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mardi 8 février 2022

Le décès de la libraire Brigitte de Meeûs

Brigitte de Meeûs.

Elle avait une des dix plus belles librairies du monde selon "Vanity Fair", la plus belle de Bruxelles assurément, la plus chère à mon cœur, la célèbre Tropismes. Menue, discrète, timide même, Brigitte de Meeûs a su créer un lieu merveilleux dédié à la littérature. Elle et sa formidable équipe y donnent le goût du livre, y ouvrent l'appétit de lire. Brigitte de Meeûs est décédée dans la nuit de dimanche à lundi, d'une rupture d'anévrisme. Elle avait 75 ans. Elle laisse derrière elle des océans de tristesse.

Le portrait de Brigitte de Meeûs par les libraires du Syndicat des libraires francophones de Belgique
Chez elle, à la librairie Tropismes.
(c) Shake Agency.
"La librairie indépendante est en deuil. Elle vient de perdre celle qui restera une des personnalités les plus marquantes des cinquante dernières années du monde du livre en Belgique.
Brigitte de Meeûs était arrivée jeune en librairie, se formant d'abord au sein de Libris, mythique librairie de Bruxelles, créant ensuite en 1976, avec un associé, la librairie Calligrammes à Wavre. En 1984, en association avec Jacques Bauduin, les Éditions de Minuit et les Éditions du Seuil, elle avait fondé la librairie "Tropismes", dont Jérôme Lindon disait qu'elle était une des plus belles librairies d'Europe.
Elle a fait partie de cette génération qui s'est engagée dans tous les débats et tous les combats de la librairie indépendante, contribuant à lui donner la place essentielle qu'elle occupe aujourd’hui dans le paysage de la culture. Consciente que ses engagements concernaient tout un métier, elle les a toujours menés avec le sens du collectif, en participant dans les années 1980 à la création des Librairies présentes, devenues par la suite le Syndicat des librairies indépendantes de Belgique, dont elle était encore administratrice.
Personnalité discrète et bienveillante, libraire exceptionnelle et grande lectrice, c'est aussi sa passion pour la littérature qu'il faut retenir, une passion qui fut au cœur de sa vie de libraire, et lui fit partager les quelques années que dura l'aventure du groupement de libraires L'œil de la lettre, avec la publication de remarquables catalogues thématiques sur les littératures européennes. Et dans la droite ligne de cet engagement, elle fit de Tropismes, avec exigence, et avec l'aide de son équipe, cette librairie d'exception au cœur historique de Bruxelles.
La librairie était sa vie. Elle y aura vécu jusqu'au dernier moment. Elle y laissera sa trace, et son parcours continuera à nous impressionner."

Tropismes se trouve au 11 de la galerie des Princes à Bruxelles, dans le magnifique cadre des Galeries royales de Saint-Hubert, édifiée en 1847 par l'architecte Cluysenaer. En 1984, elle s'est installée dans une salle de bal pour jeunes filles sages, conservant les murs en miroir, les colonnes enrubannées, l'impressionnante mezzanine et le plafond en stuc somptueux. Rayonnages de livres et tables d'exposition y ont pris place, s'intégrant parfaitement dans ce décor historique. Ensuite, la librairie s'est agrandie en investissant d'autres lieux, caves et  autres étages. 

La librairie Tropismes.


Sur la toile, les hommages pleuvent.

L'équipe de Tropismes
Brigitte au pays des merveilles...
Il y avait quelque chose d'absolument magique chez Brigitte: toute personne qui la rencontrait gardait inscrite dans sa mémoire sa première rencontre avec elle. Pour chacun de nous qui avons eu la chance de partager son quotidien, il en sera ainsi. Tous les jours, nous la voyions parler, courir, décider, ranger, faire des choix, des choix, des choix (et en cela, elle avait l'instinct sûr et la culture subtile), nous la voyions aller au devant d'inconnus, accueillir les représentants, les éditeurs, les écrivains, les jeunes étudiants aussi, pleins d'espoir parfois d'intégrer la si belle librairie qu'elle avait créée... Comment a-t-elle gardé, au fil de tant d'années, sa force et sa lumière? Et comment pourrons-nous sans elle en perpétuer les traces? Dans "Tropismes Libraires", elle insistait toujours sur le pluriel de "Libraires", nous étions les siens, elle était la nôtre, pour chacun différente, et nous lui devons tout. Elle a traversé le miroir inconnu. Sans doute a-t-elle déjà installé des rayons et des tables...


