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lundi 30 juin 2014

LA d'autres albums pour les vacances

Quand les sujets marronniers sont bien traités, il faut foncer!
Quatre albums, par tranches d'âge croissantes.



Dans "Romi à la plage" de Janik Coat (Autrement Jeunesse, 40 pages), le Pantone orange fluo réservé au héros pète fort sur les pages conçues en aplats de couleurs mates et c'est super. Après son hippopotame, l'auteure-illustratrice française nous fait rencontrer un nouveau héros pour les tout-petits. Il s'agit d'un rhinocéros cette fois, Romi. Il apparaît en silhouette découpée sur la couverture.

On va le suivre durant ses vacances à la plage, dans des doubles pages orchestrées selon le principe des contraires: mer-terre, hiver-été, sobre-fantaisiste, etc... Bien sûr, chaque nouvelle image présente des détails souvent rigolos à repérer: la barque qui penche sous le poids de Romi, le requin qui passe dans la mer, le vent qui décoiffe le palmier, la tenue de plage d'hiver, le maillot rayé multicolore pour l'été, la sobriété d'un caleçon blanc, la fantaisie d'un maillot à poissons, lunettes rondes, chapeau à pois et bouée canard....

Romi est en orange fluo!
Ce que refuse mon scanner...












Les pages se suivent allégrement, piochant dans les notions toutes simples ou davantage complexes, parfois par analogie d'idées comme dans la double présentant la pêche et le badminton, avec bien entendu les pointes d'humour qu'on connaissait déjà des précédents albums de Janik Coat. Romi nous séduit à tous les coups, jusqu'à ce que l'ultime image le montre sur le quai d'une gare, avec chapeau et valises, car c'est la "rentrée". "Romi à la plage" est vraiment un super album pour les tout-petits.



Quelle joie de découvrir que l'album pour enfants "Le premier camping de Nahotchan" d'Akiko Hayashi (L'école des loisirs, traduit du japonais par Nicole Coulom, 1986) a été réédité! Le nom de l'héroïne a été raccourci dans la nouvelle version. L'album est désormais titré "Le premier camping de Nao" (nouvelle traduction du japonais par Corinne Atlan, L'école des loisirs, 112 pages) mais il est toujours autant intéressant et plaisant. Et doté désormais d'un signet.

Nao sait ce qu'elle veut.
Ce n'est pas parce que Nao est la plus petite du groupe de gamins qu'elle va accepter d'être écartée des projets de camping au bord de la rivière. Non, elle veut y aller et elle ira, encouragée par Tomoko, la voisine plus âgée qui anime le groupe d'enfants.

Evidemment, ce ne sera pas simple tout le temps. Les grands n'arrêtent pas de lui rappeler qu'elle est petite. Mais elle, fière dans sa salopette jaune, couleur dominante de ce moyen format bien épais, ne se laisse pas faire. Elle mord sur sa chique et avance. Porte les gamelles de riz tellement lourdes, marche avec les autres, apprend les rudiments du camping. Ecoute les histoires qui font peur. Tremble à l'idée d'aller faire pipi toute seule dehors la nuit.

Pipi de nuit. (c) L'école des loisirs.

Qu'elle est humaine, cette petite qui aime grandir et savoure les joies d'une nuit passée entre amis hors de la maison. Quel plaidoyer pour le camping et les bonheurs simples. L'album né en 1984 au Japon (première traduction française en 1986) est toujours aussi réjouissant maintenant qu'hier. Quelle joie de le retrouver et de pouvoir le présenter aux enfants d'aujourd'hui.



L'Australien Shaun Tan voyage entre bande dessinée, album pour enfants et dessin animé. Récompensé à Angoulême et à Annecy, il a aussi reçu le prix Astrid Lindgren en 2011. Chacun de ses travaux nous surprend et nous séduit. Il n'en est pas autrement avec l'album "Les lois de l'été" (traduit de l'anglais (Australie) par Anne Krief, Gallimard Jeunesse, 52 pages).

