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lundi 23 octobre 2017

Les Pépites de Montreuil à nouveau modifiées



Cette année, les Pépites de Montreuil, récompenses estimées dans le monde de la littérature jeunesse, rechangent encore de fonctionnement par rapport à l'an dernier (lire ici).

Cette fois, trois Pépites seront attribuées par des jurys de jeunes lecteurs France-Télévisions dans les catégories "album", "roman" et "bande dessinée". Elles s'intitulent désormais Pépites Salon du livre et de la presse jeunesse – France Télévisions.
Exeunt donc les catégories d'âge et de nombreux genres littéraires (documentaire, premier album, livre d'art, etc.). Par contre, la bande dessinée devient une catégorie à part entière, ce qui lui évitera de phagocyter celle des albums comme l'an dernier.

La Pépite d'Or sera, elle, toujours décernée par un jury professionnel composé de sept journalistes et de deux des organisateurs (Michel Abescat de "Télérama", Raphaëlle Botte de "Lire/Mon quotidien", Claude Combet de "Livres Hebdo", Françoise Dargent du "Figaro", Laurence Houot de Culturebox, Joseph Jacquet de France Télévisions, Laurent Marsic de RTL, Frédéric Potet du "Monde", Sylvie Vassallo du SLPJ-93). Elle récompensera la meilleure création de l'année.


Actuellement, 74 titres francophones ont été choisis. Une deuxième sélection sera annoncée ce 23 octobre. En attendant, voici, pour rappel, la première liste établie, classée par ordre alphabétique des titres.



Et leurs couvertures, dans le même classement.

















Palmarès le 29 novembre, en ouverture du Salon 2017.



samedi 21 octobre 2017

Décès de l'écrivain tunisien Mustapha Tlili

Mustapha Tlili.

Bizarrerie des choses: c'est en rentrant de Paris où j'avais assisté au brillant colloque sur Alain Nadaud (lire ici), écrivain français ayant longtemps vécu en Tunisie, que j'ai appris le décès de l'écrivain tunisien Mustapha Tlili, ce vendredi 20 octobre 2017, trois jours après qu'il ait fêté ses 80 ans. Son éditeur a annoncé la triste nouvelle et a précisé qu'il avait fêté, il y a seulement 3 jours, ses 80 ans.

"Romancier de l'exil, son œuvre se caractérise par une triple culture", écrit à son propos l'éditeur tunisien Faouzi Daldoul (Elyzad), "la culture maternelle tunisienne, la culture française dont il nourrit son écriture et la culture américaine, notamment celle de New York où il a longtemps travaillé comme fonctionnaire des Nations Unies."

Mustapha Tlili était un romancier aussi fort que rare. Il fut publié dès 1975 dans la collection Blanche de Gallimard. Il fut aussi journaliste politique à "Jeune Afrique" à Paris, puis fonctionnaire à l'ONU à New York. Il avait fondé le "Center for Dialogue" à l'université de New York. Il avait aussi publié de nombreuses analyses politiques dans le "New York Times".

L'écrivain était surtout connu pour son son quatrième roman,  "La Montagne du lion" (Gallimard, 1988) qui fut interdit en Tunisie. Il entra chez Gallimard en 1975 avec "La rage aux tripes". Suivirent "Le bruit dort" (Gallimard, 1978), "Gloire des sables" (Jean-Jacques Pauvert-Alésia, 1982, repris en Folio en 1987. En 2008, était sorti, toujours chez Gallimard, le magnifique roman "Un après-midi dans le désert". Il a aussi participé à l'ouvrage collectif "Pour Nelson Mandela" (Gallimard, 1986).








"Un après-midi dans le désert" (Gallimard, 270 pages), que j'avais lu à sa sortie et qui m'a fait découvrir l'écrivain aux trois cultures, m'avait complètement épatée. Voilà ce que j'en écrivais à l'époque (et je le pense toujours).
Avec une infinie douceur, Mustapha Tlili conte dans "Un après-midi dans le désert" les histoires du passé d'un petit village d"Afrique du Nord aujourd'hui complètement délabré.


En refermant le superbe roman qu'est "Un après-midi dans le désert", dernier titre de Mustapha Tlili, on se dit que ses livres sont vraiment trop rares – une petite demi-douzaine seulement depuis son premier, "La rage aux tripes", paru en 1975. Sa manière de raconter les choses, lentement, en recourant sans hésiter aux répétitions, rappelle les origines de l'écrivain tunisien, né en 1937 et aujourd'hui expatrié. Après des études de philosophie à Paris, il a filé à New York où il a été fonctionnaire aux Nations-Unies entre 1967 et 1980. Il y réside toujours après un retour à Paris en 1982.

