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jeudi 13 novembre 2014

"The Parisianer", livré presqu'à domicile

A la place Brugmann, à Ixelles, on a bien plus de chances de croiser un(e) Parisien(ne) qu'un(e) Bruxellois(e). Pas de ségrégation ici, juste la constatation, corroborée par les statistiques officielles, que les habitants de la capitale française "montant" dans le pays voisin au nord, aiment beaucoup s'y installer. Ainsi que dans ses environs.

Ils seront ainsi cueillis par l'exposition "The Parisianer" qui se déroule actuellement et jusqu'à la fin de l'année à la librairie Candide (1 place Brugmann précisément). Elle présente vingt tirages d"exposition du livre graphique "The Parisianer" (10/18, 152 pages), riche, lui, de 127 illustrations, qui vient juste de sortir.
"Quoi? Une nouveauté?", me glissez-vous dans l'oreillette. "Ce livre existait déjà."
Bien sûr, vous avez raison, mais je n'ai pas tort.
La version 10/18 est une édition revue et augmentée du livre qui a été coédité sous le même titre par l'association La Lettre P et les éditions Michel Lagarde l'an dernier. Sorti à l'occasion de l'exposition des originaux à la Galerie de la Cité internationale des Arts de Paris en décembre 2013, il est arrivé en librairie en mars 2014. Mais, pfffuuiiittt, de ces 1.700 exemplaires, il n'en reste aucun.

The Parisianer, Julien Phoque. (c) 10/18.
Le livre "The Parisianer" rassemble donc largement plus de cent couvertures d'un magazine imaginaire célébrant Paris, hommage superbe au "New Yorker" dont il pourrait être la version française. L'ouvrage est extrêmement réussi et propose un portrait multiple, kaléidoscopique, de la ville lumière, loin des clichés de base. On y voit bien sûr des Tour Eiffel, des métros, des touristes japonais et des pigeons mais, entre cinq selfies et cinq fois plus de graffitis, on y découvre surtout un formidable élan pour cette ville à laquelle on n'échappe pas. C'est au moins de l'intérêt, souvent de l'amitié et même régulièrement de l'amour. Ce recueil d'images superbes permet de savourer une multiplicité de visions posées par des artistes contemporains, dont aucun, paradoxe amusant, n'a dessiné de couverture pour le vrai "New Yorker".

The Parisianer, Aurélie Pollet. (c) 10/18.
Le projet a été graphique dès le départ. Il s'agissait de l'exposition de 500 m2 à la Cité des Arts. Ayant bénéficié d'une année pour la monter, les artistes Aurélie Pollet et Michael Prigent ont invité une centaine de leurs pairs à leur dessiner un ou des Parisiens. Mais avec des consignes. "Un brief commun a été envoyé aux illustrateurs", m'explique Aurélie Pollet, venue à Bruxelles pour le vernissage de l'exposition chez Candide. "Il comportait le format, la technique, plutôt classique pour rendre hommage au "New Yorker", et surtout la demande d'un Paris positif, même si celui-ci était décalé ou humoristique. Histoire de sortir de l'habitude de critiquer continuellement Paris. Des croquis préparatoires étaient aussi demandés, pour éviter les redondances et les clichés."

The Parisianer, Michael Prigent. (c) 10/18.
L'artiste se souvient de la période où arrivaient les croquis: "C'était Noël tous les jours. Nous avons eu des très bonnes surprises, des points de vue justes, efficaces tout de suite. Quelques images clichés qui ont été tout de suite revues quand nous avons proposé aux auteurs d'aller plus loin."









The Parisianer, Martin Jarrie. (c) 10/18.
Si le talent des artistes sélectionnés est réel, on est parfois surpris de découvrir plein de nouveaux noms en plus d'auteurs de livres pour enfants ou de dessinateurs de presse connus, Edmond Baudoin,  Serge Bloch, Marc Boutavant, Martin Jarrie, Gwendal Le Bec, Jean-François Martin, Aude Picault, Olimpia Zagnoli, pour ne citer qu'eux.







"Au début du projet", reprend Aurélie Pollet, "nous avons choisi des artistes que nous admirions ou que nous connaissions, parce qu'ils sont des références ou parce que nous avons découvert leur travail. Nous avons activé notre réseau. Plein d'entre eux viennent de l’école des Arts Décos à Paris, du cinéma d'animation, comme nous. Mais certains ont voulu tenter autre chose comme Catherine Meurisse qu'on connaît dans d'autres genres. Tous ont un rapport à Paris même s'ils n'y habitent pas ou plus. J'ai moi-même passé dix années de mon enfance en Belgique. Dominique Corbasson, par exemple, vit à Bruxelles." Occasion aussi de se rendre compte en tournant les pages des familles qui composent compte l'illustration et de leurs héritages heureux.

