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mardi 10 février 2015

NON, ne SNOBONS pas les SMS et autres LOL

Prof de français depuis trois ans dans un lycée dit "sensible" de Seine-Saint-Denis, Mathilde Levesque raconte avec grâce et humour son quotidien à l'école sur Facebook. Mat Hild, c'est elle. Bons mots, associations d'idées, réparties inattendues... On rigole de ce qu'elle partage de ses cours et de ses sorties scolaires. On sourit aussi devant l'imagination et l'esprit d'à propos des élèves comme de la prof, agrégée de lettres modernes et docteur en langue et littérature françaises.


Ces dialogues entre élèves ou prof-élèves auraient pu s'effilocher au gré des souvenirs que laissent les réseaux sociaux. Et ç’aurait été dommage. Joie, ils sont  réunis dans un livre au titre drôlatique, "LOL est aussi un palindrome" (First Editions, 192 pages) - on est prof de français ou pas.

Le recueil est conçu comme un journal de bord de l'année scolaire, avec le bac en point final, enfin officiellement. De septembre à juin, le mois commence par un résumé en plusieurs points: nombre d'élèves présents, état des troupes, état du prof, événements marquants. Puis viennent les échanges, pleins de piquant, de complicité, d'autodérision, de confiance, d'humour et finalement d'estime réciproque et d'amour.

"Ah mince... Vous ne savez pas", conclut un élève devant le silence de la prof à qui il avait demandé "Madame, "nous serons", ça s'écrit avec un s ou avec un t?"

La question du voile (en "mode décapotable" ou en "nénuphar") revient régulièrement bien entendu, tout comme celles de l'homophobie et de la misogynie, mais de quelle manière! Sans moquerie. Avec une énorme attention à comprendre le pourquoi de ces réactions, sans varier de sa propre position. "Journal d'une prof au bord de la crise de rire" est l'impeccable sous-titre de l'ouvrage.

Ponctué de délicieux "Avouez" et de "[tchip]", "LOL est aussi un palindrome" est un recueil qui fait du bien car il donne un point de vue sur un coin du 93 où le cours de français fonctionne et est apprécié - il n'est sans doute pas le seul endroit. A l'image des réussites que génère le  microcrédit.

Il conte une expérience qui fonctionne à un moment donné, mais qui, on le comprend, nécessite de l'huile de coude et une attention constante. Une faculté d'adaptation à l'humeur du jour de la classe aussi. Une propension à l'empathie avec les ados. Mais du "Qui a dit: "L'important c'est de participer"? Réponse: Un perdant" au sms où l'iPhone modifie le "problèmes sur l'autoroute, serai en retard" en "problème sur l'autorité, serai en retrait", tout est excellent et agréablement mis en pages.

Il donne une image positive de ces élèves étiquetés "difficiles" et cantonnés à cette étiquette. Sans angélisme ni naïveté, il est réconfortant de voir qu'un enseignement plus ouvert donne de plus beaux fruits. On admire la connaissance précise du français qu'ont ces garçons et ces filles. Et qu'est-ce qu'on rigole avec eux! Ils n'ont pas l'humour en poche et leurs associations d'idées sont souvent épatantes.

En consignant ces échanges, en en oubliant sans doute d'autres, Mathilde Levesque signe une superbe déclaration d'amour à son métier. Et montre que l'envie d'apprendre et de s'en sortir est plus souvent là qu'on ne le pense en général.






vendredi 6 février 2015

Le recueil "Nous sommes Charlie" est là

Le 7 janvier dernier, la rédaction de "Charlie Hebdo" a été décimée par deux terroristes qui voulaient venger leur prophète.

Morts pour avoir ri, Cabu, Elsa Cayat, Charb, Honoré, Bernard Maris, Mustapha Ourrad, Tignous, Wolinski. Morts pour avoir été là, professionnellement ou par hasard, Frédéric Boisseau, Franck Brinsolaro, Ahmed Merabet, Michel Renaud.

Immédiatement, des voix se sont élevées contre la barbarie qui veut tuer la liberté d'expression. On les a lues et entendues dans la presse, sur les réseaux sociaux. Tout de suite est née l'idée de rassembler des paroles d'auteurs contemporains et des classiques fondamentaux en un recueil.