Il se compose d'une succession de vingt tableaux brièvement légendés ou non, en rapport avec l'été. Les leçons de l'été précédent, plus précisément. Ils mettent chaque fois en scène deux garçons qui jouent ensemble, un grand et un petit, ainsi qu'une ou plusieurs ou énormément de corneilles noires.

Magnifiques, les doubles pages se succèdent, intrigantes, énigmatiques, détournant le quotidien, questionnant les habitudes. On voit pourquoi il ne faut jamais laisser de chaussette rouge sur la corde  à linge, ne jamais manger la dernière olive de la soirée, ne jamais marcher sur un escargot... Les conséquences sont terribles mais imposent de les regarder avidement. Après toutes ces mises en garde illustrées et légendées, Shaun Tan glisse une série d'images sans texte, qui vont conduire à la conclusion de ce formidable album.


Ne jamais laisser de chaussette rouge sur la corde à linge. (c) Gallimard Jeun.

Les dessins sont extraordinaires dans leur diversité, ne cachant rien de la matière dont ils sont faits, dans des tons pleinement en adéquation avec leurs propos. Plus on avance dans le livre, plus on se prend au jeu de l'auteur. Shaun Tan ménage de belles pistes pour l'imaginaire, les émotions et les sentiments. Un excellent album pour les enfants qui savent déjà lire.


Si le mot "livre d'activités" fait peur, on peut s'en affranchir avec celui qu'a chapeauté Marc Boutavant autour de son délicieux héros Mouk. "Mon livre d'activités pour découvrir le monde avec Mouk" (Albin Michel Jeunesse, 48 pages) réinterprète à sa manière les grands classiques, devinettes, labyrinthes, jeux des 7 différences, points à relier, coloriages, etc., mais leur adjoint de belles découvertes à faire. Car le principe est ici de voyager autour du monde avec Mouk comme guide.


dimanche 29 juin 2014

LB nit Etienne Delessert et son engagement aux côtés de Janine Kotwica (Centre André François)


Ci-dessous, un texte de l'auteur-illustrateur Etienne Delessert à propos du départ forcé de Janine Kotwica, à la fin septembre, du poste de directrice artistique du Centre André François (Margny-lès-Compiègne) qu'elle occupait depuis sa création il y a quatre ans.

Le milieu de la littérature de jeunesse connaît bien et depuis longtemps Janine Kotwica, inlassable défenderesse de l'art.

Le texte d'Etienne Delessert a été censuré par le site Ricochet auquel il avait été initialement proposé.
Je le reproduis d'autant plus volontiers et vous invite à le partager.


VOULEZ-VOUS JOUER AVEC STASYS?
C'est le jeu des ressemblances, qui me rappelle comment Gaston Gallimard fit un jour copier, très soigneusement, les dessins du Petit Prince, alors qu'il était "fatigué" de devoir demander les droits de ces images à l'éditeur américain Harcourt Brace pour chaque réédition...

Regardez bien: cette fois le jeu est assez facile. Stasys Eidrigevicius a dessiné une page d'ouverture pour le catalogue de son exposition au Centre André François de Margny-lès-Compiègne. Et comme il est un artiste, n'est-ce pas, il a signalé sa présence en cette petite ville, mais a omis de mentionner le nom exact du lieu.

Aussi Janine Kotwica, qui a créé le Centre voici quatre ans et y a organisé 13 expositions, a-t-elle découvert le 21 juin que la nouvelle directrice, Catherine Palomar, avec beaucoup d'application, avait corrigé cette erreur à la main sur chacun des catalogues. Il faut bien justifier son emploi du temps.












Les choses se dégradaient depuis avril, lorsque la municipalité a nommé cette directrice improvisée pour "encadrer" Janine (c'est un assez joli mot!) qui, depuis quinze ans avait organisé avec passion et grand talent des expositions dans cette localité.

Nous savons tous que illustration - ou dessin graphique - est un Art à part entière, qui souvent transpose les humeurs politiques et sociales du moment bien mieux que ce que l'on appelle "Art pur": il nous faut des histoires, des images magiques, dès l'enfance.