Le livre est arrivé ensuite lors d'une rencontre avec l'éditeur et agent d'illustrateurs Michel Lagarde. "Faire le livre a été notre plaisir", sourit Aurélie Pollet. "C'était la partie artistique du projet, associer ces images ouvertes. C'est pour cela qu'il n'y a pas de pagination, pour que chacun puisse se promener dans les pages."
Il y a toutefois des chapitres, introduits chacun par une citation, qui donnent du rythme, une respiration.

The Parisianer, Quentin Vijoux. (c) 10/18.
La nouvelle édition enrichie a permis d'ajouter quarante nouveaux auteurs, dont les deux  Belges Tom Schamp et Brecht Vandenbroucke, "afin d'enrichir les chapitres et d'en ajouter un, "Les Mystères de Paris", plus onirique", précise Aurélie Pollet.
Michel Lagarde m'explique qu'après l'épuisement de la première édition de "The Parisianer", coédition de La lettre P et de ses propres éditions avec deux versions de couverture, une de Thomas Baas et une de François Avril, il a été contacté par Bénédicte Adrien de 10/18 pour le reprendre dans une version augmentée. Cette fois, le tirage est de 20.000 exemplaires; le prix inférieur à 20 euros pour un ouvrage de cette qualité vaut d'être signalé.

Quant aux couvertures des deux Belges, apparues dans la version deux, elles sont exposées à la librairie Candide que tient Eric Haegelsteen. Il me dit: "Quand j'ai vu le livre de Michel Lagarde, avant même la réédition en 10/18, j'ai voulu faire venir le projet ici. Ce qui m'a plu, c'est la diversité des regards sur Paris. Pour l'exposition à la librairie, j'ai choisi vingt illustrations sur un échantillon de cinquante."
A noter la vente de vingt-sept reproductions encadrées en format 30 x 40, produits dérivés intelligents du livre original.


Deux anecdotes d'artistes

The Parisianer, Vincent Bergier. (c) 10/18.
Vincent Bergier
"J'avais acheté un parapluie à Monoprix, très solide, que j'ai malheureusement perdu. J'ai racheté un autre parapluie qui ne valait rien, qui s'est retourné tout de suite. Je me suis dit qu'on n'est pas égaux devant la pluie. J'ai choisi cette anecdote de la vie quotidienne pour en faire une sorte de chorégraphie parisienne avec le paradoxe que je représente une scène de pluie sans une goutte d'eau."

Une autre histoire de parapluies, c'est celle de l'autre Belge, Brecht Vandenbroucke.

Tom Schamp
"L'idée me plaisait car je connais bien les couvertures du "New Yorker". Personnellement, j'ai travaillé en collages sur les liens entre Paris et New York. J'ai même fait mon dessin le 14 juillet!
J'ai dessiné une fille puisqu'on dit "une" tour Eiffel. Elle va d'une ville à l'autre, comme pour rencontrer la Statue de la Liberté. Elle fait le voyage de la France aux Etats-Unis."
Aux pieds de la tour-jeune fille, plein d’éléments symbolisent chacun des deux pays.

A noter que Tom Schamp devrait être en dédicace chez Candide le samedi 13 décembre.



Le Prix du Premier roman au magnifique "Vera" du Belge Jean-Pierre Orban

Jean-Pierre Orban. (c) D. Murphy.
"Un prix inespéré", me commente Jean-Pierre Orban depuis un café. L'auteur de "Vera" (Mercure de France, 266 pages) vient en effet de recevoir le Prix du premier roman français.

L'histoire de cette jeune Italienne qui découvre le fascisme, l'approuve avant de s'en éloigner pour trouver sa propre vérité, est à lire ici.

Rappelons que Jean-Pierre Orban est aussi en lice pour le Prix Rossel, décerné le 4 décembre.

mercredi 12 novembre 2014

Le poète Jan Baetens à Namur ce jeudi

Jan Baetens. (c) Stephanie Verbeken.

Soirée poésie à Namur ce jeudi 13 novembre à 19 heures, et pas avec n'importe qui. Avec Jan Baetens lui-même! Oui, le poète flamand d'expression française qu'on nous envie souvent.

Très logiquement, la rencontre se déroulera à la Maison de la Poésie (28 rue Fumal), en collaboration avec l'asbl Levée de paroles. Elle sera animée par Gérald Purnelle. Renseignements pratiques ici.

