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mercredi 14 février 2018

De la place Flagey au fin fond de la Yakoutie

Harold Schuiten en situation.

"Il fait froid." "Il fait très froid." "Il fait trop froid." "FAIT FROOOOOOIIIIIID." On n'entend que cela et je suis la première à me plaindre.

Or, il fait aux alentours de 0°. L'occasion idéale d'aller voir ailleurs, là où on sait ce que geler veut dire. Aller voir ailleurs, mais en restant ici. En lisant un livre. Par exemple, le récit, excellent, que fait le Bruxellois Harold Schuiten de son année d'enseignement dans l'école Sakha-belge de Yacoutie. "Tu vais aimer notre froid" (Les Impressions nouvelles,  176 pages) nous convie à passer "Un hiver en Yacoutie". Là où on ne s'inquiète que quand le thermomètre descend à -60. Là où on trouve qu'il fait bon à -35°.

Autant le dire: un endroit où je n'irai jamais mais qu'il m'a bien plu de découvrir à travers cet original premier livre, mêlant journal de bord, récit de voyages, souvenirs d'expériences précédentes et considérations diverses sur ces régions perdues de la Russie. Il faut dire que l'auteur n'est pas n'importe qui. Harold Schuiten, nous informe son éditeur, est plongeur professionnel. Il a été enseignant, journaliste, exportateur de voitures d'occasion, testeur de jeux vidéo. Ici, on le découvre plutôt en Candide observateur d'un coin perdu de la Sibérie. Qui connaît le nom de Yacoutie? Qui sait que s'y trouve une école belge?

On suit avec curiosité et intérêt cette expédition d'un an pour enseigner le français dans la région la plus glaciale de la planète. Heureusement, l'habitué de la place Flagey à Bruxelles y trouve profusion de bière, ce qui n'est pas pour plaire à ses hôtes. Le livre suit la chronologie de l'expérience, entamée par curiosité plutôt qu'avec une âme de missionnaire. De l'idée d'y aller au retour, en passant par les tracasseries administratives ici, l'arrivée là-bas, les cours de français donnés dans divers villages, les rencontres plus ou moins réussies avec les locaux, avec en ombre constamment protectrice, Sarguilana, l'initiatrice du projet, sans oublier le voyage final en train à travers la Russie.

"Tu vas aimer notre froid" est un livre attachant par le respect qu'il porte aux personnes rencontrées, drôle quand le narrateur explique par le menu sa vie dans le (grand) froid, intéressant quand il confronte les certitudes et les doutes d'ici à celles et ceux de là-bas, instructif dans sa manière de rappeler des tas d'éléments de l'histoire récente. Les épisodes se succèdent à bon rythme, entrecoupés de scènes aventureuses de transport. Des anecdotes pimentent les récits du quotidien, réchauffant ces étendues glacées. Les rapports humains sont au cœur de l'expérience de l'auteur et on l'en remercie. On n'y passe pas du chaud au froid, mais du glacé au brûlant (les chaudières tournent à fond), du dedans au dehors, on se déplace dans un incroyable véhicule, on mange beaucoup de sushis, mais toujours gelés. On découvre un autre monde dans lequel le Bruxellois d'origine n'esquive pas son humilité. C'est profond et amusant en même temps. Un récit bien charpenté et mené tambour battant qui ne laisse pas indifférent.

Pour lire le début du livre, c'est ici.

A l'opposé du sujet,  le roman "Chaleur" de Joseph Incardona (lire ici).



mardi 13 février 2018

John Burningham et Helen Oxenbury honorés

Helen Oxenbury et John Burningham.

