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vendredi 27 mars 2026

Le prix Prem1ère 2026 à Jeanne Rivière

Jeanne Rivière entre Laurent Dehossay, président du jury, et
Jean-Paul Philippot, administrateur général de la RTBF. (c) Jan Van de Vel.

Comme chaque année depuis 2007, les auditeurs ont choisi le prix Première 2026 (4.000 euros, 1.000 de moins que l'an dernier) parmi les dix titres finalistes (lire ici). Il a été décerné pour la vingtième fois ce jeudi 26 mars à la Française Jeanne Rivière pour "Lorraine brûle" (Gallimard, collection Sygne, 2025, 182 pages). Habitant Metz, elle est venue à Bruxelles recevoir son prix et rencontrer le jury, composé de dix auditeurs et auditrices de La Première qui ont lu la sélection de dix premiers romans proposés par un comité de professionnels du livre (lire ici).
 
 
Blouson léopard, deux bagues à chaque main, mais pas aux mêmes doigts, stylo à encre violette, Jeanne Rivière enchaîne les interviews à propos de son prix Prem1ère. Avec naturel et élan. Cash. Sans se cacher derrière les mots. "Lorraine brûle" est un excellent premier roman. On le dit punk, je ne sais pas trop ce que cela veut dire. Je dirais plutôt un roman du réel, des petites choses, de la vie comme elle vient, comme elle va et comme elle ne va pas. Des routines et des galères dans cette Lorraine sinistrée. Des nuages et des éclaircies. De grands soleils aussi. Un milieu rare en littérature, ce n'est pas Zola mais ce n'est pas Versailles, porté par une écriture fluide à la première personne qui tape, se remarque, accroche et séduit. De courts chapitres, une voix qui s'adresse au lecteur, qui lui raconte, en choisissant toutefois des mots qui vont ensemble, qui sonnent bien. Écho à la batterie dont joue l'auteur? Dans des groupes punk, forcément. 
 
Jeanne Rivière.

On va rencontrer une tribu foutraque autour d'une narratrice non nommée mais "elle aurait pu s'appeler Daisy", me glisse la primo-romancière. Et de son fils Tarzan, douze ans, qui se désespère de ne pas savoir faire de roulades arrière. Jeanne Rivière, elle, elle peut toujours. "Je suis toujours capable de faire une roulade arrière. Mais pas le grand écart. A 44 ans, mon corps est un peu usé."

A 44 ans, elle publie son premier livre, un roman: "J'ai toujours écrit. Petite, je tenais des journaux sur tout ce qui se passait dans la maison, j'écrivais de la poésie, je lisais des poèmes dans ma chambre, je faisais des fanzines, des publications sur les réseaux sociaux, quelques textes pour mes groupes de musique. Et puis, un jour, j'ai décidé d’écrire ces quiproquos de la vie en un texte plus long. Pendant un an, j'ai écrit en cachette de tout le monde. Avant d'écrire un livre, on ne sait pas qu'on écrit un livre. Dire qu'on écrit un livre, je trouve cela prétentieux. J'ai envoyé mon texte aux éditeurs. C'est devenu un livre dans la collection Sygne de Gallimard."

"Lorraine brûle" ouvre les portes d'un monde entre Metz et Nancy. On suit la narratrice dans son quotidien, au boulot, avec son fils préado, avec les cochons d'Inde malades, avec Pablo, son mari quitté après dix-sept ans de compagnonnage avec qui elle s'entend bien. Elle travaille, mais elle joue aussi de la batterie, donne des concerts, sort. Elle écoute beaucoup ses proches, principalement des amies. "Il y a beaucoup de femmes dans le livre. Je suis toujours mieux avec des femmes. Je ne lis que des femmes depuis dix quinze ans. J'ai lu assez d'hommes avant."

Une galerie féminine qui nous emmène dans des clubs BDSM ou à l'hôpital, en excursion à la mer ou à Berlin. En filigrane, la quête de l'amour, le spectre de la mort. Bien visible, une bonne dose d'humour, souvent noir. Autant de raisons de penser que la narratrice et la romancière pourraient ne faire qu'un. "Non, non", se récrie-t-elle en souriant, "elle n'est pas moi." Ah bon?
 
Ce premier roman nous entraîne là où on ne va pas souvent, auprès de ces déshérités magnifiques qui s'en sortent à leur façon. "Écrire pour moi, c'est une solution pour trouver l'unité, pour réparer. Écrire m'aide à trouver l'unité. Nager aussi mais c'est arrivé plus tard." 
 
