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mardi 15 octobre 2013

LAÉTMU par Toni Morrison



L'automne dernier, Toni Morrison  participait à l'épatant Festival America (Vincennes, 20-23 septembre 2012). Il y a un an, et c'est comme si c'était hier. Entendre parler cette toute grande dame de la littérature américaine, née en 1931 et récompensée en 1993 par le Nobel de littérature, est un bonheur absolu, une nourriture parfaite pour l'âme et l'esprit. La lire, c'est pareil.
Son dernier roman en date, "Home" (traduit par Christine Laferrière, Christian Bourgois, 2012), est un bijou de finesse. Il vient de paraître en poche, chez 10/18.

Roman bref, dense, magnifique, "Home" a la force du conte. Il met en scène Frank Money, 24 ans, de retour de la guerre de Corée. Le jeune Noir, ce qu'on apprend pas tout de suite, est le seul rescapé du trio d'amis auquel il appartenait, ado, à Lotus, en Géorgie. Hanté par leurs fantômes, il tarde à rentrer chez lui. Sa décision viendra quand il apprend que sa jeune sœur, la naïve Cee, de quatre ans sa cadette, risque de mourir. Il plaque tout, et même la chouette Lily qui l'avait un peu raccroché à la vie. Frank va traverser tous les Etats-Unis pour retrouver Cee et l'arracher à son bourreau. Il la confiera, bien mal en point, à des femmes qui vont parvenir à l'incroyable, la ressusciter.

Cent cinquante pages magistrales, piquetées d'humour, remarquablement traduites, suffisent à Toni Morrison pour donner un roman superbe qui dit tout de l'Amérique des années 50: le racisme, le maccarthysme, le retour des vétérans de Corée, la pauvreté, l'oppression des Noirs par les Blancs, des femmes par les hommes. Brillent les lumières de la solidarité, entre Noirs bien sûr via notamment la Green Card, mais venant aussi de Blancs. "Home" est surtout le roman de l'immense amour fraternel entre Frank et Cee, deux personnages imaginaires, deux enfants malmenés par des puissants dont leur méchante grand-mère, unis mais parfois si faibles face à tout ce qui les entoure. À la fin, grandis tous les deux, ils trouveront, ce "home", cette "maison" du titre à laquelle ils aspirent.


Toni Morrison au Festival America 2012, accompagnée de son interprète, Dominique Chevallier. (c) Sophie Bassouls.





Quels merveilleux souvenirs que cette rencontre à Vincennes en septembre dernier!
Pantalon et pull noirs, veste vert pistache,  une bague étincelante au doigt, longs dreads gris sous son chapeau de paille, les ongles faits, Toni Morrison est tout sourire. Elle nous parle de son dernier livre. "Home" est dédié à son fils Slade avec qui elle créa deux albums pour enfants, illustrés par notre compatriote Pascal Lemaître dont le nom la fait sourire et qu'elle salue par notre intermédiaire.

Pourquoi avez-vous choisi les années 50 ?
Parce que c'est la décennie de ma jeunesse, celle où je suis arrivée à ma majorité, celle où j'avais vingt ans. J'étais à l'époque indifférente, centrée sur moi. C'est la décennie qui précède les droits civiques. Tout était caché, tout était en même temps en germe. C'est tout ce que l'histoire nationale essaie d'effacer dont j'ai voulu parler.

Votre roman est entrecoupé de parties où Frank dit « je » et raconte des passages plus anciens. Comment s'est mis en place ce procédé ?
Je n'avais pas prévu de l'écrire ainsi. Je voulais donner une voix à Frank mais je me suis rendu compte que je ne pouvais pas le laisser tout dire, parce qu'il ne sait pas tout. J'ai donc pris la parole mais je lui ai permis d'intervenir, de critiquer l'auteur, même de mentir à l'auteur. Mais il fallait que je lui laisse la parole au final.