Arnaud de la Croix, ancien éditeur, auteur
"C'était ma libraire depuis bien des années (étudiant, je fréquentais déjà Macondo, qui a précédé Tropismes). Une grande dame, souriante, discrète et attentive... Ce soir, je suis un peu orphelin.
Repose en paix, Brigitte de Meeûs."

Enrico Vaccari, libraire
"Lunedi scorso, il 31 gennaio, con Brigitte festeggiavo i miei 22 anni di libraio chez Tropismes. Lunedi 7 febbraio arrivato in libreria, lo choc della notizia della sua morte.
Voglio dire solo grazie, per avere avuto l'opportunita' e la fortuna di averla avuta come direttice, come collega e soprattutto come amica. Ciao Brigitte, e' stata veramente una Bella Storia."

Nathalie Zberro, Editions de l'Olivier
"Une figure de la librairie est morte aujourd'hui et cela laisse tous les métiers du livre inconsolables. Une maison d'édition comme L'Olivier n'aurait pas célébré ses trente ans (trente et un à ce jour) sans le soutien, la conviction, la fidélité d'une femme comme Brigitte de Meeûs. Son enthousiasme et sa ferveur ont accompagné tant et tant de textes, d'auteurs, de collections, de projets… Une pensée pour ses proches, et pour la belle équipe de Tropismes. ❤️"

Jean Marchetti, éditeur
"Une grande Dame nous a quittés, Brigitte de Meeus, directrice de cette magnifique librairie Tropismes.
Tristesse infinie."

Philippe Marczewski, écrivain, ancien libraire
"Les hommages vont pleuvoir, et ce sera plus que mérité. Brigitte de Meeûs était l'honneur de la librairie. Elle fut, il y a vingt ans, accueillante et bienveillante avec les jeunes confrères que nous étions, impressionnés par son histoire et sa réputation mais pourtant trop sûrs d'eux. Elle a été pour nous un modèle constant, d'une gentillesse et d'une curiosité que très peu de libraires de cette envergure nous ont témoignées à l'époque. Et plus tard, elle m'a accueilli comme auteur avec une bienveillance et une curiosité inchangées. Je garde ses messages comme des talismans. Elle était quelqu'un dont on cherchait à gagner le respect et qui, quand elle l'accordait, le faisait avec générosité. Je souhaite à tous les jeunes libraires et à tous les auteurs de croiser quelqu'un comme elle."

Jean-louis Massot, auteur, ancien éditeur
"Dans la rue de Venise nous nous faisions souvent coucou d'une fenêtre l'autre et dans La Galerie des Princes, les Dessert de Lune s'y sentaient bien. Je te salue encore ce matin Brigitte, timidement comme tu l'étais."

Stefan Hertmans, écrivain
"La disparition soudaine de Brigitte de Meeûs, grande dame de la librairie Tropismes, nous touche profondément."

Frédéric Dussenne, metteur en scène
"Disparition de Brigitte de Meeûs, directrice de la librairie Tropismes, havre de culture unique en plein centre de Bruxelles.  Je n'y manque jamais mon rendez-vous hebdomadaire.  Que de découvertes j'y ai faites… Profonde reconnaissance.  Merci, madame."

Christophe Poot, auteur-illustrateur
"Lundi 7 février 2022, une terrible nouvelle est arrivée, Brigitte de Meeûs est partie.
Nous sommes nombreux à penser à elle et la pleurer.
Merci Brigitte, ton sourire malicieux et tes yeux rieurs derrière ton rideau de cheveux vont nous manquer. Beaucoup."

Thomas Gunzig, écrivain
"Bon sang, Brigitte, tu étais la meilleure des libraires et la meilleure des patronnes du monde!
Les dix années passées avec toi à Tropismes sont inoubliables, tu m'as appris tellement de choses…"



Stéphane Lambert, écrivain
"C'était la librairie des débuts de ma vie de lecteur. La librairie des premiers enthousiasmes. Des grandes découvertes. A chacun de mes passages, je pouvais compter sur Tropismes pour combler et nourrir mon entrain. C'était un lieu mythique où je n'entrais jamais sans fièvre ni timidité. Sur mon chemin littéraire, j'ai l'impression d'avoir toujours connu la silhouette discrète, presque effacée, de Brigitte de Meeûs. Son élégance va nous manquer. Toutes mes pensées émues à ses proches et à son équipe."

