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jeudi 11 décembre 2014

Eric Reinhardt couronné in extremis

Superbe portrait d'une femme qui s'émancipe, "L'amour et les forêts" (Gallimard, 366 pages), le nouveau roman d'Eric Reinhardt avait figuré dans maintes sélections des prix littéraires de l'automne. On avait cru que l'histoire de Bénédicte Ombredanne, lectrice qui écrit à un écrivain nommé Eric Reinhardt, séduirait les jurés professionnels. Erreur. Le roman avait petit à petit disparu des sélections. Et quand il y restait en dernier tour, il n'obtenait rien.

Eric Reinhardt.
Les premiers à s'être ressaisis sont les jeunes lecteurs du Prix Renaudot des lycéens qui lui ont attribué leurs lauriers sans hésiter. Et ce jeudi 11 décembre, ce sont d'autres lecteurs non professionnels, les téléspectateurs du Prix Roman France Télévisions, qui ont couronné son texte. Au troisième tour de scrutin par huit voix contre trois à Kaoutar Harchi pour "A l'origine notre père obscur" (Actes Sud) et trois à Pierre Demarty pour "En face" (Flammarion). Heureusement pour la littérature! Voilà donc que s'achève la saison des prix littéraires 2014.

Les vingt premières pages de "L'amour et les forêts" sont à lire ici.

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Pour rappel, le Prix Essai France Télévisions avait été décerné le 20 mars à Gilles Lapouge pour "L'âne et l'abeille" (Albin Michel).




mercredi 10 décembre 2014

Allais-Galeron en délicieuses miniatures cruelles

Depuis longtemps, Henri Galeron rêvait de poser ses dessins sur les "Contes" d'Alphonse Allais dont il a toujours été grand lecteur. Des textes délicieusement cruels, comme on n'en ferait sans doute plus aujourd'hui. Il l'a fait pour trois d'entre eux, qu'il a choisis dans l’œuvre de l'humoriste. Son autre rêve était de les dessiner en miniature. Il l'a fait aussi. Résultat, ces trois délicieux et grinçants mini-livres en noir et blanc, réunis en coffret (Les Grandes personnes, 3 livres de 24 et 32 pages).

Le ton Galeron avec le sens de la composition des images en format réduit et l'art des détails à savourer pleinement s'accorde magnifiquement avec le ton Allais. Bien entendu, les dessins originaux sont au format de la publication. Oui, minuscules et superbes.

"Conte à Sara", ou "Ce qu'il advint d'une petite fille", commence bien. La petite fille s'en va promener sa poupée au parc et rencontre "deux petits oiseaux très gentils". Le trio s'amuse beaucoup, jusqu'au moment où les oiseaux annoncent qu'ils s'en vont. La fillette est alors tellement furieuse qu'elle leur réserve un fort sale tour. C'est pile à ce moment que débarque un impressionnant matou... L'histoire s'achève mal et c'est pour cela qu'on l'apprécie.

(c) Les Grandes Personnes.

"Le crocodile et l’autruche" se présente comme une "Fable sud-africaine". Le conte qui s'achève sur une fort pertinente moralité nous fait entendre une discussion entre une autruche imbue d'elle-même et un vaurien-saurien pas tellement plus agréable. Qui a raison entre la porteuse de plumes appréciées par les dames qui suivent la mode et celui dont la peau donne un cuir qui enchante les élégantes? Zéro partout évidemment, ou un-un selon le point de vue où on se place.

(c) Les Grandes Personnes.



"La vengeance de Magnum" se désigne comme une "Pantominette pour le nouveau cirque". Trois personnages nous sont présentés, Magnum le jeune chien roublard, Black le bon gros terre-neuve et l'acariâtre Rose Sweet, adepte d'anglicismes (déjà). On va les suivre dans diverses scènes numérotées, cette numérotation faisant partie intégrante d'un récit basé sur la vieille blague du coup de sonnette fantôme. Jusqu'à plus soif et une finale définitive.

(c) Les Grandes Personnes0

Pas besoin d'autre argument, le duo Alphonse Allais - Henri Galeron fonctionne admirablement bien. Les "Contes" du premier illustrés par le second sont autant de petits bijoux d'humour, de dérision, de cruauté qu'on se réjouit de lire et de relire.






Pourquoi mener l'enfant au lit d'adultes?

Son format proche du livre de poche, sa minceur et son titre intriguant incitent à glisser dans son sac en vue d'une brève attente "La photo au-dessus du lit", le nouveau  livre de Bertrand Schefer (P.O.L., 68 pages). Sans se douter de la claque qu'on prendra dans ce récit de maltraitance d'enfant car c'est de cela qu'il s'agit. Et la phrase de Wittgenstein en ouverture dévoile alors tout son sens: "Une image nous tenait captifs. Et nous ne pouvions lui échapper, car elle se trouvait dans notre langage qui semblait nous la répéter inexorablement."