Nager, comme les lignes en lien avec la natation que pratique quotidiennement la narratrice qui closent les chapitres, bouées subtiles qui aident à garder la tête hors de l'eau. "Les lignes en fin de mes textes n'étaient pas systématiques au début. Il y en avait beaucoup mais pas partout. C’est Thierry Laroche, mon éditeur, qui m'a suggéré d'en rajouter quelques-unes. Comme il est éditeur, je me suis dit qu'il savait."
 
"Le point de départ", reprend Jeanne Rivière, "c'est que j'avais envie de parler de tout ce dont on parle peu. De ce qu'on ne dit pas chez la boulangère ou dans la salle de café et qui est constitutif de l'humanité. Le point de départ, c'est comment dealer l'existence au quotidien, la tragédie du quotidien, dans ces mondes invisibles, ces communautés dont on parle peu. Ça m'intéresse. Je le fais de manière frontale, dans les phrases, dans les mots. Je n'ai pas envie d'y aller par quatre chemins dans la littérature. Un livre, ce n'est rien d'autre que des mots. La musique que je fais est dans cette esthétique-là. Punk sans grande maîtrise technique."

Avec son titre en écho au tatouage de l'amie Delfine, trouvé au moment d'envoyer aux éditeurs le texte dans lequel il figure sur un bracelet, "Lorraine brûle" est une très belle découverte qui fait espérer d'autres textes... punk.
 
Pour lire en ligne le début de "Lorraine brûle", c'est ici.
 
 
 
Lauréats précédents
  • 2025 Pauline Valade pour "Bruno et Jean" (Actes Sud, 2024, lire ici)
  • 2024 Sébastien Bailly pour "Parfois l'homme" (Le Tripode, 2023, lire ici)
  • 2023 Anthony Passeron pour "Les Enfants endormis" (Globe, 2022, lire ici)
  • 2022 Mario Alonso pour "Watergang" (Le Tripode, 2021 lire ici)
  • 2021 Dimitri Rouchon-Borie pour "Le Démon de la Colline aux Loups" (Le Tripode, 2020, lire ici)
  • 2020 Abel Quentin, pour "Sœur" (Editions de l'Observatoire, 2019, lire ici)
  • 2019 Alexandre Lenot, pour "Écorces vives" (Actes Sud, 2018)
  • 2018 Mahir Guven, pour "Grand frère" Editions Philippe Rey, 2017, lire ici)
  • 2017 Négar Djavadi, pour "Désorientale" (Liana Levi, 2016, lire ici)
  • 2016 Pascal Manoukian, pour "Les échoués" (Éditions Don Quichotte, 2015, lire ici)
  • 2015 Océane Madelaine, pour "D'argile et de feu" (Les Busclats, 2015, lire ici)
  • 2014 Antoine Wauters, pour "Nos mères" (Verdier, 2014, lire ici)
  • 2013 Hoai Huong Nguyen, pour "L'ombre douce" (Viviane Hamy, 2013)
  • 2012 Virginie Deloffre, pour "Léna" (Albin Michel, 2011)
  • 2011 Nicole Roland, pour "Kosaburo,1945" (Actes Sud, 2011)
  • 2010 Liliana Lazar, pour "Terre des affranchis" (Gaïa Éditions, 2009)
  • 2009 Nicolas Marchal, pour "Les Conquêtes véritables" (Les Éditions namuroises, 2008)
  • 2008 Marc Lepape, pour "Vasilsca" (Éditions Galaade, 2008)
  • 2007 Houda Rouane, pour "Pieds-blancs" (Éditions Philippe Rey, 2006) 

 

mercredi 25 mars 2026

Les 10 finalistes du Prix Prem1ère 2026

(c) RTBF.

C'est à 14 heures ce jeudi 26 mars, premier jour de la 55e Foire du livre de Bruxelles, que sera dévoilé en direct, et remis, le prix Prem1ère 2026, le vingtième du nom. Rappelons que ce prix est un prix de lecteurs, les jurés étant choisis sur base des dossiers qu'ils envoient à la RTBF. Ils lisent les dix premiers romans écrits en langue française qui ont été retenus par un comité de professionnels du livre, libraires, journalistes et critiques littéraires.


Les finalistes

Nassera Tamer
"Allô la Place"
Verdier
 
(c) Miliana Salomé Rahouadj.
 
