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vendredi 15 mars 2019

Depuis 50 ans, un futur homme et une future femme dialoguent chez Agnès Rosenstiehl

Dans "La naissance". (c) La ville brûle.

Mai 68 a incontestablement apporté un coup de neuf à la littérature de jeunesse. Un vent frais qui a fait tomber quelques murs de la bien-pensance, a vivifié les esprits et a permis la création d'albums qui ne verraient sans doute plus le jour aujourd'hui, cinquante ans plus tard... Parmi ceux-ci, l'œuvre merveilleuse et abondante d'Agnès Rosenstiehl, née à Paris en 1941, qui révolutionne le genre par son fin trait noir, son graphisme épuré et ses textes minimalistes, par ses héroïnes espiègles et libres également. Ses livres ont peu à peu disparu des rayons des librairies au fil des non-réimpressions. Heureusement, Marianne Zuzula des Editions La ville brûle a eu la bonne idée de rééditer trois livres en noir et blanc de la créatrice de Mimi Cracra, ses trois premiers, "De la coiffure" (1967), "La naissance" (1973) et "Les filles" (1976). Génial, ils n'ont pas pris une ride.


Le deuxième, "La naissance" (La ville brûle, 52 pages), apparaît dans un format légèrement réduit par rapport à la version originale parue au Canada à La Presse en 1973 - en France au Centurion Jeunesse en 1977 -  mais dans la couverture de l'époque (la réédition chez Autrement Jeunesse en 2008 en avait banni la cadre). Le texte et certaines images ont été très légèrement modifiés pour suivre les évolutions de la société. "En effet, "La Naissance" a été écrit en 1972", explique Marianne Zuzula, "dans une France où une famille, cela ne pouvait être autre chose qu'un père, une mère et des enfants: la loi Veil n'avait pas été votée, les familles mariées étaient, plus encore qu'une norme, une évidence. L'homosexualité n'était pas dite, l'homoparentalité n'était pas envisagée, la PMA n'existait pas (Amandine, le premier bébé éprouvette français, est née en 1982). Agnès Rosenstiehl et moi avons donc retravaillé le texte, sans rien enlever de ses qualités et de sa force, mais en reformulant, en précisant les choses afin d'ouvrir le champ des possibles, des modèles de familles possibles, des amours possibles... Car comment parler d'amour et de sexualité sans parler de liberté?"

"La naissance" parle donc d'amour aux enfants. Sans tabou, avec justesse, avec art. Un petit garçon et une petite fille rentrent de l'école. Ils discutent. Lui annonce qu'il sera grand frère. Elle répond le peu qu'elle sait d'une grossesse. Ensuite, ils partagent leurs informations, souvent obtenues du papa ou de la maman. La rencontre des parents, l'amour, les baisers, le désir, la grossesse, la vie à deux, le corps masculin et le corps féminin, l'embryon et le fœtus, la naissance, pour en revenir à l'avenir des deux enfants qui sera avec enfants ou pas.

L'ouverture aux autres modes de vie. (c) La ville brûle.

Guère de différences entre les deux éditions. Le marié a disparu d'un dessin. La mise en pages tient parfois mieux compte du pli central pour mettre les illustrations en valeur. Le texte est parfois légèrement modifié pour être plus compréhensible ou s'ouvrir aux nouveaux modes de vie en famille, à l'allaitement par la maman ou aux biberons du papa... Mais l'album d'Agnès Rosenstiehl demeure un chef-d'œuvre qui répond clairement et franchement aux questions que se posent les enfants. L'auteure-illustratrice aborde autant la sexualité que l'amour dans ses diverses formes. Avec une telle légèreté qu'on admire la facilité qu'elle offre. Quant aux dessins, ils sont suffisamment réalistes pour être explicites et tellement simples et évidents qu'ils permettent toutes les identifications. Cet album est véritablement magnifique et indispensable par sa légèreté de ton dans un sujet essentiel.

Heureuse réédition qui remplace celle de 2008 par Autrement Jeunesse, maison d'édition qui a été fermée et pour laquelle Agnès Rosenstiehl avait beaucoup travaillé en tant qu'éditrice, y créant notamment une formidable collection de peinture pour les plus jeunes.

1977. (c) Le Centurion.
2018. (c) La ville brûle.















L'album "La naissance" pourrait-il encore être créé aujourd'hui? Pas sûr tellement l'époque où nous vivons est devenue pudibonde. Alors que les enfants ont toujours autant besoin qu'on leur explique avec naturel les choses de la vie.


