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mercredi 12 juillet 2017

DTPE 2: changement climatique, récits d'artistes

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire ou de se rattraper aussi.

Ours blancs sur la banquise.

Tout le monde a en mémoire cette photo de l'an dernier montrant une famille d'ours blancs sur un bout de banquise qui dérive. Y a-t-il meilleure illustration pour le réchauffement climatique?

Une image analogue mais largement antérieure puisque prise en 2007, celle d'un ours polaire au zoo de Stuttgart, illustre la couverture de "Pour une poignée de degrés" (photographies de Klara Beck, Antoine Bruy, Cyrus Cornut, Charles Delcourt, Tim Franco, Lek Kiatsirikajom, Olivia Lavergne, Simon Norfolk, Nyani Quarmyne et Sébastien Tixier, textes de Marie Desplechin et Thierry Salomon, Light Motiv et MRES, 112 pages).

Un paysan chinois contraint de migrer en ville.
(c) Light Motiv.
L'ouvrage composé de dizaines de photos relatives au changement climatique et de deux textes coup de poing illustre de façon originale et efficace le réchauffement de notre planète, un processus irréversible qui peut encore être contrôlé si on s'y prend vite. Plus question de le nier, d'accuser les autres, de tergiverser ou de se mettre la tête dans la sable. Il faut agir et vite. On s'en rend aisément compte en parcourant ces pages richement illustrées, notre planète est encore belle mais elle est en danger.

Le livre est issu d'une exposition photographique collective menée à l'occasion de la COP21: des photographes étrangers et français renommés pour leurs œuvres liées à la transformation du paysage naturel ou urbain et la participation du public invité à y réagir par ses propres photos. L'expo, augmentée de 400 photographies du public, a été présentée à Lille, Nantes et Dunkerque. Une fameuse matière qui a servi pour construire aujourd'hui ces pages éditées.

Chaque artiste bénéficie de quatre doubles pages: une photo sélectionnée, une courte explication et sa biographie, la photo sélectionnée agrandie et trois autres, une belle série de vignettes, un dernier choix de trois ou quatre en face duquel se tient un haïku en accord avec la thématique du photographe.




(c) Light Motiv.


Entre ces séquences d'images agréablement mises en pages, invitant à la rêverie et à la réflexion, on tombe, pile au milieu du livre, sur un magnifique texte de sept pages de Marie Desplechin, intitulé "Aux enfants". Elle l'avait écrit dans le cadre du Parlement sensible des auteurs, à la demande de la MEL (Maison des écrivains et de la littérature) qui avait proposé à trente écrivains (31 en réalité) d'écrire sur le thème du climat - l'ensemble des contributions a paru chez Arthaud en novembre 2015 sous le titre "Du souffle dans les mots".

Voici le début de "Aux enfants"

"Chers amis de sept à dix-sept ans, chers amis,
Ce discours s'adresse aux enfants et aux adolescents, à eux d'abord, et même à eux seulement. Après tout, la plupart des gens qui prennent les décisions aujourd'hui seront morts ou dans un sale état quand les conséquences du changement climatique se feront sentir. Je veux dire:quand ça va chauffer pour de bon. Les vieux ont fait de bonnes choses, l'imprimerie, les droits de l'homme, le vélo, les vaccins, le cinéma, la contraception, l'Internet, bravo, très bien. Mais compte tenu de l'état dans lequel ils vont laisser la planète en partant, ils devraient évaluer courageusement ce qu'ils ont fait, pas fait, et ce qu'ils ont laissé faire. Ils devraient faire preuve d'un peu de modestie. Parce que franchement, il n'y a pas de quoi se vanter. Personnellement, je ne serais pas choquée qu'on accorde demain le droit de vote à des enfants de sept ans. Ce sont eux qui vont boire la tasse."

Marie Desplechin poursuit sa lettre en rappelant les goûts d'un enfant de sept ans, "simples et peu coûteux". Elle les compare à ceux des adultes, compliqués et chers. Et elle exhorte ses lecteurs:
"Vous allez grandir. Mais n'oubliez jamais la personne que vous avez été à sept ans."
Ensuite, elle explique l'état de la planète, les choses déplaisantes et la réversibilité de l'état actuel de la terre. Un texte à partager tant il est explicatif, imagé et limpide. Et qu'il pose noir sur blanc les bonnes questions.

