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mardi 8 mai 2018

J'aime que "J'aime..." soit réédité

"J'aime poser mes pieds sur les chaussures immenses de papa
et qu'on marche ensemble autour du salon." (c) Albin Michel Jeun.

La chance de suivre la littérature de jeunesse depuis longtemps est celle d'avoir découvert à leur sortie initiale des pépites qui sont aujourd'hui rééditées. Merci aux éditeurs qui pratiquent la réédition, rendant ainsi accessibles aux enfants d'aujourd'hui, et aussi aux adultes qui s'intéressent au genre, des titres qui s'étaient endormis. Ou qui n'avaient pas été vus, faute d'avoir le bon âge au moment de leur parution. Contrairement à la littérature générale, la littérature de jeunesse s'adresse à des publics qui évoluent par tranches d'environ trois ans seulement.

2018.
2003.
Couverture bleu turquoise désormais uni, dos rouge et reliure cartonnée, mentions "J'aime" du texte en noir plutôt qu'en gris, revoici l'exquis album "J'aime..." de Véronique Le Normand et Natali Fortier (Albin Michel Jeunesse, 128 pages), quinze ans après sa première parution, quand l'auteure, Mme Daniel Pennac à la ville, signait du pseudonyme de Minne. De son côté, il y a très longtemps que la Franco-Canadienne a effacé le "h" et le "e" de son prénom, des "lettres qui ne servaient pas".

Ah, la douceur sucrée des bons moments qui se succèdent dans cet album tout en délicatesse et en joie. "J'aime l'école quand c'est l'heure des mamans", "J'aime mettre ma jupe à volants et la faire tourner",  "J'aime regarder papa se raser quand il a plein de mousse blanche sur la figure et que j'ai envie de tremper mon doigt dedans", pour les trois premières pages. J'aime ceci, j'aime cela tout au long de ce très joli album. A tel point que "J'aime..." est le meilleur titre qu'on pouvait lui trouver.

Voilà un petit format bien épais tout en grâce enjouée où grappiller de multiples évocations d'une enfance heureuse dans les textes joliment tournés, virevoltants même, saisissant l'essence de cet âge, de Véronique Le Normand et les illustrations très réussies de Natali Fortier. Ses personnages ont une présence folle, de même que ses scènes avec des animaux ou ses simples dessins d'objets. Plaisirs et surprises du quotidien, mais aussi anecdotes exquises à l'instar de la rencontre d'une amie adulte un peu folle qui interroge la jeune narratrice sur le petit mari qu'elle pourrait avoir et délices de la vie d'enfant comme un pull qui sent bon la maman ou les histoires qu'on se raconte à propos de l'épicière qui pourrait être une sorcière. Autant d'instantanés qui font un bien infini au cœur et à l'âme. Une mosaïque drôle et tendre à partager entre enfants et adultes, célébrant la sécurité, la légèreté et la liberté de l'enfance.

Conversation avec une amie un peu folle de maman. (c) Albin Michel Jeun.

Traduit partout dans le monde, l'album "J'aime..." a obtenu une mention en catégorie Fiction à la Foire de Bologne 2004. C'est cette succession de petits bonheurs qui a véritablement révélé au monde et à la littérature de jeunesse Natali Fortier qui avait commencé comme peintre et  et continué comme dessinatrice de presse pour gagner sa vie. Qui est aussi sculptrice comme en attestent ses dessins qui louchent vers les trois dimensions. Elle qui dit avoir tellement envie que le personnage bouge et fait toujours des croquis dans plusieurs positions.

"J'aime la musique de la pluie
qui goutte sur mon parapluie rouge". (c) Albin Michel Jeun.

En 2009, Natali Fortier me disait ceci: "C'est l'album "J'aime..." qui m'a permis de rentrer chez quelqu'un. Je m'y sens moins libre mais là, j'étais bien invitée. Je n'aurais jamais écrit cette tendresse. Minne m'a permis de la sentir. Moi, je me sens assez agressive, même dans mon matériel. C'est bien d'avoir eu la tendresse au départ."