Que dire alors de cette autre merveille qu'est le petit format carré "Les filles" (La ville brûle, 52 pages) où un petit garçon et une petite fille discutent... des filles. Agnès Rosenstiehl le publia en 1976 aux Editions des Femmes mais qui le sait? Et même, qui connaît ce livre? Il n'avait jamais été réédité!

"Moi, je suis une fille, tu connais?", commence l'héroïne. "Montre", lui répond un blondinet. Et les voilà partis pour se dénuder, se montrer l'un l'autre leur sexe, le toucher, se chatouiller, jouer au pipi le plus loin, se bagarrer pour de rire... Des intérêts universels, tellement bien mis en scène. Comment être choqué? Pas plus que quand la demoiselle à la sombre chevelure explique à son camarade qu'elle aura ses règles plus tard. La deuxième partie de l'album est délicieuse aussi quand elle explique ce qu'aiment faire les filles, bousculant tellement son comparse qu'elle en rate presque un goûter préparé par lui. C'est mal connaître ces enfants qui se jaugent et montent sur leurs grands chevaux pour mieux se réconcilier et s'aimer.

"Les filles". (c) La ville brûle.

Les images sont délicieuses encore une fois dans leur liberté et leur vérité, dans le plaisir qu'elles disent et dans celui qu'elles donnent. Le ton extra avec cette féministe en herbe qui joue à être dire. Et l'album s'achève sur l'idée de parler des garçons.


"Les filles". (c) La ville brûle.



 Avec son format tout en hauteur, "De la coiffure" est le premier album pour enfants qu'a publié Agnès Rosenstiehl. C'était aux Editions des Jumeaux en 1969. Il sera repris aux Editions des Femmes en 1977, puis à La ville brûle (48 pages) en 2018. Voilà un livre éminemment graphique qui n'est que plaisir. On y voit toutes les coiffures avec des cheveux longs et même ultra-longs dont rêve une petite fille aux cheveux courts. Aucun regret mais une jubilation infinie devant les merveilles que permet l'imagination. Les propositions se succèdent à bon rythme, de plus en plus extravagantes et on se prend à y croire tellement elles semblent évidentes dans cette autre merveille d'album. Que le noir et blanc est beau quand il est de cette qualité.

La premier et modeste proposition. (c) La ville brûle.

La réalité. (c) La ville brûle.



mercredi 13 mars 2019

Qui veut influencer l'écriture du nouveau roman pour ados de Bertrand Puard?



Bertrand Puard est cet écrivain jeunesse qui est notamment auteur de la trilogie romanesque à suspense pour ados "L'archipel" (Casterman, lire ici). Pour rappel, "Latitude", le tome 1, est sorti en février 2018, "Longitude", le tome 2, fin août 2018 et "Altitude", le tome 3 final, en février 2019.








Aujourd'hui, ou plutôt après-demain, car c'est le 15 mars que l'affaire commence, Bertrand Puard propose, avec son éditeur Casterman et Franceinfo, aux amateurs de romans ado d'intervenir sur le cours de son prochain roman "Ctrl+Alt+Suppr".

De quoi y sera-t-il question?
D'un empire technologique plus puissant que Google, qui contrôle le monde entier.
D'une entreprise secrète qui lutte contre l'influence de l'argent et des fake news.
D'un adolescent solitaire avide de sensations fortes.
De la fille d'un ministre un peu trop scrupuleux.

Comment cela se passera-t-il?
Chaque vendredi pendant huit semaines, soit les 15, 22, 29 mars, 5, 12, 18, 26 avril et 3 mai, Bertrand Puard publiera sur le compte Instagram des Editions Casterman "Let's read" (@romanscasterman) et sur la page www.ctrlaltsuppr-lelivre.fr un épisode de son nouveau roman "Ctrl+Alt+Suppr" en permettant à ses lecteurs d'influer sur le prochain chapitre.
Les lecteurs pourront chaque fois lire en ligne le début du nouvel épisode et influencer la suite de l'intrigue.

Comment cela se terminera-t-il?
Le 19 juin paraîtra la version finale de la Saison 1 de "Ctrl+Alt+Suppr", livre écrit par Bertrand Puard avec ses lecteurs. Les deux tiers auront été diffusés sur le web par épisode et le dernier tiers sera inédit (Casterman, 288 pages). Dès 12 ans





samedi 9 mars 2019

Prix littéraires à l'Académie de Belgique (ARLLFB)

Carl Norac.
Amin Maalouf.
Sébastien Ministru.
Sophie Creuz.



L'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique décerne trente prix littéraires. Ils lui sont confiés par autant de fondations qu'il y a de prix. Ces prix sont attribués à des rythmes variables: quatre prix annuels, onze biennaux, six triennaux, quatre quadriennaux, quatre quinquennaux et un décennal.