"Pour une poignée de degrés" se termine par un texte fort de Thierry Salomon, vice-président de l'association négaWatt. Il reprend la thématique de l'évolution du climat en évoquant le budget carbone, les états de réaction de l'humanité, entre incroyants, aquoibonistes, autruches et foutus-pour-foutus, les actions possibles. Un appel vibrant où il reprend la phrase de Bergson, "Nous avons du mal à croire ce que nous savons" et qu'il termine de ces mots: "Puissent ces photographies nous aider à croire en la venue de la catastrophe afin de nous convaincre d'éviter qu'elle ne survienne."

Pour feuilleter "Pour une poignée de degrés", c'est ici.

Marie Desplechin était l'invitée de Giulia Foïs ce mercredi matin sur France Inter ("Dans quel monde on vit", à réécouter ici).


Rappel
DTPE 1: "La fissure", Carlos Spottorno et Guillermo Abril (Gallimard bande dessinée).

mardi 11 juillet 2017

DTPE 1: l'Europe, ses frontières et les réfugiés

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire ou de se rattraper aussi.

A feuilleter "La fissure" de loin, on pourrait croire à une bande dessinée faite avec les vieilles photos colorisées, ces images d'hier qui égaient les marchés aux puces. Mais l'illusion ne dure pas longtemps. On repère immédiatement les éléments modernes, contemporains même, des clichés. Et pour cause. Ce sont des images de migrants qu'on voit régulièrement, mais de moins en moins, dans les actualités. Comme cette jeune fille dont le sauvetage en mer fait la couverture. Quel regard que le sien!

"La fissure" est une extraordinaire bande dessinée sur les réfugiés par deux journalistes espagnols, Guillermo Abril aux textes et Carlos Spottorno aux photos ("La Grieta", traduit de l'espagnol par Faustina Fiore, Gallimard, bande dessinée, 172 pages). Sortie en avril 2016 en langue originale, elle nous parvient en français un an plus tard.  Les dates ont leur importance car l'album se base sur des reportages sur les réfugiés et sur les frontières de l'Europe effectués à partir de 2013, quand les murs commençaient à se dresser, l'Europe à se barricader. Carlos Spottorno et Guillermo Abril y ont travaillé jusqu'en janvier 2016, rapportant 25.000 photos et 15 carnets de notes. Une matière considérable dans laquelle ils ont remarquablement puisé pour réaliser "La fissure".

Voilà un travail considérable et précieux, à haute valeur artistique malgré son thème dramatique. Comment rester indifférent aux photos qui immortalisent l'histoire d'aujourd'hui, éléments factuels ou suggestions comme la vue de la mer au large de Lampedusa? Cet album dit une réalité terrible et la transcende par sa qualité graphique.

1946 à Zurich. (c) Gallimard.
La BD a la forme d'un récit journalistique, découpé en chapitres selon les lieux visités lors des voyages. Le texte est simple, les photos superbes. Des faits, une succession de faits qui font comprendre la réalité des réfugiés d'aujourd'hui, qui les replacent aussi dans leur contexte historique. C'est glaçant souvent. Comme l'est la réalité. L'Europe d'aujourd'hui, telle qu'elle se cogne aux rêves d'hier dont les grandes lignes sont rappelées ainsi que quelques faits marquants, la crise économique de 2008, "Indignez-vous!" de Stéphane Hessel et les "printemps arabes" en 2011.


Première vague de réfugiés en 2011. (c) Gallimard.

Les reportages commencent véritablement en décembre 2013, deux mois après l'énorme naufrage d'une embarcation tout près de Lampedusa (366 morts). La rédactrice en chef de "El Pais Semanal" (le supplément hebdomadaire du quotidien espagnol) appelle Guillermo Abril: "Je veux que tu voyages aux frontières de l'Europe. Un reportage ambitieux. Pour la une. Parles-en à Spottorno, ce sera le photographe. Choisissez trois ou quatre destinations. Les endroits les plus chauds. Allez là où il y a des barrières et des policiers. Sur la ligne de démarcation."


Melilla, ville fortifiée. (c) Gallimard.

Les deux journalistes se rendront successivement à Melilla, petit morceau d'Espagne en Afrique (janvier 2014), en Thrace en Grèce, entre la Bulgarie et la Turquie (février 2014), à Lampedusa et à bord du Gracale, où sera prise la photo de couverture (mars 2014), à la frontière de la Serbie et de la Hongrie (septembre 2015), en Lituanie, en Pologne, en Lettonie, en Ukraine (hiver 2015), en Estonie, en Finlande et en Suède (janvier 2016).