Ont suivi dans la foulée:

  • "Violette" (texte de Paule Du Bouchet, Gallimard Jeunesse, 2003), une petite fille taciturne amie des oiseaux.
  • "Lili plume" (Albin Michel Jeunesse, 2004, Prix Goncourt Jeunesse) ou "Natali écrit", premier album en solo
  • "J'aime l'été" (textes de Minne, Albin Michel Jeunesse, 2006)
  • "Mathurin" (Albin Michel Jeunesse, 2006), en solo à nouveau, complété de photos de personnages en volume
  • "Graines de petits monstres" (Albin Michel Jeunesse, 2007), théâtre jouant sur les onomatopées
  • "Zoo" (L'art à la page, 2008), magnifique prolongation d'une expo en Mayenne, vingt-cinq cubes de 50 × 50 cm, en bois dont les six faces sont peintes d'animaux aux formes symboliques (tortue, serpent, chameau), ou en Plexiglas transparent accueillant des personnages en volume. "Les boîtes finies, on m'a proposé d'écrire le texte du livre. Je connaissais très bien mes animaux, tous leurs côtés, même leurs ventres. Je n'avais plus de retenue. Mais l'écriture m'a toujours agacée par son immobilité. Je me suis mise à marcher tous les matins, avec mon crayon et mon papier. Souvent, je n'écrivais qu'un mot, pour me souvenir. Puis j'ai pris un calepin. Mes promenades se sont faites au rythme des animaux, en les écrivant. En fait, j'écris avec mes pieds."
  • "Sur la pointe des pieds" (L'atelier du poisson soluble, 2008), un drame d'enfance.
  • "Mon beau soleil" (photos de Guy Kaizer, Albin Michel Jeunesse, 2009), la journée d'un petit enfant.
  • "Conte à bascule" (L'art à la page, 2011), catalogue d'exposition.
  • "Démasquez" (L'art à la page, 2011), des masques et des mots.
  • "Plupk" (Olivier Douzou, Rouergue, 2012), variation très réussie sur le thème du Petit Poucet.
  • "Reviens!" (Olivier Douzou, Rouergue, 2013), réédition légèrement modifiée de l'album paru en 2000 sous le titre "Va t'en!" consacré aux petits monstres de la nuit.
  • "La folle journée de colibri" (Albin Michel Jeunesse, 2013), les incroyables rencontres d'un colibri.
  • "Marcel et Giselle" (Rouergue, 2015, lire ici), qui revisite de façon gourmande le conte de Hansel et Gretel
  • "L'amour, ça vaut la peine" (Albin Michel Jeunesse, 2016, lire ici), deux amis que tout sépare.

L'avaient notamment précédé:

  • "Moi et ma cheminée" (Herman Melville, L'Ampoule, 2003), qui revisite par ses illustrations le texte de Melville ayant pour héros une cheminée et interrogeant les relations entre les hommes et les femmes.
  • "Les doigts niais" (Olivier Douzou, Rouergue, 2001), un petit ver de terre reconduit à la frontière.
  • "Merci" (Olivier Douzou, Rouergue, 2000), devoir toujours dire merci?
  • "Six cailloux blancs sur un fil" (Cécile Gagnon, Albin Michel, 1998), un petit conte de sagesse indien.





lundi 7 mai 2018

Plus de 900 premiers manuscrits en lice pour le 3e concours d'écriture Gallimard Jeunesse


Les jeunes aiment lire, et plein de jeunes et de moins jeunes aiment écrire pour la jeunesse, à juger les résultats des trois éditions - la troisième est en cours - du Concours du premier roman jeunesse organisé par Gallimard Jeunesse, en partenariat avec RTL et Télérama. Un concours qui s'adresse à tous ceux qui écrivent pour la jeunesse et voudraient faire connaître leur texte.