Joie que cette double bonne nouvelle. Helen  Oxenbury et John Burningham viennent de remporter chacun le BookTrust Lifetime  Achievement Award, un prix britannique qui récompense l'ensemble de la carrière d'un artiste! C'est la première fois que la récompense est attribuée en double, mais avec de telles figures de la littérature de jeunesse, britannique et mondiale, ce n'est pas étonnant. Ces deux géants s'inscrivent naturellement dans un palmarès où figurent les noms de Shirley Hughes pour 2015, Judith Kerr (lire ici) pour 2016 et Raymond Briggs (lire ici et ici) pour 2017. Encore du beau monde!
Le jury de ce prix est composé de Nicolette Jones, auteure et critique, Anthony Browne, auteur-illustrateur, Lauren Child, auteure-illustratrice, Floella Benjamin, actrice et auteure, Joseph Coelho, acteur et poète, et Diana Gerald (Booktrust).

John Burningham comme Helen Oxenbury sont extrêmement connus, appréciés et récompensés pour les multiples livres qu'ils ont créés chacun de leur côté. Citons en vrac, de l'un et de l'autre, "La chasse à l'ours" (texte de Michael Rosen, Kaléidoscope), "Préférerais-tu?" (Kaléidoscope), "Très, très fort!" (texte de Trish Cooke, Père Castor Flammarion), "Le cadeau de Noël de Gaston Grippemine" (Flammarion), "Dodo, l'enfant do" (texte de Timothy Knapman, Kaléidoscope, lire ici), "C'est un secret" (Kaléidoscope), "Le canard fermier" (texte de Martin Waddell, l'école des loisirs, Pastel), "Le panier de Stéphane" (Kaléidoscope). D'autres albums de John Burningham ici, dont le seul livre réalisé en duo par ce couple qui s'est marié en 1964, "Bébé" (Père Castor/Flammarion, 2011).


John Burningham à propos de la récompense:
"Je suis incroyablement reconnaissant d'avoir reçu un prix pour toute une vie de travail. Je suis tellement flatté quand j'entends des gens dire qu'ils aiment mes livres et qu'un album que j'ai fait il y a cinquante ans fonctionne toujours aujourd'hui et est apprécié par leur famille."

Helen Oxenbury: 
"Il est particulièrement agréable que nous ayons reçu cet honneur conjointement - et recevoir un prix de BookTrust qui sait que tout ce qu'il y a à savoir sur les livres pour enfants est tout simplement merveilleux."

Le dernier album traduit en date de John Burningham est "Logis de souris" (lire ici).










Le dernier album traduit en date d'Helen Oxenbury est "Le Bondivore Géant" ("The Giant Jumperee", texte de Julia Donaldson, traduit de l'anglais par Rosalind Elland-Goldsmith, Kaléidoscope, 40 pages, 2017). En bon format, une exquise histoire de rumeur, de peur et de rire comme on les apprécie tant, rondement menée et remarquablement illustrée à l'aquarelle. Qui mêle dans un paysage bucolique les animaux aimés des enfants.

Tout commence quand Lapin veut rentrer dans son terrier et qu'il entend une voix qui s'y est cachée lui dire: "C'est moi, le Bondivore Géant, aussi horrible que méchant!" Mince alors, il s'arrête et appelle à l'aide. La chatte Minette lui propose de déloger l'importun. Mais... "C'est moi le Bondivore Géant, et je t'écraserai comme un taon!" Ours et Eléphant vont aussi tenter d'aider Lapin. En vain. Chaque fois le Bondivore les menace d'une phrase aussi comique que rimée en vers de mirliton. Le salut viendra de Maman Grenouille en une finale délicieusement drôle et célébrant l'amitié entre tous.

Quelle beauté dans les illustrations tellement expressives des émotions des personnages. Voilà une bande de copains qu'on aimerait avoir pour soi. Ainsi qu'une Maman Grenouille aussi résolue, maligne et joyeuse. A partir de 3/4 ans.




Les trois premières doubles pages. (c) Kaléidoscope.




lundi 12 février 2018

Les autres albums célébrés à Bologne

Et toi, quel est ton rêve? Réponse dans "L'oiseau blanc" (c) Rouergue.


Les BolognaRagazzi Awards 2018 ont été révélés (lire ici).
Je complète ici les notices des albums francophones qui me sont parvenus souvent très tardivement, merci la poste bruxelloise.