"Home" est le titre du roman et le dernier mot du livre. C'était voulu ?
Au départ, je ne l'avais absolument pas prévu. À un moment, Cee, la sœur, dit: "Je veux rester ici. Ici, c'est chez moi, c'est mon home". Mon éditrice m'a dit: "Si tu enlèves ce passage de là, il faut vraiment que ce soit le dernier mot du roman.". De même pour le titre, c'est elle qui l'a choisi. Je suis très mauvaise pour ça. Mais ma merveilleuse éditrice me permet de m'élargir. Le principe de l'Amérique, c'est que tout le monde vient d'ailleurs. Hier et encore aujourd'hui. Tout le monde est exilé, qu'il soit pourchassé ou riche ou sans autre choix que celui d'aller en Amérique. On a la notion de ce "Home", un chez soi qui est plus qu'un lieu, qui est un état mental, une utopie où on se sent protégé.

Cee a le dernier mot du livre. Cela veut-il dire qu'elle a grandi ?
Oui, elle a grandi, elle a évolué, elle a mûri, elle est devenue une femme indépendante, elle n'a plus besoin de son frère comme protecteur. Et c'est pour cela qu'à la fin, je réunis à nouveau le frère et la sœur et je fais dire à Cee: "Viens, mon frère, on rentre à la maison".

Pourquoi avoir choisi un personnage masculin alors que vous avez souvent raconté des femmes?
Ce qui m'intéressait, ce n'était pas le personnage masculin mais le couple frère-sœur. Un couple dont on ne parle presque jamais en littérature. C'est une relation sans culpabilité, sans arrière-plan sexuel. Frank et Cee sont un peu comme Hansel et Gretel.

Le livre débute par un poème sur une maison, sa serrure et sa clé.
Ce sont les paroles d'une chanson que j'ai écrite. Mais quand j'ai entendu la musique, je ne l'ai pas aimée. J'ai donc retiré le poème et je l'ai mis au début de mon livre.

Suit alors une scène magnifique et mystérieuse avec des chevaux…
C'est celle que j'ai écrite en premier lieu. Je voulais commencer par cette scène mais je ne savais pas comment les chevaux se battent. J'avais une triple idée pour ce début, la beauté, la brutalité et le fait que les chevaux sont comme des hommes. Qu'est-ce qu'être un homme? L'idée court à travers tout le livre. Les rôles s'inversent entre les hommes et les chevaux. Les chevaux se comportent comme des hommes et les hommes se comportent comme des animaux. Cette frontière est très fluctuante. Être viril signifie d'abord pour Frank la brutalité. Il fait un grand voyage, assorti d'épreuves, pour sauver sa sœur. Il vient de Corée, endroit d'une extrême brutalité, et va vers le sud pour sauver sa sœur. Mais les Etats-Unis sont aussi un champ de bataille. Ce n'est qu'au terme de cela que Frank se rend compte qu'il n'est pas obligé de recourir à la brutalité. Cee devient indépendante. A la fin, ils sont sur un pied d'égalité. Tous mes personnages, dans tous mes romans, connaissent la rédemption ou, en tout cas, ils en savent davantage sur eux-mêmes à la fin. Ils ont appris quelque chose sur eux.

Les femmes sont magnifiques, Cee, celles qui la soignent, Ethel.
Ces femmes vont vous rassurer, vous consoler, vous soigner, vous rendre fort mais surtout ne comptez pas sur elles pour s'apitoyer sur votre sort, elles vous veulent fort. Ce sont des affaires de femmes, sans qu'il y ait des hommes autour. Elles sont les vraies citoyennes de "Home".

Votre écriture est très musicale.
La musique est extrêmement importante parce qu'elle est notre voix. Les Noirs étaient forcés au silence, ils étaient empêchés de parler. La musique a servi de code. Les spirituals indiquaient les lieux où se retrouver, mais avec les accents religieux, cela passait. Le blues a exprimé la liberté dans le sud où on ne pouvait pas se marier avec qui on voulait. Le jazz a exprimé entre autres la liberté sexuelle, il est plus joyeux, plus urbain. Les musiciens sont toujours en avance dans la compréhension des changements culturels. Après Hiroshima, cela a été le scat et le be-bop. Ils avaient compris que ce ne serait plus jamais pareil.