Si certains des précédents romans de Mustapha Tlili avaient pour cadre une Algérie non nommée, fruits de l'époque où l'auteur étudiait à la Sorbonne, celui-ci se déroule dans le pays natal de l'écrivain, non explicitement désigné – les allusions à l'ancien Président, à celui qui l'a remplacé, aux "plaisirs fins des caves" de ce dernier, au Délégué actuel et à "l’arbitraire révoltant de ses policiers" suffisent. On était encore au temps de Ben Ali, je le rappelle.

"Un après-midi dans le désert" débute un après-midi de juillet 1992. On y retrouve des personnages rencontrés dans "La Montagne du lion". Une lettre arrive, longtemps après son envoi, dans un petit village délabré de la Montagne du Lion. Le facteur saute de joie: comme il le pensait, "Petit-Frère", le fils cadet d'Horïa, son ami d'enfance, est toujours vivant! Il a reconnu à la seconde son écriture, enseignée par leur instituteur juif allemand, M. Bermann. Cette missive inattendue et les autres lettres du courrier servent à présenter ceux qui habitent encore ce bled, déserté par sa jeunesse partie en Europe. "Là où autrefois il y avait des gens qui aimaient et haïssaient (…) là où il y avait vie et rêves de vie, il n'y avait plus maintenant que vide et dévastation."

Puis Sam le facteur remonte une génération: le "temps des Français" et la "grande catastrophe". S'éveillent alors une multitude de personnages dont on découvre à petites touches les personnalités, des Français et des gens du cru. Quel rendu! Leurs destins bâtissent ce très beau roman, répétant certains éléments sans que ce soit gênant. L'école et son instituteur dévoué, qui ne mégote pas sa peine pour que ses élèves soient reçus aux concours qu'ils présentent. L'hôtel des Peupliers que Mathilde Garnier reprend seule à son veuvage, aidée ensuite par Hafnawi, un jeune Bédouin rescapé d'une famine. L'infirmerie et son médecin généreux. Au village, l'imam, le tanneur aux trois épouses, le grossiste en blé, le garagiste et son épouse Aïcha, Horïa dont les ancêtres étaient venus d’Andalousie et ses deux fils…

Tout un petit monde vit et aime, au mépris des convenances, dans ce roman orchestré comme un conte oral. Avec une délicatesse infinie, Mustapha Tlili montre le basculement d'un lieu d’une époque à une autre, réfléchit au temps qui passe et aux destins qui se jouent.



vendredi 20 octobre 2017

Le coup d’œil inouï de Robert Doisneau

"Le" Rolleiflex du maître est à Ixelles.

Demandez autour de vous de vous citer une photo de Robert Doisneau. On vous répond la plupart du temps le "Baiser de l'Hôtel de ville". Normal, datant de 1950, elle est sans doute la plus connue de l'artiste. J'avais eu l'immense plaisir de l'interviewer à ce sujet, en 1993 (lire ici). Avec quelques efforts, on vous citera un portrait de Picasso fait à Vallauris en 1952.

Le baiser de l'Hôtel de ville, Paris, 1950. (c) Robert Doisneau.
Les pains de Picasso, Vallauris, 1952. (c) Robert Doisneau.

Deux clichés alors que le célébrissime photographe français (1912-1994) a développé plus de 450.000 négatifs en soixante ans de travail? Il y a quelque chose qui cloche. Pour vous rattraper, et parce qu'elle est un pur bonheur, foncez voir l'exposition "Robert Doisneau" qui vient de s'ouvrir au Musée d'Ixelles. Près de cent septante de ses photos sont exposées, souvent dans des tirages vintage, dans un accrochage sobre et bien pensé qui leur rend hommage.

Autoportrait au Rolleiflex, 1947. (c) Robert Doisneau.

A flâner le long des cimaises, on est frappé par la force du coup d'œil de Robert Doisneau. Quel art de l'instant juste! Il saisit ici un regard, des mariés amoureux ou un mari intéressé par un autre tableau que sa femme, capte là une composition inattendue comme ce ballet d'hélicoptères au-dessus de statues. Doisneau, c'est la magie du temps arrêté sur la pellicule à une époque où le moteur n'existait pas, c'est le sens du cadrage parfait dès la prise de vue. C'est aussi une immense joie de vivre, au quotidien, terriblement contagieuse. Un moment de déprime? Allez contempler quelques photos de Doisneau. Et ayez en tête que la plupart d'entre elles ont été réalisées dans des périodes difficiles, de restrictions, de pauvreté. Il a connu les deux Guerres mondiales et les temps difficiles qui les ont suivies. Regardez ses ateliers d'artistes, vous verrez comme ces derniers sont chaudement habillés. Regardez les chaussures, les vêtements, puis voyez les sourires, les rires! Quelle formidable célébration de la vie.

