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vendredi 20 octobre 2017

Le coup d’œil inouï de Robert Doisneau

"Le" Rolleiflex du maître est à Ixelles.

Demandez autour de vous de vous citer une photo de Robert Doisneau. On vous répond la plupart du temps le "Baiser de l'Hôtel de ville". Normal, datant de 1950, elle est sans doute la plus connue de l'artiste. J'avais eu l'immense plaisir de l'interviewer à ce sujet, en 1993 (lire ici). Avec quelques efforts, on vous citera un portrait de Picasso fait à Vallauris en 1952.

Le baiser de l'Hôtel de ville, Paris, 1950. (c) Robert Doisneau.
Les pains de Picasso, Vallauris, 1952. (c) Robert Doisneau.

Deux clichés alors que le célébrissime photographe français (1912-1994) a développé plus de 450.000 négatifs en soixante ans de travail? Il y a quelque chose qui cloche. Pour vous rattraper, et parce qu'elle est un pur bonheur, foncez voir l'exposition "Robert Doisneau" qui vient de s'ouvrir au Musée d'Ixelles. Près de cent septante de ses photos sont exposées, souvent dans des tirages vintage, dans un accrochage sobre et bien pensé qui leur rend hommage.

Autoportrait au Rolleiflex, 1947. (c) Robert Doisneau.

A flâner le long des cimaises, on est frappé par la force du coup d'œil de Robert Doisneau. Quel art de l'instant juste! Il saisit ici un regard, des mariés amoureux ou un mari intéressé par un autre tableau que sa femme, capte là une composition inattendue comme ce ballet d'hélicoptères au-dessus de statues. Doisneau, c'est la magie du temps arrêté sur la pellicule à une époque où le moteur n'existait pas, c'est le sens du cadrage parfait dès la prise de vue. C'est aussi une immense joie de vivre, au quotidien, terriblement contagieuse. Un moment de déprime? Allez contempler quelques photos de Doisneau. Et ayez en tête que la plupart d'entre elles ont été réalisées dans des périodes difficiles, de restrictions, de pauvreté. Il a connu les deux Guerres mondiales et les temps difficiles qui les ont suivies. Regardez ses ateliers d'artistes, vous verrez comme ces derniers sont chaudement habillés. Regardez les chaussures, les vêtements, puis voyez les sourires, les rires! Quelle formidable célébration de la vie.

La dernière valse du 14 juillet, Paris, 1949.  (c) Robert Doisneau.

L'exposition est organisée en trois parties spécifiques. La première, en noir et blanc,  s'intitule le "Merveilleux quotidien". Il s'agit de 79 tirages précieux qui avaient été choisis dans l'Atelier Robert Doisneau pour l'exposition montée au printemps 2014 à Mexico pour le voyage du président François Hollande, mais n'avaient pas encore été montrés ailleurs. Merveilleux, ils retracent la carrière de Robert Doisneau des années 30 aux années 80. En première place, "Les pavés", sa première photo, en 1929! Ensuite viennent ces scènes si remarquablement fixées par l'exceptionnel coup d'œil du photographe, des scènes de rue, de café, de vacances, de loisirs et de travail, des fêtes du 14 juillet, des instantanés de cabaret, des mariages, des enfants qui jouent et rient. Et toujours ces cadrages parfaits et ces regards de face, de biais et même de dos.

Les cygnes gonflables, Palm Springs, 1960. (c) Robert Doisneau.

Vient ensuite une surprenante série de photos en couleurs, celles que Robert Doisneau a réalisées en novembre 1960 à Palm Springs pour le magazine américain "Fortune". Un reportage ethnographique où on sent l'amusement que l'habitant de Montrouge prend à (dé)couvrir ce décor artificiel fait pour des retraités désormais incapables de l'utiliser, maisons incroyables, piscines, golfs, bagnoles immenses, sans oublier bien entendu les occupants eux-mêmes, des hommes et des femmes de tous âges, des chiens... Des photos plus amusées que moqueuses où on perçoit aussi le plaisir pris à utiliser la pellicule couleurs à des fins esthétiques, une première.

Hans Arp, le 25 septembre 1958. (c) Robert Doisneau.

Le parcours dans l'exposition revient alors au noir et blanc avec une belle sélection de photos d'"Ateliers d'artistes", cinquante-cinq au total, ceux de son quartier et des environs, mais aussi ceux qui habitent loin de Paris. Doisneau a beaucoup travaillé pour la presse après la guerre 1940-1945. Il a aussi beaucoup travaillé tout court parce que les temps étaient durs, les photos pas cher payées et qu'il avait une famille à nourrir, dont ses deux filles, Annette  et Francine, qui ont repris le flambeau de l'Atelier Robert Doisneau et ont permis cette superbe exposition ixelloise.

L'exposition "Robert Doisneau" se tient au Musée d'Ixelles (rue Jean Van Volsem 71) jusqu'au 4 février 2018, du mardi au dimanche de 9h30 à 17 heures. Autres renseignements ici.



L'exposition est assortie d'un catalogue, "Robert Doisneau" (Racine/Lannoo, 240 pages) qui est bien plus qu'un catalogue d'exposition. Il comporte évidemment la reproduction des photos exposées mais aussi des textes d'analyse et de témoignage. Il s'ouvre sur cette phrase de l'artiste: "Il est des jours où l'on ressent le simple fait de voir comme un véritable bonheur". Jacques Véry commence par faire le lien entre son métier de professeur honoraire au lycée Robert Doisneau à Corbeil-Essonnes, Claire Leblanc, la conservatrice du Musée d'Ixelles et l'expo Doisneau.

Ensuite, Danielle Leenaerts met en balance son texte biographique "L'évidence poétique de la photographie selon Doisneau" avec une autre phrase de l'artiste, "Je ne pensais certainement pas à faire une œuvre, je voulais simplement laisser le souvenir de ce petit monde que j'aimais". Virginie Devillers, enfin, évoque différentes photos de Robert Doisneau dans son analyse intitulée "Une poétique du regard".

Un ouvrage solide à lire et à regarder. Pour en feuilleter quelques pages, c'est ici.






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