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| May Angeli en Tunisie, son deuxième pays. (c) Karim Ben Smail. |
A l'avant-veille de l'ouverture de la 63e Foire du livre pour enfants de Bologne, on apprend le décès de l'immense artiste May Angeli. Quelle tristesse! L'évoquer, c'est voir tout de suite surgir son sourire malicieux et les merveilleuses gravures sur bois qu'elle utilisait principalement dans ses albums pour enfants. Une technique qui n'allait pas de soi pour les éditeurs à ses débuts - elle me l'a rappelé ici à Moulins quand elle y a reçu le Grand prix de l'illustration - mais ne rebutait pas ses jeunes lecteurs, bien au contraire. Le choix des couleurs et la justesse du trait comme du propos les ont convaincus depuis belle lurette.
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| "Le chat qui s'en allait tout seul", de Rudyard Kipling. (c) Seuil Jeunesse. |
Combien de générations ont-elles été enchantées par la virtuose de la xylographie, elle qui
était née le 6 août 1937 à Clichy, d'une mère catholique de noblesse
mi-bretonne, mi-gasconne, et d'un père juif ashkénaze tchèque, sous le nom de
May Blumenfeld? Sa bibliographie entamée en 1961 à La Farandole après des
études à l’École nationale supérieure des arts appliqués est richissime et une
petite centaine de ses titres sont toujours disponibles, le dernier ayant été
publié il y a un an (voir
ici).
C'est ce que rappelle le Seuil Jeunesse en annonçant son décès sur les réseaux
sociaux.
"C'est avec une profonde tristesse que nous avons appris la disparition de May Angeli, autrice et illustratrice dont l'œuvre a marqué plusieurs générations de lectrices et lecteurs.
May Angeli a grandi au croisement de cultures qui ont façonné son regard sur le monde. Cette richesse d'héritage, on la retrouve dans toute son œuvre: une œuvre habitée par la tolérance, l'ouverture et un profond respect de l'altérité.
Formée aux Métiers d'art à Paris, May Angeli s'est d'abord illustrée par ses travaux à la gouache, à l'encre et à l'aquarelle. Mais c'est en 1980 qu'elle découvre ce qui deviendra sa signature artistique: la gravure sur bois, dont elle deviendra l'une des grandes maîtres. Ses albums, qu'elle crée en tant qu'illustratrice ou autrice-illustratrice, portent cette empreinte unique: la force du trait, la vibration de la couleur, la poésie des matières naturelles.
Son talent l'a menée à collaborer pour le livre, le théâtre, le cinéma, et à transmettre sans compter lors d'ateliers auprès des enfants. Tout au long de sa carrière, elle a su faire de ses images des espaces d'émotion, de dialogue et d'humanité.
Nous souhaitons aujourd'hui saluer une artiste lumineuse, engagée, curieuse, généreuse; mais aussi une femme profondément attachée à la liberté, à la beauté du monde et au partage. Son œuvre continuera longtemps d'accompagner les jeunes lecteurs, d'ouvrir des horizons, et de transmettre cette douceur grave qui lui était propre.
Nos pensées vont à sa famille, à ses proches, et à toutes celles et ceux qui ont été touchés par son travail."
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| Gravure sur bois, encore et toujours. |
L'ancien éditeur tunisien Karim Ben Smail annonce aussi la triste nouvelle.
"May Angeli nous a quittés.
Notre amie May était une immense auteure jeunesse, publiée partout, en Tunisie aussi, son deuxième pays, où elle rejoignait tous les ans pour plusieurs mois son compagnon Hassen Filali, qui nous a quittés il y a quelques années.
May a laissé beaucoup d’amis, beaucoup d'amour et de respect; une femme rare dont l'appartement parisien a toujours été le refuge, la porte ouverte à tous ses amis tunisiens. May savait accueillir, dans la simplicité.
Farouche défenseure de toutes les libertés, je me souviens de ce jour à Paris où un policier contrôlait un peu trop brutalement un passant noir, elle s'est approchée, très près. Et quand on lui a dit «Circulez», elle a répondu «Non, j'observe, je témoigne». Sacrée nana.
May, c'était un regard de calme et de bonté. Quand elle nous hébergeait à Paris, dans son salon, il y avait une presse d'impression manuelle sur laquelle elle produisait ses belles gravures, une ambiance de magie créative, lumineuse.
Quand mon beau-père, très malade, a dû aller se faire soigner à Paris, c'est elle qui l'a accueilli, sans hésiter. Comme pour tant d'autres, May était toujours là, bienveillante, intelligente, courageuse et malicieuse. La Tunisie est très présente dans ses livres, dans son cœur, beaux cadeaux à son pays d'adoption.