Julien Truddaïu, animateur
"Des petits bout de papiers éparpillés dans la bibliothèque qui racontent une fidélité. 
Apprendre le départ de la taulière de l'une de ses librairies préférées. 
C'est important d'apprécier les personnes qui font le lieu pour  plonger dans sa matière.
Arrivée à Bruxelles, deux pôles identifiés rapidement  la Librairie Joli mai (Editions Aden) et chez Brigitte.
Triste Tropismes…"

Arnaud Timmermans, dramaturge
"Ce matin je dis au revoir à ma première patronne, Brigitte de Meeûs qui donna à Bruxelles sa plus belle librairie, sous le plus beau des noms, Tropismes. Tout ceux qui l'ont un jour croisée se souviennent de sa curiosité et de sa délicatesse, de sa discrète exigence et de sa grande générosité. Plus encore que tous les livres découverts chez elle et dans lesquels passait le plus clair de mon salaire d'étudiant, c'est ce souvenir que je garde de ces quelques années passées à son contact. Merci pour tout chère Brigitte."

Weyrich-Édition 
Une bien triste nouvelle: "Une grande dame de la librairie nous a quitté ce dimanche. Sa famille, l'équipe de Tropismes, le SLFB, ses clients se sentent tous orphelins aujourd'hui. Brigitte de Meeûs a un parcours inédit au sein de l'histoire de la librairie belge", écrit Gaëlle Charon du Syndicat des Libraires francophones de Belgique😢"

Tom Van de Voorde, écrivain
"Gisterenmiddag bereikte me het droevige nieuws dat Brigitte de Meeûs is overleden, de immer discrete en elegante directrice van Tropismes Librairie in de Prinsengalerij, door Cees Nooteboom ooit eens beschreven als de mooiste boekhandel ter wereld.
De afgelopen twaalf jaar heb ik de eer en het genoegen gehad om met Brigitte en haar fantastische team samen te werken.  Zelden iemand ontmoet die zo belezen was, literaire smaak had en bovendien over een ontstellend geheugen beschikte. Elke auteur of boek die ik in haar bijzijn ooit genoemd heb, wist ze zich jaren later nog te herinneren. Ze had ook een uiterst subtiele manier om duidelijk te maken dat ze een boek of auteur maar niets vond. Een pauze in haar stem, een lichte beweging in haar lip, nauwelijks merkbaar.
Brigitte was niet alleen een literair monument in Brussel, maar ook internationaal gerespecteerd door uitgevers en auteurs. Toen de hoofdstad nog een literair provincienest was, haalde zij auteurs als Danilo Kis en Nathalie Sarraute naar haar boekhandel. Ik ben haar nog steeds dankbaar dat ze twee jaar geleden met één telefoontje Jean Echenoz overtuigde om naar Bozar te komen, iets wat ik al tien jaar vergeefs geprobeerd had. Het bleek zijn eerste optreden in België te zijn en zowel Echenoz als Brigitte waren die avond in hun nopjes met de paar honderd aandachtige lezers die kwamen luisteren. Ze was een grande dame, maar die avond zag ik ook iets meisjesachtig in haar blik. Als er iets als een literaire aristocratie bestaat, dan had zij een van de hoogste titels. Brussel en ik gaan haar missen."

Morgan Di Salvia, rédacteur en chef du journal "Spirou"
"Bonjour Morgan,
Sans doute te souviens-tu de Tropismes. Nous en tout cas, on se souvient de toi!"
J'ai reçu ce message de Brigitte de Meeûs le lundi 15 juin 2009 à 14h42.
Six mois auparavant, Brigitte m'avait accueilli pour quelques semaines au sein de son équipe. Je traversais un moment difficile. Cette poignée de jours dans son temple du livre m'avait sorti la tête de l'eau. Bon sang que j'avais aimé le perfectionnisme discret dont elle faisait preuve en redressant d'un geste souple les piles de livres. Il y avait de l'élégance et de la considération dans chacun de ses échanges avec les nombreuses personnes qui transitaient par la librairie, tantôt en touriste, tantôt en habitué assoiffé de lecture. Faute d'agenda concordant, nos chemins professionnels ne se sont plus croisés suite à ce message de l'été 2009. Les années suivantes, on se disait un petit bonjour lorsque je passais acheter des livres chez elle. Flâner chez Tropismes, c'était comme faire une cure thermale au milieu des bouquins. On se sentait mieux après. 
Hier, j'ai appris la disparition de cette grande dame du livre, et j'en suis infiniment triste. 
Je pense à tous mes anciens collègues et amis de la librairie Tropismes, je partage leur chagrin.
Au revoir Brigitte.
Sans doute ne m'aviez-vous pas complètement oublié. Moi en tout cas, je me souviendrai toujours de vous."