L'oiseau blanc
Alex Cousseau
Charles Dutertre
Rouergue, 56 pages

Quelle bonne idée que les BolognaRagazzi Awards donnent leur prix en  catégorie fiction à un album remarquablement développé, destiné aux enfants un peu plus grands, disons à partir de 6/7 ans. Ils sont trop rares. Pourquoi priver d'images les jeunes lecteurs? "L'oiseau blanc" s'inspire librement de l'histoire de Charles Nungesser, l'aviateur français, héros de la Première Guerre mondiale, qui tenta la première traversée transatlantique sans escale. C'était le 8 mai 1927.

S'inspire car le livre est bien plus que cette tentative d'exploit. Il dit la rencontre de deux hommes, un Indien et un Européen, leur amitié, les histoires de leurs pays respectifs, les guerres qu'ils ont vécues, les rêves qu'ils font, parfois en parallèle. Alex Cousseau a su donner une formidable richesse à son texte, l'étirant dans toutes les directions possibles à l'image d'un sage indien. Charles Dutertre signe des images prodigieuses où se devine l'art amérindien. Le duo travaille ensemble pour la septième fois (lire ici et ici) mais ici il se surpasse, créant un album rare et précieux, au contenu accessible. Un chef-d'œuvre.

Première rencontre entre l'Indien et l'Européen. (c) Rouergue.



Otto
Florie Saint-Val
Etienne Exbrayat
MeMo, 36 pages

Mention spéciale en catégorie fiction, "Otto" est entièrement dessiné en mini-carrés coloriés en entier ou par moitiés donnant alors des triangles. Comme dans les cahiers quadrillés d'écolier. On suit Otto, livreur de son état, dans son long itinéraire afin de délivrer le colis promis à Madame Glisse.

Quel parcours! Entre les camions des amis, les embouteillages, les chemins secrets, les raccourcis et les haltes obligées que ce soit à cause de deux dinosaures, d'un déménagement, d'un pont fermé ou tout simplement d'amis à longuement saluer... Bref, Otto fait de son mieux et cela fait du bien de voir qu'il n'est pas vraiment pressé. Il arrivera à bon port et Madame Glisse lui montrera même le contenu du colis.

Un album à l'italienne plein de fantaisie et de bonne humeur dont le graphisme riche de détails se marie bien au propos. A partir de 3 ans.

Raccourci secret, Otto est dans la partie de l'image qu'on ne voit pas. (c) MeMo.


Louis Pasteur,
enquêtes pour la science
Florence Pinaud
Julien Billaudeau
Actes Sud/Palais de la Découverte, 72 pages

Mention spéciale en catégorie non fiction, cette riche biographie détaille par le menu l'itinéraire de Louis Pasteur et le chemin qu'il a emprunté afin de parvenir à ses découvertes qui ont bouleversé les connaissances scientifiques. Une présentation claire par chapitres égayés d'énigmes et d'indices, des illustrations agréables sur des pages entières s'épaulent pour faire découvrir cet homme exceptionnel. A partir de 9 ans.


Cabanes
Aurélien Débat
Editions des Grandes Personnes, 

Grand format et couverture souple sous protection plastique transparente, l'album lauréat en catégorie Art, Architecture et Design se distingue par son propos, ses couleurs Stabilo flashy et ses illustrations à nulles autres pareilles. "Cabanes" est l'histoire de quinze petits cochons qui vont au magasin de bricolage faire des emplettes, parfois étranges, pour construire des abris.

Si on sait ce qu'il advient des maisons des trois petits cochons, on est surpris des constructions des douze autres petits cochons. Bâtisseurs, chercheurs, poètes, tous ont une idée d'abri personnel et on s'amuse de découvrir ce que les uns et les autres font avec leurs matériaux achetés. Jusqu'à ce qu'arrive un seizième personnage pour une surprise finale. Un album à la fois super intéressant par son propos qui oscille entre sérieux et humour et par sa beauté plastique. Pour tous.

