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dimanche 6 novembre 2016

Kitty Crowther reçoit le "Boekenpauw 2016"

Boekenpauw.


Chaque année, le "Boekenpauw" (le "paon des livres, 2.500 euros) est décerné pendant la Boekenbeurs (foire du livre) d'Anvers à l'illustrateur qui a réalisé le meilleur album de l'année. Et pour 2016, c'est Kitty Crowther qui est récompensée pour "Mama Medusa" (De Eenhoorn), la traduction néerlandaise du magnifique "Mère Méduse" (l'école des loisirs, Pastel). Son album a été préféré à ceux de Alain Verster  Thé Tjong - Khing et Ludwig Volbeda.

"Le livre lauréat offre une combinaison unique, un peu étrange, de magie et de réalité, qui envoûte et crée une atmosphère proche du mythe", a estimé le jury qui a ajouté que "Mama Medusa" est un petit bijou".

Kitty Crowther et Bart Desmyter, son éditeur chez De Eenhoorn
Le prix, comme son frère, le Boekenleeuw, s'est ouvert pour la première fois cette année aux artistes non Belges néerlandophones, les francophones par exemple ou les Néerlandais. Et pouf, notre Kitty l'emporte. Bravo à elle et à ses éditeurs.

Pour retrouver "Mère Méduse", c'est ici.


jeudi 3 novembre 2016

Ne cherchez plus les femmes...

... elles sont les lauréates des prix littéraires du jour. Est-ce l'effet de la journée de la gentillesse, décrétée en ce mercredi 3 novembre? Les deux jurys opérant aujourd'hui, Goncourt et Renaudot, réunis chacun dans leur salle du restaurant Drouant comme à l'habitude, n'ont récompensé que des femmes! Quatre femmes à l'honneur en un jour, on croit défaillir. Dont deux qui mettent en scène des meurtres, pas très gentil ça.



Leïla Slimani a remporté le Prix Goncourt 2016 au premier tour de scrutin pour son deuxième roman "Chanson douce" (Gallimard, 240 pages). Elle a obtenu six voix contre deux à Gaël Faye, une à Catherine Cusset et une à Régis Jauffret.

Le jury de l'Académie Goncourt (Bernard Pivot (président), Pierre Assouline, Tahar Ben Jelloun, Françoise Chandernagor, Philippe Claudel, Paule Constant, Didier Decoin, Virginie Despentes, Patrick Rambaud et Eric-Emmanuel Schmitt) dit avoir été séduit par ce drame tendu qui, en creux, pose un regard acéré sur les rapports de domination dans le monde contemporain. A partir d'un prologue digne d'un thriller, la romancière relate l'histoire de Myriam et Paul, couple du Xe arrondissement parisien, qui engagent une nounou si parfaite qu'ils en deviennent dépendants. Une tragédie parfaite.

Leïla Slimane est la douzième femme à recevoir le Prix Goncourt - en plus de cent ans. Elle offre un 37e trophée à la maison Gallimard.

Pour lire le début de "Chanson douce", c'est ici.

Les quatre finalistes du Goncourt
  • Catherine Cusset, "L’autre qu'on adorait" (Gallimard)
  • Gaël Faye, "Petit pays" (Grasset)
  • Régis Jauffret, "Cannibales" (Seuil)
  • Leïla Slimani, "Chanson douce (Gallimard)

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Yasmina Reza
a reçu le Prix Renaudot 2016 au deuxième tour de scrutin pour "Babylone" (Flammarion) par six voix contre quatre pour Gaël Faye ("Petit Pays", Grasset), qui n'était pas parmi les romans finalistes du prix. Une autre récompense pour le groupe Madrigall.
Cet incorrigible jury qui s'amuse à ne pas suivre les règles qu'il édicte est composé de Christian Giudicelli, Dominique Bona, Franz-Olivier Giesbert, Georges-Olivier Châteaureynaud, Jean-Marie Gustave Le Clézio, Jean-Noël Pancrazi, Louis Gardel, Patrick Besson, Jérôme Garcin et Frédéric Beigbeder.

Dans ce roman, l'auteure fond son petit théâtre de la cruauté dans un dispositif romanesque mettant en scène Elisabeth qui décide d'aider son voisin qui vient de tuer sa femme pour une obscure histoire de chat.