La narratrice tente de renouer avec une langue-chimère, le darija, l'arabe vernaculaire du Maroc, et en particulier le darija de ses parents, qui mélange l'arabe, le chleuh, l'espagnol, le français et bien d'autres choses encore. Une culture familière et pourtant étrangère.


David Ducreux Sincey
"La loi du moins fort"
Gallimard
 
(c) Francesca Mantovani.

Le narrateur a passé une grande partie de sa vie dans le sillage de Romain Poisson, son ami d’enfance dont il est devenu l'homme à tout faire et le complice. 
 

Jean Ciantar
"La Ballade des garçons-poussière"
Les Avrils

(c) Chloé Vlommer-Lo.

Yacob vit avec sa chienne dans une maison. Une vie solitaire et taciturne, hantée par le suicide de David, dix ans plus tôt, deux semaines après leur rencontre.


Maïa Thiriet
"Sans Eden"
Emmanuelle Collas

(c) DR.

Un huis clos aux airs de thriller, dans lequel l'amour et la folie ne sont jamais très éloignés. 


Jeanne Rivière
"Lorraine brûle"
Gallimard

(c) Francesca Mantovani.

Approche sociale et féminisme se conjuguent dans un roman tour à tour trash et poétique, intime et politique.


Catherine Denne
"La Loi Denton"
Asmodée Edern

(c) RTBF.

Un roman dystopique ou science, écologie, mémoire et révolte s'entrelacent autour de figures féminines puissantes, confrontées à un monde en perte d'équilibre.


Ramsès Kefi
"Quatre jours sans ma mère"
Philippe Rey

(c) Philippe Matsas.

Un chant d’amour aux mères qui portent le poids de leur famille, sans bruit et sans reconnaissance, aux hommes fragiles, impétueux mais débordant de tendresse, à ceux qui ont le courage d'aller chercher dans le passé les remèdes aux maux du présent.


Céline Bagault
"Ici commence mon père"
L'Olivier

(c) Patrice Normand.

Une exploration de la période anxiogène pour une fille dont le père atteint de la maladie d'Alzheimer a disparu de son EHPAD et que l'on ne retrouve pas.
 

Camille Bordenet
"Sous leurs pas, les années"
Robert Laffont

(c) Philippe Matsas.

Constance doit rentrer en Isère à la mort de sa grand-mère. Elle appréhende d'y croiser Jess, cette presque sœur de l'adolescence qu'elle a quitté à 18 ans. 
 

Julien Fyot
"Décrochages"
Viviane Hamy

(c) Quentin Houdas.

 
Le mal-être en milieu scolaire, la satire mordante d’un système à bout de souffle, une réflexion profonde sur la paternité et une enquête policière haletante.

 
Comité de sélection des titres
Bénédicte Plovier, chargée de communication, Laurent Dehossay, journaliste, Christine Pinchart, journaliste, Emmanuelle Jowa, journaliste, Deborah Danblon, chroniqueuse littéraire et Régis Delcourt, libraire.
 
Jury 2026
Le jury est composé de 10 auditeurs de La Première: Alice Duponcheel, Lisa Bouguerra, Valérie Grimmiaux, Romane Bouillon, Nadège Duvivier, Diane Lecart, Pierre Deutsch, Olivier Deviviers, Olivier Melis et Thomas Bodart. 
 
 

L'Étagère du bas a besoin d'un peu d'aide


La vie n'est pas un long fleuve tranquille, l'édition non plus. Surtout en cas de pépin de santé. C'est ce qui est arrivé récemment à Delphine Monteil. La jeune femme français a fondé les intéressantes éditions jeunesse L'étagère du bas en 2016. Aujourd'hui, elle propose un beau catalogue riche de 65 titres, dont plusieurs belges. A cause de ces soucis, l'année de ses dix ans, sa trésorerie coule. Elle lance donc une campagne de financement participatif. Pas grand-chose: cinq mille euros pour assurer les urgences, factures en retard et lancement d'un nouvel album, dont 56 % sont déjà récoltés via 51 contributeurs. Si l'objectif est dépassé le 5 avril, date finale de l'opération, son avenir sera plus... tranquille.

