Nombre total de pages vues

lundi 10 février 2020

Décès de Massin, le chantre des lettres-images

Massin face à ses lettres chéries.

La Saint-Nicolas 2013 avait été particulièrement réjouissante pour les adeptes de graphisme à Bruxelles. Pascal Lemaitre avait invité l'"éminent typographe Massin" à s'exprimer dans le cadre de l'atelier d'illustration qu'il dirige à l'ENSAV La Cambre. "Chères et chers", écrivait-il", "le 6 décembre à 14 heures, Massin viendra nous parler de "La Cantatrice chauve" et de "L'Audition colorée". Tout le monde est le bienvenu. Il a travaillé avec Queneau, Ionesco, Tardieu, Prévert, Étaix, André François, Gallimard,... en fait, ce serait plus simple de faire la liste des gens avec qui il n'a pas travaillé." Massin, le dieu des typographes et des amateurs de graphisme et de mise en pages, venait de Paris à Bruxelles. Il était attendu. L'auditoire était plein plein plein. Et il en a pris plein plein plein la vue et les oreilles. L'orateur avait alors 88 ans! Il en paraissait au moins vingt de moins.

On a appris ce week-end le décès de Massin, dont on avait presque oublié qu'il se prénommait Robert, à l'âge de 94 ans. Le graphiste, directeur artistique, typographe et auteur était né le 13 octobre 1925 à La Bourdinière-Saint-Loup (Eure-et-Loir). Il est mort le 8 février 2020 à Paris. On gardera de lui le fait qu'il a révolutionné l'aspect graphique de l'édition. Couverture, mise en pages, typographie, etc. et cela depuis les années 50. Sa patte unique, il l'a apposée sur des centaines de livres, reconnaissables au premier coup d'œil. Et tous les graphistes d'aujourd'hui lui doivent quelque chose.


"La cantatrice chauve" de Ionesco ou un poème de Verlaine,
Massin mettait des images dans les mots.


Sa vie,  ses œuvres exposées dans le monde entier, Massin les avait racontées dans l'épais volume "D'un moi l'autre, une traversée du siècle" (Albin Michel, 2016, 544 pages). Des mémoires qui vont des années 30 au début du XXIe siècle mais dans un style bien propre à l'auteur. Ce sont des fragments en désordre, à chacun de reconstituer le puzzle de sa vie. Histoires courtes, drolatiques, absurdes ou tragiques sont autant de portraits d’écrivains et d'artistes parmi lesquels Doisneau, Aragon, Ionesco, Malraux, Queneau, Céline ou Genet croqués par un détail insolite, tendre et amusé. On suit les zigzags de Massin entre son enfance en Beauce, sa jeunesse bohème à Paris, le milieu de l’édition et celui de l'art en homme pressé. Une énergie constamment renouvelée et une curiosité insatiable. Des coups de gueule aussi.

Pour lire un extrait d'"Un moi à l'autre" et en apprécier la typo, c'est ici.


Dans son essai "Style et écriture. Du rococo aux Arts déco" (Albin Michel, 2001), Massin poursuivait la réflexion sur les formes artistiques qu'il avait entamée depuis plus de trente ans auparavant, la première version de "La lettre et l'image" datant de 1970. Attentif aux dialogues entre les arts, il nous entraîne dans une promenade ébouriffante à travers la succession des styles depuis quatre siècles. Pour mieux traquer le style baroque par-delà les clichés, il va demander à la littérature ce que les historiens d'art ne savent pas toujours voir; pour montrer l'unité des styles, il n'hésite pas à questionner la musique et à révéler les parallèles entre les arts.

En passant, Massin signale les résurgences d'un style à l'intérieur d'un autre, posant son regard aussi bien sur l'architecture, la chevelure, le mouvement, le goût des ruines et la place des femmes dans l'art nouveau. La grande réussite de ce livre foisonnant et enjoué est de montrer que les mouvements artistiques comportent aussi des dimensions idéologiques, culturelles, théologiques, littéraires et cosmétiques.