Il nous faut donc des personnes qualifiées pour mettre en valeur ces images essentielles, pour affirmer leur pouvoir.

Stasys Eidrigevicius, Gilles Bachelet, Alain Gauthier, Emmanuelle Houdart, Louis Joos et bien d'autres ont confié leur œuvre à Janine Kotwica, cette infatigable voyageuse qui parcourt l'Europe des ateliers, et a su présenter finement dans ses écrits l'esprit et la couleur de leurs créations. Elle a aussi, bien sûr, réveillé en France l'intérêt pour André François, par plusieurs expositions de cet immense artiste de réputation mondiale

Kotwica n'est plus au Centre André François, sa démission a été acceptée "cordialement" par le maire. Que va devenir sans elle ce lieu d'exposition appuyé inconditionnellement par la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles) et soutenu par les deniers publics de la Région? Cela pose clairement la question du financement public de la culture, qui a fonctionné en France assez remarquablement depuis la guerre: en période de difficultés économiques, va-t-on devoir recourir uniquement, comme aux Etats-Unis, à un appui de sponsors privés, avec toutes les conséquences que cela peut comporter?
Etienne Delessert


Quelques-unes des images de Stasys Eidrigevicius exposées au Centre André François jusqu'au 30 août.

Chèvre, "Quelques histoires miraculeuses", 1988.

La grange des trois frères, 1982.

Le Chat Muche, 1982.

L'homme cent têtes, visuel de l'exposition.



vendredi 27 juin 2014

L100 va en vacances avec Jeanne Ashbé

A mettre dans ses petits ou ses grands bagages ou à simplement tester sur place, chez soi, pour un moment de répit familial, en imaginant qu'on est en vacances, le nouveau album, ou plutôt les nouveaux albums de Jeanne Ashbé, réunis dans un petit sac de transport, "Bonnes vacances, Lou!" (L'école des loisirs/Pastel), soit un album animé illustré tout carton et un livret de jeux, "Les jeux de Mouf", chacun étant en format carré de 20 cm  sur 20 cm.

On connaît bien Lou et Mouf. Ils sont souvent les héros de Jeanne Ashbé, dans les superbes histoires qu'elle adresse aux tout-petits. On les retrouve cette fois dans une activité bien de saison, les vacances en famille. Un petit sac en plastique transparent, gansé de ruban prune, couleur chère à l'auteure-illustratrice, réunit les deux livres. "Bonnes vacances, Lou!" est un livre animé en carton avec des pages aux coins arrondis. On y retrouve Lou, le bébé apprécié, aimé même, des lecteurs de Jeanne. Il commence par préparer sa valise, sans oublier Mouf, sa peluche doudou, bien entendu. On les suit alors dans la voiture avec Papa qui chante et Maman qui... écoute. Puis jouant avec des escargots, mangeant avec les doigts, se lavant à la fontaine, s'endormant n'importe où, et même, se réveillant en pleine nuit...

En vacances, on mange différemment. (c) L'école des loisirs/Pastel.

La page sur la nuit, la préférée de l'auteure. (c) L'école des loisirs/Pastel.

L'idée de l'album est qu'en vacances avec ses parents, qu'elles soient longues ou toutes courtes, on peut faire différemment de l'habitude. Plus simplement souvent, avec autant de plaisir à l'arrivée en général. Mais comme il ne s'agit pas de moraliser, juste d'évoquer des opportunités qui s'offrent à chacun, Jeanne Ashbé parsème son livre d'animations, avec quelques surprises bien entendu: une valise à ouvrir, une tirette qui modifie une expression ou ajoute un élément à l'image, un dispositif pour jouer dans la page et même un bout de tissu à palper. Tous les sens sont mis à contribution lors de cette lecture ludique qui se prolonge dans le livret en pages plastifiées "Les jeux de Mouf". Avec ses étiquettes illustrées, positionnables à l'infini et sur tout support (un peu comme les Plastifigura des années 50 et 60), ses pochoirs à colorier, ses jeux à imaginer et ses espaces à dessiner, il invite aussi à redécouvrir le quotidien pour en faire des espaces de jeux.