Son appel: 
"J'ai longuement hésité à mentionner un aspect privé de ma vie, mais la volonté de maintenir ma maison d'édition debout me pousse à le faire. En tant qu'entrepreneuse, le personnel et le professionnel sont souvent intimement liés.
Plusieurs personnes sont déjà au courant mais j'ai eu un cancer du sein fin 2024 et j'ai passé la moitié de l'année 2025 à me soigner. Pendant ce temps, j'ai dû mettre L'Étagère du bas en pause forcée et, pour une petite maison d'édition indépendante, ne pas publier pendant 6 mois est économiquement très risqué. Parce que je suis très attachée à ma maison et parce qu'il est très dur de "lâcher sa boîte", j'ai continué à travailler pendant mes traitements quand la forme et le moral étaient au rendez-vous. Mais, j'ai bien sûr pris du retard sur plusieurs choses...
Depuis la reprise des parutions courant 2025, il y a eu de belles sorties, des salons du livre, des signatures en librairie, etc., cependant ma trésorerie ne parvient pas à se remettre à flot.
Je choisis aujourd'hui d'être transparente (et non, d'attirer la pitié) pour "justifier" cette campagne. Certains trouveront peut-être ça indécent, mais je préfère expliquer comment cette maladie est une double peine pour moi car, si je vais mieux aujourd'hui du point de vue de la santé, elle me pénalise encore d'un point de vue professionnel."
La campagne pour le financement participatif se trouve ici. Delphine Monteil y explique en détail son parcours, ses choix et ses intentions. 
 
Bien entendu, tout soutien de la campagne peut bénéficier de contreparties, variant selon les montants engagés. Le choix le plus populaire semble être la contribution à 35 euros donnant droit à "Cyd le cygne magique", le nouvel album d'Ulrika Kestere (traduit du suédois par Marianne Segol), le sixième de l'autrice-illustratrice suédoise au catalogue, accompagné d'un autre de ses albums, surprise celui-là. 
 



Les planches des premières pages. (c) Ulrika Kestere.

 
 
 
 
 
 
 
 
 

lundi 23 mars 2026

Quel avenir pour les albums jeunesse du Rouergue, présents, passés et futurs?

Quelques-uns des albums carrés du Rouergue.

Y aura-t-il de la neige à Noël? La question comporte à la fois espoir et résignation, car on sait bien qu'il ne neige plus tellement souvent en décembre. De la même manière, on peut se demander s'il y aura des albums jeunesse aux éditions du Rouergue en 2027. L'édition ne relève pas de la magie. On sait que les albums à paraître l'an prochain sont à préparer maintenant, surtout ceux de création - ceux en traduction ont peut-être un peu plus de marge. Or, aucun signal vert n'est actuellement donné aux auteur.e.s. de la maison appartenant au groupe Actes Sud. Au contraire. Elles et eux ont vu les signaux rouges s'allumer les uns après les autres depuis plusieurs années et singulièrement depuis l'an dernier. Leur œuvre est aujourd'hui considérée par la direction comme une "collection ancienne", ce qui leur fait craindre le pire pour l'avenir de l'actuel catalogue. Enterré ou réimprimé? Les auteur.e.s ont reçu l'été dernier un mail de la direction: "La situation en librairie est devenue extrêmement difficile. La fréquentation a chuté de façon dramatique et les alertes des libraires au sujet de la surproduction nous ont conduits à une révision de la programmation du second semestre." Ils et elles ont vu l'équipe éditoriale historique, Olivier Douzou et David Fourré, remerciée à la même époque. Après plus de trente ans et sans autre discussion. Sans qu'ils en sachent davantage, à part le mantra de la direction selon lequel "les albums ne s'arrêtent pas".

 
"Jojo la mâche"
Cette maison d'édition qui a dynamité la création jeunesse française dans les années 1990 va-t-elle subir le même sort que son premier titre "Jojo la mâche" (Rouergue, 1993)?  Dans cet album drôle et poétique d'Olivier Douzou, une vache perd peu à peu ses attributs, corne, queue, gamelles, jusqu'à disparaître elle-même. En levant le nez au ciel, on y retrouve des morceaux de la mâche. Faudra-t-il faire pareil pour retrouver les albums jeunesse du Rouergue?
 
La Foire de Bologne se tient dans trois semaines. Et la présidente du Rouergue, Alzira Martins, ne sera "malheureusement" pas présente à la grand-messe mondiale de la littérature de jeunesse, m'informe-t-elle. Sa maison sera-t-elle représentée sur l'espace collectif Actes Sud? Je regarderai.
 