Jean-Marc Dubray, éditeur
"Brigitte de Meeus: nous nous connaissions depuis plus de 35 ans partageant, à chaque rencontre, quelques mots sur l'un ou l'autre auteur, l'un ou l'autre livre, prenant des nouvelles des proches. Les livres, elle les portait, ils vivaient en elles, elle vivait pour eux, sans concession, fusse t-elle lucrative. Une intégriste de la littérature en quelque sorte. Son premier abord parfois austère, pour en pas dire sévère, cachait chaleur et gentillesse; pleine de sollicitude et d'encouragements dans les moments plus difficiles, partageant de bon coeur les réussites. Elle avait fait de Tropismes un lieu de culture, de rencontre, de découverte,  à son image, lui aussi, à la fois un peu austère et chaleureux. Témoin d'une époque qui tend à disparaître maintenant que l'édition de livres est trop souvent affaire de banquiers et d'industriels, elle me manquera comme le temps qui passe, qui est passé. Bon vent à toi, Brigitte, sur d'autres pages, pour des récits à jamais inconnus."

Roger Tavernier, éditeur
"Disparition d'une grande dame du livre. Brigitte de Meeûs nous a subitement quittés avant-hier. Je l'ai rencontrée pour la première fois en 1972 (50 ans!) chez Libris, puis a suivi Calligrammes, fondée à Wavre avec Jacques Poelmans. Avant d'en arriver à Tropismes, passage incontournable de tous les lecteurs bruxellois ou d'ailleurs. Un jour, Brigitte m'a dit que c'était grâce à moi qu'elle s'était lancée dans cette aventure. Alors qu'elle hésitait encore, je lui aurais dit: vas-y  fonce! En réalité sa décision était bien sûr prise, et c'est le dernier qui a parlé qui a été le déclic. Ce fut moi, ç'aurait pu être un autre, mais ça ne fait rien, cela m'a quand même touché. J'ai évidemment des portraits de Brigitte, mais elle était pudique, ne se mettait jamais en avant, et je sais qu'elle préférerait une image de cette librairie dont elle en avait fait l'une des meilleures et des plus belles d'Europe, à force de volonté, d'abnégation et d'amour du livre. Quant à moi, je ne sais pas encore si j'aurai le courage de retourner un jour chez Tropismes..."

David Courier, journaliste
"Ce soir, la librairie Tropismes est orpheline.
Et nous aussi, un peu, avec elle.
Ce soir, on se raccroche comme on peut aux doux souvenirs qu'on a tous de Brigitte. 
Son infinie gentillesse, sa grande curiosité, son élégance, sa façon de glisser entre les rayons - discrète et en même temps tellement présente - , ou de poser distraitement sa main sur les livres tandis qu'elle vous parlait avec passion du dernier roman qu'elle avait dévoré. 
Je n'oublierai pas non plus la confiance qu'elle a su m'accorder avec calme et bienveillance dans les nombreuses rencontres d'auteurs et d'autrices que nous avons organisées, et sa patience quand les soirées se prolongeaient, et que les lecteurs et les lectrices rechignaient à quitter la librairie et son ambiance tellement unique et chaleureuse qu'elle avait su créer, sans esbroufe.
Alors oui ce soir, la librairie Tropismes est orpheline. 
Mais Brigitte est là, et son souvenir est intact, fixé pour toujours dans nos mémoires."