2003
1993
C'est en 1970, juste après Mai 68, que paraît la première version de "La Lettre et l'image. La figuration dans l'alphabet latin du VIIIᵉ siècle à nos jours" (Gallimard, 304 pages, 1083 illustrations), avec une préface de Raymond Queneau. Suivra une nouvelle édition revue et augmentée en 1973, avec un avant-propos inédit de l'auteur pour celle de 1981. Encore une nouvelle édition modifiée et augmentée d'un commentaire de Roland Barthes en 1993, cette dernière version étant gratifiée d'une nouvelle couverture en 2003.

Voici ce qu'en dit Massin, l'auteur:
"Les lettres ont d'abord été des images.Comme on sait, le mot "alphabet" a été formé à partir des lettres aleph et beth, qui représentent respectivement, dans leur graphie ancienne, une tête de taureau (à l'envers) et une maison, dont le tracé emprunte à un hiéroglyphe égyptien où l'on peut reconnaître notre b couché.C'est ainsi que, du Moyen Âge jusqu'à nos jours, on retrouve ces alphabets faits de lettres-fleurs, de lettres-animaux, de lettres-hommes ou de lettres-objets. Et la publicité contemporaine fait fréquemment appel à ces alphabets animés qui réintroduisent dans la lettre une image visible.Notre propos aura donc été de prendre en compte cette pérennité à travers le temps et l'espace, à l'aide d'enjambements parfois audacieux et de rapprochements imprévus.De cette démarche (qui paraîtra à certains singulière), on ne trouvera pas mention dans les dictionnaires et les encyclopédies, non plus (sinon très fragmentairement) dans les histoires de l'art et de la communication. C'est cette lacune que vient combler ce livre, en proposant une somme encyclopédique qui nous offre de cette conception animiste du monde des exemples savoureux et ludiques."

Si Massin a publié chez Albin Michel, c'est à Gallimard que son nom est indéfectiblement lié. Engagé en 1958 par le tout nouveau directeur général de Gallimard, Claude Gallimard, il va y travailler longtemps et transformer l'image de la maison de la rue Sébastien Bottin. Il redessine le logo "NRF", retire le terme "librairie" des couvertures. Son style s'impose avec les collections de poésie et de théâtre. "Exercices de style" ou "Cent mille milliards de poèmes" de Raymond Queneau, "La Cantatrice chauve" d'Eugène Ionesco deviennent des classiques en matière de direction artistique. C'est lui qui imagine l'identité visuelle des couvertures de la nouvelle collection poche de l'éditeur, Folio, un fond blanc et une illustration.

Mais en 1979, Massin est débauché par Hachette à la grande colère de Gallimard. Il y reviendra toutefois, indirectement, via Denoël, où il reste deux ans. Il est désormais freelance et travaille pour une dizaine d'éditeurs comme Albin Michel, Robert Laffont, Hoëbeke.

Massin crée ensuite l'association "Typographies expressives".
Il écrit

  • des ouvrages de réflexion sur le graphisme: "La mise en pages" (Hoëbeke, 1991), "Azerty, l'alphabet du monde" (Gallimard, 2004);
  • des essais: "Comment je suis devenu graphiste" (autoédité), "Style et Écriture: Du rococo aux arts déco" (Albin Michel, 2001);
  • des romans, "La branle des voleurs" et "Les compagnons de Marjolaine" (La Table Ronde, 1983 et 1985), "La dernière passion" (Albin Michel, 1988), "La cour des miracles" (Payot, 1991);
  • des livres de mémoires ("Une enfance ordinaire" et "Le pensionnaire" (Gallimard, 1972 et 1974);
  • un "Journal en désordre 1945-1995" (Robert Laffont, 1996);
  • son autobiographie, "D'un moi l’autre: une traversée du siècle" (Albin Michel). 



Massin a aussi été actif en littérature de jeunesse.