Ma façon de préparer le pique-nique grâce aux étiquettes en plastique.


On le voit, des pages apparemment simples mais qui sont le résultat d'un immense travail.
Anton, un des fils de Jeanne Ashbé, en dit: "C'est dommage parce que tout ça, les parents s'en rendront compte avec leur enfant, mais ce n'est écrit nulle part."

Ben si! Le "tout ça" se trouve expliqué ci-dessous par l'auteure-illustratrice elle-même.

"Il m'a fallu presque deux ans de travail pour peaufiner ce livre dont je voulais à la fois qu'il soit ludique, varié, solide, facile mais intéressant à manipuler (c'est-à-dire que les animations ajoutent à l'émotion et ne soient pas juste un exercice de psychomotricité fine!) et qu’il reflète cette "philosophie des vacances selon Lou": la simplicité de ces moments à partager avec notre enfant, cette coupure avec le quotidien qui ne demande rien de cher ni de compliqué, au contraire! Beaucoup de parents se persuadent du contraire et partent en vacances avec une batterie de matériel pour prendre soin du petit chéri et l'occuper... et ils en oublient d’être tout simplement là, près de lui, prêts à accepter de chanter à tue-tête dans la voiture, même faux comme une casserole, à lui laisser avoir les mains sales, jouer avec un bâton dans la poussière, dormir n'importe où et.... leur plaisir à eux, adultes en vacances aussi, avec leurs copains, expérience si bienfaisante pour leurs enfants!

J'ai mis presque deux ans aussi pour concevoir le livret de jeux qui est glissé dans le petit sac. J'ai interrogé des dizaines de parents, observé soigneusement des "cahiers de jeux" après usage par des enfants d'âges différents: qu'en avaient-ils fait à la fin des vacances? Quelles pages avaient été utilisées, pourquoi? Quels jeux avaient été partagés avec les parents, pourquoi? A quoi avaient-ils joué seuls, pourquoi? Passionnant travail qui m'a amenée à réaliser ce petit livret de dix pages plastifiées, entièrement réutilisables. Les coloriages se font par pochoirs, ce qui permet de les faire et de les refaire mais révèle aussi des dessins à réinterpréter, à revisiter librement. Le livre peut être "colorié" sauvagement par un petit davantage téméraire car les pages sont plastifiées et se nettoient avec un mouchoir en papier. Chaque page engage à des manipulations mais aussi à du langage, de l'émotion, du suspense et, à côté des classiques, à de l’imagination. Et puis, surtout, il y a au milieu, une double page de 45 petites étiquettes de plastique, indéchirables, lavables, que l'on peut positionner où on veut dans le livret mais aussi sur les vitres de la voiture, du salon, sur son biberon, sa tasse, les carrelages de la cuisine ou de la salle de bain, partout! Elles tiennent par électrostatisme, s’enlèvent et se replacent autant de fois qu'on le veut, se lavent à l'eau si nécessaire, ne collent pas sur elles-mêmes quand le petit les plie en les manipulant. C'est génial et ça marche super-bien. J'y ai joué avec des petits de mon entourage, de 14 mois à 5 ans 1/2, ils ne voulaient plus s'arrêter et, à ma grande surprise, ils dépassaient tout ce que j'avais imaginé en positionnant les petites figurines à des endroits inattendus, en se racontant des histoires. Trop chouette."

Tout ça, disait-on...

En plus, depuis quelques mois, Jeanne Ashbé a ouvert son propre blog, où elle raconte régulièrement sa vie et ses livres. En dessins, en photos et en textes.






jeudi 26 juin 2014

LA6 livres à offrir pour les vacances

Six livres à offrir à ceux ou celles qui remporteront mon petit concours.
Le premier de ce blog (merci aux maisons d'édition). A découvrir en fin de note.
Et aussi parce que je suis fière d'avoir passé le cap des 150.000 consultations.