Librairie Filigranes
"Nos sincères condoléances à la famille et aux proches de Brigitte de Meeûs, administratrice déléguée de la librairie Tropismes. "Je garde d'elle son sourire, sa passion, son savoir. Ensemble, nous avons créé le Syndicat des libraires, importé la Fureur de lire, partagé de belles rencontres et passé des soirées formidables et inoubliables." - Marc"

Paul Vermeylen, architecte urbaniste
"Via Henri Simons, j'apprends le décès de Brigitte de Meeus, à la suite de son AVC de lundi dernier. La librairie TROPISME perd ainsi son animatrice et sa directrice. 
Voisin jusqu'il y à quelques semaines, je la voyais bien souvent. J'étais à la fois émerveillé par ses découvertes littéraires. Mais je la voyais de plus en plus soucieuse de la situation économique des librairies. Que sera TROPISME  sans elle ? Tristesse tristesse tristesse 💐"


samedi 5 février 2022

Grands philosophes pour petits lecteurs


Ils sont petits. Mais à six (et bientôt huit), avec leur couverture en tons francs, ils se repèrent vite sur le rayon de la bibliothèque. Et se distinguent par le grand rond qui découpe leur couverture laissant entrevoir un animal. C'est que les petits volumes illustrés de la collection "Philonimo" (Editions 3œil), dont le titre n'apparaît qu'en quatrième de couverture, ont pour défi de rendre les grands philosophes accessibles aux enfants par le biais d'animaux. Et ce dès les classes maternelles. Défi remporté. Tous écrits avec justesse par Alice Brière-Haquet, ils sont magnifiquement illustrés par des artistes chaque fois différents. La crème de l'illustration jeunesse.

On a déjà eu "Le Porc-épic de Schopenhauer", illustré par Olivier Philipponneau, et "Le Corbeau d'Epictète", illustré par Csil (lire ici). Quatre autres ont suivi l'an dernier, toujours dans l'alternance Antiquité-XXe siècle, donnant une véritable cohérence à la collection. 2022 verra la sortie le 7 juin du "Cygne de Popper", illustré par Janik Coat, et le 2 septembre de "La Colombe de Kant", illustré par Emilie Vast.

Le quarté 2021


Le Papillon de Tchouang-Tseu
Alice Brière-Haquet
illustré par Raphaële Enjary
Editions 3œil, "Philonimo"
2021, 24 pages

Tout jaune et illustré de gravures aussi sobres que délicates, l'album le plus mince de la série met en scène un homme, Tchouang, qui s'est endormi et qui rêve qu'il est un papillon. Un vrai papillon à la vie de papillon. Est-il encore humain à ce moment? Et quand il se réveille? Et le papillon rêve-t-il alors de lui? Autant de questions subtilement posées, venues d'un philosophe de l'Antiquité, qui font réfléchir à l'imagination et à ses pouvoirs.

"Le Papillon de Tchouang-Tseu". (c) Editions 3œil.



Le Lézard de Heidegger
Alice Brière-Haquet
illustré par Sophie Vissière
Editions 3œil, "Philonimo"
2021, 32 pages

"Le Lézard de Heidegger".
(c) Editions 3œil.
Couleur vert d'eau pour cet album en pochoirs expressifs parlant de soleil et de chaleur. Qui de la pierre, du lézard ou du jeune Pierre est conscient de leurs interactions dont l'ensemble compose notre galaxie? On suit le lézard, qui recherche la chaleur de la pierre sans savoir d'où elle vient mais fuit lorsqu'il est dérangé par l'enfant. Les niveaux de conscience, selon Heidegger, abordés avec finesse.


Le Chien de Diogène
Alice Brière-Haquet
illustré par Kazuko Matt
Editions 3œil, "Philonimo"
2021, 32 pages

"Le Chien de Diogène".
(c) Editions 3œil.
Quelle est la richesse qui compte sur terre? L'or et la puissance du Roi ou la liberté et les réjouissances qu'elle offre au chien? Les illustrations en bleu nuit et rouge détaillent cette "vie de chien", une vie de bonheurs incessamment renouvelés pourvu qu'on leur prête attention. N'est-ce pas là, la vie d'un roi, glisse Epictète, philosophe stoïcien qu'on nie depuis près de deux millénaires.




Le Canard de Wittgenstein
Alice Brière-Haquet
illustré par Loïc Gaume
Editions 3œil, "Philonimo"
2021, 32 pages

Merveilleuse interprétation graphique en orange et bleu vif de ce jeu sur la double perception. Canard ou lapin? Le bec de l'un et les oreilles de l'autre ont les mêmes traits. Selon l'inclinaison du sujet, la perspective adoptée, le lecteur comme le chasseur de l'histoire, a l'un ou l'autre. Vertigineux. La question immédiate étant alors, l'un peut-il être l'autre? Oui et non, comme le montre Wittgenstein. Comment entrer dans un terrier quand on est canard, s'envoler quand on est lapin? Et quid du chasseur? Discussions à prévoir.