La dernière valse du 14 juillet, Paris, 1949.  (c) Robert Doisneau.

L'exposition est organisée en trois parties spécifiques. La première, en noir et blanc,  s'intitule le "Merveilleux quotidien". Il s'agit de 79 tirages précieux qui avaient été choisis dans l'Atelier Robert Doisneau pour l'exposition montée au printemps 2014 à Mexico pour le voyage du président François Hollande, mais n'avaient pas encore été montrés ailleurs. Merveilleux, ils retracent la carrière de Robert Doisneau des années 30 aux années 80. En première place, "Les pavés", sa première photo, en 1929! Ensuite viennent ces scènes si remarquablement fixées par l'exceptionnel coup d'œil du photographe, des scènes de rue, de café, de vacances, de loisirs et de travail, des fêtes du 14 juillet, des instantanés de cabaret, des mariages, des enfants qui jouent et rient. Et toujours ces cadrages parfaits et ces regards de face, de biais et même de dos.

Les cygnes gonflables, Palm Springs, 1960. (c) Robert Doisneau.

Vient ensuite une surprenante série de photos en couleurs, celles que Robert Doisneau a réalisées en novembre 1960 à Palm Springs pour le magazine américain "Fortune". Un reportage ethnographique où on sent l'amusement que l'habitant de Montrouge prend à (dé)couvrir ce décor artificiel fait pour des retraités désormais incapables de l'utiliser, maisons incroyables, piscines, golfs, bagnoles immenses, sans oublier bien entendu les occupants eux-mêmes, des hommes et des femmes de tous âges, des chiens... Des photos plus amusées que moqueuses où on perçoit aussi le plaisir pris à utiliser la pellicule couleurs à des fins esthétiques, une première.

Hans Arp, le 25 septembre 1958. (c) Robert Doisneau.

Le parcours dans l'exposition revient alors au noir et blanc avec une belle sélection de photos d'"Ateliers d'artistes", cinquante-cinq au total, ceux de son quartier et des environs, mais aussi ceux qui habitent loin de Paris. Doisneau a beaucoup travaillé pour la presse après la guerre 1940-1945. Il a aussi beaucoup travaillé tout court parce que les temps étaient durs, les photos pas cher payées et qu'il avait une famille à nourrir, dont ses deux filles, Annette  et Francine, qui ont repris le flambeau de l'Atelier Robert Doisneau et ont permis cette superbe exposition ixelloise.

L'exposition "Robert Doisneau" se tient au Musée d'Ixelles (rue Jean Van Volsem 71) jusqu'au 4 février 2018, du mardi au dimanche de 9h30 à 17 heures. Autres renseignements ici.



L'exposition est assortie d'un catalogue, "Robert Doisneau" (Racine/Lannoo, 240 pages) qui est bien plus qu'un catalogue d'exposition. Il comporte évidemment la reproduction des photos exposées mais aussi des textes d'analyse et de témoignage. Il s'ouvre sur cette phrase de l'artiste: "Il est des jours où l'on ressent le simple fait de voir comme un véritable bonheur". Jacques Véry commence par faire le lien entre son métier de professeur honoraire au lycée Robert Doisneau à Corbeil-Essonnes, Claire Leblanc, la conservatrice du Musée d'Ixelles et l'expo Doisneau.

Ensuite, Danielle Leenaerts met en balance son texte biographique "L'évidence poétique de la photographie selon Doisneau" avec une autre phrase de l'artiste, "Je ne pensais certainement pas à faire une œuvre, je voulais simplement laisser le souvenir de ce petit monde que j'aimais". Virginie Devillers, enfin, évoque différentes photos de Robert Doisneau dans son analyse intitulée "Une poétique du regard".

Un ouvrage solide à lire et à regarder. Pour en feuilleter quelques pages, c'est ici.






jeudi 19 octobre 2017

Reflétée dans un échiquier et d'autant plus présente, l'horreur de la barbarie nazie

"Le joueur d'échecs" de Stefan Zweig vu par David Sala. (c) Casterman.

Se rappelle-t-on que "Le joueur d'échecs", la nouvelle que Stefan Zweig écrivit durant les derniers mois de sa vie, de septembre 1941 jusqu'à son suicide au Brésil, le 22 février 1942, fut publiée à titre posthume en 1943? Sa traduction française parut en Suisse dès l'année suivante et fut ensuite révisée.