Histoire connue... (c) Les Grandes Personnes.

Autre projet. (c) Les Grandes Personnes.



Le potager d'Alena
Sophie Vissière
Hélium, 56 pages

L'album lauréat dans la nouvelle catégorie Books & Seeds est une très intéressante création en rouge, vert et blanc, montrant alternativement en plans larges la vue d'un coin de campagne, entre maisons, champs et prés, où une petite fille et sa maman avancent pour se rendre à l'école, et en plans rapprochés des séquences consacrées à Alena, l'agricultrice, au travail dans son champ initialement en friche.

L'amusant de l'histoire est que la jeune narratrice ignore ce qui modifie le champ qu'elle longe les jours. Elle est à l'école pendant qu'Alena désherbe, aère la terre, creuse des sillons, sème, arrose... Tout pousse, se transforme en un magnifique potager pour soudainement disparaître un matin. Qui a fait ça? Réponse au marché où se rendent la petite fille et sa maman. Alena, elle, a son étal à ranger avant de rentrer faire quelques confitures...

Voilà un album qui aborde de façon originale le travail de la terre dans une mise en pages réussie qui rend hommage aux illustrations de qualité. À partir de 5 ans.

Plans larges sur le chemin vers l'école. (c) Hélium.

Plans rapprochés sur le travail de l'agricultrice. (c) Hélium.




dimanche 11 février 2018

Les lauréats des 2018 BolognaRagazzi Awards

Le lauréat 2018 en catégorie Fiction .


Plus de 1000 livres et 116 œuvres numériques attendaient le jury des BolognaRagazzi Awards 2018! En provenance de maisons d'édition du monde entier. Il leur a néanmoins fallu faire un choix et le voici.
Bien sûr, la cérémonie officielle de remise des prix aura lieu durant la Foire du livre pour enfants de Bologne (du 26 au 29 mars prochains).

Lauriers en langue française pour les éditions du Rouergue (deux), MeMo, Actes Sud Junior (deux), Albin Michel Jeunesse, L'agrume, Les Grandes Personnes, Hélium ainsi que pour Vincent Godeau et Agathe Demois.


Fiction


Lauréat


"L'oiseau blanc"
Alex Cousseau, Charles Dutertre
Rouergue (France)
lire ici
 
 







Mentions spéciales


"Dos Caminos"
Raul Guridi
Editorial Libre Albedrío (Espagne)


"Tuulen Vuosi"

Hanna Konola
Etana Editions (Finlande)

"Otto"
Florie Saint-Val, Etienne Exbrayat
Editions MeMo (France)
lire ici
"Zgubiona Dusza" (Une âme égarée)
Olga Tokarczuk, Joanna Concejo
Wydawnictwo Format (Pologne)
à paraître le 10 mars aux Editions Format








Non Fiction


Lauréat


"Loudly softly in a Whisper - I see That" (collection)
Romana Romayshyn, Andriy Lesiv
The Old Lion Publishing House (Ukraine)


Mentions spéciales


"Louis Pasteur, enquêtes pour la science"
Florence Pinaud, Julien Billaudeau
Actes Sud/Palais de la Découverte (France)
lire ici
"Le ruban"
Adrien Parlange
Albin Michel Jeunesse (France)
lire ici








"The Egg"

Britta Teckentrup
Prestel Verlag (Allemagne)
 
 




 

 

 

Première œuvre


Lauréat


"La plage"
Sol Undurraga
L'Agrume (France)









Mentions spéciales


"Who are you"
An Hyo-lim
Bandal, Paju (Corée du Sud)

"The Book of Mistakes"
Corinna Luyken
Penguin Kids (USA)

"L'ascension de Saussure"
Pierre Zenzius
Rouergue (France)
lire ici









Art, Architecture et Design


Lauréat


"Cabanes"
Aurélien Débat
Editions des Grandes Personnes (France)
lire ici








Mentions spéciales


"Wall"
Jin-ho Jung
Bir Publishing (Corée du Sud)

