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jeudi 8 février 2018

MeMo se lance dans le roman jeunesse

(c) Cédric Philippe.

Grande nouveauté aux excellentes et exigeantes éditions MeMo, nées en 1993 et basées à Nantes: elles vont publier des romans pour les jeunes lecteurs, enfants et adolescents. Une petite dizaine de titres sont prévus cette année. Les deux premiers sont parus, fort réussis. "C'est une demande qui nous a souvent été faite", explique Christine Morault, qui codirige la maison. "Mais moi, je ne me sens pas de le faire. Mon domaine, c'est l'album, pas le roman." Par contre, l'éditrice n'a pas de problème à déléguer ce pan de la littérature à la bonne personne. Et cette bonne personne, c'est Chloé Mary, qui a travaillé pendant dix-sept ans à l'école des loisirs, aux côtés de Geneviève Brisac, pour les collections Mouche, Neuf et Médium. Elle y conjuguait exigence littéraire, aventure, émotion, humour et plaisir de lire et reprend cette approche réjouissante dans ses nouvelles aventures éditoriales.

Qui dit nouveauté, dit nouveau nom. Ce nom, c'est "Polynie". Polyquoi? Voici la minute vocabulaire. "Une polynie", nous apprend MeMo, "est un espace d'eaux libres dans la banquise, que le vent ou les courants empêchent de se refermer. Dans cet espace la vie aquatique et l'avifaune prospèrent, créant de véritables oasis dans la glace."

Ce mot qui est tout un programme se décline en trois tranches d'âge: "Petite Polynie" pour les 6 à 9 ans, "Polynie" pour les 9 à 13 ans, "Grande Polynie" pour les plus de 13 ans, jusqu'aux jeunes adultes. Chacun sachant bien entendu que ces tranches d'âge ne sont qu'indicatives. Des romans illustrés, "Vagabondages" pour les plus jeunes, "Voyages" pour les moyens, des romans en format plus grand, "Echos", pour les aînés.



Tranche jaune soleil pour "Truffe et Machin" d'Emile Cucherousset (illustré par Camille Jourdy, MeMo, "Petite Polynie", 68 pages), tranche bleu vif pour "La petite épopée des pions" d'Audren, (illustré par Cédric Philippe, MeMo, "Petite Polynie", 47 pages), couverture illustrée à rabats pour les deux, les deux premiers titres sont là et se distinguent dans la production habituelle pour cette tranche d'âge. Par la forme et par le fond.

La première image de "Truffe et Machin". (c) MeMo.

"Truffe et Machin" est l'histoire de deux frères lapins qu'on suit dans trois courtes aventures. Courtes mais pas piquées des hannetons car jouant sur les sentiments et sur les mots. Tout commence dans un décor idyllique de campagne, près d'une voie ferrée abandonnée. Les parents vaquent à leurs occupations, Truffe et Machin s'ennuient. Que faire? Ils réfléchissent à une idée, une aventure... Comble de malchance, Truffe perd l'idée qui était en train de germer dans sa tête parce que Machin lui a annoncé qu'il avait faim.


Les premières pages de "Retrouver l'idée perdue". (c) MeMo.

Voilà donc une idée: comment retrouver l'idée perdue? Le fil rouge de cette première aventure fait parcourir tout un chemin aux deux héros. Elle est illuminée par la découverte d'un "truc phosphorescent". Imagination et rebondissements alternent dans cette quête originale, portée par une belle vivacité du texte recourant à un large vocabulaire, fait suffisamment rare pour être souligné.

"Attraper son ombre" et "Chercher ses dents" sont tout aussi enthousiasmants par l'exigence des mots qui se rient d'eux-mêmes tout en déroulant suspense et fantaisie. Les trois histoires d'Emile Cucherousset sont illustrées tout en finesse par Camille Jourdy. A partir de 7 ans.

Recherches de Camille Jourdy.
L'illustratrice s'explique sur son travail: "C'est tout d'abord Émile qui a commencé à travailler le texte. Il a écrit une première version de l'histoire de l'idée perdue. J'ai alors fait des recherches pour les deux personnages, Truffe et Machin. Je savais qu'il y avait un grand et un petit. Au début, je leur avais donné une allure trop grande, trop adulte… Je les ai dessinés plein de fois avant de les tenir à peu près. Et j'ai fait quelques recherches pour les décors et l'univers graphique. Émile a ensuite écrit d'autres histoires avec ces deux héros. Dans l'ensemble, nous travaillons chacun de notre côté, mais en demandant très régulièrement l'avis de l’autre."

L'auteur complète: "Le réel ne suffit jamais, je pense. On associe tout le temps ce qu'on vit dans la réalité avec une dose de fantasmes et de projection. On pense à des choses qui n'auront jamais lieu ou qui ne pourraient même pas avoir lieu. On s'invente des histoires, on s'imagine en quelqu'un d'autre… Pour Truffe et Machin, c'est pareil. Ils s'autorisent juste à avoir une perception du monde différente et ils en jouent. C'est peut-être là leur rapport à la poésie… la combinaison du réel et de leur imagination fertile. Cela leur permet d'appréhender les choses d'une manière singulière. Et cette façon qu'ils ont d’aller sonder l'inconnu peut effectivement leur amener tout un lot de bricoles… Ils s'amusent à se faire peur, quitte à être dépassés par les événements. Mais en général, ils s'en sortent bien."