La nouvelle se déroule en 1941, sur un paquebot qui va de New York à Buenos Aires. A son bord, une paire d'amis découvrent que Mirko Czentovic, le champion du monde des échecs, fait partie des passagers. Comment le rencontrer? En organisant des parties d'échecs. Tout un petit monde va se croiser autour du plateau en damier, dont un autre champion redoutable. D'où ce dernier tient-il sa science? On va peu à peu le découvrir, en parallèle aux moments glaçants que lui a réservés la barbarie de l'occupant allemand. Si le mystérieux joueur n'est pas devenu fou, il le doit à une rencontre imprévue. Les deux facettes de l'humanité sont réunies dans ce huis-clos qui dénonce avec poigne le nazisme et dont la lecture ne laisse pas indemne.

Cette nouvelle inoubliable, toujours d'actualité puisqu'elle consigne la traque de l'autre pour sa religion, nous revient sous la forme d'une fabuleuse bande dessinée. David Sala a adapté le texte de Stefan Zweig en en gardant le titre, "Le joueur d'échecs" (Casterman, 128 pages) et a opté pour une narration graphique. Ses images de toute beauté, expressives, remarquablement construites, rendent parfaitement le récit original, le prolongent même.

"Cette nouvelle fait pour moi écho au contexte politique actuel", explique David Sala dans une notice réalisée par son éditeur pour son album, "par le thème du triomphe de la barbarie et de la brutalité face à la culture, l'humanisme et l'imagination. Même si nous sommes loin de ce qui se passait dans les années 1930, nous voyons resurgir une atmosphère particulière qui rappelle malheureusement les idées nauséabondes et inquiétantes de cette période. La peur de l'avenir génère cette forme de repli identitaire et communautaire que nous vivons aujourd'hui, comme si l'Histoire se répétait de manière cyclique. Elle nous fait réagir de manière souvent idiote, qui conduit à une simplification des idées. Or plus on simplifie, plus on perd de notre humanisme. Des propos qu'on ne pensait plus entendre sont réapparus, la partie n'est jamais tout à fait gagnée…"

La première planche du "Joueur d'échecs". (c) Casterman.

Album magnifique, "Le joueur d'échecs" se compose de planches dont les cases ne sont pas bordées de noir. "Parce qu'il n'y a pas d'encrage dans mes planches", me répond professionnellement David Sala, de passage à Bruxelles. "Le cadre n'a donc pas lieu d'être." Tant mieux parce que les images, réalisées au crayon de couleur et à l'aquarelle, s'assemblent en doubles pages somptueuses, jouant merveilleusement sur les gammes chromatiques et les motifs géométriques.

Un travail de titan que la sortie de cet album épais (les 107 planches sont complétées d'un cahier final reprenant recherches et esquisses). "Réalisé à l’aquarelle", confirme l'auteur, "Le joueur d'échecs" a été un travail de moine. Stefan Zweig a été une lecture d'étudiant. Le livre m'a frappé autant par la langue que par le thème et la manière dont l'histoire est racontée. Ce qui est intéressant, c'est que ce n’est pas un livre sur les échecs mais sur la montée du nazisme. C'est une façon différente de montrer celle-ci. C'est la fin d’une époque, l'échec d’une civilisation."

Le champion du monde. (c) Casterman.

Pour cet album, David Sala a réalisé un story-board ultra-précis des 107 pages, en organisant des séquences avec des codes couleur pour enrichir la lecture, du gris, du violet, du rose, du jaune… "C'est un gros livre", ajoute-t-il, "l'histoire l'imposait. Il n’était pas possible de la partager en deux volumes. Il fallait que ce soit un pavé. J'ai fait mes images sur les planches sans aucune reprise ni repentir. Je n'ai eu qu'un accident lorsque mon chat a marché dans la peinture et ensuite sur un dessin. Les coulisses servent à prolonger le voyage." Un vrai plus pour ce livre qui frappe par sa beauté plastique mise au service de ses idées. Que ce soit les variations sur les damiers, l'opposition entre lignes parallèles et carrés de couleurs, les visages des personnages ou les attitudes du joueur prisonnier.

Descente vers la folie. (c) Casterman.

Un travail lent: "J'ai commencé par lire le texte, deux fois, trois fois, quatre fois, dix fois, quinze fois. Puis, je l'ai laissé travailler. Ce travail non dessiné est capital. Du coup, quand je me mets à l'ouvrage, une grosse part est déjà faite. J'ai réalisé un rêve avec cet album. Sa complexité narrative, la Seconde Guerre mondiale, le fantastique, étaient un défi autant pour le scénariste que pour le dessinateur. C'était un Everest à adapter. Il y a plein de séquences sur le vide, sur le silence, comment les représenter? Il n'y a que des huis-clos dans cette histoire de descente aux enfers, de chute vers la folie."