Ce concours ne vous dit rien? Mais si, sa première édition, en 2013, a été remportée par la Belge Christelle Dabos, à l'âge de 33 ans (elle est née en 1980). Elle continue à enchanter ses lecteurs avec "La Passse-Miroir" (trois tomes actuellement, dont les deux premiers sont également disponibles en format de poche, Gallimard Jeunesse).

  • Tome 1 - "Les Fiancés de l'hiver", Grand Prix de l'Imaginaire 2016 (2013 et 2016, à feuilleter ici)
  • Tome 2 - "Les Disparus du Clairdelune", Grand Prix de l'Imaginaire 2016 (2015 et 2018, à feuilleter ici)
  • Tome 3 - "La Mémoire de Babel" (2017, à feuilleter ici)

Et c'est la Française Lucie Pierrat-Pajot, née à Nevers en 1986, qui  en a remporté la deuxième édition, en 2016, pour ses trente ans, avec "Les Mystères de Larispem" (Gallimard Jeunesse).

  • Tome 1 - "Les Mystères de Larispem" (2016, à feuilleter ici).
  • Tome 2 - "Les Mystères de Larispem II, Les Jeux du Siècle" (2017, à feuilleter ici).

Alors pour la troisième édition, un lauréat ou une nouvelle lauréate?

La participation à la troisième édition du Concours du premier roman jeunesse vient de se terminer (elle était ouverte du 2 janvier au 4 mai 2018 à minuit).
En voici les premiers chiffres.
Manuscrits reçus: 924.
Textes: 70% dans le genre "fantastique" (paranormal, SF, dystopie, heroïc fantasy)0
Participants: 80% de femmes, 20% d'hommes.
Tranche d'âge majoritaire: 18-35 ans, mais 15% de moins de 18 ans.
Localisation: 65% des participants habitent en province, 25% Paris ou la banlieue parisienne, 10% l'étranger ou les Dom-Tom.

A titre de comparaison, les chiffres (approximatifs) des trois éditions.


2012-2013 2015-2016 2018
Manuscrits1.360 800 924
Hommes 30% 20% 20%
Femmes 70% 80% 80%
Genre littéraire 68% imaginaire 60% imaginaire 70% imaginaire
Age moyen 27 ans 18-35 ans 18-35 ans
Moins de 18 ans 31% 20% 15%
Localisation
Province 73% 70% 65%
Paris et banlieue 23%20% 25%
Etranger et DOM-TOM 4% 10% 10%


Maintenant, c'est au comité de lecture de Gallimard Jeunesse de travailler, en étudiant tous les manuscrits reçus. Il a pour mission de sélectionner trois textes. Le jury du concours désignera ensuite le vainqueur parmi ces trois finalistes.
Le jury est composé d'éditeurs, de journalistes, de libraires, d'auteurs, d'une blogueuse et d'une booktubeuse: Michel Abescat, rédacteur en chef, "Télérama", Adeline Bourdon, libraire jeunesse, librairie Dialogues à Brest, Thierry Laroche, directeur éditorial, Gallimard Jeunesse, Isabelle Stoufflet, éditrice, Gallimard Jeunesse, Jérémy Le Pouezard, libraire jeunesse, librairie Le Divan à Paris, Erik L'Homme, auteur, Laurent Marsick, journaliste, RTL, Hedwige Pasquet, présidente, Gallimard Jeunesse, Lucie Pierrat-Pajot, auteure et lauréate de la deuxième édition du concours, Audrey Tribot, booktubeuse et membre de la rédaction du webzine On lit plus fort (Gallimard Jeunesse) et Fanny Vogler, blogueuse et chroniqueuse du webzine On lit plus fort (Gallimard Jeunesse).

Une fois choisi(e), le lauréat/ la lauréate sera alors accompagné(e) dans la finalisation de son manuscrit, jusqu'à la publication de son premier roman en version papier et numérique, selon un contrat d'édition avec les Éditions Gallimard Jeunesse.
La publication du roman gagnant est programmée pour le 29 novembre 2018, juste au moment du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil.

