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jeudi 5 février 2015

La voix de Gil dans les mots de Célia Houdart

Célia Houdart.

Depuis 2007 et "Les merveilles du monde" (P.O.L.), son superbe premier roman, Célia Houdart suit son chemin en littérature. Une écriture sobre, puissamment évocatrice. Des mots qui disent et laissent deviner, portant des blancs, un rien de mystère. Sa petite musique personnelle a encore éclairé ses livres suivants, "Le patron" (P.O.L., 2009) et "Carrare" (P.O.L., 2011). On savoure ses mots délicats et précis qui procurent souvent une sensation d'inconnu et de bonheur.

C'est encore davantage le cas avec son nouveau roman, "Gil" (P.O.L. 236 pages), sur un musicien dont on va suivre avec ravissement l'itinéraire professionnel, dans lequel s'incrustent des éléments personnels, des doutes et des questions. Ce roman magnifique, musical, ne fait pas beaucoup de bruit, mais accompagne longtemps son lecteur tant il lui ouvre des fenêtres sur son personnage principal, ceux que ce dernier côtoie, et le monde de la musique classique.

Gil de Andrade s'est d'abord cru fait pour le piano. Il l'a longtemps étudié, avant d'opter, sur le conseil d'un de ses professeurs au Conservatoire, pour le chant. Il est ténor.  Car Gil a une voix particulière. Il le sait quelque part au fond de lui-même, même s'il ne l'avoue pas - mais qu'avoue-t-il finalement? A dix-huit ans, lors de vacances en camping avec son ami Olivier, Gil entend une chanson dans l'autoradio. Il l'entonne. "Gil, lui-même un peu surpris," écrit Célia Houdart, "alla au bout de la chanson qu'il savait par cœur, couples et refrain. Il reconnaissait sa voix, son timbre et sa hauteur. Mais quelque chose en elle avait changé. Il ne savait pas dire quoi." Olivier n'en revient pas non plus. Quand ils rentrent de leur escapade, "le chant de Gil était une énigme qui brillait devant eux."

Célia Houdart nous raconte Gil à partir de ses dix-huit ans, avec suffisamment de détails pour qu'on s'attache à ce garçon un peu étrange. Elle glisse des éléments qui prendront leur importance parfois plus tard, bien plus tard, comme un disque trente-trois tours de fado. En même temps, on perçoit souvent une ombre qui flotte au-dessus de lui.

Qu'est-ce qui pousse le chanteur à avancer? Qu'est-ce qui le bloque parfois? Comment voit-il la vie? Comment voit-il sa vie? En sera-t-il le maître ou se laissera-t-il porter au gré du hasard des rencontres? Comment vit-il l'hospitalisation, en section psychiatrique, de sa mère, Lucile, passionnée de papillons? Sa relation avec son père, soutien constant et discret?

Gil a le cœur et la voix à fleur de peau et est incroyablement doué. On le suit dans ses apprentissages - on vit même certaines leçons intégralement -, on découvre ses professeurs, les autres élèves. "Chanter enthousiasmait Gil. Quelque chose en lui se transformait." Cet élan doublé d'une excellence (trois premiers prix de Conservatoire avec la mention très bien et les félicitations du jury) va se retrouver ensuite dans sa vie professionnelle, même s'il n'échappe pas à quelques découragements. Sans doute moins dans sa vie privée qu'il semble laisser voguer au gré du temps et des lieux. Quoique. Un rôle lui est une révélation sur lui-même.

Célia Houdart nous conte l'itinéraire de son "Gil" et de son univers particulier sans qu'on ne s'ennuie jamais. Les années de lumière, les mois de doute et de solitude. Son musicien a une telle attention au monde qu'il nous la communique. Tout comme ses inquiétudes. Tout comme les moments de magie quand les notes s'envolent de sa bouche. Et c'est ce qui fait de ce roman un grand bonheur de lecture.






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