Après dix tours de scrutin, ce qui en fait rigoler plus d'un, Aude Lancelin a reçu le Prix Renaudot Essai 2016 pour "Le monde libre" (Les Liens qui libèrent, 240 pages).  La journaliste brutalement écartée en mai dernier de la direction adjointe de "L'Obs" y pointe les failles du système médiatique français, dénonçant la décadence d'un métier et l'instauration d'une police intellectuelle. Une analyse qui peut être étendue à bien d'autres pays...





Stéphanie Janicot reçoit enfin le Prix Renaudot  Poche 2016 pour "La mémoire du monde: intégrale" (Le Livre de poche, 1.600 pages, préface inédite de J.M.G. Le Clézio), sorti hier, qui suit Mérit, née en Égypte en 1360 avant J.-C. et devenue éternelle grâce à un philtre d'immortalité.  En quête de sagesse et de bonheur, forte de sa foi dans le sens de l'Histoire, elle va traverser les siècles, désireuse de comprendre la marche du monde, d'en être le témoin, la mémoire. Veillant au destin de ses filles et des illustres personnages que la vie lui fait rencontrer, elle s'engage auprès de ceux et de celles qui se battent pour la liberté et l'égalité. Parfois mélancolique, souvent passionnée, Mérit nous entraîne dans un vertigineux et inoubliable voyage dans le temps.

Les dernières sélections des Renaudot

Romans
  • Adélaïde de Clermont-Tonnerre, "Le Dernier des nôtres" (Grasset)
  • Régis Jauffret, "Cannibales" (Seuil)
  • Simon Liberati, "California girls" (Grasset)
  • Yasmina Reza, "Babylone" (Flammarion)
  • Leïla Slimani, "Chanson douce" (Gallimard)

Essais
  • Aude Lancelin, "Le monde libre" (Les liens qui libèrent)
  • François Cérésa, "Poupe" (Le Rocher)
  • Marie-Dominique Lelièvre, "Sans oublier d'être heureux" (Stock)




mercredi 2 novembre 2016

Doublé Seuil au Prix Médicis: roman et essai

Comme en 2015, il n'y a finalement pas eu de troisième sélection communiquée fin octobre par le jury du Prix Médicis. Concouraient donc sept romans français, huit romans étrangers et neuf essais (liste en fin de note). Mais il y a bien eu trois livres à l'arrivée, ce mercredi 2 novembre, à 13 heures, au restaurant La Méditerranée, à Paris, dont deux publiés au Seuil. Le jury se réjouit d'avoir primé "des choix à la fois d'hybridation des genres et qui rappellent ce qu'on peut faire par la littérature face à l'histoire au réel". Une façon élégante de repousser les critiques devant son choix en roman français...

Ivan Jablonka (c) Hermance Triay.

Le Prix Médicis 2016 a été décerné en fin de compte au septième tour de scrutin  à Ivan Jablonka, 43 ans, pour "Laëtitia ou la fin des hommes" (Seuil), aussi Prix littéraire du Monde 2016, par cinq voix contre trois à Nathacha Appanah ("Tropique de la violence", Gallimard), déjà candidate malheureuse au Femina (lire ici).

Alain Veinstein, président du jury ( Michel Braudeau, Christine de Rivoyre, Dominique Fernandez, Patrick Grainville, Frédéric Mitterrand, Anne Wiazemsky, Emmanuèle Bernheim, Anne F. Garreta) a expliqué que le Médicis "prime un livre qui n'est ni un roman ni un essai" puis passe le relais de la présidence à Michel Braudeau.

Professeur d'histoire, Ivan Jablonka  retrace en effet dans ce livres es deux ans d'enquête autour de la jeune Française Laëtitia Perrais, 18 ans, qui fut enlevée en janvier 2011, avant d'être poignardée et étranglée. II étudie sa vie comme un fait social, révélateur de la violence que subissent les femmes. Le lauréat a déclaré: "Le jury me fait un extraordinaire honneur. Je crois que les sciences humaines font du bien à la littérature, et la littérature fait du bien aux sciences humaines."

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Steve Sem-Sandberg.

Le Prix Médicis étranger 2016 récompense Steve Sem-Sandberg pour "Les élus" (traduit du suédois par Johanna Chatellard-Shapira et Emmanuel Curtil,Robert Laffont). Le roman se déroule en 1941 à Vienne, dans l'ancien hôpital Spiegelgrund que les nazis ont transformé en centre pour enfants handicapés et jeunes délinquants. Dans le pavillon 9, Adrian, Hannes et Julius témoignent de leur souffrance physique et morale. Les enfants incontrôlables sont envoyés au pavillon 17, subissant la torture et vivant sous la menace du pavillon 15, où ils sont exterminés en tant qu'indésirables.