Ce samedi 9 mars, l'ARLLFB a décerné, en séance publique, ses 14 prix littéraires 2018. Dix ont été attribués à des hommes, quatre à des femmes.


Palmarès

Prix Léopold Rosy
triennal, destiné à l'auteur d'un essai en langue française.
Laurent de Sutter, pour son essai "Après la loi" (PUF)

Prix Quinot-Cambron
biennal, destinée à un essai.
Jacques Dubois pour son essai "Le roman de Gilberte Swann" (Seuil).

Prix Verdickt-Rijdams
annuel, pour un ouvrage portant sur le dialogue entre les arts et les sciences.
Vinciane Despret pour son essai "Au bonheur des morts" (La Découverte).

Prix Emmanuel Vossaert
biennal, destiné à un écrivain belge pour un ouvrage en prose ou en vers, et plus spécialement un essai de caractère littéraire.
Sandrine Willems pour son essai "Devenir un oiseau" (Impressions nouvelles)

Prix André Praga
biennal, destiné à une œuvre théâtrale créée à la scène ou à la télévision.
Alex Lorette pour sa pièce de théâtre "Géographie de l'enfer" (Lansman)

Prix Franz De Wever
annuel, attribué à un auteur belge âgé de moins de 40 ans pour un recueil de nouvelles.
Zoé Derleyn pour son recueil de nouvelles "Le goût de la limace" (Quadrature)

Prix Henri Cornélus
triennal, international, attribué à l'auteur d'un recueil de nouvelles publié en français.
Etienne Verhasselt, pour son recueil de nouvelles "Les pas perdus" (Le Tripode).

Prix André Gascht 
biennal, attribué à un critique.
Sophie Creuz pour son travail de critique littéraire à "L'Echo" et à "Musiq3".

Prix Émile Polak
biennal, destiné à un poète belge de moins de 35 ans.
Célestin de Meeûs pour son recueil de poésie "Ecart-Type" (Tétras Lyre)

Prix Nicole Houssa
triennal, destiné à un poète originaire de Wallonie, pour un premier volume de vers publié ou non.
Sébastien Fiévry pour son recueil de poésie "Solitude Europe" (Cheyne)

Prix Albert Mockel
Décerné alternativement à un poète qui n'est pas membre de l'Académie et à un poète qui en fait partie.
Carl Norac pour l'ensemble de son œuvre poétique.

Prix Sander Pierron
Attribué à un écrivain belge pour un roman ou un recueil de récits.
Sébastien Ministru pour son (premier) roman "Apprendre à lire" (Grasset)

Prix Félix Denayer
annuel, destiné à un auteur belge pour l'ensemble d'une œuvre ou pour une œuvre en particulier.
Stefan Liberski pour son roman "La cité des femmes" (Albin Michel)

Prix Nessim Habif
Grand prix de la francophonie décerné à un écrivain dont les œuvres sont écrites en langue française.
Amin Maalouf pour l'ensemble de son œuvre (Grasset)




vendredi 8 mars 2019

Anik et Véronik: "We will hard rock you"

Derrière les livres, Véronique Bergen et Anik De Prins.


"We will rock you" entonnaient en 1977 Freddie Mercury et le groupe Queen. Aujourd'hui Véronique Bergen (de l'Académie Royale de Belgique) et Anik De Prins nous chantent fort et aussi juste "We will hard rock you" dans un formidable livre sous forme d'abécédaire qu'elles consacrent à la culture metal. Ce serait bien l'histoire d'Anik au pays des hard rockeurs. "Hard Rock Market" (Lamiroy, 239 pages, 100 photos) tire son nom de la boutique mythique qu'Anik tint au 31 de la rue des Eperonniers à Bruxelles de 1991 à 2018 après avoir ouvert une boutique à son nom au 1A de la rue de 1975 à 1992. Un temple du hard rock à deux doigts de la Grand-Place qui enchantait ou effrayait. Surtout un lieu unique où sont passés tous les musiciens, tous les groupes, tous les fans de hard rock ou de metal, enchantés par son atmosphère et les trouvailles qu'ils y faisaient. Le berceau d'amitiés extraordinaires.

Fans de hard rock ou néophytes, ce livre est pour vous. Vous vous reconnaîtrez avec bonheur dans cette histoire qui coule sur près de cinquante ans. Ou vous découvrirez un itinéraire quasiment fléché dans cet inquiétant labyrinthe sonore. Baffles qui vibrent, ceinturons qui pèsent, bagues qui brillent, interprètes qui flashent sont autant de réalités qui ont servi de boucliers à des préjugés bien ancrés. Il est temps de voir un peu plus loin que le bout de son nez. Anik De Prins a eu une vie dingue dans et à côté de sa boutique. Elle a connu et était appréciée de centaines de musiciens rock. Véronique Bergen nous la raconte à travers ses savoureuses notices alphabétiquement assemblées.