"Haus"
Johannes Vogt, Felicitas Horstschafer
Gerstenberg Verlag (Allemagne)

"My Museum"
Joanne Liu
Prestel Verlag (Allemagne)

"Wyrwornik Gora!" (Montagnes!)
Madalena Matoso
Wydawnictwo WYtwórnia (Pologne)


Nouveaux horizons


Lauréat


"Tree Dancing"
Bae Yoo Jeong
Bandal (Corée du Sud)


Books & Seeds


Lauréat


"Le potager d'Alena"
Sophie Vissière
Hélium (France)
lire ici
 








Numérique


Lauréats


Fiction: "Old Man's Journey" (Broken Rules, Estonia)
Non Fiction: "Mammals" (Tinybop, Inc., USA)
Réalité augmentée: "iBugs AR" (Carlton Books, UK)
Education: "Slice Fractions 2" (Ululab, Canada)
Cinéma: "Fox & Sheep Movie Creator" (Fox & Sheep, Germany)

Mentions spéciales


"Alien AR" (Carlton Books, UK)
"Cache-cache ville" (Vincent Godeau et Agathe Demois, France)
"Fiete Hide & Seek" (Ahoiii Entertainment, Germany)
"Puppet Pals 2" (Polished Play, USA)
"We Argh Pirates!" (Avokiddo, Greece)




jeudi 8 février 2018

MeMo se lance dans le roman jeunesse

(c) Cédric Philippe.

Grande nouveauté aux excellentes et exigeantes éditions MeMo, nées en 1993 et basées à Nantes: elles vont publier des romans pour les jeunes lecteurs, enfants et adolescents. Une petite dizaine de titres sont prévus cette année. Les deux premiers sont parus, fort réussis. "C'est une demande qui nous a souvent été faite", explique Christine Morault, qui codirige la maison. "Mais moi, je ne me sens pas de le faire. Mon domaine, c'est l'album, pas le roman." Par contre, l'éditrice n'a pas de problème à déléguer ce pan de la littérature à la bonne personne. Et cette bonne personne, c'est Chloé Mary, qui a travaillé pendant dix-sept ans à l'école des loisirs, aux côtés de Geneviève Brisac, pour les collections Mouche, Neuf et Médium. Elle y conjuguait exigence littéraire, aventure, émotion, humour et plaisir de lire et reprend cette approche réjouissante dans ses nouvelles aventures éditoriales.

Qui dit nouveauté, dit nouveau nom. Ce nom, c'est "Polynie". Polyquoi? Voici la minute vocabulaire. "Une polynie", nous apprend MeMo, "est un espace d'eaux libres dans la banquise, que le vent ou les courants empêchent de se refermer. Dans cet espace la vie aquatique et l'avifaune prospèrent, créant de véritables oasis dans la glace."

Ce mot qui est tout un programme se décline en trois tranches d'âge: "Petite Polynie" pour les 6 à 9 ans, "Polynie" pour les 9 à 13 ans, "Grande Polynie" pour les plus de 13 ans, jusqu'aux jeunes adultes. Chacun sachant bien entendu que ces tranches d'âge ne sont qu'indicatives. Des romans illustrés, "Vagabondages" pour les plus jeunes, "Voyages" pour les moyens, des romans en format plus grand, "Echos", pour les aînés.



Tranche jaune soleil pour "Truffe et Machin" d'Emile Cucherousset (illustré par Camille Jourdy, MeMo, "Petite Polynie", 68 pages), tranche bleu vif pour "La petite épopée des pions" d'Audren, (illustré par Cédric Philippe, MeMo, "Petite Polynie", 47 pages), couverture illustrée à rabats pour les deux, les deux premiers titres sont là et se distinguent dans la production habituelle pour cette tranche d'âge. Par la forme et par le fond.

La première image de "Truffe et Machin". (c) MeMo.