"Nous sommes Charlie" (60 écrivains, Le Livre de poche, 168 pages, 5 euros) est ce recueil. Un travail de dingue qui arrive en librairie moins d'un mois après ce mercredi noir.
Les contributions sont bien entendu gracieuses et l'intégralité des bénéfices sera reversée à "Charlie Hebdo".

Qui sont les soixante écrivains qui se sont unis ici pour la liberté d'expression?

Par ordre alphabétique, comme dans le recueil, on rencontre Jacques ATTALI - Gwenaëlle AUBRY – BEAUMARCHAIS - Frédéric BEIGBEDER - Laurent BINET - Julien BLANC-GRAS - Évelyne BLOCH DANO - Vincent BROCVIELLE - Noëlle CHATELET - Maxime CHATTAM - Philippe CLAUDEL - André COMTE-SPONVILLE - Gérard de CORTANZE - Delphine COULIN - Charles DANTZIG - Frédérique DEGHELT - Nicolas DELESALLE – DIDEROT - Catherine DUFOUR - Clara DUPONT-MONOD - Jean-Paul ENTHOVEN - Nicolas d'ESTIENNE D'ORVES - Dominique FERNANDEZ - Caroline FOUREST - Jean-Louis FOURNIER - Philippe GRIMBERT - Olivier GUEZ - René GUITTON - Claude HALMOS - Victor HUGO - Fabrice HUMBERT - Guillaume JAN - Jean-Paul JOUARY - Marc LAMBRON - Frédéric LENOIR - Bernard-Henri LÉVY - François-Guillaume LORRAIN - Ian MANOOK - Fabrice MIDAL - Gérard MORDILLAT - Anne NIVAT - Christel NOIR - Véronique OLMI - Christophe ONO-DIT-BIOT - Katherine PANCOL - Bernard PIVOT - Patrick POIVRE D'ARVOR - Romain PUÉRTOLAS - Serge RAFFY - François REYNAERT - Tatiana de ROSNAY - Élisabeth ROUDINESCO - Eric-Emmanuel SCHMITT - Colombe SCHNECK - Antoine SFEIR - Isabelle STIBBE - Émilie de TURCKHEIM - Michaël URAS - Didier VAN CAUWELAERT – VOLTAIRE.

Certains écrivent sur les exécutions à la rédaction de "Charlie Hebdo", d'autres sur la marche du dimanche 11 janvier qui a réuni des millions de personnes, d'autres encore sur le "vivre après". La plupart des contributions sont originales, certains ont repris des textes déjà publiés. Bien sûr, on peut ne pas apprécier le nom de l'un ou l'autre, selon ses affinités personnelles. Mais dans l'ensemble, ces textes sont autant de petites fenêtres à ouvrir. On y trouve résistance, histoire, colère, laïcité, tolérance, lâcheté, humanité, souvenirs, rire, école, universalité, effroi, rage, dérision...

L'ordre alphabétique offre aussi des surprises. Un acrostiche, un roman à paraître qui va être modifié, un jour de fête qui vire au cauchemar, l'annonce d'un nouveau livre de Bernard Maris, un village du Yémen nommé Al Qaïda, la perte d'une mère âgée, la lettre d'une mère, une farce de fakir, quatre minutes hors du temps...

Extraits
"Je touche le dessin [offert par Tignous] du bout du doigt, toute petite  caresse pour un grand adieu." Clara Dupont-Monod.

"Il semble inimaginable qu'en 2015 on puisse tirer à bout portant sur un octogénaire armé d'un carton à dessin. Pour peu, ça fleurait le canular. La bande à Charlie en aurait bien été capable. Si seulement." Nicolas d'Estienne d'Orves.

"Ne reprochons pas aux provocateurs de provoquer." Jean-Louis Fournier.

L'attentat à "Charlie Hebdo" a pris chacun de plein fouet dans sa vie quotidienne. Ceux qui les connaissaient et le grand public qui avait fait ses potes de cette bande sans lui avoir été officiellement présenté. C'est pourquoi le recueil "Nous sommes Charlie" est à lire. On s'y sent moins seul, car oui, nous sommes tous Charlie.










jeudi 5 février 2015

La voix de Gil dans les mots de Célia Houdart

Célia Houdart.