Cela permet de sauter de l'une à l'autre, de lire "Hard Rock Market" à l'envers ou à l'endroit ou d'y picorer de façon aléatoire. Et l'on déguste ses découvertes. Que ce soient les diverses définitions, culture metal, décibels, metal gothique, punk, tête de mort, vêtements, etc., les innombrables rencontres avec des artistes, dont Doro évidemment, les regrets pour les chanteurs qui n'ont pas été croisés, les témoignages de Françoise Maertens d'Animaux en péril ou de Pompon (Jacques de Pierpont), les yeux d'Anik qui attendent toujours leur poète... De sa belle plume, la rockeuse philosophe nous fait entrer de plain pied dans une époque passionnante qui reprend toute sa force le temps de ces pages.

Une impressionnante série de photos historiques en noir et blanc, une centaine, complète magnifiquement les textes, donnant aussi à voir la fabuleuse histoire d'Anik.



Des photos complètent les notices. (c) Lamiroy.



















Vivre d'humour et d'eau fraîche


Prunelle.
(c) 2000 Marsu.
Pour ceux qui ont un certain âge, Prunelle, Léon de son prénom, est l'irascible secrétaire de rédaction aux grandes lunettes rondes qui remplace en 1969 Fantasio au journal "Spirou" où travaille un certain Gaston Lagaffe. Angoissé congénital, grand jureur devant l'Eternel, énervé total, on a vu le fumeur de pipe au collier de barbe pester dans toutes les positions contre le merveilleux gaffeur créé par André Franquin. Leur duo a permis mille collisions de tempéraments et a fait pleurer de rire les fans de la bande dessinée apparue au sein du groupe Dupuis.





Prunelle de Mézieux. (c) Le Castor Astral.
Mais aujourd'hui, Prunelle est aussi le prénom de Mademoiselle de Mézieux qui signe l'épatant recueil illustré "Les consonnes toujours 2 fois" (Le Castor Astral, 128 pages). Dès l'abord, on décèle chez elle une certaine parenté avec l'auteur Auguste Derrière qui apprivoisait des animaux, des amis-mots, moustiques, fourmis, mites, girafes (lire ici et ici). Normal, puisqu'on apprend que Prunelle de Mézieux est sa "demi-sœur jumelle", née comme lui le 29 février 1892. Pourquoi ne pas lui rendre femmage aujourd'hui?

Un texte d'intro qui est une merveille de jeux de mots, contrepèteries et autres plaisanteries verbales. On y lit notamment: "Féministe d'avant-garde, Prunelle se targuait d'être une femme de méninges et menait une lutte constante contre toutes les formes d'esclavage de cerveau. (...) On la nommait dans le milieu littéraire: la vipère au point..."

(c) Le Castor Astral.

Bref, nous voilà avertis et prêts à prendre connaissance de ce livre d'art et d'essais, illustré à l'ancienne (typos vintage et gravures du début du XXe siècle), présentant une somme astronomique de dictons, maximes, pensées, jeux de mots, réclames publicitaires absurdes et saillies drolatiques diverses. Il y en a dans tous les genres, de "Quand Cézanne peint, ses ânes rient" à "La fin justifie les doyens" en passant par une brochette de trouvailles à afficher en ce 8 mars: "Militer contre l'IVG, ça fécond", "Conne, nettoie toi-même!" ou "Dans la vie conjugale, la concordance détend". Ou d'autres qu'on peut lire à la lumière des actualités: "Devant la porte de l'église père sonna, nonne gratta."

(c) Le Castor Astral.

Comme l'appétit, le plaisir vient en chemin. Plus on lit, plus on rit. Plus on regarde, plus on s'esclaffe. Bien sûr, c'est parfois un peu lourd. Mais cette gymnastique pour le cerveau est surtout très jouissive, et particulièrement inventive. La langue française est triturée dans tous les sens et cela fait du bien d'un peu jouer avec l'ancêtre.

(c) Le Castor Astral.
 
Chère Prunelle de Mézieux qui peut écrire en toute pseudo-innocence "Ecrire délivre!" et prouve grâce à ce livre qu'en 2019, "on peut être une femme et vivre de sa plume. Tout dépend de là où on la met."


Pour feuilleter en ligne "Les consonnes toujours 2 fois", c'est ici.


(c) Le Castor Astral.