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Jacques Henric. (c) A. di Crollalanza.

Enfin, le Prix Médicis essai 2016 va à Jacques Henric pour "Boxe", un essai qui compile les portraits de grands pugilistes du XXe siècle. Marcel Cerdan, Mohamed Ali, Myke Tyson bien sûr, mais d'autres aussi.

Le livre est né de la rencontre de Jacques Henric avec le boxeur français d'origine guadeloupéenne Jean-Marc Mormeck. Plusieurs fois champion du monde dans la catégorie lourds-légers, ce dernier souhaitait remettre en jeu son titre dans la ville de Kinshasa, là où se déroula en 1974 le match du siècle, Ali contre Foreman. L'écrivain devait l'accompagner en vue de produire le récit de ce combat. Ce projet a échoué et s'est transformé en ce livre sur la vie et les combats des grands pugilistes de l'histoire de la boxe, Georges Carpentier, Al Brown, Marcel Cerdan, Ray Sugar Robinson, Mohamed Ali, Sonny Liston, Jake LaMotta, Carlos Monzón, Mike Tyson, beaucoup d'autres, et bien sûr, Jean-Marc Mormeck.

L'écrivain y aborde également, à travers sa passion pour ce sport, les événements marquants de son enfance et de son adolescence ainsi que des thématiques telles que le racisme, le sexe, la prostitution, les religions, les génocides et les guerres.


Les dernières sélections

Romans français
  • Nathacha Appanah, "Tropique de la violence" (Gallimard)
  • Stéphane Audeguy, "Histoire du lion personne" (Seuil)
  • Nicolas Idier, "Nouvelle jeunesse" (Gallimard)
  • Ivan Jablonka, "Laëtitia ou la fin des hommes" (Seuil)
  • Denis Michelis, "Le bon fils" (Noir sur Blanc)
  • Céline Minard, "Le grand jeu" (Rivages)
  • Arnaud Sagnard, "Bronson" (Stock)

Romans étrangers
  • Niccolo Ammaniti, "Anna", traduit de l'italien par Myriem Bouzaher (Grasset)
  • Nickolas Butler, "Des hommes de peu de foi", traduit de l'anglais par Mireille Vignol (Autrement) 
  • Chritoph Hein, "Le noyau blanc", traduit de l'allemand par Nicole Baryv(Métailié)
  • Edna O’Brien, "Les petites chaises rouges", traduit de l'anglais par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat (Sabine Wespieser)
  • Ferdinand von Schirach, "Tabou", traduit de l'allemand par Olivier Le Lay (Gallimard)
  • Steve Sem-Sandberg, "Les élus", traduit du suédois par Johanna Chatellard-Shapira et Emmanuel Curtil (Robert Laffont)
  • Samar Yazbek, "Les portes du néant", traduit de l'arabe par Rania Samara (Stock)
  • Nell Zink, "Une comédie des erreurs", traduit de l'anglais par Charles Recoursé (Seuil)

Essais
  • Philippe Costamagna, "Histoires d'œils" (Grasset)
  • Ghislaine Dunant, "Charlotte Delbo. La vie retrouvée" (Grasset)
  • Hubert Haddad, "Les coïncidences exagérées" (Mercure de France)
  • Kaoutar Harchi, "Je n'ai qu'une langue, ce n'est pas la mienne" (Pauvert)
  • Jacques Henric, "Boxe" (Seuil)
  • Alice Kaplan, "En quête de L'Etranger" (Gallimard)
  • Jean-Claude Milner, "Relire la Révolution" (Verdier)
  • Laure Murat, "Ceci n'est pas une ville" (Flammarion)
  • Benedetta Craveri, "Les derniers libertins" (Flammarion)





3 x 3? 9? Neuf histoires d'ours donc!

Les ours sont partout, je l'évoquais ici. Mais j'étais loin tout dit. Voici une sélection d'albums pour enfants récents qui leur rendent aussi honneur.
Les deux premiers sont en compétition pour la Pépite "Première lecture" du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil.