Avis d'embarquement. (c) Gallimard.

"Nous avons entrepris ce voyage sans savoir au juste ce que nous trouverions en chemin"
, écrivent les auteurs à la fin de l'album. "Nous rentrons à la maison avec la conviction que nous devons le raconter."
Les rencontres qu'ils ramènent, les témoignages, les photographies de lieux et de personnes, les cartes, leurs analyses montrent magnifiquement les crises que traverse l'Europe et les conséquences qu'elles ont sur ceux qui fuient d'autres parties de monde. Au sud, à l'est, au nord, Carlos Spottorno et Guillermo Abril sont allés partout, dans des régions difficiles, dans des conditions parfois dangereuses. Leurs reportages sont époustouflants par la force des faits qu'ils rapportent et les réflexions qu'ils suscitent. A travers ces histoires d'hommes, de femmes, d'enfants, de ceux qui les soutiennent et de ceux qui les pourchassent, puisse "La fissure" mieux faire connaître les migrants d'aujourd'hui. Album indispensable sur le fond, cette BD journalistique est aussi impeccable sur la forme, avec ses photos non retouchées dont la colorisation donne une unité à ces vies d'errants, croisés aux quatre coins des frontières de l'Europe.


Pour lire en ligne le début de "La fissure", c'est ici ou ici.





jeudi 6 juillet 2017

Beatrice Alemagna remporte le Grand prix de l'illustration 2017 de Moulins

Beatrice Alemagna. (c) Philippe Matsas.

Gioia! Beatrice Alemagna est la lauréate du dixième Grand prix de l'illustration de Moulins pour l'album "Un grand jour de rien" (Albin Michel Jeunesse, collection Trapèze, 2016, lire ici). L'artiste italienne, originaire de Bologne, vit en France depuis vingt ans. Elle recevra son prix, doté de 3.000 euros, ce vendredi 7 juillet au Musée de l'illustration jeunesse (MIJ) de Moulins, à l'occasion de l'inauguration de l'exposition "Carll Cneut, Exubérances et beauté" (du 8 juillet 2017 au 7 janvier 2018.

Beatrice Alemagna est une magnifique artiste qui a tout de suite été remarquée et appréciée pour son talent et sa singularité. En 1996, elle a remporté l'estimé prix "Figures futures" du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil. Elle a, à ce jour, publié une trentaine de superbes albums jeunesse, tous réussis dans des genres différents.


On vient de recevoir la réédition par Casterman Jeunesse de "C'est quoi un enfant?" (Autrement Jeunesse, 2009), sans oublier bien sûr celle du merveilleux "Un lion à Paris" (Autrement Jeunesse, 2006).

Mais Beatrice Alemagna, c'est aussi, quand on remonte le fil du temps, l'ouvrage collectif "Quand je dessine, je peux dépasser" (Actes Sud Junior, 2015, lire ici), le merveilleux album "Le merveilleux dodu-velu-petit" (Albin Michel Jeunesse, 2014, lire ici), "Mon amour" (Autrement Jeunesse, 2014),  "Les cinq Malfoutus (Hélium, 2014, lire ici), "Bon voyage, bébé!" (Hélium, 2013), "Oméga et l'ourse" (avec Guillaume Guéraud, Les Grandes Personnes, 2012), "Cette gigantesque petite chose" (Autrement Jeunesse, 2011), "Jo singe garçon" (Autrement Jeunesse, 2010), "Au pays des petits poux" (Phaidon, 2009, lire ici) et plein d'autres titres à ne pas manquer.



















Le début de "Un grand jour de rien" est à feuilleter ici.



En parallèle au Grand prix décerné à Beatrice Alemagna, le jury a attribué une mention spéciale au très bel album "La visite" de Junko Nakamura (MeMo, lire ici).







Les lauréats précédents du Grand prix



  • 2016 Emmanuelle Houdart pour "Ma mère" (lire ici)
  • 2015 Michel Galvin (lire ici)
  • 2014 Delphine Jacquot (lire ici)
  • 2013 May Angeli (lire ici)
  • 2012 Jean-François Martin
  • 2011 Zaü
  • 2010 Régis Lejonc
  • 2009 Anne Herbauts
  • 2008 Juliette Binet




  • Et une photo du Musée de l'Illustration Jeunesse (MIJ) de Moulins, en apéritif à l'exposition de Carll Cneut qui occupera les lieux à partir de samedi.