Un collectif créé 
Les auteurs s'inquiètent depuis longtemps (lire ci-dessous, sans oublier le texte du "Libé des auteur.es jeunesse" ici) et n'obtiennent pas de réponse claire à leurs questions. Ils se sont donc regroupés dans un collectif, Roule toujours (ici), réunissant des libraires, bibliothécaires, médiateurs, journalistes, chroniqueurs, associations pour la lecture, organisateurs de salons, Écoles d'Arts Appliqués, membres des commissions CNL, de collectivités, de l'ADAGP, du SGDL, de la charte des auteurs, illustrateurs, éditeurs et lecteurs. Quasiment 300 membres aujourd'hui, dont le secteur Livre et lecture petite enfance du Conseil départemental du Val-de-Marne qui réagit ainsi: "Je suis choquée d'apprendre cette triste nouvelle et bien sûr en total désaccord avec "les décideurs" qui ne prennent pas en compte la dimension essentielle de ce catalogue. Toute cette collection doit perdurer, s'enrichir encore d'œuvres créatives, audacieuses, intelligentes où l'humour aussi a sa place essentielle dans notre monde si lourd. Les enfants apprécient grandement ces albums, nous le savons, nous qui sommes au plus près des familles." 
 
Le collectif a envoyé une lettre s'inquiétant de l'avenir aux directions du Rouergue et d'Actes Sud le 18 février. Un gros mois plus tard, pas de réponse.
 
Seule indication de la direction, lapidaire, à mes questions sur l'avenir des albums: 
"En effet la collection Albums est suspendue pour le moment, le temps pour nous de prendre le recul nécessaire et d’en définir une ligne nouvelle. Tous les interlocuteurs directement concernés seront bien évidemment informés dès que nous aurons suffisamment avancé dans nos réflexions. Auteurs et illustrateurs savent, et peuvent facilement le vérifier en librairie, que leurs albums parus sont disponibles et font l'objet de toute notre attention. Pour le reste, et nous sommes très sensibles à cette mobilisation générale des prescripteurs et acteurs de la chaîne du livre, qui malheureusement arrive un peu tard pour l'ancienne collection des Albums, le Rouergue est une entreprise privée qui doit assurer sa pérennité par ses seuls résultats économiques. C'est à ce prix que nous pourrons continuer à accompagner la création." 
La lettre de Roule toujours
"Madame, Monsieur,
Suite aux décisions prises fin Juin 2025, nous souhaiterions prendre connaissance du projet concernant l'édition à venir des albums au Rouergue. En octobre dernier a été en effet évoquée une concertation - début d’année 26 -  avec l'équipe en place, encadrée par des éditeurs de la maison Actes Sud, pour envisager une continuation avec l'objectif précis de publications dès 2027. Nous, auteurs au Rouergue, manifestons une inquiétude légitime quant à l'avenir de cette collection, essentiel pour l'existence d'une œuvre collective riche, reconnue depuis plus de trente ans. Merci donc de nous donner toutes les précisions et garanties sur ce prolongement annoncé, nécessaire à l'accompagnement de nos ouvrages publiés jusqu'ici."
Une pause est-elle bénéfique comme le croit la direction du Rouergue jeunesse ou enterre-t-elle une ligne éditoriale qui a créé plusieurs centaines d'albums identifiables de loin? Toujours aussi appréciés des prescripteurs que de la critique et du public. Qui ont remporté une quinzaine d'appels d'offre pour des livres de naissance en France. Une place perdue sur les tables des libraires se récupère-t-elle? Alors pourquoi faire moins de livres, ou ne plus en faire du tout?


Hier, aujourd'hui, demain

La naissance d'une maison
En 1993, Olivier Douzou publie dans la jeune maison des Éditions du Rouergue un premier album jeunesse, "Jojo la mâche". Il sera rapidement suivie d'un autre titre, "Mono le cyclope". Le premier deviendra rapidement une pierre d'angle dans l'histoire de la littérature jeunesse, remportant succès critique et public. La direction de l'époque embraie et confie en 1994 à Olivier Douzou le poste de directeur artistique des nouvelles éditions du Rouergue jeunesse. Ce sont des années en or. Le ton est différent, la forme aussi, avec ce choix délibéré du début d'albums tous carrés. Chaque livre est travaillé, dans la rencontre entre le texte et l'image, dans le jeu entre les deux, dans la mise en scène, le rythme, la construction. Différent de ce qui se fait alors. Tout le monde veut être publié au Rouergue. Les auteurs et les étudiants en fin de cursus envoient leurs projets à Rodez. Henri Meunier, Gaétan Dorémus, José Parrondo, Frédérique Bertrand, Annie Agopian, Christian Voltz, Anouk Ricard, Natali Fortier pour ne citer qu'eux, sont du premier train. On se rappelle de la fierté de Bruno Heitz, artiste aux innombrables créations, d'être publié au Rouergue. Les titres se suivent à bon rythme, cinquante en moins de cinq ans. Et une trentaine par an ensuite.
 