Un autre Björn


Björn, six histoires d’ours
Delphine Perret 
Les fourmis rouges, 64 pages

Depuis 2004, Bjorn est le nom d'un morphir né de l'imagination du Belge Thomas Lavachery pour une formidable série de romans pour ados presque achevée (l'école des loisirs/Médium). Sept tomes sont sortis à ce jour, le huitième et dernier devrait paraître à l'automne 2017.

Difficile de ne pas y penser même s'il n'a pas de rapport avec ce nouveau Björn, arborant un tréma sur son o, un ours merveilleux né de la plume de Delphine Perret (lire ici et ici). Croqué au trait noir sur un joli papier mat couleur glace à la pistache - contrairement à la couverture crânement jaune, il nous raconte en six brefs chapitres sa vie dans la forêt en compagnie de ses amis animaux, le lièvre, le blaireau, l'écureuil, la belette, le renard, le hibou et la mésange.

"Le canapé", "Carnaval",  "Rien", "Le cadeau", "Lunettes" et "C'est l'heure", que de promesses dans le sommaire! Promesses tenues car le petit format cartonné est absolument délicieux, simple et tranquille au-delà de ses questions en filigrane, malicieux et facétieux. A noter aussi l'élégance de la mise en pages qui dépose le texte en majuscules en de brefs paragraphes qui s'intercalent entre les dessins au trait diablement expressifs.

L'auteure-illustratrice nous offre dès les premières lignes un album à hauteur d'ours:
"Björn habite dans une caverne.
Les parois sont toutes douces. 
Le sol est confortable. 
Et juste devant il y a de l'herbe 
tendre et un arbre rugueux, 
parfait pour se gratter le dos."

Si l'ours habite dans la forêt, sa tanière est équipée d'une boîte aux lettres et est accessible aux camions de livraison. Il lit et dessine, a des activités d'humain (tester un canapé sans pour autant l'adopter, se déguiser pour le carnaval) et des activités d'ours (se gratter le dos, hiberner). Il a aussi une amie petite fille, Ramona, avec qui il échange des cadeaux.  Et il aime faire comme la "Catherine Certitude" de Modiano et Sempé, enlever ses lunettes de myope pour voir le monde flou...

Björn est exquis avec sa logique parfois déconcertante, sa délicatesse et son humour. C'est un contemplatif qu'on a envie d'imiter. C'est aussi un ours ouvert au monde et à la nature qu'on a tout autant envie d'imiter. On ne peut qu'aimer ce nouveau Björn et se réjouir de l'avoir rencontré. Dès 5 ans.





"Le canapé", dans "Björn" de Delphine Perret. (c) Les fourmis rouges.



Panne de réveil


Derrière la brume
Ramona Badescu
Amélie Jackowski
Albin Michel Jeunesse, 52 pages

Cet album délicatement illustré conte l'histoire d'une énorme trouille débouchant sur une amitié d'autant plus belle qu'elle était improbable. Le texte est agréable, bien balancé, plein de détails et de trouvailles, mais il est long, pas trop, juste agréablement long. Demande donc du temps.

On rencontre d'abord la fourmi qui, ce mardi matin-là, a oublié de se réveiller. Elle est épouvantée car elle est toute seule dans l'immense fourmilière! Chez les fourmis, le travail est la règle, comprend-on très vite. On imagine l'angoisse de la dormeuse. La Fourmi 881 file travailler, tenaillée par la faim et par la peur. Ce n'est pas son jour de chance. Elle est percutée de plein fouet par une énorme masse brune.

Collision frontale. (c) Albin Michel Jeunesse.

L'ours, bien marri de l'accident, est obligé de prendre soin de l'accidentée qui ne bouge plus. Mais il ne sait absolument pas comment faire, pas plus que son ami l'Ecureuil, et est obligé de recourir aux lumières du Docteur Hibou, surnommé Docteur Aïe... Ce dernier pose un diagnostic: la fourmi souffre d'une fracture à une patte. Et il est impératif qu'elle ne bouge plus du tout.

La convalescence va permettre à la Fourmi et à l'Ours de se connaître et de découvrir le mode d'existence de l'autre. Trois jours de rêve au son d'un ukulélé pour penser aux choix de vie, à la liberté de chacun, au droit de refuser les habitudes. Une amitié forte, imprévue et émancipatrice en arrière-plan d'une belle histoire pleine de mini-épisodes de vie charmants que traduisent fort bien les illustrations aux crayons de couleurs, aussi douces qu'expressives. Des fonds blancs ou roses que secouent parfois des pages en bleu. Dès 7 ans.