    Le MIJ se prépare à accueillir Carll Cneut.


    jeudi 29 juin 2017

    Humour et tremblements, aliens et terriens

    Kesako? Album, bédé, documentaire? Matthieu Sylvander et Perceval Barrier ne s'avancent pas trop à définir leur dernier album jeunesse, "Tout sur les tremblements de terre" (l'école des loisirs, 40 pages), le précédent étant le remarqué "Manoel, le liseur de la jungle" (lire ici). Une gestation lente, six fois celle d'une éléphante, soit onze ans, mais au final, un bébé particulièrement réussi, original, à nul autre pareil, mêlant satire sociale, infos et tablette tactile!

    "Tablette tactile". (c) edl.
    À la fois livre de géologie et manuel de construction, cet album dont le personnage principal est une tablette tactile, répondant au nom indien de Tablette Tactile et dotée de deux plumes, envoie une solide claque sur le nez de ceux qui se sentent tout-puissants. Une claque solide, mais drôlement bien amenée, longuement pensée. Anaïs Vaugelade qui a épaulé les deux garçons lors de leurs débuts en littérature de jeunesse dit de cet album:
    "Il arrive qu'on attende un livre pendant longtemps, qu'enfin il paraisse, et qu'il soit décevant. Il arrive aussi qu'il soit encore mieux que prévu, et (guess what?) c'est le cas de celui-là. Matthieu Sylvander est auteur de textes-à-se-faire-pipi-dessus-de-rire ET sismologue, combinaison assez frappante pour que tout éditeur normal songe à tirer un livre de là, mais les évidences de l'éditeur ne sont pas forcément celles de l'auteur n'est-ce pas? ONZE ANS! Onze années d'insinuations et d'insistances, de harcèlements et de lettres anonymes avec menaces variées pour qu'enfin paraisse "TOUT SUR LES TREMBLEMENTS DE TERRE". De Matthieu Sylvander, avec au dessin le jeune et génial Perceval Barrier. Applaudissements!"
    L'histoire se déroule dans la "Plaine Immense et Tremblotante", entre rivière, cactus et tipi. Et, bien sûr, mais on en avait eu un indice dans le titre, tremblements de terre.

    "Brooooooooooom", font-ils. Aigle Tremblotant le sait: il voue sa très longue vie à les compter et à entailler le totem en conséquence avec son couteau à compter. Il en a dénombré 2.556.761 quand l'histoire commence. Par Wacondah! Quand elle finira, il en sera à 2.556.767! Entre les deux, de multiples épisodes et une fameuse aventure!

    L'arrivée de Bob. (c) l'école des loisirs.
    L'Indien est cool, flegmatique même, entre sa tablette, son totem et son tipi. Jusqu'au jour où il reçoit la visite de Bob, un Américain qui a autant la folie des grandeurs (et de son enrichissement) qu'il est dénué de sens pratique. On le voit empiler des briques et des projets de construction comme la Perrette du pot au lait, sans réaliser qu'il est en zone de tremblements de terre. La réalité va vite le rattraper et elle donne lieu à des scènes très comiques. Entre dégringolades de briques et leçons de construction par Tablette tactile, on assimile toutefois les rudiments de la maçonnerie. Ceux de la sismologie lors des expériences de Bob. Et de la géologie grâce à une terre ronde et composée de chocolat (oui oui, et avec noisette en son centre).

    Bob et son pot au lait. (c) l'école des loisirs.

    Cela peut paraître idiot. Ce ne l'est absolument pas. "Tout sur les tremblements de terre" s'inscrit plutôt dans une nouvelle ligne d'albums, étranges, drôles, riches, instructifs, entre documentaire décalé et fiction teintée d'absurde, rehaussés du talent d'auteurs et d'illustrateurs de qualité.
    Comme Anaïs Vaugelade avait donné à l'automne dernier son livre d'anatomie et de bricolage "Comment fabriquer son grand frère?" (lire ici).

    Néanmoins, fort des nouveaux apprentissages dispensés par Tablette Tactile, Bob arrive à édifier un immeuble qui résiste à un premier tremblement de terre. Est-il sauvé pour autant? Aigle Tremblotant, qui a revêtu depuis le début le veston de son visiteur, en doute. Et il a une fois de plus raison. "Broooooooom", 2.556767... Et c'est là que l'Indien persévérant entourloupe magnifiquement l'Impatient étranger...