Les saisons s'enchaînent, avec des albums variés, récoltant toujours autant l'enthousiasme des lecteurs, des bibliothécaires, des libraires, des critiques, du public. Souvent primés. Il y a une façon Rouergue jeunesse qui se décline d'année en année dans les différentes collections peu à peu crées.
 
Douzou out, Douzou in 
Mais en juin 2001, Olivier Douzou quitte le Rouergue jeunesse par lassitude et envie de nouveaux espaces, alors qu'Actes Sud entre par ailleurs au capital de la maison à hauteur de 25 % - en 2005 Actes Sud rachètera les 100 %. Les titres que le directeur artistique a préparés continueront à paraître pendant les premiers temps. Le filon sera ensuite épuisé. Les nouveautés choisies par la personne qui lui succède ne rencontrent pas le même succès. Olivier Douzou sera rappelé en 2011 par Actes Sud avec la promesse d'une liberté éditoriale complète. Il le dit lui-même: "Le monde de l'édition a alors changé. Ce qui était nouveau à ses débuts ne l'est plus. Beaucoup d'autres maisons d'édition ont aussi fait évoluer la littérature de jeunesse en France." Lui, ce qui intéresse, c'est de faire du neuf. Il le fera avec ses auteurs historiques et une quarantaine de nouveaux qui rejoignent la maison, dont Michel Galvin, Juliette Binet, Piret Raud, Marine Rivoal... Des auteurs qui continuent d'être souvent récompensés, même récemment. Leurs albums apparaissent régulièrement dans les sélections des librairies Sorcières ou du SLPJ (Salon de Montreuil selon l'appellation ancienne). Le succès reviendra, la maison ayant représentants convaincants et attachée de presse performante.
 
Diminution du personnel
A l'hiver 2021, les auteurs du Rouergue lancent une première alerte à la nouvelle directrice du Rouergue chez Actes Sud, en poste depuis 2010, Alzira Martins, chargée aussi de la coordination avec les autres maisons jeunesse du groupe. Leurs livres ne sont plus accompagnés depuis la rentrée 2018, déplorent-ils. Ils se sentent abandonnés. Ils ne sont plus invités ni en librairie, ni dans les salons. Les sorties ne sont plus célébrées par un événement ou une exposition. On rappellera que plusieurs personnes extrêmement compétentes et performantes ont quitté le Rouergue et n'ont pas toutes été remplacées. Ensuite, il y a eu le Covid où les réseaux sociaux prennent une place importante dans la communication. Et après? Rien ou pas grand-chose. Des équipes régulièrement renouvelées, des débutants sans réelle connaissance de l'album jeunesse ou du terrain.
 
Diminution des parutions
En parallèle, le catalogue perd des plumes à chaque rentrée. De moins en moins de titres sont publiés, d'autres sont reportés. Comment les auteur.e.s peuvent-ils alors exister, le nom d'une maison se perpétuer? Loin des yeux, loin du cœur. En juillet 2025, lors de la présentation des albums jeunesse de la rentrée, Olivier Douzou n'est pas là. Et pour cause, il vient d'apprendre quand il a présenté à Arles le programme qu'il a engagé pour 2026 que la maison met fin à ses services à la fin de l'année et à ceux de son équipe. Son programme est annulé dans sa quasi-globalité alors que des titres sont prêts pour l'impression. Motif: les livres ne répondent plus à un marché qui se détourne des ouvrages exigeants.
 
A l'été 2025
A ma question "Qu'en est-il de l'avenir des albums au Rouergue en 2026? J'ai vu passer des messages alarmants sur Instagram", Alzira Martins me répond le 7 juillet:
"Il n'est nullement question d'arrêter les albums au Rouergue car ils font partie de notre ADN. Nous constatons depuis quelques années déjà que les ouvrages exigeants qui ont fait la renommée de la maison et, on peut le dire en toute modestie (!), révolutionné à l'époque les albums jeunesse, peinent à présent à trouver leur public.
Les lecteurs se renouvèlent, ce qui est heureux, et les libraires aussi. Et nous nous trouvons face à une nouvelle génération de professionnels qui n'a pas forcément la même appétence pour ce travail.
Il nous est apparu important de nous remettre en question et de placer la collection en sommeil pour trouver le temps, les moyens et l'énergie de lui donner un nouveau souffle. Quelques albums figurent au programme de 2026 et nous espérons revenir au plus vite avec une programmation différente et, je l'espère, tout aussi audacieuse."
 