Trois jours de printemps dits par un ukulélé. (c) Albin Michel Jeunesse.


Découvrir la vie


Mon Tout-Petit
Jo Weaver
traduit de l'anglais par Elisabeth Duval
Kaléidoscope, 40 pages

Un bon format quasi carré, illustré en noir et blanc, venu de Grande-Bretagne, célèbre l'initiation à la vie d'un jeune ourson. Les fusains de Jo Weaver en font un album exceptionnel d'expressivité et de douceur. Et dire que c'est son premier livre en solo!

Les doubles pages sont magnifiques, qu'elles soient un gros plan de la Maman Ours humant le printemps ou un plan large où elle montre au tout-petit le monde qu'il a à découvrir. Prairies, forêt, lac, nous parcourons leur monde à leurs côtés durant les quatre saisons de l'année. Découvertes, jeux et apprentissages s'enchaînent dans de magnifiques images qui entretiennent un fort intéressant rapport avec le texte. L'un et l'autre célèbrent la douceur de l'éducation de l'ourson, poussé par sa maman à avancer tout en étant constamment sécurisé par elle. Quel album exquis! Dès 4 ans.


Apprécier les longues journées d'été. (c) Kaléidoscope. 

Apprendre à nager. (c) Kaléidoscope. 

Manger les baies de l'automne. (c) Kaléidoscope.


La boucle bouclée?


Fourru Bourru
Etienne Delessert
MeMo, 36 pages

La phrase "Où sont mes amis?" et une note de musique en pages de garde. Quelques poils sombres en page de titre... Ainsi commence l'histoire de cet ours solitaire vivant au faîte d'un hêtre millénaire et gigantesque. Sa toque noire parée de rubans et de grelots, sa musique et sa douce fourrure attirent les animaux du coin. Les oiseaux répondent les premiers à son invitation amicale, puis les papillons, ensuite, les renards, les éléphants et les poissons volants... Les différentes espèces n'en finissent plus d'arriver et l'ours continue d'accueillir de nouveaux amis en musique.

Jusqu'à ce jour où le ciel s'assombrit et où une première goutte de pluie annonce un déluge qui durera plusieurs mois. Où fuir? Nulle part. L'ours Fourru Bourru sera une arche salvatrice pour tous ses occupants. Résumer l'album est une chose, le voir en est une autre car Etienne Delessert s'est surpassé dans ces doubles pages faisant alterner plans larges et rapprochés, détails et portraits, joies et angoisses. Son ours paraît plus "fourru" que "bourru" et ses invités sont merveilleusement représentés.

Cette nouvelle histoire d'Arche de Noé est évidemment à rapprocher du premier livre pour enfants de l'auteur-illustrateur, "Sans fin la fête", publié en 1967, qui était déjà une évocation laïque du déluge. Etienne Delessert bouclerait-il ainsi une fameuse boucle en littérature de jeunesse? Il le dit parfois mais un nouveau projet attrayant le ferait sans doute changer d'avis. Dès 4 ans.




Les premières doubles pages de "Fourru Bourru". (c) MeMo.


Facteur polaire


Monsieur Milk, facteur
Kijima Seigo
traduit du japonais par Anaïs Koechlin
Picquier Jeunesse, 40 pages

Ce premier album en solo de Kijima Seigo, né en 1949 à Hokkaido, met en scène un ours polaire, Milk, facteur de son état. Ce qui ne l'empêche pas de recevoir lui aussi de courrier, par exemple, celui, désespéré, des parents Grue dont le bébé a disparu quelques jours plus tôt.

"Aigle, as-tu mangé l'oisillon?" (c) Philippe Picquier.
Monsieur Milk ne fait ni une ni deux. Coiffé de son képi, muni de sa besace et de son vélo, il va d'abord interroger  les prédateurs possibles de l'oisillon, le renard, l'aigle... Chou blanc. Il va alors alerter les animaux qui auraient pu apercevoir le disparu, les écureuils, les cerfs et la biche, les hiboux et plein d'autres encore. En vain. Les mois passent jusqu'à l'arrivée du courrier tant espéré! Le disparu est retrouvé en bonne forme... La suite dans l'album.


Un jour, une lettre pas comme les autres. (c) Philippe Picquier.