Quelles sont vos influences littéraires?
Il y a trois auteurs qui ont compté pour moi. William Faulkner qui, même dans les années 40, était très en empathie avec la culture noire, ce qui se sent dans le rythme de son écriture. James Baldwin qui, surtout dans ses essais, a frappé l'universitaire que j'étais parce qu'il était le premier à avoir ce style  d'écriture, avec des affinités politiques jamais dénuées de tendresse. Gabriel Garcia Marquez enfin, parce qu'il a mis de la magie et des fantômes dans sa narration sans s'en excuser.

Vos romans semblent de plus en plus courts.
Ecrire moins pour dire plus, c'est délibéré de ma part.






dimanche 13 octobre 2013

LA des sacs à main pour tous les goûts


Un album 
pour enfants
celui tout neuf, 
d'André Bouchard,
"L'abominable
sac à main"
(Seuil Jeunesse).





Un essai de
Jean-Claude Kaufmann,
 "Le sac, un petit monde d'amour"  
(JC Lattès, 2011, 
Le Livre de poche, 2012).






Une fiction de
 Marie Desplechin, 
"Le sac à main"
(illustré par Eric Lambé, Estuaire, 2005, Points, 2006)







Revue en détail 

 

"Maman est inconsciente du danger, le sac est une créature sournoise et féroce", avance André Bouchard. (c) Seuil Jeunesse.

"L'abominable sac à main" d'André Bouchard le montre dès la couverture: il est une créature sournoise et dangereuse. N'a-t-il pas plein de dents? Car il en faut beaucoup pour avaler les clés de maman. Et tout le reste, dont le détail nous est donné et par une liste aussi interminable que cocasse et par un dessin éloquent.

Un sac si vilain que la narratrice dont on devine le jeune âge, ne peut que s'inquiéter pour sa pauvre maman. Surtout quand cette dernière est obligée de vider tout le contenu dudit sac autour d'elle pour récupérer les fameuses clés de la maison. Une scène qui a la force de la vérité et du vécu. Qui n'en a pas été témoin? Mais pourquoi s'en offusquer?

L'auteur-illustrateur a su prolonger par l'humour et l'exagération des situations quotidiennes qui peuvent paraître  mystérieuses ou inquiétantes aux enfants. Le sac maternel n'est-il pas souvent d'accès interdit? Que cache-t-il donc?

La petite fille de l'album livre un portrait négatif  à 90 % du sac de sa maman. Elle trouve aussi bien des raisons d'exister à cette bizarre créature à pattes que des idées pour l'anéantir, ou la dompter, ou la gaver préventivement, tout cela dans de très plaisants dessins. Et elle en remet une couche et une autre couche. Et on rit, de plus en plus fort, devant ces scènes quotidiennes réinterprétées et piquetées de vrais-faux malentendus.
André Bouchard en rajoute et c'est justement ce qu'on aime chez lui. Même qu'on relirait bien ses précédents albums "Les lions ne mangent pas de croquettes" et "Beurk!" (Seuil Jeunesse tous les deux). Et qu'on ne regardera jamais plus un sac à main comme avant.



L'essai de Jean-Claude Kaufmann, "Le sac, un petit monde d'amour", est né d'une demande faite dans "Psychologie magazine", toute bête,  "Avez-vous envie de parler de votre sac ?",  question qui a reçu plein de réponses. De quoi permettre au sociologue de rédiger un essai à sa mode, c'est-à-dire un livre attachant, à mille lieues du traité théorique, bien plus subtil que l’analyse du contenu d’un sac. "C’est très intrusif d’ouvrir le sac des femmes pour le commenter, nous disait en 2011 le sociologue français, de passage à Bruxelles. Le sac est certes révélateur de la personne, mais on ne peut pas le décrypter en trois secondes."

Dans les témoignages, beaucoup de souvenirs d'enfance : les femmes lui ont raconté leur vie par leur sac. « Dans ce livre, je m'éloigne encore un peu plus de la sociologie. Je raconte le roman du sac avec des témoignages bourrés d'émotions. Les femmes ont utilisé des images qui parlent. Quelle trouvaille d'écriture que “le sac sentait maman” ».

Ce qui a le plus frappé l'auteur dans les témoignages recueillis? Les objets insolites trouvés dans les sacs. Il les appelle les "cailloux", ses témoins disent "petite pierre" ou "petit coquillage". "Ils expliquent bien l'âme du sac. Ces cailloux sont là pour prolonger un moment de beauté, de bien-être, pour en rappeler le souvenir. Le caillou pèse vingt grammes mais on ne le pèse pas, pas plus que l'amour ou l'affection."