Depuis 2007 et "Les merveilles du monde" (P.O.L.), son superbe premier roman, Célia Houdart suit son chemin en littérature. Une écriture sobre, puissamment évocatrice. Des mots qui disent et laissent deviner, portant des blancs, un rien de mystère. Sa petite musique personnelle a encore éclairé ses livres suivants, "Le patron" (P.O.L., 2009) et "Carrare" (P.O.L., 2011). On savoure ses mots délicats et précis qui procurent souvent une sensation d'inconnu et de bonheur.

C'est encore davantage le cas avec son nouveau roman, "Gil" (P.O.L. 236 pages), sur un musicien dont on va suivre avec ravissement l'itinéraire professionnel, dans lequel s'incrustent des éléments personnels, des doutes et des questions. Ce roman magnifique, musical, ne fait pas beaucoup de bruit, mais accompagne longtemps son lecteur tant il lui ouvre des fenêtres sur son personnage principal, ceux que ce dernier côtoie, et le monde de la musique classique.

Gil de Andrade s'est d'abord cru fait pour le piano. Il l'a longtemps étudié, avant d'opter, sur le conseil d'un de ses professeurs au Conservatoire, pour le chant. Il est ténor.  Car Gil a une voix particulière. Il le sait quelque part au fond de lui-même, même s'il ne l'avoue pas - mais qu'avoue-t-il finalement? A dix-huit ans, lors de vacances en camping avec son ami Olivier, Gil entend une chanson dans l'autoradio. Il l'entonne. "Gil, lui-même un peu surpris," écrit Célia Houdart, "alla au bout de la chanson qu'il savait par cœur, couples et refrain. Il reconnaissait sa voix, son timbre et sa hauteur. Mais quelque chose en elle avait changé. Il ne savait pas dire quoi." Olivier n'en revient pas non plus. Quand ils rentrent de leur escapade, "le chant de Gil était une énigme qui brillait devant eux."

Célia Houdart nous raconte Gil à partir de ses dix-huit ans, avec suffisamment de détails pour qu'on s'attache à ce garçon un peu étrange. Elle glisse des éléments qui prendront leur importance parfois plus tard, bien plus tard, comme un disque trente-trois tours de fado. En même temps, on perçoit souvent une ombre qui flotte au-dessus de lui.

Qu'est-ce qui pousse le chanteur à avancer? Qu'est-ce qui le bloque parfois? Comment voit-il la vie? Comment voit-il sa vie? En sera-t-il le maître ou se laissera-t-il porter au gré du hasard des rencontres? Comment vit-il l'hospitalisation, en section psychiatrique, de sa mère, Lucile, passionnée de papillons? Sa relation avec son père, soutien constant et discret?

Gil a le cœur et la voix à fleur de peau et est incroyablement doué. On le suit dans ses apprentissages - on vit même certaines leçons intégralement -, on découvre ses professeurs, les autres élèves. "Chanter enthousiasmait Gil. Quelque chose en lui se transformait." Cet élan doublé d'une excellence (trois premiers prix de Conservatoire avec la mention très bien et les félicitations du jury) va se retrouver ensuite dans sa vie professionnelle, même s'il n'échappe pas à quelques découragements. Sans doute moins dans sa vie privée qu'il semble laisser voguer au gré du temps et des lieux. Quoique. Un rôle lui est une révélation sur lui-même.

Célia Houdart nous conte l'itinéraire de son "Gil" et de son univers particulier sans qu'on ne s'ennuie jamais. Les années de lumière, les mois de doute et de solitude. Son musicien a une telle attention au monde qu'il nous la communique. Tout comme ses inquiétudes. Tout comme les moments de magie quand les notes s'envolent de sa bouche. Et c'est ce qui fait de ce roman un grand bonheur de lecture.






lundi 2 février 2015

Crêpes de Chandeleur et autres exercices

En ce jour de Chandeleur, Kiki, le petit pingouin King de la banquise qu'on a déjà rencontré dans de savoureux épisodes précédents (lire ici), veut respecter la tradition.
Avec "Kiki fait des crêpes" de Vincent Malone et Jean-Louis Cornalba (Seuil Jeunesse, L'ours qui pète, 32 pages), on va avoir droit à une crêtes party pas comme les autres. Rigolote en diable.