Rendez-vous donc dans six mois.


Et pour ceux qui veulent écrire, le projet "émergences!" de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse est encore en cours (lire ici).









vendredi 4 mai 2018

Mahir Guven, Goncourt du premier roman 2018

Mahir Guven.

Et de trois!

Mahir Guven a  reçu, ce vendredi 4 mai, le prix Goncourt du premier roman pour "Grand frère" (Philippe Rey). Il l'a emporté au premier tour par six voix contre quatre à Myriam Leroy ("Ariane", Don Quichotte). Etaient également finalistes "Géographie d'un adultère" d'Agnès Riva (Gallimard) et "Si" de Lise Marzouk (Gallimard).
Mahir Guven avait déjà reçu le prix Régine Deforges 2018 (lire ici) et le prix Prem1ère de la RTBF, à l'occasion duquel il m'avait accordé un entretien (lire ici).


Ce même vendredi 4 mai, Régis Jauffret a recu le prix Goncourt de la nouvelle pour "Microfictions 2018" (Gallimard). Il l'a emporté au premier tour par six voix contre quatre à Hélène Lenoir ("Demi-tour", Grasset). Etaient également finalistes "Dix manteaux rouges" de Thierry Laget (Gallimard) et "Ceci est mon cœur" de Louisiane C. Dor (Robert Laffont).

Enfin, le prix Goncourt de la poésie - Robert Sabatier a été remis à la poétesse et écrivaine luxembourgeoise Anise Koltz, 89 ans.










jeudi 3 mai 2018

Quand Nathalie Novi peint les Enfants de Syrie

Enfants de Syrie. (c) Nathalie Novi.

Le monde de la littérature de jeunesse se mobilise beaucoup à propos des réfugiés politiques, appelés aujourd'hui migrants, de leurs enfants et des enfants des pays en guerre en général. Que ce soit par l'engagement personnel aux côtés de ces gamins arrivés en Europe qui souffrent, ballottés entre des règlements auxquelles ils ne comprennent rien. Que ce soit en organisant des ateliers de dessins pour les enfants et les adultes. Que ce soit en mettant en place des ventes de leurs dessins.

Chacun fait comme il veut, chacun fait comme il peut, contre ce monde de guerre qu'on nous impose. Nathalie Novi, elle, a choisi de peindre des portraits d'Enfants de Syrie, ce pays en guerreS depuis sept ans. Depuis le 10 avril, elle a publié chaque jour sur Facebook un portrait d'Enfant de Syrie, elle l'a légendé. Elle a donné une humanité à ces enfants noyés dans les flots des statistiques. Elle les a rendus vivants. Par ses tableaux d'enfants reliés par un fil rouge, son cri de douleur et de colère transformé en geste artistique, elle nous a touchés, émus, bouleversés. Aujourd'hui, elle baisse un peu le rythme de ses parutions mais encourage chacun à diffuser ses portraits.

Nathalie Novi:
"Voilà, depuis quelque temps, je peins chaque jour un Enfant de Syrie, déjà 23 portraits je crois, une goutte d'eau comparée aux sept années de guerre qu'ils subissent. Un petit rien qui sert si peu. Je n'abandonne pas ma quête, je "rêve toujours à l'impossible étoile". Cependant, je dois réduire ma cadence, faire quelques pas de côté. Je me limiterai donc à un rendez-vous hebdomadaire, ou presque, avec ces enfants de nos guerres. Je ne les oublie pas mais (...) 
Ces portraits feront peut-être l'objet d'un album, ils seront exposés ici et là, pourquoi pas? En attendant, emparez-vous d'eux pour les afficher dans vos médiathèques, dans vos écoles ou vos librairies, vos boutiques, je vous fais confiance pour imaginer comment les porter haut. Retrouvons-nous très bientôt pour ne jamais les oublier, ni eux, ni les enfants de toutes les guerres. Merci aux courageux photographes à qui j'emprunte les clichés pour être au plus près de ces enfants. Merci M. Raphaël Pitti qui me donnez sans le savoir les ailes pour réaliser ces peintures."

