer de manière conviviale en présence des artistes de la soirée.

Mais avant la lecture, à 19 heures, aura lieu une rencontre avec Alain Van Crugten, le traducteur de Tom Lanoye depuis ses débuts. L'écrivain lui-même sera absent. Il se partage en effet entre la Belgique et l'Afrique du Sud pour travailler. Et c'est au Cap qu'il se trouve en ce moment.

Pour lire un extrait de "Tombé du ciel", c'est ici.
Pour réserver (places à 8 € permettant de visiter la Maison Autrique)
ou d'autres renseignements: 02-245.51.87 ou albertineasbl@gmail.com ou ici.