"Truffe et Machin" est l'histoire de deux frères lapins qu'on suit dans trois courtes aventures. Courtes mais pas piquées des hannetons car jouant sur les sentiments et sur les mots. Tout commence dans un décor idyllique de campagne, près d'une voie ferrée abandonnée. Les parents vaquent à leurs occupations, Truffe et Machin s'ennuient. Que faire? Ils réfléchissent à une idée, une aventure... Comble de malchance, Truffe perd l'idée qui était en train de germer dans sa tête parce que Machin lui a annoncé qu'il avait faim.


Les premières pages de "Retrouver l'idée perdue". (c) MeMo.

Voilà donc une idée: comment retrouver l'idée perdue? Le fil rouge de cette première aventure fait parcourir tout un chemin aux deux héros. Elle est illuminée par la découverte d'un "truc phosphorescent". Imagination et rebondissements alternent dans cette quête originale, portée par une belle vivacité du texte recourant à un large vocabulaire, fait suffisamment rare pour être souligné.

"Attraper son ombre" et "Chercher ses dents" sont tout aussi enthousiasmants par l'exigence des mots qui se rient d'eux-mêmes tout en déroulant suspense et fantaisie. Les trois histoires d'Emile Cucherousset sont illustrées tout en finesse par Camille Jourdy. A partir de 7 ans.

Recherches de Camille Jourdy.
L'illustratrice s'explique sur son travail: "C'est tout d'abord Émile qui a commencé à travailler le texte. Il a écrit une première version de l'histoire de l'idée perdue. J'ai alors fait des recherches pour les deux personnages, Truffe et Machin. Je savais qu'il y avait un grand et un petit. Au début, je leur avais donné une allure trop grande, trop adulte… Je les ai dessinés plein de fois avant de les tenir à peu près. Et j'ai fait quelques recherches pour les décors et l'univers graphique. Émile a ensuite écrit d'autres histoires avec ces deux héros. Dans l'ensemble, nous travaillons chacun de notre côté, mais en demandant très régulièrement l'avis de l’autre."

L'auteur complète: "Le réel ne suffit jamais, je pense. On associe tout le temps ce qu'on vit dans la réalité avec une dose de fantasmes et de projection. On pense à des choses qui n'auront jamais lieu ou qui ne pourraient même pas avoir lieu. On s'invente des histoires, on s'imagine en quelqu'un d'autre… Pour Truffe et Machin, c'est pareil. Ils s'autorisent juste à avoir une perception du monde différente et ils en jouent. C'est peut-être là leur rapport à la poésie… la combinaison du réel et de leur imagination fertile. Cela leur permet d'appréhender les choses d'une manière singulière. Et cette façon qu'ils ont d’aller sonder l'inconnu peut effectivement leur amener tout un lot de bricoles… Ils s'amusent à se faire peur, quitte à être dépassés par les événements. Mais en général, ils s'en sortent bien."

"Truffe et Machin" est un excellent petit roman, plein de bonnes surprises pour ses héros animaux dont on suit les extravagances sympathiques avec bonheur. Un très beau texte, demandant sans doute un petit effort de lecture au lecteur mais le récompensant bien au-delà. En vignettes ou en pleines pages, les délicates illustrations apportent un joli brin d'humour et de joyeuses couleurs dans les pages.


Dans "La petite épopée des pions", Audren déroule sur papier bleu pâle une fort originale réflexion sur la liberté, le conformisme et l'accomplissement des rêves grâce à des personnages inédits, les pions d'un échiquier. Les illustrations en noir et blanc de Cédric Philippe se partagent entre grands dessins qui poussent le texte et dessins plus petits où les Pions s'expriment dans des phylactères. Les Pions qui s'appellent tous Sasha! Pas facile de les reconnaître...