Nombreuses aussi, les photos papier "alors que les téléphones sont pleins de photos électroniques". Pour le sociologue, "dans le sac, on est au cœur de la petite fabrique de soi. On y trouve les papiers d'identité, mais aussi beaucoup d'écritures, de listes (des courses aux résolutions)".

Son analyse est d'autant plus intéressante qu'elle va au-delà des apparences: sac en désordre ne signifie pas personnalité désordonnée, pas plus qu'une collectionneuse de sacs n'aligne nécessairement les hommes. Elle met aussi en lumière le sentiment amoureux posé sur le sac, tendresse ou passion.

Le sac est un objet assez nouveau finalement. "Le sac est un phénomène récent qu'on a du mal à comprendre. Avant, il n'y avait pas vraiment de sac à main. Le sac était plutôt masculin. Les hommes, nomades, y mettaient leur casse-croûte, leurs outils, quelques pièces de monnaie. Le sac à main apparaît à la Renaissance: c'est l'aumônière, qui devient vite un accessoire de mode. Plus près de nous, il y a un demi-siècle environ, la société était rurale. Les paysannes n'avaient pas de sac à main, sauf le dimanche pour aller à la messe. Depuis l'après-guerre, les sacs se sont généralisés. Ils se sont collés au corps de la femme quand elle part de chez elle. Ce qui arrive souvent puisque désormais la femme travaille. Son sac devient de plus en plus grand, de plus en plus lourd. Ce que ne démentent pas les trouvailles récentes de l'électronique et leur miniaturisation."


Dans "Le sac à main", œuvre de fiction de Marie Desplechin, l'héroïne vide son sac. Au sens propre comme au sens figuré: trousseau de clés, bâton de rouge à lèvres, bon de commande, liste de courses, peigne en écaille, téléphone portable,  paquet de Kleenex, pierre lisse qui rappelle l'été au bord de l'eau... "Il faut que tu m'écoutes, et que tu n'oublies pas de m'aimer. Je commence. Un bâton de rouge à lèvres…", écrit-elle.
Chaque objet du sac à main révèle un morceau de vie de la narratrice. Les petites histoires se recoupent et deviennent un roman. On comprend à la fin pourquoi il fallait les raconter. Un roman en fragments qui ne doivent rien au hasard et  auquel les illustrations d'Eric Lambé offrent encore une autre dimension.




jeudi 10 octobre 2013

LAU l'espoir d'une trêve à Beyrouth en 1982

Sorj Chalandon. (c) JF Paga/Grasset
Sorj Chalandon écrit de magnifiques romans depuis 2005 et "Le petit Bonzi" (Grasset, comme tous les titres ultérieurs), une histoire de bégaiement, d'amitié d'enfants et de piège. Un auteur était né, ce que confirmeront les amitiés cette fois adultes et l'émouvant amour qui illuminent "Une promesse" l'année suivante. Son ton se reconnaît déjà, précis, poli jusqu'à l'os, puissant, puisé dans une vie dédiée au journalisme. Grand reporter à "Libé" longtemps, journaliste au "Canard enchaîné" maintenant. Des années de reportages, d'enquêtes, d'interviews, pour témoigner, faire réfléchir, interpeler. Toujours, distinguer les émotions des faits. Les noter, respectivement, sur les pages gauches et droites du carnet. Ne pas les mélanger.

Si les années à côtoyer les guerres ont passé, leurs fantômes sont restés. Ceux de l'Irlande et de l'IRA que Sorj Chalandon a affrontés dans "Mon traître" (2008) puis "Retour à Killybegs" (2011): les deux côtés d'une même trahison, vécue dans sa chair et transformée en un intense questionnement de l'humain. Deux romans en miroir, entrecoupés par la parution de "La légende de nos pères" (2009), encore une histoire de trahison.

Tous ces livres existent aussi au Livre de Poche.