"Jouons avec les lettres" et "Jouons avec les chiffres", illustrés par les Chats pelés (Seuil jeunesse, 1993 et 1994)

"Le monde sens dessus dessous" et "Le Piano des couleurs" (Gallimard jeunesse, 1993 et 2004),

"Cris d'animaux de Paris à Pékin" (Calligram, 2011, 32 pages)
Massin/Benjamin Rabier

Cet album découpé en trapèze pour mieux jouer avec la perspective réunit les cris de douze animaux en dix langues. Une succession d'onomatopées, ludiques et documentaires, née de la rencontre du graphiste Massin avec les illustrations de Benjamin Rabier, organisées en une joyeuse ménagerie parlante.


Sans oublier les "Exercices de style" de Raymond Queneau (Gallimard, 176 pages) parus initialement en 1947 et ressortis en 1963 puis en 1979 dans une version augmentée où ils sont accompagnés de trente-trois exercices de style parallèles peints, dessinés ou sculptés par Jacques Carelman et de quatre-vingt-dix-neuf exercices de style typographiques dus à Massin. Nouvelle édition augmentée en 1979




Tanka
L'autobus arrive
Un zazou à chapeau monte
Un heurt il y a
Plus tard devant Saint-Lazare
Il est question d'un bouton

Cette brève histoire est racontée quatre-vingt-dix-neuf fois, de quatre-vingt-dix-neuf manières différentes. Mise en images, portée sur la scène des cabarets, elle a connu une fortune extraordinaire.





vendredi 7 février 2020

Quatre auteur/autrices sur un canapé

Console, lutrin, canapé attendent les artistes. (c) Laurent de Sutter.


Pas besoin de glisser une pièce dans la fente du juke-box au théâtre 140 pour s'en mettre plein les yeux et les oreilles. Pour célébrer la littérature d'une autre manière. C'est sur la scène du théâtre que se déroule la soirée concoctée par Isabelle Wéry, toujours prête à se lancer dans une aventure inédite. "Stories & juke-box" était la deuxième séance imaginée par elle dans le cadre de la carte blanche que le 140 lui a donnée pour trois ans (lire ici). Une réussite. Tous les sièges étaient en plus occupés, autre réussite.

Quelle est la relation des auteurs à la musique?, s'est demandé Isabelle Wéry. Elle a donc rassemblé quatre auteur/autrices lauréat(es) du Prix de littérature de l'Union européenne, Gabriela Babnik, Carolina Schutti, David Machado et elle-même. Elle les a passé(es) à une double question de Laurent de Sutter. Il/elles étaient ensuite invité(es) à lire dans leur langue (traduction projetée) un extrait de leur livre primé, le fond musical étant l'interprétation live par le DJ et éditeur Pierre De Mûelenaere des musiques qu'il/elles lui avaient confiées un peu plus tôt.

Nonante minutes de bonheur, le temps d'un trajet Thalys sans sanglier sur la voie.
Nonante minutes qui donnent envie de plonger ou de replonger dans les livres entraperçus au cours de ces brillantes lectures.

Début en fanfare avec la Slovène Gabriela Babnik qui a besoin de silence pour écrire(!), mais de musique pour lire. Néanmoins Salif Keita accompagne la lecture de "La saison sèche" (traduit du slovène par Florence Gacoin-Marks (Litterae slovenicae, 2016, 12016, 373 pages), qui se déroule en Afrique et étudie la relation entre  une designer de soixante-deux ans, venue d'Europe centrale,  et un Africain de vingt-sept ans, qui a grandi dans la rue et a été victime de toutes sortes d'abus.



Carolina Schutti entretient, elle, une relation profonde avec la musique. L'Aurichienne a été musicienne avant d'écrire, étudiant la guitare classique et le chant. Elle utilise son savoir musical pour écrire. "Ce qui compte le plus", dit cette amoureuse de la musique baroque et de la musique contemporaine, "c'est l'espace entre les notes et non les notes."
Vivaldi, du jazz et une pièce composée par son mari musicien résonnent pendant la lecture de "Un jour j'ai dû marcher dans l'herbe tendre" (traduit de l'allemand (Autriche) par Jacques Duvernet, Le Ver à soie, 2018, 120 pages), un superbe livre court et dense sur la perte de la mère, la perte de la langue, la perte des souvenirs et les réminiscences fortuites.