"Le Canard de Wittgenstein". (c) Editions 3œil.










vendredi 4 février 2022

La couverture du "2022 Illustrators Annual"


Voici la couverture du catalogue "2022 Illustrators Annual" de la Foire du livre pour enfants de Bologne. Elle a été réalisée par l'illustratrice basque Elena Odriozola, lauréate du Grand Prix BIB (Biennale des Illustrateurs de Bratislava) 2021. Agée de 54 ans, l'artiste est titulaire de nombreux prix de qualité: prix Euskadi de littérature (illustration) en 2009 et 2013, prix national d'illustration d'Espagne en 2015, Pomme d'Or de Bratislava à Biennale d'illustration de Bratislava en 2015 aussi, finaliste du prix Andersen de l'IBBY en 2018 et 2020. 

Néanmoins, Elena Odriozola est peu connue chez nous. Plusieurs livres qu'elle a illustrés existent en français, mais tous ne sont plus disponibles.

  • "Le Fil d'Ariane", Javier Sobrino (traduit de l'espagnol par Sandra Enault, Autrement Jeunesse, 2010)
  • "Un secret de la forêt", de Javier Sobrino (traduit de l'espagnol par Marion Duc, OQO, 2009)
  • "Les Secrets d'Iholdi", de Mariasun Landa (traduit de l'espagnol par Anne Calmels, La Joie de lire, 2009 et 2014)
  • "La Princesse qui baillait sans cesse", de Carmen Gil (traduit de l'espagnol par Francisco Ortega, OQO, 2007)
  • "La Colle de petits pois", de Susan Chandler (traduit par Benoît Berthézène, Le Ballon, collection "Faribole", 2007)
  • "L'Histoire de Noé", de Stephanie Rosenheim (traduit par Antoine Pellerin, Le Ballon, collection "Faribole", 2007)
  • "Dix amis", d'Inès Rosales (Saragosse Imaginarium, 2003)
  • "Marguerite", de Rubén Dario (Saragosse Imaginarium, 2003)

L'"Annuel des Illustrateurs 2022" rassemble les illustrations des 78 artistes sélectionnés pour la 56e Exposition des Illustrateurs (lire ici). 

Rappelons que ce beau livre annuel est illustré alternativement par les lauréats du prix H. C. Andersen de l'IBBY, décerné un an sur deux, et du Grand Prix de la Biennale des illustrations de Bratislava. Il est publié en italien et en anglais par l'éditeur italien historique Corraini, en japonais par JBBY - Japanese Board on Books for Young People, en coréen par CCOC et en chinois par Dandelion Picture Book House.

Un 1/4 d'heure pour une Grande cause nationale


En 1535, l'évêque de Panama Thomas de Berlanga découvrait à cette date les îles Galápagos. En 1933, près de quatre siècles plus tard, les nazis ouvraient à la même date à Dachau leur premier camp de concentration. Ce jour-là, en 1920, naît Boris Vian, tandis que disparaît Moebius (Jean Giraud) en 2012. C'est aussi le jour de la Saint Vivien. Oui mais la date? 

La voici. Le jeudi 10 mars 2022 entrera-t-il dans l'histoire parce que le CNL, le Centre National du Livre en France, l'a choisi pour "sensibiliser tous les Français à l'importance de la lecture, et manifester ensemble notre attachement au livre, en cette année de Grande cause nationale". Selon une déclaration du Président de la République émise le 17 juin 2021.

En collaboration avec l'association "Silence, On Lit!" (ici), l'Education nationale française et divers partenaires, le CNL lance donc le "quart d'heure de lecture" simultanée dans toute la France, le jeudi 10 mars 2022 à 10 heures. "Ce jour-là, la France lit!", indique-t-il. Ce quart d'heure magique est baptisé opération #10marsjelis.

Bien.

Bien?