L'auteur commence par la présentation de la crêpière. Une apparence classique, mais une délirante déclinaison autour du mot "plaque" dans le texte. Ensuite, l'album prend son aspect habituel: chaque page coupée en deux montre dans le haut les activités de Kiki et dans le bas se qui se passe sous la banquise, entre la baleine, le cachalot, le calamar etc.

Kiki est le "Capitaine Crêpes". (c) Seuil Jeunesse.

Kiki a  donc décidé de faire une crêpes party avec tous ses copains de classe, des animaux du grand froid et des animaux de bien d'autres endroits. Le "Capitaine Crêpes" procède avec sa maman à la préparation de la pâte, les dessous de page commentant ironiquement les actions des hauts.

Vient le moment de cuire les crêpes et de les faire sauter pour les retourner. Kiki a bien compris comment faire. Il s'applique mais... chaque fois qu'il lance une crêpe depuis la poêle, elle disparaît. Ni sa maman ni lui n'y comprennent quelque chose, le cachalot et le calamar font toujours leurs remarques. Le séance de cuisson finit par ressembler à une partie de tennis avec la poêle en guise de raquette. Mais toujours pas de crêpes!

Un graphisme dynamique. (c) Seuil Jeunesse.

L'affaire se complique avec le "Toc! toc!" signalant l'arrivée des copains. Et c'est bien sûr là que l'album donne l'explication sur ces étranges disparitions. C'est extrêmement bien amené et très drôle,  permettant des lectures à répétition pleines de rires.

Et "Kiki fait des crêpes" s'achève sur une nouvelle page de vocabulaire, sur les "cèpes" cette fois. Sans oublier le bandeau imprimé en couverture: "Si vous avez capté La Théorie du chaos de James Gleick, vous devriez comprendre Kiki fait des crêpes!" V.M.

J'attends les témoignages.



 

dimanche 1 février 2015

La fin du palmarès pour la fin d'Angoulême


Ce dimanche 1er février s'achève le 42e Festival d'Angoulême et se complète son palmarès.

Trois prix avaient en effet déjà été dévoilés le jeudi 29 janvier, à savoir


le Grand Prix de la Ville d'Angoulême décerné au Japonais Katsuhiro Otomo ("Akira", "Steamboy", Glénat, "Mother Sarah", Delcourt,..) pour l'ensemble de son œuvre, au deuxième tour de scrutin.






(c) FIBD Lewis Trondheim 2015.
 le Grand Prix spécial à Charlie Hebdo











le Fauve jeunesse pour "Les Royaumes du Nord", de Stéphane Melchior & Clément Oubrerie, d'après l’œuvre de Philip Pullman (Gallimard, 80 pages, 2014).

Pour lire le début du premier tome des "Royaumes du Nord", c'est ici.





Ce dimanche a été révélée la suite du palmarès


Fauve d'or, prix du meilleur album: "L'Arabe du futur", de Riad Sattouf (Allary Editions), présenté comme le tome 1...

Bonne nouvelle, quand j'avais rencontré Riad Sattouf, lire ici, ce n'était pas encore sûr. Aujourd'hui que 150.000 exemplaires ont déjà été écoulés...

Pour lire le début de "L'Arabe du futur", c'est ici.

Fauve d'Angoulême, prix spécial du jury: "Building Stories", de  Chris Ware (Delcourt).







Fauve d'Angoulême, prix de la série: "Lastman", tome VI, de Balak, Mickaël Sanlaville et Bastien Vivès (Casterman)








Fauve d'Angoulême, prix révélation: "Yékini, le roi des arènes", de Lisa Lugrin et Clément Xavier (Editions Flblb).






Fauve d'Angoulême, prix du patrimoine: "San Mao, le petit vagabond", de Zhang Leping (Fei)






Fauve d'Angoulême, prix du public: "Les Vieux fourneaux", tome I - Ceux qui restent, de Wilfrid Lupano et Paul Cauuet (Dargaud).




Fauve polar SNCF: "Petites coupures à Shioguni", de Florent Chavouet (Philippe Picquier).








Fauve d'Angoulême, prix de la bande dessinée alternative: "Dérive urbaine", édité par l’association Une autre image (France)