"Monsieur Milk, facteur" est un album  intéressant par sa thématique de souci de l'autre et de partage et, surtout, par son graphisme qui joue sur les échelles de grandeur pour mieux soutenir son propos. Ainsi, Milk, un ours polaire, apparaît tout petit en face du renard et de l'aigle. Mariant les styles graphiques épurés pour les personnages, cet album attrayant réserve une belle part aux images de fond, paysage ici, marécage là, bureau de poste là encore. Dès 4 ans.


Et encore


Un ours et moi, et moi, et moi
Carl Norac
Ingrid Godon
L'école des loisirs/Pastel, 40 pages

"Salut, moi", dit Léo à son reflet dans le miroir chaque matin, réjoui à l'idée de passer une bonne journée. Sauf que ce matin-là, ce ne sera pas une bonne journée. Les déconvenues se succèdent et Léo se persuade qu'il en est responsable. La sœur, la pluie, la rivière, rien ne va. Même la forêt lui semble être opposée à lui. C'est toutefois là que se trouve le salut de Léo, en la personne d'un grand ours, plutôt débonnaire et amical. Le duo fait sensation en ville! Le gamin a l'air de prendre plaisir à cette amitié mais continue à se martyriser en dehors. Jusqu'à ce que la peur qu'a causée l'ours le rapproche de ses parents, de sa sœur et de lui-même. Un album appelant au dialogue. Dès 4 ans.


Ourson acrobate
Elisabeth Ivanovsky
MeMo, 28 pages

Difficile d'imaginer que cette charmante histoire d'ourson acrobate qui quitte la ville pour rendre visite à ses cousins des bois... et se fait rapidement renvoyer chez lui pour cause de mauvaise influence sur les oursons sauvages, pour le plus grand plaisir des enfants de la ville, a paru en 1944 dans la collection Sans Souci des Editions des artistes, à Bruxelles. Quelle modernité à la fois dans les images et dans le ton. Evidemment, il est signé Elisabeth Ivanovsky!

Extrêmement visuelle et forte de quatre titres, cette collection vient d'être rééditée chez MeMo, dans un format légèrement agrandi mais toujours adapté aux mains des jeunes lecteurs. Les autres titres sont "Général Coquelicot", "Jouez fleurettes!" et "Bonshommes des bois". Dès 2 ans.


Maman Ours
Ryan T. Higgins
traduit de l'anglais
par Françoise de Guibert
Albin Michel Jeunesse, 36 pages

Dans ce très rigolo album né aux Etats-Unis, c'est Michel, l'ours solitaire, qui est grincheux. Il n'aime qu'une chose: les œufs qu'il cuisine avec soin. S'il choisit ses recettes sur internet, il se sert près de chez lui pour trouver les ingrédients. Exemples: le saumon dans la rivière, le miel dans la ruche et les œufs dans les nids. Mais un jour qu'il s'était servi chez l'oie, Michel découvre que œufs éclosent. Selon les lois de la nature, les oisillons nouveaux-nés sont persuadés que Michel, le premier être vivant qu'ils voient, est leur maman. Ce qui n'arrange pas les affaires de l'ours grognon, transformé illico en maman oie. On le voit évoluer dans cet apprentissage forcé et c'est bien amusant. Surtout que le râleur peut aussi se faire philosophe et se mettre à apprécier sa nouvelle situation. Voilà un album qui fera rire les enfants tant il est comique et sourire les parents par les allusions directes à la société actuelle. Dès 4 ans.


Le vol du grizzly
Fabian Grégoire
L'école des loisirs/Archimède, 48 pages

Lors d'une tournée au Canada en 2014, Fabian Grégoire a appris qu'une compagnie aérienne, la Pacific Coastal, venait de remettre en service un petit hydravion, un Grumman Goose, pour desservir toute la côte sauvage de la Colombie britannique. Il a pris l'avion omnibus et a rencontré ses passagers, une étudiante allant passer un examen, deux bûcherons partant au boulot, un pêcheur allant taquiner le saumon. A alors surgi l'idée de cet album dont l'histoire se déroule en 1967, mêlant art amérindien, grizzli et déplacements en hydravion.