Avec son nouveau roman, "Le quatrième mur", totalement bouleversant, c'est à ses fantômes ramenés du Liban en guerre que l'ancien grand reporter fait face. Il s'explique: "Je me souviens, en septembre 1982, alors que j'entrais dans le camp martyrisé de Chatila, au Liban, avoir écrit le mot "non" sur une page de gauche. Accablant cet adverbe de points d'exclamation et l'entourant avec une rage telle que le papier s'était déchiré. Cette épouvante n'avait pas de place dans un reportage. Il fallait compter les morts, pas les pleurer. Aujourd'hui, avec "Le quatrième mur", je m'accorde le droit de les pleurer."

"Le quatrième mur", expression venue du théâtre, c'est l'idée belle et folle de Samuel de monter l'"Antigone" d'Anouilh à Beyrouth, en pleine guerre du Liban, avec des acteurs venus de tous les camps en présence. Le metteur en scène prendra tous les contacts, aura tous les accords mais pas la force de mener le projet à bien. Il demande à Georges, le narrateur, un surveillant de lycée amateur de théâtre de le faire à sa place. La promesse est faite. Elle est à tenir.

On va suivre l'entreprise de Georges, le narrateur, dont le prénom rime avec celui de Chalandon - c'est même son deuxième prénom. De Paris à Beyrouth en guerre, une ville qui hante l'auteur du roman depuis septembre 1982. "C'est un livre pour en finir avec toutes les guerres que j'ai traversées."

Pour ce nouveau roman, l'écrivain voulait une pièce de théâtre en un acte, une œuvre collective où toutes les religions qui s'opposaient puissent intervenir, où chaque rôle serait confié à un des nombreux camps alors en présence. L'"Antigone" de Jean Anouilh s'est imposée avec son malentendu fondamental: qui en est le héros? Créon ou Antigone ou encore quelqu'un d'autre? La pièce a été jouée pour la première fois à Paris en février 1944 avec l'accord des Allemands qui occupaient la ville! "Chacun y lit sa propre idée de l'autorité et de la résistance, dit le romancier. C'est une  grande pièce sur la Résistance: le geste tellement beau d'une jeune fille qui utilise ses mains nues pour enterrer son grand-père." Il en reprendra l'idée à la fin du livre.

Auparavant, on aura fait la connaissance de Samuel, réfugié grec qui reste discret sur sa religion, celle de Georges bien entendu, beaucoup plus jeune, engagé à gauche jusqu'à y laisser un genou, celle d'Aurore avec qui il aura une petite fille. Et puis ce sera la promesse faite à l'hôpital à Sam, les voyages à Beyrouth pour préparer la pièce à jouer sur la ligne de front, durant une brève trêve à négocier avec les ennemis en présence, les acteurs à retrouver les uns après les autres. Passer d'un camp à l'autre, sans se tromper de laisser-passer. Demander inlassablement les autorisations. Entendre les différents commentaires sur la pièce d'Anouilh, ceux des chrétiens, des Palestiniens, des druzes, des chiites, des Arméniens...

Georges s'investit à fond dans ce projet et se fait piéger par la guerre et sa folie. On a oublié ce qu'a été la guerre du Liban, il y a à peine trente ans. Sorj Chalandon nous la remet en mémoire dans ce roman qui fait couler beaucoup de larmes et serre le cœur. Toute cette haine, toutes ces certitudes, tous ces morts, tous ces chagrins, ces tristesses, ces désespoirs... Au-delà de la mort, il y a aussi la vie, au moins un petit peu de vie, un regard, un sourire, un geste. Mais quand la guerre est là, qu'elle vous prend, qu'elle vous avale, l'être humain peut aussi changer au point qu'il ne reconnaît plus ses proches à son retour, l'inverse étant pareillement vrai. "Le quatrième mur" est un roman intense et bouleversant, peut-être pas dans l'air du temps mais qui donne envie de remercier son auteur pour le chemin parcouru à sa suite dans les pages.