"La partie" entre les champions. (c) Casterman.

Vu par David Sala, "Le joueur d'échecs" replace les inquiétudes de Stefan Zweig au cœur de nos actualités contemporaines.


Un exemple de "coulisses". (c) Casterman.







mardi 17 octobre 2017

Des histoires d'émigrés d'hier en écho à celles des réfugiés d'aujourd'hui

Le Belgenland.

On a tous dans un petit coin de l'oreille les mots "Red Star Line". Sans savoir souvent ce qu'ils recouvrent exactement. "Red Star Line" est le nom de la compagnie maritime belge qui proposait à la fin du XIXe siècle et au début du XXe la traversée entre Anvers et l'Amérique du nord (Etats-Unis et Canada). Entre 1873 et 1934, deux millions de passagers ont emprunté ses paquebots, notamment le célèbre "Belgenland", le plus gros des vingt-trois bateaux. Parmi eux, de nombreux migrants qui fuyaient l'Europe pour différentes raisons et se sont installés de l'autre côté de l'Atlantique.

On en saura plus sur ceux qu'on appelait alors des émigrés avec l'album jeunesse en format carré "Les enfants de la Red Star Line" (Renaissance du livre, 36 pages), paru en cette rentrée littéraire et dû à un trio féminin et belge. Michèle Baczynsky en a écrit la partie fictionnelle, Géraldine Kamps la partie documentaire en fin d'ouvrage,  Emmanuelle Eeckhout a assuré les illustrations.

"Pour écrire cette histoire, je me suis librement inspirée des témoignages de passagers de la Red Star Line", explique Michèle Baczynsky en ouverture de l'album. "Yasha, alias Irving Berlin, le célèbre compositeur, l'avocate Basia Cohen, mais aussi Ethel Weinstein, Oscar Kleinman, Irène Bobelijn, Morris et Ita Moel. J'ai donc écrit l'histoire commune de cinq enfants qui émigrèrent tous en Amérique, mais à différentes époques et sur différents bateaux. J'espère que l'on pourra entendre, à travers eux, les voix des réfugiés d'aujourd'hui, contraints de quitter leur pays à cause de la guerre, des persécutions et de la faim."

"Les enfants de la Red Star Line" se déroule par la voix de Yasha, neuf ans, musicien. Juive, sa famille a dû quitter l'Ukraine et ses soldats antisémites. Direction, l'Amérique. On les suit sur la route qui les mène d'abord en Pologne, ensuite à Anvers. Mais il n'est pas si facile d'embarquer à bord d'un paquebot de la Red Star Line. Quand on est pauvre et en troisième classe, il faut d'abord satisfaire un examen médical!

Les cinq enfants de l'histoire. (c) Renaissance du Livre.
 Voilà finalement Yasha et les siens à bord. La sirène retentit. La traversée commence. Occasion d'explorer le bateau, ses ponts et ses différentes classes. Occasion de rencontrer d'autres enfants, qui ne parlent pas nécessairement la même langue: Jan, le Belge qui parle flamand, Boris, un jeune Polonais de dix ans qui parle yiddish comme Yasha. Et Basia, Polonaise également, qui espère retrouver son père à New York. Le groupe d'enfants comporte aussi Zelda, onze ans, qui voyage seule car elle a été renvoyée à Anvers parce que les médecins américains lui ont interdit l'accès au territoire - un examen médical a aussi lieu à Ellis Island. Ce microcosme d'enfants permet de mieux appréhender la condition du migrant d'hier, qui ne choisit pas sans douleur de renoncer à son pays d'origine mais où une nouvelle vie peut commencer.

"Une nouvelle vie commence pour nous". (c) Renaissance du Livre.

La courte fiction illustrée par Emmanuelle Eeckhout en ligne claire ou en photos redessinées est complétée d'une partie documentaire dont les images sont des archives. On y trouve l'histoire de la compagnie maritime belge, celle de ses deux millions de passagers, dont 200.000 migrants belges, austro-hongrois et russes - un quart d'entre eux sont Juifs, est-il précisé. On y découvre les moments-clés du voyage et la réalité à l'arrivée. Enfin, sont cités les noms d'une série de personnalités ayant voyagé avec la Red Star Line: la future Golda Meir, la future avocate Basia Cohen, Albert Einstein, le futur Irving Berlin. Deux d'entre eux figurent dans le groupe des cinq enfants de la partie fictionnelle.

Reste une question. Qui sont les stars de demain parmi les migrants d'aujourd'hui?