Six livres, soit trois exemplaires de "Sagan 1954" d'Anne Berest (Stock, 194 pages) et trois exemplaires de "Mai 67" de Colombe Schneck (Robert Laffont, 258 pages). Deux titres qui se clignent joliment de l’œil et constituent une excellente lecture pour les vacances qui se profilent. Ou pas.

En commun, ils ont:
  • qu'ils sont des commandes
  • que les commandes initiales ont été détournées
  • qu'ils mêlent la réalité et la fiction
  • qu'ils dépeignent un personnage et son époque
  • que leurs auteures se connaissent et se sont parfois concertées pour écrire certains passages
  • que leurs héroïnes se sont croisées dans la vraie vie
  • qu'ils sont très réussis.

En particulier,
  • le premier rend hommage à sa façon à "Bonjour tristesse", de Françoise Sagan, tout juste 18 ans lors de sa sortie chez Julliard il y a soixante ans,
  • le second se penche sur un épisode amoureux heureux de Brigitte Bardot, 32 ans, alors à l'acmé de sa beauté.

Anne Berest. (c) Alexandre Guirkinger.
Dans "Sagan 1954", Anne Berest ne se contente pas de composer le journal de l'année de la sortie de "Bonjour tristesse". Elle fait continuellement résonner ce travail de recherche et d'écriture avec sa  propre vie, douloureuse à cette époque suite à sa séparation du père de sa fille. Et c'est précisément ce qui donne toute sa valeur à son troisième roman.

C'est un livre de commande, on le sait, mais aussi le fruit de rencontres: "Mon roman précédent, "Les patriarches" (Grasset, 2012)", m'explique Anne Berest, de passage à Bruxelles, "a été finaliste du prix Françoise Sagan. Il a été lu par Denis Westhoff (NDLR: le fils de Françoise Sagan), que j'ai rencontré pour la première fois le soir de la remise du prix. En septembre, il a repris contact avec moi. Il cherchait une jeune romancière pour écrire très vite un livre sur sa mère, pour les 60 ans de la sortie de "Bonjour tristesse". C'est donc un livre de commande mais j'ai fait du sujet mon roman. Ce n'est ni un travail de biographe, ni un travail de romancière. Je l'ai écrit très vite, en cinq mois. Ma vie personnelle était compliquée à ce moment mais je me suis sentie accompagnée comme quand on traverse une épreuve et qu’elle est adoucie grâce aux gens qui vous entourent."

On se rappellera que les éditions Stock ont entrepris de rééditer tout l’œuvre de Françoise Sagan, l'initiative de Jean-Marc Roberts étant aujourd'hui poursuivie par Manuel Carcassonne.

"Sagan 1954" dresse aussi un remarquable tableau de la société française alors. "1954", poursuit la romancière, "c'est Dien Bien Phu, une défaite monumentale de la France. C'est aussi un pays en reconstruction après la guerre, qui tente de remettre la machine économique en route. J'ai eu grand plaisir à faire des recherches et à écrire ce roman historique même s'il est quasiment contemporain. Comment était alors Paris? Comment s'habillait-on? C'est quoi être une jeune fille en 1954? Pourquoi le scandale à la sortie du livre? Je voulais que le décor soit le plus juste possible. J'ai essayé de transposer et de transmettre ici mon plaisir de lectrice."

Le roman est également un formidable portrait de Françoise Quoirez, avant qu'elle ne devienne Françoise Sagan, pseudonyme inspiré par Proust. Anne Berest a fait des recherches, lu des livres, visionné des films, a rencontré Florence Malraux, l'amie de toujours de Françoise  ("elle a été mon sésame en me disant que je pouvais avoir confiance dans la direction très particulière que je choisissais; elle a été ma baguette magique"), et aussi un de ses biographes. Et puis, après tout cela, elle s'est fiée à elle-même. "J'ai juste essayé d'être honnête, les moments imaginés sont annoncés au lecteur. Je fais la différence avec les scènes historiquement vraies."