"Truffe et Machin" est un excellent petit roman, plein de bonnes surprises pour ses héros animaux dont on suit les extravagances sympathiques avec bonheur. Un très beau texte, demandant sans doute un petit effort de lecture au lecteur mais le récompensant bien au-delà. En vignettes ou en pleines pages, les délicates illustrations apportent un joli brin d'humour et de joyeuses couleurs dans les pages.


Dans "La petite épopée des pions", Audren déroule sur papier bleu pâle une fort originale réflexion sur la liberté, le conformisme et l'accomplissement des rêves grâce à des personnages inédits, les pions d'un échiquier. Les illustrations en noir et blanc de Cédric Philippe se partagent entre grands dessins qui poussent le texte et dessins plus petits où les Pions s'expriment dans des phylactères. Les Pions qui s'appellent tous Sasha! Pas facile de les reconnaître...

Les blancs et les noirs habitent ensemble dans un beau coffret en bois de rose et ronce de noyer. Parfois, la Main leur fait prendre l'air. Elle les déplace sur un damier, avant de les ranger soigneusement ensuite. Ils circulent alors dans le Géant-Monde. Parmi les Pions se trouve Sasha qui était un jour tombé sur le tapis, avait roulé sous la table avant de réintégrer son coffret après avoir été humé par un chien. Il en tirait une certaine fierté et passait sa vie à raconter ses exploits à ses camarades.


Le début de "La petite épopée des pions". (c) MeMo.

Parmi ceux-ci, Sasha rêvait de rouler encore plus loin. Comment faire? Quitter la boîte, ne plus obéir sur sa case? Il deviendrait ainsi un héros. Ses intentions sont l'objet de multiples discussions entre les Pions. Comment vont-ils faire si une case de l'échiquier est désertée? Et Sasha qui n'est toujours pas parti. N'est-il pas ridicule? L'aventure apparaît quand une petite Main renverse le coffret, libérant ainsi les Sasha. La petite Main a plein d'autres idées pour les Pions, les plongeant dans les plus grandes tergiversations. Imprévu ou confort, liberté ou non? Et si les rêves pouvaient se réaliser? Qui ferait quoi? Audren suggère différentes pistes que Cédric Philippe exploite dans une impressionnante série de doubles pages muettes. A partir de 8 ans.

Audren: "Lorsque j'étais enfant, dans le chalet où je passais mes vacances, je jouais souvent avec un coffret en bois exotique, abritant des pions. A chaque fois que je l'ouvrais, j'en sortais rapidement tous les pions. Je ne voulais pas les faire attendre plus longtemps. J'étais persuadée que j'étais en train de leur offrir un moment de liberté. Je les observais, j'attendais qu'ils s'échappent, qu'ils partent en courant, qu'ils vivent enfin leur vie… Mais rien de tout cela ne se produisait. Leur sagesse m'inquiétait un peu. Ces pions ont toujours été très vivants dans ma tête. J'éprouvais toujours de la peine à les ranger et les renfermer dans le noir. Mes Sasha-pions, eux, devaient trouver eux-mêmes cette liberté que j'avais tenté de leur offrir étant enfant, et vivre pour de bon."

Double page de "La petite épopée des pions". (c) MeMo.

Cédric Philippe sur son travail: "J'adore la couleur parce qu'elle chante et emporte et émeut. Mais en rapport avec le texte, je m'en méfie parce qu'elle est bavarde, parfois trop, et il lui arrive de dire tellement que le lecteur n'a plus rien à imaginer. Le noir et blanc permet une liberté d'interprétation parfois plus grande et place d'emblée le dessin dans un monde qui n'est pas celui du réel.
Dans la plupart des romans illustrés, le blanc de la page est aussi l'espace au-delà des mots imprimés, celui dans lequel on s'évade pour construire l'histoire. Si ce blanc est aussi le blanc de l'illustration, l'histoire que le lecteur imagine traverse à la fois l'image et le texte pour s'épanouir dans cet espace commun. On vit cela en lisant les Moomins, par exemple.
Le trait me plaît parce qu'un trait d'encre, c'est franc, c'est direct, c'est vif; ça dit quelque chose sans fioritures et si c'est bien dit, personne n'a besoin de se torturer l'esprit pour comprendre de quoi il est question. Et puis si l'on dessine vite, ce trait donne une énergie au dessin, ou un rythme, ou une vitesse: une vie. Et le trait noir est proche visuellement des lettres sur la page, dans une page qui contient du texte et des dessins au trait on garde une belle unité."

"La petite épopée des pions" est un remarquable roman illustré qui entraîne le lecteur dans des espaces totalement inattendus dès que le propos se met véritablement en marche. Qu'imaginer à partir de pions d'un échiquier? Des aventures, des rêves, une vie, ce qu'Audren se plaît à dépeindre avec imagination tout en posant les questions existentielles essentielles tandis que Cédric Philippe s'en donne à cœur joie avec tous ces Sasha, dotés de bien utiles petites jambes pour peu qu'ils osent les utiliser.




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