Les blancs et les noirs habitent ensemble dans un beau coffret en bois de rose et ronce de noyer. Parfois, la Main leur fait prendre l'air. Elle les déplace sur un damier, avant de les ranger soigneusement ensuite. Ils circulent alors dans le Géant-Monde. Parmi les Pions se trouve Sasha qui était un jour tombé sur le tapis, avait roulé sous la table avant de réintégrer son coffret après avoir été humé par un chien. Il en tirait une certaine fierté et passait sa vie à raconter ses exploits à ses camarades.


Le début de "La petite épopée des pions". (c) MeMo.

Parmi ceux-ci, Sasha rêvait de rouler encore plus loin. Comment faire? Quitter la boîte, ne plus obéir sur sa case? Il deviendrait ainsi un héros. Ses intentions sont l'objet de multiples discussions entre les Pions. Comment vont-ils faire si une case de l'échiquier est désertée? Et Sasha qui n'est toujours pas parti. N'est-il pas ridicule? L'aventure apparaît quand une petite Main renverse le coffret, libérant ainsi les Sasha. La petite Main a plein d'autres idées pour les Pions, les plongeant dans les plus grandes tergiversations. Imprévu ou confort, liberté ou non? Et si les rêves pouvaient se réaliser? Qui ferait quoi? Audren suggère différentes pistes que Cédric Philippe exploite dans une impressionnante série de doubles pages muettes. A partir de 8 ans.

Audren: "Lorsque j'étais enfant, dans le chalet où je passais mes vacances, je jouais souvent avec un coffret en bois exotique, abritant des pions. A chaque fois que je l'ouvrais, j'en sortais rapidement tous les pions. Je ne voulais pas les faire attendre plus longtemps. J'étais persuadée que j'étais en train de leur offrir un moment de liberté. Je les observais, j'attendais qu'ils s'échappent, qu'ils partent en courant, qu'ils vivent enfin leur vie… Mais rien de tout cela ne se produisait. Leur sagesse m'inquiétait un peu. Ces pions ont toujours été très vivants dans ma tête. J'éprouvais toujours de la peine à les ranger et les renfermer dans le noir. Mes Sasha-pions, eux, devaient trouver eux-mêmes cette liberté que j'avais tenté de leur offrir étant enfant, et vivre pour de bon."

Double page de "La petite épopée des pions". (c) MeMo.

Cédric Philippe sur son travail: "J'adore la couleur parce qu'elle chante et emporte et émeut. Mais en rapport avec le texte, je m'en méfie parce qu'elle est bavarde, parfois trop, et il lui arrive de dire tellement que le lecteur n'a plus rien à imaginer. Le noir et blanc permet une liberté d'interprétation parfois plus grande et place d'emblée le dessin dans un monde qui n'est pas celui du réel.
Dans la plupart des romans illustrés, le blanc de la page est aussi l'espace au-delà des mots imprimés, celui dans lequel on s'évade pour construire l'histoire. Si ce blanc est aussi le blanc de l'illustration, l'histoire que le lecteur imagine traverse à la fois l'image et le texte pour s'épanouir dans cet espace commun. On vit cela en lisant les Moomins, par exemple.
Le trait me plaît parce qu'un trait d'encre, c'est franc, c'est direct, c'est vif; ça dit quelque chose sans fioritures et si c'est bien dit, personne n'a besoin de se torturer l'esprit pour comprendre de quoi il est question. Et puis si l'on dessine vite, ce trait donne une énergie au dessin, ou un rythme, ou une vitesse: une vie. Et le trait noir est proche visuellement des lettres sur la page, dans une page qui contient du texte et des dessins au trait on garde une belle unité."

"La petite épopée des pions" est un remarquable roman illustré qui entraîne le lecteur dans des espaces totalement inattendus dès que le propos se met véritablement en marche. Qu'imaginer à partir de pions d'un échiquier? Des aventures, des rêves, une vie, ce qu'Audren se plaît à dépeindre avec imagination tout en posant les questions existentielles essentielles tandis que Cédric Philippe s'en donne à cœur joie avec tous ces Sasha, dotés de bien utiles petites jambes pour peu qu'ils osent les utiliser.