2026
Effectivement, il y aura trois albums estampillés Douzou au Rouergue en 2026. Il faut toutefois constater qu'il n'y en a eu aucun en novembre et en décembre 2025, époque où les éditeurs mettent le turbo en prévision du Salon de Montreuil et des fêtes de fin d'année.
 
Dans le "Libé des auteur.es jeunesse", le 25 novembre 2025, Henri Meunier, auteur historique des éditions du Rouergue précise les choses: 
"En juin dernier, la direction de cette petite maison du groupe Actes Sud a mis un point final à cette histoire. D'un mail lapidaire, douze lignes, s'ouvrant sur un aveu sidérant: « Il semblerait que l'époque ne soit plus aux projets ambitieux qui ont fait la renommée du Rouergue. » De fait, l'équipe éditoriale historique a été remerciée. L'essentiel des projets en cours a été annulé, au mépris des contrats signés. Deux promesses imprécises ont été esquissées par la direction: les livres existants restent une priorité et un secteur album régénéré reviendra. L'avenir montrera si ces promesses valent plus que les contrats signés." 

Témoignages
Les auteurs du Rouergue déplorent tous la situation: "La fin annoncée d'une ligne éditoriale d'une importance historique majeure et pertinence actuelle féconde est d'une tristesse infinie pour nombre d'entre nous." 
L'un pointe que les questions posées depuis longtemps à propos de la commercialisation de leurs ouvrages ne sont pas étudiées. Comme si un livre n'avait pas besoin de toute la chaîne pour exister.
L'autre se dit "dégoûtée de tout ce gâchis et du naufrage auquel on a toutes et tous assisté, révoltée par l'irrespect total de la direction du Rouergue envers ses auteur.ice.s, et en colère". Elle a d'ailleurs décidé de ne plus faire de nouveau livre au Rouergue il y a plus de trois ans, pour limiter la casse et cesser de produire dans le vide des livres dont personne ne s'occupait.
"Je suis dégoûtée", témoigne encore une autre, "et en colère, d'être traitée de la sorte, de ne pas savoir ce que deviendront mes titres, qui sont ma seule vitrine. Car la précarité des auteurs n'est pas une légende et ne vivant que de l'exploitation de ces titres, c'est extrêmement dur. Et ce flou m'est préjudiciable. Je suis dépitée de cette fin si violente, sans respect pour le travail de chacun, éditeur comme auteurs." 
 
Les projets signés ou projetés
Pour les auteurs, la situation est difficile. Des contrats signés sont annulés, même si les avances ont été versées. "Ce qui rend la présentation du travail à un autre éditeur impossible le temps du délai contractuel", confie un auteur.
Un autre constate que deux de ses projets proposés par Olivier Douzou et David Fourré ont été balayés par Alzira Martins.
Marine Rivoal a vu son projet re-maquetté de façon tellement désastreuse l'été dernier qu'elle l'a refusé, donnant ainsi à Actes Sud le moyen d'annuler le contrat. Elle y a laissé la moitié de son à-valoir mais "Loupiotes" sort ce 26 mars aux Éditions des Grandes Personnes, maison qui sait allier exigence, qualité de fabrication et réussite commerciale. 

Être auteur.e jeunesse
De manière plus générale, la crise au Rouergue est l'occasion de réfléchir au métier de créateur en littérature de jeunesse. Un métier mal rémunéré, ne permettant en général pas de vivre de son travail. Une précarité des auteurs accrue par la surproduction, qui s'est mise en place depuis quinze ans. "Cette surproduction", explique un auteur, "a profité à la chaîne du livre mais pas aux auteurs, le volume des ventes globales augmentant au détriment du nombre des ventes de chaque titre, donc des droits d'auteur." Un autre ajoute: "Depuis que je fais ce métier, je ne me suis jamais autant vu comme fragile."  Un auteur doit-il devenir un "fournisseur de contenu" comme cela lui est demandé? Ou est-il un artiste? 
 
 
 

Les sélections des prix Sorcières 2026


Le chaudron
où puisent l'ABF (Association des Bibliothécaires de France), avec le soutien de la Sofia et l'ALSJ-Librairies Sorcières semble inépuisable. En sont sortis, 30 livres de littérature de jeunesse sélectionnés pour les prix Sorcières 2026 et répartis en six catégories. On note quatre titres publiés par Les Grandes Personnes, quatre par les Editions Thierry Magnier, quatre par l'école des loisirs. Aucun auteur belge cette année par contre. 