Evidemment, le livre traite des combats pour la religion, sujet que l'actualité a sinistrement remis au goût du jour. Ce n'était pas l'intention du romancier de profiter de cette publicité. Il pense même que si les événements récents s'étaient déclenchés pendant l'écriture, il aurait retardé la parution. Il faut voir son récit, une fiction tissée de réel, comme une délivrance de ses spectres. "Je supporte la vue du soldat mort, du civil mort, homme ou femme, mais pas de l'enfant mort. Chatila, c'était des empilements d'enfants morts. Je suis entré dans le camp un samedi matin avec un journaliste du "Figaro" et un autre de l'AFP. Il nous fallait décrire, de façon clinique, les morts, les maisons, les rues. Nous étions les témoins de ce qui allait être très vite effacé. Quand Georges revient en France, après Sabra et Chatila, il n'est plus de ce monde. Devant sa famille, ses amis qui l'accueillent à l'aéroport, il se sent traître, il se sent seul. Ce livre est la suite des aventures de Sorj. C'est le livre d'un homme qui se perd. Georges va où Sorj s'est arrêté. Moi je suis rentré de la guerre. Dans le roman, Georges ne rentre pas. Quand il est parti, c'était moi, de dos. Je sais ce qui me serait arrivé, j'étais parti pour la folie. J'offre à Georges ce que je n'ai pas pu faire."

Quant à Sorj Chalandon, il nous confie des lambeaux de sa vie.










mercredi 9 octobre 2013

LAO ssi envie d'un caniche bleu ou rose

Un joli caniche en plâtre verni que m'aurait rapporté mon Tonton José à moi, et qui serait bleu quand il fait beau, et rose quand le temps se gâte. Un mini toutou que j'installerais sur ma cheminée parce que je n'ai pas la télé, à côté de tous les autres souvenirs offerts par l'oncle à moustache. Un objet rare, et donc précieux. D'autant plus utile qu'il annonce à Pierre et sa famille le temps à venir.
L'aurais-je appelé "Costa Brava" comme Olivier Douzou et Frédérique Bertrand qui ont commis l'album qui le raconte (Rouergue)? Pas sûr. Quoique.

Le vrai Costa Brava.
En tout cas, le caniche de papier et de plâtre rend d'excellents services et met tout le monde de bonne humeur, qu'il fasse beau ou non. Mais serait-il capable d'infléchir la météo? Pierre se lance dans diverses expériences dont la dernière, opérée avec un grille-pain, s'avérera navrante. Définitive même.
Que faire? Avouer le forfait? Le dissimuler? Pierre va aller de catastrophe en catastrophe. Il arrive même à faire tomber le seul citron de l'année - là je suis jalouse, parce que je n'en ai eu aucun, de citron, cette année. Ce qui impliquera encore d'autres aventures abracadabrantesques.

Bref, un enchaînement allégrement farfelu qui met en mouvement une chaîne aux conséquences de plus en plus perturbantes. Pierre aurait-il tout déréglé? Même le temps? Surtout quand survient un tremblement de terre. Il le craint un bon moment jusqu'à la chute de cet album plein de bonne humeur et de complicité avec le lecteur. Olivier Douzou sait jusqu'où aller et où s'arrêter, Frédérique Bertrand apporte son graphisme personnel et expressif, joyeux et reconnaissable de loin, à cet excellent album.
Incroyable qu'on en arrive à dire devant un caniche pomponné: vive "Costa Brava"!

La fin de Costa Brava. (c) Frédérique Bertrand.

Si les deux auteurs ont souvent travaillé ensemble - les albums "Remue-Ménage", "On ne copie pas", "Les mauvais perdants" (tous les trois au Rouergue), "Le conte du prince en deux" (Seuil Jeunesse), "Pierre et l'ours" (MeMo), "Le petit bonhomme pané", "Zignongnon" (tous deux au Rouergue) -, on attend avec impatience une nouvelle série de leurs Comptines animalières (Rouergue) !"Poney", "Teckel", "Ours"  et "Minou", quatre titres sont sortis. On veut les huit autres "Comptines en continu". Au moins! Et vite.

mardi 8 octobre 2013

L7D lectée avec le nouveau Pomelo

Pomelo, rappelons-le à ceux qui l'auraient oublié, est ce mini éléphant rose à trompe démesurée qui vit sous un pissenlit du potager. Sauf quand il va se balader dans notre vaste monde. Il est né en 2002 de l'imagination de Ramona Badescu et Benjamin Chaud, dans le délicieux album "Pomelo est bien sous son pissenlit" (Albin Michel Jeunesse, comme tous les titres ultérieurs).