Metteuse en scène, actrice, autrice de trois romans, la Belge Isabelle Wéry a la musique dans la peau. "J'écris beaucoup en musique, avec un casque sur mes oreilles. Mais de la musique différente pour chaque roman." Elle lit un extrait de la fin de "Marilyn désossée" (Maelström Editions, 2013, 178 pages) aux sons d'une musique référencée dans le livre et d'artistes berlinois qu'elle a entendus à Shanghai où elle a été en résidence deux mois. Un texte brillant, surprenant, réjouissant, qui passe formidablement bien à l'oral.



Pour le Portugais David Machado, la musique est importante quand il écrit."Il faut que je trouve la bande-son et qu'elle corresponde aux personnages". C'est Bruce Sprinsteen, le boss, qui est revu par le DJ pour ce dernier set, "Indice de bonheur moyen" (traduit du portugais par Vincent Gorse, L'Aube, 2019, 455 pages), un journal intime inversé, qui anticipe le futur et se heurte à la crise qui frappe le pays. Quelques ratés dans la projection de la traduction font hélas un peu perdre le fil de ce texte tentant.




A vos bibliothèques, à vos librairies. L'apéro de nonante minutes ouvre fortement l'appétit de lire.



jeudi 6 février 2020

Le Maroc à la Foire du livre de Bruxelles 2020


La cinquantième édition de la Foire du livre de Bruxelles commencera pile dans quatre semaines, le jeudi 5 mars. Et elle durera jusqu'au dimanche 8 mars. Quatre jours dans le magnifique lieu que sont les magasins alloués à la Foire à Tour & Taxis (17.500 m²). Au programme, des rencontres et des débats (300), des auteurs (1.000) et des dédicaces (235 exposants) et des livres, bien entendu.

Des découvertes aussi comme cette foisonnante littérature marocaine qui sera présentée sur un large pavillon dédié. Paul Dahan, le fondateur et conservateur du Musée d'art juif marocain de Bruxelles, en est le commissaire et nous fait visite en mots ce lieu vaste de 260 m², à la scénographie logiquement marocaine. Un pavillon ouvert, où il est facile de rentrer, de regarder, et qui accueillera cent invités (57 femmes et 43 hommes) de nationalité marocaine (40), belge (40), française (10), espagnole (4), hollandaise (2) dans une librairie multilingue. A l'image des langues parlées dans ce pays. Le Maroc est en effet multilingue, comme la Belgique. S'y côtoient arabe, amazigh (berbère), français, espagnol, néerlandais, encore aujourd'hui. Une quarantaine d'activités sont prévues, dans la Foire et hors les murs.

Logiquement, une des trois invité(e)s d'honneur de l'année est la Franco-Marocaine Leïla Slimani, Goncourt 2016 pour "Chanson douce" (Gallimard); elle sera présente le week-end. Les autres invités sont l'Italien Alessandro Baricco, auteur de "Soie", découverte 1997 (Gallimard) et aujourd'hui de "The game" (Gallimard), présent le samedi à la Foire et le vendredi soir à Bozar, et Liao Yiwu, auteur, poète, musicien chinois exilé en Allemagne depuis 2011; il sera présent le week-end.

Thème 2020? Livre-ensemble afin de mieux vivre ensemble, explique Grégory Laurent, Commissaire général sortant (il a dirigé les éditions 2016 à 2020). #livreensemble

Pour le reste, on retrouvera la Place de l'Europe avec ses 40 rencontres, le Flirt flamand qui sera "à la p(l)age" tout au long du samedi 7 mars et un peu à d'autres moments, les animations jeunesse (scolaires et familiales), la BD et le Palais des Imaginaires, le polar et la nocturne du vendredi, les remises de prix et les expos. Ainsi que des activités plus professionnelles (Assises européennes du Livre, Marché de droits, Journée de la traduction, Colloque sur la lecture des 0-6 ans).