Voici donc les 23 portraits déjà réalisés, beaux, forts, infiniment humains.



Enfant de Syrie, enfant de nos guerres, chaque matin je peindrai ton portrait, celui de la terreur que tu ne devrais pas connaître, celui de la tristesse qui trouble ton regard , ton cri muet, notre abandon, ton beau visage de douleur que je ne parviens pas même à dessiner tellement ta peur est au cœur. Tu ne veux pas mourir, nous ne le voulons pas non plus. Nous non plus ne comprenons pas de quel rouge plus sanglant pourrait être ce fil depuis trop longtemps rompu.
Enfant de Syrie, je te peindrai chaque jour pour te dire que je ne t'oublie pas.
10-04-18


Enfant de Syrie, je ne t'oublie pas. Tes yeux d'ombre sont comme une supplique et mes pinceaux tentent de faire résonner ton appel silencieux.
Enfant de nos guerres, je te peindrai chaque jour.
11-04-18


Enfant de Syrie, tu murmures "ne m'oublie pas".
Enfant de nos guerres, je te peindrai chaque jour, grâce aux photographies des reporters qui impriment la poussière qui trouble ton regard.
Enfant de Syrie je ne t'oublie pas.
12-04-18


Enfant de Syrie, tu as peur mais tu souris, tu regardes le monde qui n'est que guerre,
ton enfance est une grande partie de cache-cache depuis que tu es né-e mais tu te caches pour ne pas mourir. Enfant de nos guerres, je te peindrai chaque matin.
Enfant, je ne t'oublie pas.
13-04-18


Enfant de Syrie, tu sembles ne pas comprendre notre monde, moi non plus.
Enfant de nos guerres, je te peindrai chaque jour pour te dire que je ne t'oublie pas.
14-04-18 


Enfant de Syrie, tu me regardes, tu m'intimides, tu sembles en colère, contre nous, contre la guerre, je te comprends.
Enfant de nos guerres, je te peindrai chaque matin, je ne t'oublie pas.
15-04-18

Enfant de Syrie, tu croises tes bras, pas vraiment pour te protéger, plutôt comme si tu n'attendais plus rien. J'espère me tromper.
Enfant de nos guerres, chaque jour je te peindrai.
16-04-18 


Enfant de Syrie, depuis huit jours, chaque matin je te peins, tu ne le sais pas, ça n'est pas grave. Toi, voici sept années que tu vis dans l'enfer de la guerre.
Enfant de Syrie, je ne t'oublie pas.
17-04-18


Enfant de Syrie, où vas-tu avec ton seau, pars-tu repeindre le Monde?
Non, enfant de nos guerres, tu vas juste chercher de l'eau.
Enfants, je ne vous oublie pas.
18-04-18


Enfant de Syrie, ton regard est sombre, profond, on s'y perdrait, mais dedans, on y verrait peur, tristesse et toute la guerre.
Enfant, je te peindrai, je ne t'oublie pas.
19-04-18


Enfant de Syrie, que regardes-tu? L'oiseau qui chante dans le jardin?
Non, à la guerre, il n'y a plus d'oiseaux, plus de jardins.
À toi, enfant, je peindrai des fleurs, des arbres et des oiseaux, je ne t'oublie pas.
20-04-18


Enfant de Syrie, tu penches, comme la terre autour de toi.
Je te peins et tu sembles tomber, je voudrais tant te rattraper.
Je ne t'oublie pas.
21-04-18


Enfant de Syrie, est-ce le bruit de l'avion dans le ciel que tu refuses d'entendre ou le silence assourdissant du Monde qui tourne sans ton rire?
C'est dimanche ici et je ne t'oublie pas.
22-04-18 


Enfant de Syrie, aujourd'hui, je t'esquisse, je m'esquive, je file apprendre quelques pas de danse. Et toi, enfant de nos guerres, danses-tu encore?
Je ne t'oublie pas.
23-04-18