Plusieurs points de la formulation posent question.
  • Un petit quart d'heure sur toute une année pour une Grande cause nationale? Même si un "quart d'heure lecture" peut se pratiquer depuis 2018 dans les écoles françaises.
  • Pour sensibiliser "les Français"? Et les autres habitants de la République? Même si ceux-ci sont mentionnés dans les textes explicatifs.
  • Pourquoi la date du 10 mars quand on sait qu'existe depuis toujours la journée du livre (et des droits d'auteur) fixée au 23 avril, jour de la San Jordi? Quoi? On me dit dans l'oreillette que des élections présidentielles sont prévues le 10 et le 24 avril. Et que le tout nouveau Festival du livre de Paris se tiendra du 22 au 24 avril 2022.
Pour Régine Hatchondo, présidente du CNL, "il s'agit d'offrir à tous un quart d'heure de plaisir, d'évasion, de silence et d'émotion pour remettre la lecture au cœur de nos vies."  Le projet imagine que ce quart d'heure de lecture simultanée le 10 mars à 10 heures va (re)donner à chacun l'envie de lire quinze minutes au moins chaque jour. En tout cas, il est accompagné d'une foule d'outils, bienfaits de la lecture, mise en place de #10marsjelis (dont ce merveilleux conseil, "La plage horaire de 15 minutes à 10 heures doit être fixée à l'avance pour éviter la programmation de réunions et rendez-vous et ainsi permettre à tous les membres de la communauté d'en profiter"), enregistrement en ligne, partage ensuite sur les réseaux sociaux (infos ici).

Bon, toute initiative en faveur de la lecture, ici de tous, enfants, jeunes, adultes, seniors, et partout, de l'école à la prison en passant par la bibliothèque, le travail et les maisons de retraite, est bonne à prendre. On ne peut que prier San Jordi pour qu'elle porte des fruits.
 
En Belgique, depuis 2018, c'est le 23 avril, journée mondiale du livre et du droit d'auteur, que "tout le monde lit!" Du nom de l'opération de promotion de la lecture organisée par l'ADEB (Association des éditeurs belges) principalement à destination des enfants, les lecteurs de demain (lire ici, en fin de note et ici pour la prochaine édition).




mardi 1 février 2022

De la difficulté de titrer un album jeunesse

Combien sommes-nous sur terre? Sachant que nous étions 1 milliard en 1800, 2 milliards en 1927, 3 en 1960, 4 en 1974, 5 en 1987, 6 en 1999, 7 en 2011. Certains sites ont annoncé que le cap des 8 milliards a été franchi ce 19 janvier. D'autres le prévoient pour le courant de l'année 2022. Ou même pour 2023.

Ce chiffre rond de 8 milliards me rappelle un très bel album de l'Américain Peter Spier (1927-2017). Sorti aux Etats-Unis en 1980 sous le titre prudent de "People", il est apparu en français dès l'année suivante: "Quatre milliards de visages" (traduit de l'anglais (USA) par Christian Poslaniec, l'école des loisirs, 1981). Dès 1987, il devient "Cinq milliards de visages".

Un grand format basé visiblement sur les chiffres dont nous disposons aujourd'hui, magnifiquement illustré des délicates aquarelles de Spier et se distinguant surtout par son message humaniste:




"Plus de 5.000.000 de personnes... et pas deux semblables./ Chacun de nous est différent de tous les autres./ Chacun, chacune, unique en son genre."
Version 1991 de "5 milliards".

Ou en finale:
"C'est étrange, certains vont jusqu'à en haïr d'autres parce qu'ils ne leur ressemblent pas. Parce qu'ils sont différents. Ils oublient qu'eux aussi paraissent différents aux yeux d'autrui."

Version 1991 de "5 milliards".

Fou de se dire que ces phrases de tolérance, d'anti-racisme et d'admiration pour l'humanité ont été écrites il y a plus de quarante ans. 

Au fil des décennies, le texte de l'album a été actualisé, et, obligé, le titre français aussi. Il est devenu "Six milliards de visages", puis "Sept milliards de visages", album toujours disponible en grand format en en poche. Y aura-t-il une version 2022 "Huit milliards de visages"? Mystère.


Autre mystère: cette couverture trouvée sur l'internet et indiquant "Quatre milliards de visages". Est-ce un faux, un tirage limité? Qui a une réponse?

Merci à Mathilde Lévêque qui m'indique: "Selon le catalogue de la BnF, "Quatre milliards" est l'édition de 1981 et "Cinq milliards" celle de 1987."