Imaginez que suite à un problème technique, le pilote d'un hydravion, votre père, doit se poser en urgence. C'est ce qui arrive à Jessie, 11 ans, et son ami George. Le hic, c'est que l'hydravion qui vient les chercher transporte à son bord un grizzly en partance pour un zoo mais en fin d'anesthésie. Ne faudrait-il pas à nouveau tenter un amerrissage d'urgence? Cette aventure palpitante nous fait découvrir et les ours de ce type, et les Amérindiens, et les techniques de vol (dossier documentaire en fin d'ouvrage). C'est le dix-septième titre de Fabian Grégoire depuis 1998 et "Vapeurs de résistance", avec lequel il a entamé ses albums documentaires racontant une histoire pour mieux faire comprendre leur propos. Dès 9 ans.








mardi 1 novembre 2016

La mémé exorciste de Cécile Gambini

Depuis une vingtaine d'années, Cécile Gambini se partage entre les albums pour enfants qu'elle publie sans compter chez de nombreux éditeurs jeunesse, grands et petits, et la conception de livres-objets "vieillesse" en exemplaire unique où elle raconte à sa façon les déboires de son quotidien, ses Pavupapri (250 actuellement).

Pour notre plus grande chance d'adultes - mais les grands ados apprécieront aussi, un de ces recueils est aujourd'hui édité à destination du grand public. Il s'agit de "Au secours Mémé" (Le Tripode, 32 pages), un petit format exquis où Cécile Gambini nous conte quatre catastrophes qui lui sont arrivées à l'été 2015 par le texte et par le dessin. Par le dessin pour des adultes? Oui, parce qu'il serait dommage de se priver de ces récits illustrés qui dégénèrent en beauté.

Elle les résume de cette façon: "Quand ta mère vole des poires à la buanderie tu crois aux miracles, t'offres tes os contre un chaton, t'apprivoises les cafards et t'invoques mémé-vaudou pour exorciser le tout. Voilà le programme court, en quatre actes chirurgicaux, pour votre plaisir."

Le programme long, qui se compose de "La poire", "L'anniversaire", "Mémé-Vaudou" et "La pasteurellose d'été", témoigne de la même vivacité de plume pour raconter des catastrophes qui s'enchaînent, tempérées par une très grande douceur des illustrations et un humour salvateur. Ce n'est pas l'auteure qui va s'appesantir sur son sort. Non, elle en fait des livres. Et quels livres! Des petits bijoux qui disent à leur manière la société d'aujourd'hui.

Cécile Gambini a l'art de raconter, de détailler la descente aux enfers ou pas loin, puis d'énoncer la remontée en une ou plusieurs étapes. Sa sobriété intensifie les drames et leur résolution. Que ce soit la mère qui sort par la grande porte d'une hospitalisation d'un an après avoir terrorisé famille et infirmières. Ou la soirée d'anniversaire pourrie par l'accident d'un petit ami en passe d'aller voir ailleurs. Ou la recette des poivrons grillés qui semble avoir des effets répulsifs. Ou la morsure d'un chat qui tourne en avant-goût de l'enfer... Les drames de l'auteure-illustratrice deviennent très vite les nôtres. "Au secours Mémé" est en plus très bien présenté graphiquement, ce qui renforce encore le plaisir de le découvrir.


In "La poire". (c) Cécile Gambini/Le Tripode.

In "Mémé Vaudou". (c) Cécile Gambini/Le Tripode.

In "La pasteurellose d'été". (c) Cécile Gambini/Le Tripode.