Enfant de Syrie, je trace cette ligne rouge, mon dessin est fini, je pars le semer. Comme toi, enfant de nos guerres, tu plantes ton sourire ici, dans la poussière, là, dans notre conscience.
Enfant, je ne t'oublie pas.
24-04-18


Enfant de Syrie, qu'écrirais-tu si tu pouvais aller à l'école?
Enfant de nos guerres, je ne t'oublie pas.
25-04-18 


Enfant de Syrie, ce soir, je t'offre un oiseau, pour rêver, un peu.
Enfant de nos guerres, je ne t'oublie pas.
26-04-18


Enfant de Syrie, je te dessine tard, tu me regardes, tu me mets au défi mais je continue à te peindre, chaque jour, comme une promesse.
Enfant de nos guerres, je ne t'oublie pas.
27-04-18


Enfant de Syrie, je t'assois sur ton territoire, une terre dessinée par les hommes, à coups de guerres, à coût de vies. Et pourtant, cette terre est vierge de tout Homme.
Enfant, je ne t'oublie pas, cette feuille sera ton royaume.
28-04-18


Enfant de Syrie, je t'ai promis un arbre pour rêver, le voici.
Enfant de nos guerres, je voudrais tant que tu respires de nouveau cet air de liberté.
Je ne t'oublie pas.
29-04-18


Enfant de Syrie, un arbre et un oiseau poussent sur mon dessin, c'est pour décrire toute l'émotion que j'éprouve à te peindre chaque jour depuis trois semaines. Sans les photographies des reporters de guerre, aucun de ces portraits ne serait possible, merci.
Enfants, je ne vous oublie pas.
30-04-18


Enfant de Syrie, je te dessine et tu deviens forêt, une forêt triste, sombre, profonde. J'aimerais tant éclairer tes ombres, mais je ne le peux pas.
Je ne sais que peindre, alors, je te peins.
Enfants de nos guerres, chaque matin, chaque soir, je ne t'oublie pas.
01-05-18


Enfant de Syrie, tu es en cage, je pense au poème de Prévert
 "Pour faire le portrait d'un oiseau" et te peins dans un champ d'herbes folles.
Enfant de nos guerres, je ne t'oublie pas.
02-05-18


D'autres initiatives en faveur des réfugiés:

  • Vente de dessins originaux d'illustrateurs jeunesse (ici et ici)
  • Ateliers de dessin (ici)
  • Publication, albums et romans (lire ici)







mercredi 2 mai 2018

Le bled raillé comme les préjugés à son propos

Salim Zarrouki

Ce dimanche 6 mai vont se tenir les élections municipales en Tunisie. L'occasion idéale pour présenter cette bande dessinée satirique sur les "Arabes" et les moyens plus ou moins naturels de les éliminer!

Mordant et réussi, l'album de moyen format est l'œuvre de Salim Zerrouki, un artiste Algérien vivant à Tunis depuis une bonne dizaine d'années. "100 % bled, comment se débarrasser de nous pour un monde meilleur" (Encre de nuit, 64 pages) est un pur concentré de méchanceté joyeuse se posant sur une observation fine d'une société, doublé d'une fascinante autodérision amenant aux bonnes questions. Sur les pratiques mises en avant et sur leurs critiques venant du monde occidental.


(c) Encre de nuit.
Cette BD est l'occasion de rappeler qu'on peut rire de tout mais sans doute pas avec n'importe qui. Car Salim Zerrouki frappe juste mais fort. Très fort. Tire-t-il contre son propre camp? Bien sûr que non. Son deuxième degré est décapant mais épatant. Tous ceux qui sont passés par la Tunisie reconnaîtront les habitudes de vie ou de société décrites ici au picrate. Et en rigoleront. Que peut-on faire de plus?


(c) Encre de nuit.
(c) Encre de nuit.
Divers travers bien observés de la société maghré-bine sont tour à tour  épinglés.