La soirée est dédiée aux deux dernières publications de Jan Baetens, datant toutes les deux de cet été 2014,
"Pour en finir avec la poésie dite minimaliste" (Les Impressions Nouvelles, 158 pages) et "Vivre sa vie et autres poèmes" (Espace Nord, 256 pages).

Deux livres formidables que j'avais longuement présentés ici, en entamant avec la poésie la quatrième année de mon blog.

mardi 11 novembre 2014

"Aujourd'hui, la guerre est finie"

Pour qu'un livre de circonstance soit bon, fonctionne auprès de son public d'enfants, soit de la littérature, il faut avant tout qu'il soit un livre et non une circonstance.

C'est le cas avec le fort réussi album "La maîtresse ne danse plus" d'Yves Pinguilly et Zaü (Rue du monde, 40 pages), un ouvrage qui commémore de très belle manière le centenaire de la Première Guerre mondiale. Pour une fois, on y vit le conflit à l'arrière et non au front.
Les peintures de Zaü, aisément reconnaissables à leurs aquarelles largement cernées de traits à l'encre de Chine, confèrent de l'élan au beau texte d'Yves Pinguilly, tout en subtilité.

La vie d'Adèle. (c) Rue du monde.
On suit dans cet album Adèle, petite fille dont les parents sont agriculteurs. Le livre s'ouvre sur la mobilisation. Les cloches sonnent. Les hommes partent à la guerre. Les femmes travaillent davantage. Les enfants vont à l'école. Leur maîtresse, toute vêtue de rose, n'oublie pas de danser avec eux. Adèle raconte toutes ses journées et celles du village à sa poupée, Madeleine. Les illustrations sur double page pour la plupart nous invitent dans ce quotidien qui s'est adapté à la guerre.

Quand la maîtresse dansait. (c) Rue du monde.
Jusqu'au jour où le maire vient informer la maîtresse durant une leçon de la mort de son fiancé. La guerre est désormais là pour de vrai dans le village.
Si la maîtresse s'habille maintenant de noir, elle ne fait pas peser sa détresse aux garçons et aux filles de sa classe; ils en ont assez eux-mêmes, car de nombreuses familles sont maintenant en deuil.
Au contraire, elle apprend à ses élèves "à compter les jours pour que chacun mesure bien le temps qui passe".

Et les jours passent. Les années aussi. Un jour, les cloches se font à nouveau entendre: la guerre est finie. La maîtresse demande aux enfants de copier dans leurs cahiers ce qu'elle écrit à la craie blanche sur le tableau noir: "Aujourd'hui, lundi 11 novembre 1918, la guerre est finie. C'est le plus beau jour de ma vie."

"La maîtresse ne danse plus", album impeccable, s'achève ainsi. Bravo!



lundi 10 novembre 2014

Vera, en quête de sa vérité

Jean-Pierre Orban. (c) Daniel Murphy.
Jean-Pierre Orban est loin d'être un inconnu dans le petit monde de l'écrit. Articles de presse, nouvelles indépendantes ou en recueil ("Chroniques des fins"),  textes pour le théâtre - dont "King Leopold II" sur le colonialisme et d'autres qui sont encore dans les mémoires -, beaux livres, scénarios pour le cinéma, traductions et adaptations, dont Hanif Kureishi, livres pour la jeunesse, un micro-roman ("Les rois sauvages") ainsi que différentes collaborations éditoriales ont rendu célèbre celui qui étudia en Belgique la philosophie, le journalisme et le théâtre.

Aujourd'hui, tout en travaillant à un essai biographique sur l'écrivain belge Pierre Mertens qui devrait faire date,  Jean-Pierre Orban publie un roman, pas un macro-roman, non, son premier roman. "Vera" (Mercure de France, 266 pages) se déroule principalement à Londres dans les années 30 et accessoirement à Paris ensuite, deux villes que l'auteur connaît bien pour y avoir habité ou y résider aujourd'hui. Rien  à voir donc avec l'Afrique coloniale ou patrimoniale qui sont deux de ses nombreux centres d'intérêt.