Cela donne un épatant roman, personnel et historique, où se dessine l'itinéraire d'une femme peu commune. Bernard Frank disait: "Sans Sagan, la vie serait mortelle d'ennui." Anne Berest le confirme. "Elle a été un écrivain à succès mais à aucun moment, elle ne semble avoir eu le début du commencement d'une grosse tête. Elle prend tout  à la blague. Elle trouve qu'on fait beaucoup de foin pour ce qu'elle a écrit. Cette nature donne à réfléchir. Ne pas se prendre au sérieux, c'est être plus léger, plus ouvert à l’autre, offrir plus de place à  l'altérité. Le corollaire est que si on ne se prend pas au sérieux, les autres ne vous prennent pas au sérieux. Elle en a souffert. Son écriture n'a pas été prise au sérieux. Un peu comme Colette. C'est le contraire de la posture du grand écrivain. J'ai découvert la complexité d'un être plein de choses qui m'ont passionnée. Elle a été hors norme toute sa vie, déjà à douze ans! Elle était une petite fille drôle, désinvolte. Je l'ai découverte comme si je découvrais un personnage de roman. Elle nous rend un peu plus grands que nous-mêmes. Il n'y a pas un moment de sa vie que j'aie trouvé décevant. Ses promesses d'ado, elles les a tenues toute sa vie. Sa vie, cela a été aimer, être généreuse, polie, délicate."

Même si on connaissait en gros l'itinéraire de l'auteur de "Bonjour tristesse", le livre d'Anne Berest nous le fait ressentir de l'intérieur, dans l'intimité familiale, avec les parents, le frère, la sœur, les amis et la rencontre avec René Julliard. Avec les repas, les fêtes et les sorties, les dépenses et les projets d'achats, les moments de solitude pour écrire et la joie de retrouver les autres ensuite. Sans oublier les séances de photos dont certaines sont reprises dans le volume.

Au terme de cette aventure littéraire qui est allée de pair avec l'apaisement de ses propres tourments, Anne Berest dit se sentir définitivement en phase avec Sagan. Et elle ajoute: "Maintenant, durant la promotion du livre, je parle beaucoup d’elle, je continue à me plonger dans ses livres. Sa compagnie est délicieuse."


Colombe Schneck. (c) Opale.
Dès l'entame de "Mai 67", on reconnaît le style d'écriture particulier de Colombe Schneck, court, rapide et tellement évocateur. Qui plaît ou pas. En tout cas, à moi, il me plaît beaucoup. "J'ai un style rapide", reconnaît Colombe Schneck, de passage à Bruxelles. "Mais je réécris beaucoup, jusqu'à vingt fois, pour enlever, enlever, enlever... Encore davantage ici parce que c’était une commande."  Un travail de plus de quatre ans. "Je voulais qu'il n'y ait rien de sucré, pas un mot en trop. Je voulais de la simplicité. J'ai fait plein de versions différentes jusqu'à trouver la bonne. Les meilleurs passages sont ceux qui sont écrits naturellement, très vite, sans hésitation."

Ici ses phrases courtes racontent les dix semaines de l'histoire d'amour que vécurent Brigitte Bardot et un technicien de cinéma originaire d'Oujda et installé à Paris. Rien n'est vrai bien entendu dans "Mai 67" mais tout pourrait l'être... "Au départ", précise la romancière, "ce livre est une commande des Editions Robert Laffont. Ils voulaient un livre sur Brigitte Bardot. J’ai donc lu son autobiographie. Une de ses phrases m’a permis de faire "Mai 67", celle où elle raconte sa rencontre avec un jeune homme qui est un "pansement sur son cœur"."