Marie Noble.
A Commissaire sortant, Commissaire entrant, entrante dans ce cas puisque Marie Noble reprend le poste, en binôme depuis le 1er février, en solo, à partir du 1er mai. Celle qui fut Commissaire culturel de Mons 2015, qui a mis en place le Picture Festival fin de l'an dernier (lire ici), a œuvré à Bozar en tant que coordinatrice littérature, théâtre, danse et projets transversaux, fourmille d'énergie et de projets: "J'ai envie de créer des liens par le livre, par la lecture, par les lecteurs, de tisser des liens avec les bibliothèques et ceux qui les fréquentent, avec nos voisins de Tour & Taxis dont Kanal et par un programme hors-les-murs..." Elle est la première à me dire que 2030 sera l'année du bicentenaire de la Belgique et que Bruxelles pourrait alors être capitale culturelle européenne. Elle a du talent, des idées et vise le long terme, idéal quand on est à la manœuvre d'un navire amiral de la culture comme celui de la lecture.

Infos et réservations (entrée gratuite): www.flb.be

Un peu plus proche de l'événement, mon parcours à la FLB 2020.




mercredi 5 février 2020

Isabelle Wéry propose son juke-box au 140

Gabriela Babnik, Carolina Schutti, David Machado, Isabelle Wéry.

Quand il n'y en a plus, il y en a encore, et tant mieux. Au début du mois d'octobre 2019, les prix de littérature de l'Union européenne étaient remis pour la onzième fois à Bruxelles (lire ici). L'année précédente, un recueil célébrait les dix ans de la récompense européenne (lire ici).

Ce jeudi, le 6 février, Isabelle Wéry, la lauréate belge de l'EUPL 2013 aura "carte blanche" au théâtre 140. A cette occasion, celle qui a participé au recueil "European Stories" a invité trois autres lauréats de l'EUPL, David Machado (Portugal 2015), Gabriela Babnik (Slovénie 2013) et Carolina Schutti (Autriche 2015) - les deux derniers ayant également participé au livre des dix ans - pour une soirée littéraire et musicale intitulée "Stories & juke-box".

Les quatre auteurs seront conviés par le philosophe et écrivain belge Laurent de Sutter à discuter des histoires que nous écrivons en Europe. Diffèrent-elles ou non d'un endroit à l'autre, du nord au sud, d'est en ouest? Nous rassemblent-elles, nous opposent-elles? Ils liront des extraits de leurs livres et ils seront accompagnés de musique et de DJ set de l'artiste belge et éditeur Pierre de Mûelenaere (ONLIT, c'est lui).

Rockeuse notoire, Isabelle Wéry s'explique sur son projet:
"La musique joue un rôle important dans les processus de création des artistes en général. La musique, c'est celle qui électrise l'ensemble de notre corps quand nous l'écoutons. C'est celle aussi qui a le pouvoir de provoquer des images dans nos cerveaux. Elle décuple notre pouvoir d'imagination. Qu'en est-il du rôle de la musique durant le travail d'écriture de nos auteur.rice.s invité.e.s? Quelles musiques les accompagnent? Ils et elles ont sélectionné des morceaux de musique pour accompagner leurs lectures que le musicien Pierre de Mûelenaere distille en live, tel un "juke-box de chair et d'os".  Quand les mots s'engorgent de sons et de rythmes, les récits s'illuminent sous nos yeux."

Pratique
Lieu: Le 140, le jeudi 6 février à 20h30
Conception: Isabelle Wéry
Modérateur: Laurent de Sutter
Musique, DJ set live: Pierre de Mûelenaere
Avec : David Machado (Portugal), Carolina Schutti (Autriche), Gabriela Babnik et Isabelle Wéry (Belgique)
Infos et tickets: ici



lundi 3 février 2020

Une tragédie en absurdie avec Jean Echenoz

Par Sarah Trillet, invitée de LU cie & co


Jean Echenoz. (c) Sarah Trillet.