Voilà un livre dont on perçoit tout de suite l'urgence qu'a éprouvée l'auteur à l'écrire. Dans ce format précis de livre court, ni nouvelle, ni roman, non, livre court. Un récit autobiographique qui dit une blessure subie à huit ou neuf ans, quand l'enfant ne peut encore s'opposer à l'adulte qui lui ordonne ceci ou cela. Un traumatisme qui a été oublié comme l'esprit peut masquer des choses pour alors continuer, pour ne pas tomber. Comme si le souvenir enfoui au plus profond de la mémoire ne remontait pas un jour à la surface, n'imposait pas d'être considéré pour lui-même. Sans doute, pour pouvoir alors définitivement être mis de côté.

Bertrand Schefer. (c) Claire Mathon.
Bertrand Schefer consigne cette remontée soudaine du souvenir d'une photo terrifiante vue quand il avait huit ou neuf ans. Il refait le chemin vers son enfance et cette journée brutale qui n'aurait jamais dû exister. En mots qui jaillissent, il raconte et dévoile peu à peu ce qui lui est arrivé, dans un contexte familial étrange. Son écriture tient de l'impression d'une plaque photographique. Quelles conditions terribles que la confrontation d'un enfant à cette "Photo au-dessus du lit"! Et quelle reconstitution minutieuse mais nécessaire que ce récit à la première personne. Les adultes se rendent-ils compte des folies dévastatrices dans lesquelles ils entraînent curieusement leurs petits? Livre libérateur, mettant enfin une distance entre un fait et un être, ce récit terrible peut aussi se lire comme une supplique à protéger les enfants.

Les vingt premières pages du livre sont à lire ici.



mardi 9 décembre 2014

Les extravagants mémoires de Salah Stétié

Il a l'air d'un bon-papa gâteau avec ses yeux pétillants de malice et son sourire communicatif. Il est à la fois diplomate, écrivain et poète. Ou écrivain, poète et diplomate. Ou poète, diplomate et écrivain.
Qui est donc cet homme? C'est Salah Stétié, un Franco-Libanais né à Beyrouth fin 1928 dans une vieille famille de la ville. Il publie ses formidables mémoires sous un titre très intéressant, car ouvrant grand les fenêtres, "L'extravagance" (Robert Laffont, 644 pages).

La définition d'"extravagance" du dictionnaire Le Robert correspond assez mal à ce qu'on lit dans ce passionnant récit autobiographique, portant remarquablement son titre. Elle dit: "Etat d'une personne qui n'a pas le sens commun". Ah, le pouvoir mutilant de la négation. "C'est moi qui ai trouvé le titre", m'explique Salah Stétié. "J'ai toujours pensé que toute la vie était extravagante. L'univers est un délire cosmique, avec des mystères sans cesse plus compliqués. Le mot "extravagance" s'est imposé à moi. Nous vivons sans le savoir en essayant de nous protéger par des croyances ou des cultures. Il y a un mystère infini du langage et de l’esprit. L'autre sens du mot "extravagance", je l'ai piqué à Madame de Sévigné, cette idée d'une forme de liberté de la plume qu'on laisse filer comme elle le veut, sans la corseter."

Salah Stétié.
Ecrire en liberté, c'est bien ce qu'a fait l'ambassadeur-écrivain dans cet ouvrage prenant, que l'on soit amateur de politique, de littérature, ou que l'on ne le soit pas. Quel itinéraire! Qu'il soit remercié de nous le faire partager en nous racontant le monde qu'il a vu, le monde à la création duquel il a participé. Pour ses mémoires, Salah Stétié a confié sa vie à son œuvre, tout en sachant que la mémoire est une illusion. "Je voulais raconter l'histoire du monde à travers des choses personnelles et des choses du monde à travers la politique et la poésie, car j'ai deux cordes à mon arc."  On parcourt avec appétit cet itinéraire entre deux rives, entre deux langues et entre deux civilisations.

"Ce livre de mémoires est né d'une pression de l'éditeur", ajoute Salah Stétié. "Mais pour écrire un livre de mémoires, il faut trois choses:
1. avoir beaucoup vécu
2. avoir vécu des circonstances parfois extraordinaires, en bien ou en mal
3. que quelqu’un vous dise qu’il a besoin de vos mémoires."
Conditions assurément remplies dans son cas.

Comment s'est-il attelé à cette tâche? "Je me suis installé à ma table de travail", me répond-il. "Et j'ai écrit, chapitre par chapitre, au fil de la mémoire, ce lac profond, cette mer dangereuse, car ce qu'on rapporte de la mémoire, ce sont des choses qu'on aurait voulu oublier et qui ressurgissent de manière terrifiante. Par exemple, l'incendie de la maison familiale quand j'avais un an. Est-ce un vrai souvenir ou pas? On me l'a tellement raconté que tout s'est imprimé quand j'étais en âge de comprendre. Il y a aussi des choses si redoutables que je n'ai pas voulu les raconter, mais elles se retrouvent sous forme allégorique dans mes livres de poésie. Il faut se protéger soi-même par une vie intérieure intense. Mon livre est une longue confession, ce qui est une forme de psychanalyse, avec le risque de se noyer dans sa propre mémoire."