Nous lui avons rendu visite il y a une semaine à peine, épuisée par la maladie, douleurs et fatigue. Malgré cela, elle a tenu à se lever, à s'installer dans le fauteuil, parlant difficilement, mais trouvant toujours assez d'énergie pour nous sourire, «Je suis entourée de sauvages», manière de dire «Je veux partir», sans le dire. Puis «Sauf vous!». Je garderai toujours le souvenir de sa main dans la mienne, un geste inhabituel entre nous; elle m'a regardé et a esquissé un rire un peu essoufflé, avec un précieux «la main dans la main!», un petit éclair de malice dans les yeux, une dernière fois.
Je l'avais appelée il y a quelques jours, elle allait mieux, mais était lucide, «Je ne m’inquiète pas», «Tu vas aller mieux, on t'attend à Tunis!». Hésitation, presque gênée, pudique: «Ça n'est pas possible». Lucide, peu de mots. Et quand je lui ai dit qu'on l’embrassait fort, elle a répondu «Oui, très fort, très fort».
Une douceur profonde, jusqu'à sa dernière phrase pour l'aide-soignant à ses côtés, lors d'un bref et ultime moment, dans les brumes des calmants: «Vous êtes un très bon ami». De la gentillesse, jusqu'à la fin.
Nous t'embrassons May, fort, très fort.
Quel privilège de t'avoir côtoyée!
Merci pour tout."
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| "L'école est fermée". (c) La joie de lire. |
Nédra Ben S., une autre de ses amies tunisiennes dit ceci:
"Il existe des femmes qui vous apprend ce que c'est que la liberté. May Angeli était de celles-là. Libre, audacieuse, elle ne renonçait pas à son désir.
Elle vous apprenait aussi la droiture et l'intégrité, intellectuelle et affective.
May est une amitié et une leçon. Merci."
L'illustrateur français Mathias Friman témoigne:
"Tellement triste de cette nouvelle. May était talentueuse, drôle. J'étais toujours heureux de la croiser, de rigoler avec elle …
Tu vas me manquer May"
Une autre personne rappelle qu'elle avait une collection de cuillères du
monde.
May Angeli
était beaucoup plus qu'une artiste créatrice de livres. Au fil de son
chemin, elle avait travaillé avec différents éditeurs, La Farandole et le
Sorbier à ses débuts, le Père Castor et Syros ensuite. Très vite, Cérès en
Tunisie. Les années 2000 la voient rencontrer Thierry Magnier et suivre
Françoise Mateu, ex-Syros, au Seuil Jeunesse. En 2015, le titre
"L'école est fermée, vive la révolution!"
(lire
ici), "un album très important pour moi", m'avait-elle écrit, ne trouve
pas preneur chez ses éditeurs habituels et paraît en Suisse à La Joie de lire.
En 2018, May Angeli suit Caroline Drouot et Ilona Meyer qui quittent le Seuil
pour fonder les Éditions des Éléphants qui deviendront sa maison d'édition
principale des dernières années, en parallèle aux rééditions au Seuil Jeunesse
et à quelques titres chez Didier Jeunesse (dont un avec le Belge Carl Norac,
"Le carnaval des animaux sud-américains").
En juillet 2019,
May Angeli a fait don à
la BnF de plus de 900 planches, dessins et matrices originaux représentatifs
de son travail. Bonne fée de la bibliothèque de l'Heure Joyeuse, elle a donné maquettes et gravures de plusieurs de ses livres au Fonds patrimonial.
Généreuse, elle a aussi offert chaque année des œuvres pour la vente aux
enchères du Muz. Sa carrière de plus soixante ans est d'une foisonnante vitalité.
Il faut absolument s'y plonger, le bonheur s'y trouve. Que ses titres, souvent
animaliers, soient empreints d'expériences quotidiennes, de contes classiques
et de fables modernes, d'engagements. Tendresse, humour, narration, engagement, tout ce qui fait un bon livre pour enfants se trouve dans ses merveilleuses illustrations.
Une vaste exposition lui a été consacrée en novembre 2021 à la Bibliothèque
François-Mitterrand, donnant à voir son exceptionnelle vitalité picturale. En
parallèle, un très beau numéro hors-série de la Revue des livres pour enfants
lui a été consacré,
"May Angeli, les couleurs de l'enfance"
(voir
ici, commander
ici).
Au fil des ans, j'ai consacré plusieurs notes de blog à May Angeli dont j'ai toujours admiré et apprécié le travail (ici).






