13 questions à Cécile Gambini

Comment fait-on la balance entre livres d'artistes, albums pour enfants et maintenant album pour adultes?
Je me promène dans les différentes parties d'un même jardin, mais jusque-là je n'osais pas parler de la dernière partie. Je deviens moins timide.
250 Pavupapri en moins de 30 ans, c'est pharaonique, non?
Je me drogue aux Pavupapri et je ne pourrais pas m'en passer, c'est si joyeux.
"Au secours Mémé"a-t-il un lien avec le précédent "Chez Mémé" (La maison en carton)?
Oui! C'est bien de "Chez Mémé" que tout vient, l'humour, l'esthétique, l'insolence. C'est génétique en fait. Il fallait bien que je montre en images d'où venait ce foisonnement par un dessin de la maison "Gambini" Et le "Au secours Mémé" est aussi écrit avec la rage d'une petite fille qui ne veut pas décevoir sa grand-mère défunte.
Donc, si j'ai bien compris, "Au secours Mémé" est la diffusion à grande échelle d'un de vos livres faits à la main?
Oui, et j'avoue ne pas avoir maîtrisé que je quittais un peu les spectateurs intimes pour des lecteurs qui, cette fois, ne me connaissent pas ... C'est effrayant. D'une certaine manière, je vais peut-être arrêter d'écrire en cachette ou de faire semblant d'écrire des livres pour enfants. A ce propos, ma "Famille Adams" a été assez choquée par ce livre. C'est la première fois qu'ils me découvrent.
Comment le choix, le vôtre, celui de votre éditeur, s'est-il porté sur ce titre-là?
Devant un plat de "linguine aux câpres", sans hésitation. Je crois que Frédéric Martin a compris que cette fois j'avais totalement osé.
Vous racontez votre été 2015 mais tout le monde s'y retrouve assez facilement.
Chouette.
D'où vient votre inspiration? De la vie? De votre imagination?
La vie propose tellement de scénarios surréalistes que je m'autorise à devenir journaliste. Frédéric Martin, mon éditeur, en vient à se demander si je ne provoque pas exprès d'inextricables situations pour avoir matière à écrire... Si j'étais à la radio, je dirais poliment que c'est de la fiction très bien documentée.
Comment une histoire illustrée se crée-t-elle, par le texte, l'image, les deux en même temps?
L'histoire! Mais une bonne histoire contient déjà toutes ses images. Je vous l'ai dit, je prends beaucoup de drogue Pavupapri. Quand j'écris, j'ai déjà en tête une sorte de "tout" terminé, une idée de livre, une envie de type d'images.
Enfin, un livre illustré pour adultes. Que pensez-vous de la réticence des adultes à regarder des albums autre que des BD? Qu'y gagnent-ils? Est-il différent pour vous de créer un album pour adultes ou un album pour enfants?
Je crée mes albums pour enfants dans les mêmes conditions de transe joyeuse que ceux pour adultes, même si j'utilise un langage plus feutré. J'avoue que je ne comprends pas la réticence des adultes devant un livre illustré qui ne soit pas BD. En quoi la case apporte-t-elle une caution de quoi que ce soit? On peut bien mettre côte à côte un tableau et un texte, que diable! Je pense que c'est un problème oculaire, rien de bien méchant.
"Au secours Mémé" est terriblement humain au-delà de sa drôlerie apparente. C'était votre intention?
Je l'ai écrit dans un état second d'humaine au bout du rouleau qui ne se laissera jamais abattre et combattra par la poésie. Un travail d'exorciste.
Il est curieux de voir le contraste entre votre écriture, vive, incisive même, et vos dessins, empreints de douceur.
Ah, toute une éducation, beaucoup d'amour et tellement de violence, ça donne ça. Adolescente, j'étais une grande révoltée que le dessin a vraiment réussi à adoucir. Dessiner est une activité non violente et silencieuse qui permet de se recueillir, de réfléchir, de se faire aimer. Ecrire est un jeu joyeux, plus frontal. Je ne me cache plus du tout dans l'écriture. Je prends le recul d'un spectateur extérieur et je fais état. C'est comme si, pour cette partie, je devenais comédienne.
Mère, amour, rivale, chat, autant d'accidents qui commencent mal et finissent mieux, résumés dans l'excellent programme imprimé en dernière page. L'humour est-il votre valeur refuge face à cette suite de catastrophes?
Ma grand-mère m'a appris à accueillir les sinistres avec un indéfectible sourire. Et, sincèrement, notre vie est si surréaliste qu'il faut la vivre avec le même détachement qu'elle se le permet avec nous. Le matin, vous vous plaignez de ne plus avoir de dentifrice, et l’après-midi, votre mère décède pour la douzième fois de l'année. Faut avoir de l'humour, non?
Quelle est la technique que vous avez utilisée dans ce livre?
J'ai travaillé à l’acrylique. Je me fabrique des caches en papier qui me servent de pochoirs. J'avais à côté de ma table un très beau livre sur les affiches anciennes de spectacles de magie qui m'a aussi beaucoup inspirée.

"Au secours Mémé" est un livre qui pourrait devenir le premier d'une série... Je l'espère en tout cas.

Petite info pour ceux du coin: exposition, vernissage et dédicace de Cécile Gambini dans l'ancienne Lingerie de l'hôpital St Vincent de Paul transformée en café-bar par Les Grands Voisins, le jeudi 3 novembre à partir de 18h30.