    L'album aurait pu s'arrêter là, mais c'était oublier le premier métier de l'auteur: deux pages "bonus" détaillent davantage le métier de sismologue. En chemin, on aura ri, appris et réfléchi à la condition d'humain et au respect de la nature.








    Dans une couverture aux tons similaires, jaune et noir, Muriel Zürcher, en culotte aux textes, et Stéphane Nicolet, en slip aux illus, livrent leur hilarant "petit guide de survie de l'alien en milieu humain", titré plus simplement "Terriens mode d'emploi" (Casterman, 64 pages). "Un ouvrage scientifique, drôlatique, cosmique, bref... unique", nous en dit un Copernic chaussé des lunettes roses en forme de cœur de Susie Morgenstern tandis qu'un Galilée armé d'une banane affirme: "Un manuel trop stylé pour grave se poiler... Je me suis régalé!" A noter que le précieux manuel a déjà été traduit en jupitérien.



    Qu'y trouve-t-on? Le carnet de notes du Professeur T. Malluné, diplômé en Terrienologie, alien de son état. Une foule d'informations classées en quatre niveaux de difficulté: débutant, intermédiaire, confirmé, expert. Comme si les Terriens étaient cette fois observés par l'autre bout de la lorgnette. Leurs habitudes en prennent pour leur grade, répertoriées par l'imperturbable professeur.

    Première leçon. (c) Casterman.
    De forme didactique, les textes sont hilarants de bout en bout, par leur humour et leur côté décalé. Qu'ils prennent les mots au pied de la lettre, épinglent des modes de vie étranges à leurs yeux car souvent contradictoires ou émettent des commentaires. Très expressifs, les dessins leur rajoutent encore une solide couche d'humour. Surtout qu'ils détournent régulièrement des éléments visuels connus, tableaux ou photos - la liste des œuvres détournées apparaît en début d'ouvrage. "L'homme de Vitruve" de Léonard de Vinci change d'aspect avec son slip tricoté main en laine qui gratte et le professeur fait remarquer qu'il a dégénéré en cinq siècles en ne possédant plus que 4 tentacules! Les GPS (Grands Professeurs Scientifiques) valent aussi leur pesant de cacahuètes. Sans parler de la technologie utilisée par les Terriens pour étudier les aliens.

    Troisième leçon. (c) Casterman.

    Le ton est donné, et on n'est encore ici qu'au début du niveau 1. On va avoir droit à un feu d'artifice d'observations on ne peut plus (im)pertinentes sur nos coutumes d'humains qui se verront disséquées de bout en bout mais toujours vues du point de vue de l'alien. Où atterrir (pas dans une cour d'école pendant la récré), apprendre à identifier les humains malgré leurs camouflages, ami ou ennemi, dangers, communication, vocabulaire, dire bonjour, alimentation, famille, loisirs, émotions, animaux domestiques, souvenirs... Ce n'est pas un guide, c'est une encyclopédie!

    Même la Tour de Babel de Bruegel l'ancien est analysée. 

    Muriel Zücher et Stéphane Nicolet ont dû bien s'amuser en pondant leur ovni. Tant mieux, car ils partagent généreusement avec leurs jeunes lecteurs le plaisir qu'ils ont eu à concevoir ces bienvenues observations sociologiques terriennes. C'est vrai qu'on rigole grave, que ça pique parfois. Bien vu et bien rendu!

    Pour découvrir les cinq premières pages de "Terriens mode d'emploi", c'est ici.




    mercredi 28 juin 2017

    Sieste dans la nature ou goûter sur la Lune?

    Sieste. (c) PrincessH.
    Cosmonautes en attente de goûter. (c) Dorothée de Monfreid.
















    Bon, d'accord, la météo du jour n'incite pas vraiment à tester une des "50 siestes à faire en pleine nature" que propose l'ouvrage de Cindy Chapelle, "Une petite sieste et je me recouche!", joyeusement illustré par PrincessH (Plume de carotte, 128 pages). Mais la pluie battante permet de le parcourir l’œil vif, sans risquer un endormissement soudain. Car il y a plein de choses à découvrir dans ce bienfaisant et mutiple guide de la sieste en pleine nature.