Voilà un beau roman, tout en finesse, où on découvre la femme malheureuse derrière l'actrice considérée alors comme la plus belle et la plus célèbre femme du monde. "Je l'ai retrouvé, cet homme, ainsi que d'autres personnes qui connaissaient la jeune femme généreuse qu'était Brigitte Bardot, "Bri" dans les lettres qu'elle lui écrivait. Je l'ai beaucoup regardée en photos, sa façon de se tenir, ses gestes aériens, sa bouche entrouverte. Elle avait 32 ans alors, elle était à l'acmé de sa beauté. C'est dur d'être l'objet de tant de désir. La période du livre a été une parenthèse enchantée pour elle. Dans tous mes livres, je cherche la parenthèse enchantée. C'était la grand-mère dans "La réparation", dans "Mai 67", c'est ce jeune homme qui s'est offert à elle, même si ça se termine. Ce n'est pas la fin qui m'intéresse mais le fait que cela ait existé." A l'époque, BB venait de se marier avec Gunther Sachs et n'était pas vraiment heureuse avec son riche mari. "Tout le monde l'aime sauf son mari."

Ce tournage à Rome a permis la rencontre que décrit Colombe Schneck. La romancière raconte la femme qu'elle est mais aussi l'époque qui est la sienne. "Dans le livre, je fais le portrait de la France. Je raconte la période de la fin des années 60. Même si elle comportait des malheurs, comme le chômage, c'était aussi la modernité, la révolution sexuelle. Brigitte Bardot a été révolutionnaire à sa façon." Aujourd'hui, on l'a oublié devant ce que l'actrice est devenue. "Mais alors, elle montre son désir, elle aime les hommes, elle aime l'amour physique. Elle est très physique.Elle a été victime de grandes violences. Elle a été insultée, trahie, elle a connu des histoires d’amour très tristes. Elle était une jeune femme pleine de bonté et vit cadenassée quelque part aujourd’hui. Ce qu’elle est devenue est l’expression d’une grande tristesse?"

"Mai 67" est écrit à la première et à la deuxième personne. C'est le technicien qui parle à Brigitte Bardot, qui raconte leur histoire, depuis leur première rencontre, quand il a définitivement craqué pour elle. En contrepoint, il indique quel jeune homme un peu benêt il était, mais aussi combien amoureux et sensible. "Je me suis mise dans la peau d’un homme", explique encore Colombe Schneck. "Coucher avec une fille avant la pilule, c'était toucher le gros lot. Je n'ai pas essayé de faire l’homme. C'est toujours moi le narrateur. J'ai écouté les hommes mais je n'ai pas essayé de les reproduire. J'adore Philip Roth. Je vois comment il écrit sur les femmes. Le personnage masculin est complètement inventé mais Brigitte Bardot aura été sa professeure d’amour. Après elle, après leur histoire, il rencontrera la femme de sa vie."

Ce beau roman est rempli de détails piquants sur Rome et la Dolce Vita. "J’ai passé une semaine à la Villa Médicis à Rome en juin 2013 pour l'écrire", raconte l'auteure. "Les débuts de l’histoire ont été plus faciles à faire. Raconter le délitement a été plus difficile." Demeure le personnage central, épris de liberté, de fantaisie et révolutionnaire. Et naît chez le lecteur, l'envie furieuse de se rendre à Rome illico.
 
Et pour finir, comme promis, le concours permettant de remporter un des six livres offerts pour l'été.Merci de répondre par mail à  blog.lucieandco@gmail.com et d'indiquer quelle est votre préférence entre "Sagan 1954" d'Anne Berest (Stock) et "Mai 67" de Colombe Schneck (Robert Laffont). Un tirage au sort départagera les éventuels ex-aequo.
La question: quels sont les titres des premiers romans d'Anne Berest et de Colombe Schneck et chez quels éditeurs ont-ils été initialement publiés?




LE triste de la mort d'Ana Maria Matute

Ana Maria Matute.

C'est fou comme certains livres peuvent s'inscrire en vous. J'apprends à l'instant - avec un peu de retard - le décès à Barcelone ce 24 juin de l'immense écrivaine espagnole Ana Maria Matute (elle allait avoir 88 ans dans un mois). Incompréhensiblement méconnue.

Et je me rappelle immédiatement combien m'avait emportée son roman "Paradis inhabité" (traduit de l'espagnol par Marie-Odile Fortier-Masek, Phébus, 2011, 10/18, 2014), lu pourtant il y a plus de trois ans. Un livre sur l'enfance à jamais enfuie, un chef-d'œuvre.

