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mercredi 21 février 2018

Jean Teulé revient à ses fondamentaux

Jean Teulé.

Prenez un train au hasard. Pourquoi pas celui de Brive, dit le "train du cholestérol", menant joyeusement le monde de l'édition française vers la Corrèze en novembre. Zoomez sur deux personnes qui y ont pris place l'an dernier. Par exemple, l'écrivain Jean Teulé et le critique Julien Bisson. Tendez vos oreilles. Que se disent-ils? L'ex-patron de "Lire" affirme à celui qui fait la promotion de "Comme une respiration" (lire ici): "C'est un roman pour toi, Jean!". Julien Bisson avait tout juste découvert qu'il y avait eu une épidémie de danse à Strasbourg en 1518. Oui, de danse.

A l'hôtel, le soir, l'écrivain tente d'en savoir plus. Sur internet, il tombe sur une "Chronique alsacienne" de 1519 qui fait aujourd'hui la quatrième de couverture de son nouveau roman, le sidérant "Entrez dans la danse" (Julliard, 158 pages). Le sujet était assurément pour lui. Voilà Jean Teulé de retour aux affaires! De passage à Bruxelles, il me le confirme: "Oui c'est fini de faire le poète délicat. Je retourne dans le dur. "Comme une respiration", c’était un titre et aussi un épisode de ma vie."

"Une étrange épidémie a eu lieu dernièrement
Et s'est répandue dans Strasbourg
De telle sorte que, dans leur folie,
Beaucoup se mirent à danser
Et ne cessèrent jour et nuit, pendant deux mois
Sans interruption,
Jusqu'à tomber inconscients.
Beaucoup sont morts."
Chronique alsacienne, 1519


Avec les deux squelettes qui se trémoussent en couverture de "Entrez dans la danse", on pourrait croire qu'on va rigoler. Erreur. Dès les premières pages, on plonge dans l'effroi. En ce mois de juillet 1518, une jolie jeune femme habitant rue du Jeu-des-Enfants jette son nourrisson dans la rivière et rentre chez elle. Mais la Troffea n'y reste pas. Elle sort dans la rue. Elle danse. Elle danse sans s'arrêter. Personne n'est capable de la retenir, même pas son gentil mari. Elle va vite être rejointe par d'autres danseurs, de plus en plus nombreux, infatigables, qui ne tombent qu'au bout de leurs forces malgré les diverses tentatives de les arrêter. Ils dansent contre l'enfer sur terre.

Cet incroyable événement à propos duquel on n'a toujours pas d'explication scientifique sûre s'est produit à Strasbourg il y a juste 500 ans. Il nous parvient par la plume habile de Jean Teulé, dont les descriptions nous font visualiser les scènes, mais qui s'autorise aussi de rigolos anachronismes comme "bio", "flashmob" ou "technoparade" pour le plaisir du lecteur. L'écrivain est un vrai raconteur d'histoires, on le sait, même atroces. A travers ces faits, il dénonce aussi, l'air de rien, l'attitude de ceux qui ont laissé crever leur population, en proie aux calamités naturelles, aux épidémies et à la famine au point de tuer leurs enfants ou de les manger. Tout cela est habilement mis en place et illuminé par les magnifiques histoires d'amour de deux couples, les Troffea et les Gebviller. "Entrez dans la danse" est une des ces histoires épouvantables que Jean Teulé a le don de dénicher et de raconter de l'intérieur. Le livre est illustré de dessins, des gravures de l'époque qui ont été redessinées dans le même style, comme si Melchior Troffea les avait toutes faites.

Trois questions à Jean Teulé

Que s'est-il passé à Strasbourg en 1518?
On n'a jamais très bien su ce qui s'est passé mais il y a eu beaucoup de victimes. C'est peut-être une épilepsie collective, pas une danse de Saint-Guy ou des crises d'ergotisme. L'explication est plutôt à trouver dans une crise de désespoir terrible. A ce propos, je me souviens d'un journaliste de France Info qui racontait qu'à Alep, dans une maison pleine de gravats et de corps d'enfants morts, une femme dansait, comme prise d'une transe chamanique.
Il y avait alors à Strasbourg une telle misère, une famine telle que les mères balançaient leurs enfants à la rivière quand elles n'avaient plus de lait pour les nourrir, ou que les familles mangeaient leurs enfants. Arrivait aussi alors une autre religion, le protestantisme, et était bien installée une parano des Turcs. Quel désespoir! La première à danser est la Troffea et sa danse est contagieuse.
 En vous lisant, on voit tout ce que vous racontez.
Oui, ces descriptions sont ma marque de fabrique. C'est comme ça que j'ai envie de raconter. En mélangeant termes anciens et modernes. Les anachronismes sont dans la part de l'auteur, pas dans celle des personnages. Je m'adresse à des gens d'aujourd'hui, je pratique donc la langue d'aujourd'hui.
 Vous dénoncez aussi la gestion de la population.
Je voulais aussi montrer combien le clergé a abusé des gens. Il vendait des indulgences aux plus pauvres pour faire construire Saint-Pierre de Rome! Strasbourg est riche. La mairie ne comporte que des bourgeois qui alternent au pouvoir. Andreas n'a pas eu de pot. Il a eu la mairie l'année où il ne fallait pas. Il a convoqué un déjeuner avec l'évêque et lui a fait du chantage: si vous n’ouvrez pas vos réserves aux pauvres, tout va exploser.
En même temps, il y a dans mon roman deux histoires d'amour total en parallèle, une pudique, une plus trash.

Pour lire le début de "Entrez dans la danse", c'est ici

Jean Teulé sera à la Foire du livre de Bruxelles le samedi 24 février.





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