On découvre une enfance heureuse, une jeunesse heureuse, berceaux d'une vie qui se déroule comme un conte, avec des allers-retours dans le temps et des choix thématiques clairs. "L'âge adulte m'a vu entrer dans la diplomatie, une diplomatie qui a été très vite de combat, en raison des causes dans lesquelles je me trouvais engagé. La cause palestinienne par exemple, car les Palestiniens étaient présents dans mon pays, le Liban. C'est la cause libano-palestinienne qui m'a poussé à être diplomate. Je l'ai défendue dans la mesure de mes possibilités avant de défendre ensuite la cause libanaise qui est celle de mon pays. J'ai toujours travaillé avec les armes de la diplomatie, des armes pacifiques."

"L'extravagance" raconte avec force et enthousiasme l'ambassadeur en mission dans différents pays, l'homme qui fait des rencontres extraordinaires, l'écrivain, le poète, né dans une famille qui aime la poésie, le lecteur qui commença sa vie avec les livres par des bandes dessinées, le journaliste. Et bien sûr l'ami des artistes, créateurs de poésie, de théâtre, de peinture ou de musique contemporaine. Une vie de passions, d'amitiés partagées et d'amour, reçu et donné par cet homme qui se présente comme un fondateur, à l'âme d'entrepreneur. "Le livre est positif", assume Salah Stétié. "C'est mon caractère. L'essentiel est le besoin de créer. J'ai rempli ma vie de livres. J'ai toujours été très lié à la création contemporaine avec des poètes, avec la "Revue des Lettres nouvelles", avec des grands peintres dont Pierre Alechinsky."

Deux autres livres de Salah Stétié viennent de sortir chez Fata Morgana, "L'être", un recueil de poèmes, et "Le chat couleur", un recueil de nouvelles.
"Je suis un auteur qui reçoit beaucoup de lettres de lecteurs", conclut l'écrivain.
"Cela forme une grande armée pacifique d'amateurs de poésie, de guetteurs de sens. Je suis à cheval sur deux mondes, celui de ma profession de diplomate qui n'est pas une science mais un art, et sur la création.
Tant que j'aurai la force de respirer, j'aurai la force de créer."



Pour compléter ses connaissances, au sens le plus large, sur le pays du Cèdre, le "Dictionnaire amoureux du Liban", d'Alexandre Najjar (Plon, 850 pages). Avec un amour immense mais les yeux grand ouverts sur ses dérives, l'écrivain, responsable du mensuel "L'Orient littéraire" à Beyrouth, raconte le pays où il est né en 1967. "J'ai laissé mon amour du Liban me guider en toute liberté en me réjouissant que cet exercice sollicite à la fois le romancier, le biographe, le poète, le journaliste et même le juriste", s'explique l'auteur de cette brique passionnante. Même si son pays marche, à ses yeux, à reculons et aurait mérité pour cette raison un dictionnaire commençant par la lettre "Z" et s'achevant avec la lettre "A". Salah Stétié s'y serait alors retrouvé en page 132 et non 718!

Et pour achever ce tour du monde multifocal, les mémoires d'un autre grand homme qui s'est partagé entre politique et littérature, Abdou Diouf, qui publie lui aussi ses "Mémoires" (Seuil, 381 pages). L'homme servit son pays, le Sénégal, durant quarante ans dont la moitié à la présidence, avant de devenir Secrétaire général de la Francophonie jusqu'à ce mois de novembre 2014. Sa vie se partagea également entre politique et culture, ces deux chemins étant pavés d'un humanisme profond.







Tom Schamp, "Parisien" le 13/12 chez Candide

The Parisianer, Tom Schamp. (c) 10/18.

Ci-dessus, en exclusivité, la couverture que le Belge Tom Schamp a réalisée pour la version 2.0 du livre  "The Parisianer" (10/18, 152 pages). Ce riche ouvrage illustré réunit les couvertures d'un magazine imaginaire, où des artistes rendent hommage à Paris. C'est à lire ici. Le dessin de Tom Schamp est exposé à la librairie Candide (1 place Brugmann, 1050 Bruxelles) ainsi que dix-neuf autres tirages d'exposition provenant du même livre jusqu'à la fin de l'année.

De ce travail en collages de peintures qu'il a réalisé, Tom Schamp dit encore: "Le sac que porte la fille-tour Eiffel est en une fois un hommage à Milton Glaser et à la chanson d'Alpha Blondy."

Tom Schamp dédicacera "The Parisianer" à la librairie Candide le samedi 13 décembre de 16 à 18 heures.

Across the Alps. (c) TS.
Il dédicacera également des livres pour enfants, dont l'album "Mary Jolie, fille du Mississippi" (texte de Muriel Bloch, Seuil Jeunesse, 2003), indisponible en librairie.

Ainsi que trois se des posters, "Otto Plane", "Otto Boat" et "Across the Alps".


Otto Plane. (c) Tom Schamp.
Otto Boat. (c) Tom Schamp.