On y faisait la connaissance de celui qui allait devenir un nouveau héros des tout-petits avec ses multiples aventures entre réalité et rêve, entre poésie et émotion, presque toujours à hauteur de navets et de carottes. On ne savait pas encore que ledit Pomelo allait se prêter à plein d'aventures épatantes, dans des formats variant selon le sujet abordé.

On ignorait alors que ce chouette éléphanteau rose deviendrait la cible de nombreuses blagues graphiques du génial Gilles Bachelet sur Facebook, et de quelques autres ensuite, et que ces échanges dessinés entre illustrateurs allaient être suivis avec impatience par tous ceux et celles qui sont sur le "livre des visages"! La preuve par trois.

FB: à Grenoble le 4 octobre. (c) Gilles Bachelet.

FB, 11 août, un oubli? (c) Gilles Bachelet.

FB: en papier peint le 1er juillet. (c) Gilles Bachelet.

Mais les autruches et les escargots de Gilles Bachelet nous embrouillent. Revenons à l'album tout frais sorti, "Pomelo et les formes" (128 p.). Le onzième titre de la série, déjà, renoue avec le format carré initial. On se doute du sujet traité. Mais comme dans le  récent "Pomelo et les couleurs", on sait les auteurs capables de le transcender notamment grâce à leurs rapprochements surprenants.

Tout commence sur la plage quand Pomelo remarque l'étoile de mer après les galets tout ronds. Du coup, il nous présente d'autres ronds, des réussis (les petits pois) et des ratés (les patates), un étoilé (le Pissenlit) et un délicieux (la glace), un croqué (la lune) et un plein (le soleil), un plat (la terre) et un léger (les bulles de savon), un cracra (le caca) et un frais (le concombre)... Les habitués reconnaîtront au passage des personnages ou des situations ou des lieux évoqués dans de précédents albums, dont le potager tant visité et ses différentes sortes de légumes.

A chaque double page, les images prolongent l'idée du texte souvent facétieux avec humour, imagination ou poésie. Toutes les formes sont passées à cette revue impertinente, le carré, le triangle, le losange, l'ovale, le rectangle, et même la forme de chou-fleur, la "splotch" ou celle de la goutte. La succession des scènes farfelues ou véridiques confère un agréable rythme à cet album aussi joyeusement écrit qu'illustré. Une nouvelle réussite de Ramona Badescu et Benjamin Chaud.

"Pomelo et les formes". (c) Albin Michel Jeunesse.

"Pomelo et les formes". (c) Albin Michel Jeunesse.



Benjamin Chaud illustre aussi en cet automne un texte de la Suédoise Eva Susso, pour la première fois traduite en français, dans un album pour les enfants un peu plus grands. Dans "L'abominable Homme des neiges" (traduit du suédois par Jean-Baptiste Coursaud, Albin Michel Jeunesse, 32 p.), très réussi, il adopte même une ligne graphique un peu suédoise - va-t-il aussi inspirer Gilles Bachelet sur sa page FB?

C'est l'histoire apparemment classique de deux frères qui partent faire du snowboard dans la neige pendant que leur père prépare la pâte à crêpes. Uno et Max s'amusent beaucoup jusqu'au moment où ils se rendent compte qu'ils se sont perdus. On les voit errer entre les sapins. On distingue même de petits animaux dans les images pour peu qu'on les regarde bien. Pas besoin de faire d'effort par contre pour apercevoir en même temps que les deux lascars, l'abominable Homme des neiges! Tout blanc, plein de longs poils, accompagné d'une chouette...

Vite fait, il prend un garçon sous chaque bras et se met à courir. On dirait bien un enlèvement. Même si Uno affirme courageusement: "Si ça se trouve, on va vivre une histoire extraordinaire."

Il a raison, Uno. Leur histoire sera bien extraordinaire, dans tous les sens du terme. On ne dévoilera évidemment pas la fin de cette aventure au suspense bien mené et célébrant la gastronomie des bois. On dira juste que la chute est particulièrement réussie avec sa pile de crêpes, et surtout, sa belle complicité par-delà les générations et les hommes des neiges.

Le drame s'installe. (c) Albin Michel Jeunesse.