    La sieste, plus ou moins bien vue quand on est adulte, souvent considérée comme saugrenue quand on est enfant, se trouve ici grandement réhabilitée. Cindy Chapelle en dresse une longue liste de variantes, cinquante, et les répartit en six chapitres complétés d'un septième, les siestes peut-être impossibles. Il y en a pour tous les goûts et toutes les situations, selon qu'on est en vacances ou pas, à la ville, à la campagne ou dans son jardin, qu'on recherche l'insolite ou le bien-être.


    Deux doubles pages du guide. (c) Plume de carotte.

    Sieste cocooning.
    Chaque proposition de sieste est présentée sur le fond, "ambiance bullage et farniente" pour la sieste estivale par exemple, et dans son côté pratique: fauteuil relax, coin ombragé (sans chenilles), pas de réveil programmé, méthode d'endormissement, éveil. Chaque fois, une illustration pleine d'humour et de fraîcheur de PrincessH synthétise la sieste en question, un cadre rappelle les ingrédients nécessaires et une "bulle nature" glisse quelques conseils.

    Personnellement, j'adore l'image de la sieste zen, avec sa petite Japonaise et son oreiller en bois sous un arbre taillé en nuages.

    Bon, ce n'est pas le kamasutra mais une réjouissante balade au pays des siesteurs, agréablement mise en pages dans un parti pris de blanc qui fait bien ressortir les touches de couleur des titres et des dessins. Les titres des siestes sont bien trouvés, les explications agréablement tournées et les illustrations extrêmement charmantes. Rien qu'en les regardant, on profite par capillarité du bien-être représenté.

    Et quand on a tout lu, on commande au soleil de revenir ou au moins à la pluie de s'abstenir car on a envie de tout essayer.

    Pour feuilleter le début de "Une petite sieste et je me recouche!" en ligne, c'est ici.



    Si la sieste n'est pas au programme, pourquoi de pas décider d'aller prendre "Un goûter sur la Lune" comme le préconise Dorothée de Monfreid dans son dernier album tout-carton pour les plus jeunes (l'école des loisirs, loulou & cie, 28 pages). On retrouve avec un immense plaisir ses neuf toutous déjà rencontrés en d'autres occasions cocasses (lire ici, ici et ici), Jane, Alex, Kaki, Pedro, Popov, Micha, Nono, Zaza et Omar.

    Neuf chiens qui ressemblent drôlement à des enfants dans leurs attitudes et leurs dialogues même si Dorothée de Monfreid n'a pas de chien elle-même. Tout commence quand Nono invite ses potes à venir voir sa fusée et à aller goûter  sur la Lune. Il a des tenues d'astronautes complètes pour tout le monde. Sauf que Popov n'entre pas dans la sienne. Pas qu'il soit trop gros, non, il est trop grand! Popov restera donc à la maison pendant que la fusée s'élance dans le ciel.

    Huit toutous partent, un reste à la maison. (c) l'école des loisirs.

    A bord, en apesanteur, c'est la grande fiesta. Sur la Lune aussi, où les toutous bondissent à qui mieux mieux.

    Dans la fusée. (c) l'école des loisirs.

    L'arrivée sur la Lune. (c) l'école des loisirs.

    L'heure du goûter arrive: bananes et boissons. Mais il y a comme un problème technique: comment manger avec des casques? Déception, le goûter est déplacé dans la fusée où un écran montre Popov dégustant tout seul un gâteau au chocolat. Pas difficile d'imaginer ce qui se passe ensuite ni les retrouvailles avec un Popov un rien narquois.

    La perspective du goûter. (c) l'école des loisirs.
    La réalité du goûter. (c) l'école des loisirs.

    Voilà un album tout simple mais drôlement sympathique et terriblement rigolo avec cette aventure complètement dans la logique et l'imaginaire des enfants. Formidable d'aller goûter sur la Lune en fusée et de s'écrabouiller une banane sur le casque avant de rentrer se faire  pardonner (un peu) en partageant un gros et grand gâteau. Les doubles pages à bords perdus permettent de savourer les détails des attitudes de chacun des personnages. Vraiment, Dorothée de Monfreid et ses toutous, c'est quelque chose!


    On peut aussi retrouver Dorothée de Monfreid sur son blog "Ada & Rosie" sur le site de "Libération", la chronique d'une famille de cochons, entre vie quotidienne, actualité et esprit de contradiction...