Pour rappel, la catégorie "Carrément Beau" privilégie la qualité graphique, "Carrément Passionnant" le scénario et l'histoire. "Carrément Sorcières" pointe des livres un peu exceptionnels dont des documentaires.
 
Verdict la semaine prochaine, le lundi 30 mars.
 

Sélections


Catégorie Carrément Beau mini

  • "36 mois", de Julia Spiers (Les Grandes Personnes)
  • "Allons voir la nuit. Un livre à animer ensemble", d'Aurélie Sarrazin, illustré par Xavier Deneux (Sens Dessus Dessous)
  • "L'imagier des objets et des matières", de Pascale Estellon (Les Grandes Personnes)
  • "Printemps", de Léa Louis (Éditions Courtes et Longues)
  • "Raouf", de Krocui (L'Articho)

 


Catégorie Carrément Beau maxi

  • "Chamalloux", de Lee Gee-eun (traduit du coréen par Yeong-hee Lim, Les fourmis rouges)
  • "La chasse aux rainettes", d'Antonin Faure (Éditions Thierry Magnier)
  • "L'été de Mamie", Bonsoir Lune (traduit du coréen par Clémentine Picq, Cambourakis)
  • "La Grande Cradolasse. Princesse du Pays de Boue", de Beatrice Alemagna (l'école des loisirs)
  • "Lune", d'Eva Diop, illustré par Chloé Fraser (hélium)

 


Catégorie Carrément Passionnant mini

  • "Droméo et Chuliette", de Marcus Malte, illustré par Henri Meunier (Rouergue)
  • "Esprits d'enfance", de Stéphane Servant, illustré par Gaya Wisniewski (Rouergue)
  • "Une histoire de rien du tout", de Marie Dorléans (Seuil Jeunesse)
  • "Oskar et moi. Et tous nos petits endroits", de Maria Parr, illustré par Ashild Irgens (traduit du norvégien par Aude Pasquier, Éditions Thierry Magnier)
  • "La petite fille au fusil. L'histoire d'une jeune résistante", de Marius Marcinkevičius, illustré par Lina Itagaki (traduit du lituanien par Marielle Vitureau, Éditions du Ricochet)

 


Catégorie Carrément Passionnant maxi

  • "Les Adelphides", d'Alice Dozier (Actes Sud Jeunesse)
  • "L'archipel de béton", d'Olivier Dain-Belmont (Sarbacane)
  • "Finding Phoebe", de Gavin Extence (traduit de l'anglais par Isabelle Troin, Seuil Jeunesse)
  • "La part du vent", de Nathalie Bernard (Éditions Thierry Magnier)
  • "Quelque chose de beau", de Julie Rey (l'école des loisirs)

 


Catégorie Carrément Sorcières fiction

  • "Boucle d'Or. En chemin", de Caroline Gamon (hélium, lire ici)
  • "La cité des lettres", de Jonas Tjäder, illustré par Maja Knochenhauer (traduit du suédois par Catherine Renaud, Rue du monde)
  • "Dia de Muertos", d'Anne-Florence Lemasson, illustré par Dominique Ehrhard (Les Grandes Personnes)
  • "Le jeu du plus qu'un jour", d'Audrey Poussier (l'école des loisirs, lire ici)
  • "Le tambour", de Jeanne Saboureault (MeMo, lire ici)

 


Catégorie Carrément Sorcières non-fiction 

  • "Histoire de l'information", de Chris Haughton (traduit de l'anglais par Emmanuel Gros, Éditions Thierry Magnier)
  • "Une île est née", de Virgine Aladjidi et Caroline Pellissier, illustré par Manon Diemer, Saltimbanque)
  • "Tout le monde se parle! Petite encyclopédie des 1 000 manières de communiquer chez les humains et autres êtres vivants", de Romana Romanyshyn et Andriy Lesiv (traduit de l'ukrainien par Laurana Serres-Giardi, Rue du monde)
  • "L'univers de Pi. Le nombre mystérieux qui rend tout le monde dingue", d'Anita Lehmann et Jean-Baptiste Aubin, illustré par Joonas Sildre (traduit de l'anglais par Adèle Boillat, Helvetiq)
  • "Voir et savoir. Dans l'intimité du monde végétal", de Fanny Pageaud (Les Grandes Personnes)