Dans ce beau roman à la première personne comportant de nombreux flashbacks, on suit l'histoire de Vera, une jeune fille qui a onze ans en 1933 et vit à Little Italy, ce quartier de Londres qui ne porte pas son nom pour rien. Elle est fille unique, mais pas le premier enfant du couple d'immigrés italiens, réfugiés économiques comme des milliers d'autres alors. A Trieste, Ada et Augusto Tanner ont déjà eu des bébés, qui n'ont pas survécu à la misère et à la maladie. A Londres, ils tiennent une épicerie, un "grocery store", un bric-à-brac où on trouve de tout, et vivent sans bruit. Vera grandit à Clerkenwell, Italienne dans un autre pays que le sien. Elle est très vite séduite par l'idéologie fasciste qui est enseignée en italien aux Italiens de l'étranger, les "Italiani all'estero", après l'école, lors de cours du soir, durant la "doposcuola". Comme elle est douée, elle est rapidement repérée par une femme, Nunzia Chiegi, et mise à l'avant lors de cérémonies ou même choisie pour des camps de vacances ou des déplacements.

Né en Belgique d'une mère italienne et d'un père belge, Jean-Pierre Orban a fait de nombreuses recherches historiques pour donner du sens et de la profondeur à son premier roman. Il y explique notamment très clairement comment se pratiquait l'endoctrinement tel que l'a subi Vera. Combien est exaltée la culture du pays d'origine, comme sont estompés certains points d'histoire! Ce qui n'est pas sans résonance avec l'actualité récente.

"Si j'ai aimé ces livres? Oui, avec passion", dit Vera à propos de ce qu'on lui proposait à la "doposcuola". Et aussi la manière dont étaient enseignées les premières années du Duce. "Oui, j'ai aimé ces livres. Et c'est par eux, par l'image et la typographie que je suis tombée, comme dans un pot de miel, dans le fascisme", dit Vera quelques pages plus loin.

Il faudra la guerre, et un drame familial, la disparition de son père, arrêté en Angleterre parce qu'Italien, pour que les écailles tombent des yeux de Vera. La jeune femme va se réveiller, rencontrer d'autres personnes, une autre langue, le français, en plus de l'anglais et de l'italien qu'elle connaît déjà. Elle dont le prénom signifie "vraie" va d'interrogation en interrogation. Comment être vraie dans l'environnement qui est le sien? Comment avoir une identité, même et surtout si elle est différente des autres?

Vera va quitter son ghetto de Little Italy pour aller à Soho. Elle a besoin de travailler et trouve une place au Restaurant Le Bourgogne. Une famille de remplacement aussi. Un soutien. De l'amitié. Et l'occasion de parler et d'écouter. De découvrir les livres. Les clients du restaurant lui ouvrent mille voies, des bonnes et des moins bonnes. Mais Vera continue son chemin vers sa vérité et assume ses choix.

La fin de la guerre lui donne l'occasion de participer à une entreprise unique, la réalisation des actualités au cinéma. "Il était temps que nous soyons heureux", dit Vera. Attentive à elle-même, elle ne renie pas ses proches, sa mère en premier lieu dont on suit le cahotant chemin de vie de bout en bout, et un autre, qui arrive tout seul, sans s'être annoncé, et portera le poids de l'histoire familiale et de ses non-dits.

Jean-Pierre Orban brasse avec art beaucoup de sujets dans ce beau premier roman aux nombreux personnages, à l'écriture soignée, mêlant itinéraire personnel et grande Histoire, sous l'égide de Winston Churchill et Charles de Gaulle, pimentant son récit de rebondissements et d'anecdotes remarquables. "Vera" est aussi ambitieux que réussi. A lire.


A noter que "Vera" est un des cinq titres français sélectionnés pour le Prix du Premier roman. Avec, pour les premiers romans français,  Clotilde Coquet ("Parle-moi du sous-sol", Fayard), Aurélien Delsaux ("Madame Diogène", Albin Michel), Laure Des Accords ("L’envoleuse", Verdier), Pascale Fautrier ("Les rouges", Seuil), et, pour les premiers romans étrangers, Rene Denfeld ("En ce lieu enchanté", Fleuve Editions), Boris Fishman ("Une vie d’emprunt", Buchet-Chastel) et Benjamin Wood ("Le complexe d’Eden Bellwether", Zulma). Verdict ce 13 novembre.

Et aussi un des cinq sélectionnés pour le Prix Rossel 2014 qui sera remis le 4 décembre. Les quatre autres finalistes sont Véronique Bergen pour "Marilyn Naissance année zéro" (Al Dante, 292 pages), In Koli Jean Bofane pour "Congo Inc, le testament de Bismarck" (Actes Sud, 298 pages), André-Joseph Dubois pour "Ma mère par exemple" (Weyrich, 135 pages) et Hedwige Jeanmart pour "Blanès" (Gallimard, 272 pages).