Le quotidien, code de la route, travail étatique ou non, mais aussi le cérémonial des fêtes de mariage et la religion à petite dose. Enorme, la charge peut paraître déconcertante au premier abord mais le côté désopilant prend vite le dessus. Et ne dit-on pas "Qui aime bien châtie bien"? Sans oublier la formule de Socrate "Connais-toi toi-même" ("γνώθι σαυτόν"), valable pour tous, même les Maghrébins.

(c) Encre de nuit.
Salim Zerrouki commence son album par un mode d'emploi illustré:
"Cet album est un guide pratique qui s'adresse exclusivement aux Occidentaux. Chaque page de l'album offre une solution pour se débarrasser des Arabes. Important: le mot "Arabe" fait référence au nom donné par le colon pour désigner les autochtones du Maghreb et non l'"Arabe" du Moyen-Orient. L'humanité vous remerciera."
On ne pourra pas dire que le lecteur n'a pas été prévenu!


Le code de la route. (c) Encre de nuit.

On apprend au fil des pages que la mocheté est génétique, les garçons étant défoncés par leurs pères et les filles interdites de se marier ailleurs que chez elles. Que les trottoirs servent à tout sauf aux piétons. Que le code de la route est sujet à interprétation personnelle comme le Coran. La plupart des séquences se terminent par une conclusion. Voici celle qui illustre le code de la route: "Les Arabes s'entre-tueront pour un sens interdit mal interprété." Le passage pour piétons vaut aussi son pesant de dattes locales, tout comme le parking, l'urbanisme, les espaces verts...

L'expérience vécue transpire des dessins expressifs et donne lieu à de formidables idées pour diminuer le nombre d'Arabes, idée qui est, rappelons-le, le fil rouge de l'album. C'est féroce mais terriblement drôle. Surtout, les propos remettent les pendules à l'heure tant du côté arabe dont les manières sont moquées que du côté occidental dont les idées reçues en prennent pour leur grade.

Le sport. (c) Encre de nuit. 

Toutes les observations sur le Maghreb sont justes, du sourcil non ou trop épilé au goût pour le football et au dégoût pour la lecture, possiblement utile pour préserver les plages, en passant évidemment par les femmes, l'amour et la sexualité, les enfants et leur éducation, sans oublier bien entendu la nourriture. Il y a beaucoup à dire et Salim Zerrouki le dit clairement dans un rapport texte-images très réussi. Indéniablement, "100 % bled, comment se débarrasser de nous pour un monde meilleur" est un album indispensable pour tous ceux qui s'intéressent à l'Afrique du Nord. Pour rire beaucoup et réfléchir (l'album est diffusé en Belgique par Interforum; il est aussi désormais en vente en Tunisie).



Avec cet album, Salim Zerrouki n'en est pas à son coup d'essai.

Nabila. (c) Salim Zerrouki.
(c) Salim Zerrouki.
C'est lui qui a créé et fait vivre entre 2011 et 2014 le petit person-nage extra de Yahia Boulahia, un salafiste autoproclamé aux ambitions explicites: "Tous les jours une nouvelle fatwa pour nettoyer la société de toutes créatures impures, femmes et animaux". Effectivement, Yahia, cliché du salafiste "vendeur à la sauvette en face d’une mosquée", petit barbu bête qui ignore qu'il est drôle, a enchanté ses fans sur Facebook. On s'est délecté de ses fatwas à tout-va et de l'humour noir de son créateur.

(c) Salim Zerrouki.
La toile a ensuite vibré avec les blagounettes de ta7richa, des dessins d'humour campés sur les objets du quotidien qui nous interrogent et ont donné lieu à une exposition en 2016. L'ironie toujours présente se teintait de poésie dans un graphisme nettement plus doux.


Depuis lors, Salim Zerrouki, venu de la pub, se consacre à temps plein à une carrière artistique. Il participe notamment au LAB619, un collectif de BD tunisienne expérimentale.