Gérard Fulmard. Imaginez l'homme derrière ce prénom et ce nom: vous visualiserez par exemple, un fonctionnaire en complet gris, le teint délavé, les cheveux - rares - collés comme de longs cils sur un crâne chauve, gratte-papier d'une administration quelconque ou contractuel ensommeillé vautré derrière le guichet d'une poste de province. En somme un type banal, sans intérêt, un peu triste. Le parfait "loser".
"(...) je ressemble à n'importe qui en moins bien. Taille en dessous de la moyenne et poids au-dessus, physionomie sans grâce, études bornées à un brevet, vie sociale et revenus proches de rien, famille réduite à plus personne (...)"
La rue qu'habite Gérard Fulmard a été le théâtre de plusieurs faits divers tragiques. Un hasard? Imaginez ensuite une déflagration qui détruit un supermarché situé non loin de l'appartement de notre personnage, celui où il fait ses courses. En cause, la chute d'un gigantesque débris de satellite soviétique qui vient de s'écraser sur Paris. Improbable?

Comment fusionner ces éléments de base en une histoire? Demandez à Jean Echenoz, il en possède la recette absolue. "Vie de Gérard Fulmard" (Editions de Minuit, 240 pages), son seizième roman, réjouissant, vient de sortir en librairie.

Gérard Fulmard. La cinquantaine désœuvrée, dénué de tout potentiel esthétique. Au chômage depuis plusieurs mois après avoir été licencié pour faute grave d'un poste aussi insipide que semble l'être sa vie. Il cherche à se remettre en selle et imagine son métier idéal. Un sauvetage ultime qui lui permettrait d'éviter la rue. Et pourquoi pas détective privé? Divagations d'un alcoolique dépressif accoudé au fond d'un bar en pleine conversation avec lui-même? Aucunement. Avec les moyens du bord, notre anti-héros fonce dans son projet avec la fougue d'un jeune candide éberlué.  Il parvient même à nous y faire croire. À moitié.

C'est sur ce ton que débute l'intrigue, qui embarque notre personnage dans l'univers d'un petit parti politique en légère ascension. Ses porte-drapeaux pensent occuper un royaume, une meute d'opportunistes y gravite à l'affût d'un morceau de pouvoir. Pourquoi pas moi?, semble songer Fulmard. Lui aussi pourrait y trouver sa place et son compte. C'est tout-à-fait consciemment qu'il revisite son sens moral et plonge en eaux troubles, goûte aux bassesses et usages communs de ce microcosme où puissants et moins puissants se courtisent, se reniflent sous la queue et ensuite se fustigent. Un petit monde merdeux et minable où l'on use de chacun comme on se sert d'objets pour nourrir ses propres fins et gravir quelques paliers. Un monde où les circonstances déplacent les curseurs, font varier les poids et mesures des individus, tantôt à protéger, suivre et soutenir, tantôt à éliminer. Un monde où les règles de déontologie les plus élémentaires sont retournées comme des chaussettes avec la fluidité des flux sur les comptes bancaires. Fulmard traverse cette jungle en dilettante, avec une candeur à la fois bouffonne et tragique.

Jean Echenoz saisit l'humanité moderne et la palette de ses formes médiocres avec un humour noir, une incroyable finesse d'observation et une sorte de désinvolture que l'on retrouve jusque dans le phrasé de son écriture. Jean Echenoz "s'en fout" avec grand art et c'est à travers ce j'en-foutre ciselé que nous entrons en empathie avec son anti-héros, qui ne parviendra jamais à complètement se distancier de son sens éthique. Au fil de son périple foutraque, nous nous attachons à ce "loser" moderne, tremblons et espérons pour lui à mesure qu'il s'enfonce - sans véritablement se débattre - dans la vase d'où personne ne viendra le retirer. Le personnage assume les conséquences de sa naïveté et de ses choix jusqu'au bout, explore et subit les règles d'un jeu dont il démontre l'absurde en payant de sa personne, sans broncher ou à peine. Une passivité déconcertante qui nous renvoie, en négatif, à l'intensité que peut atteindre la violence et la vacuité d'une humanité en voie de perdition. Splendide satire qui complète l'œuvre d'un écrivain exceptionnel.


Jean Echenoz.
(c) Jean-Luc Bertini.
Pour lire le début de "Vie de Gérard Fulmard", c'est ici.

Jean Echenoz sera à Bruxelles, à Bozar, ce mercredi 5 février, à l'initiative de la librairie Tropismes (infos ici).