Ana Maria Matute, ce nom ne dit pas grand-chose aux amateurs de littérature. Et pourtant! Quel talent et depuis si longtemps. Merci aux jurés du Prix Cervantes 2010 de l'avoir récompensée pour l'ensemble de son œuvre. Même si l'Espagnole octogénaire n'est pas complètement inconnue en terres francophones: plusieurs de ses romans, pour enfants et pour adultes, existent en français depuis 1960.

"Paradis inhabité", son dernier roman actuellement traduit en français, a été écrit en 2008 et est un chef-d'œuvre. Elle avait alors 83 ans. Elle s'y raconte petite fille et défend magnifiquement la cause des enfants. Depuis, la romancière a remis, quelques jours à peine avant son décès, un nouveau manuscrit à son éditeur espagnol, qui devrait paraître à titre posthume.

Dans la famille de la bourgeoisie madrilène qu'elle dépeint, il y a les parents, les enfants et les domestiques. Adriana a six ans au début du roman. Elle est née sur le tard, après Cristina et les jumeaux Jerónimo et Fabián. Ses parents ne s'aimaient déjà plus. Mais chez ces gens-là, on ne divorce pas. Adri vit surtout à la cuisine où règnent Tata María et Isabel, la cuisinière. Les seules à écouter, comprendre et aimer cette enfant fantasque et attachante, pleine d'imagination et de rêves. Amie avec les chauffeurs aussi, la fillette vit dans un monde où les Géants (les adultes) ne vont pas. Et ces derniers accordent peu de place à la Gnome. Comme au Petit, le fils de la ballerine russe voisine. Enfin, tant qu'ils n'atteignent pas l'adolescence.

Adri et Gavi se sont trouvés. Ils forment un duo complice, entre amitié et amour comme c'est possible à leur âge. Ils se disent "siamois", "amoureux". Ensemble, ils épient la Licorne qui quitte le tableau, lisent Le Roi Corbeau sur le tapis, patinent sur la terrasse. Une enfance d'enfants.

Mais le temps file à Madrid, rapprochant le pays de la guerre civile qui le dévastera ainsi que les  familles. L'enfance s'enfuit, rien ne permet de l'arrêter ou de la rattraper. Adriana devra faire face seule à son destin. Dans sa famille ne veillent sur elle qu'un père absent et l'aimable Tante Eduarda. Les autres pensent à autre chose.

Ana María Matute a un talent inouï pour composer un roman d'enfants sans que ce ne soit un livre pour enfants. Elle défend leur anticonformisme naturel. Elle rend finement leur don pour évoluer sur la frontière entre merveilleux et réel, et leur lucidité. Son roman superbe est un bonheur de lecture.

Quelques dates 

1926. Naissance d'Ana María Matute, à Barcelone, le 26 juillet. Petite, elle assistera à la Guerre civile.
1948. Premier livre, "Los Abel". Sa date de naissance recule d'un an; aucune rectification ne viendra à bout de l'erreur. 
1952. Mariage avec l'écrivain Ramon Eugenio de Goicoechea.
1954. Naissance d'un fils, Juan Pablo, dont les lois espagnoles la priveront après son divorce (1965).
1956. "Los ninos tontos", pour enfants ("Les enfants idiots", Sarbacane, 2004).
1960. "Le temps" (Gallimard), recueil de contes sur le temps qui s'écoule.
1962. "Marionnettes" (Gallimard).
1963. "Plaignez les loups!" (Stock).
1974. "La tour de guet" (Stock), roman situé au Moyen-Age, réédité en poche chez Phébus en 2011.
1994. "Le passager clandestin" (Messidor).
2010. Prix Cervantès, considéré comme le Nobel de littérature hispanique, pour l'ensemble de son œuvre.
2011. Sortie chez Phébus de "Paradis Inhabité" (2008), son 18e roman, le plus autobiographique.
2014. Décès à Barcelone, le 24 juin, juste après avoir remis à son éditeur le manuscrit de son nouveau roman, qui sortira à titre posthume.