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mardi 8 mars 2016

Trois visages de Liliane Wouters

Quand on a appris la triste nouvelle du décès de Liliane Wouters le 28 février dernier (lire ici), on savait que son recueil "Trois visages de l'écrit" (Espace Nord, 224 pages) devait paraître quelques jours plus tard. Tanguy Habrand, de la collection Espace Nord, écrivait en ce jour de deuil: "J'ai appris ce matin avec beaucoup de tristesse le décès de Liliane Wouters. Nous savions, tout en préparant depuis quelques mois un volume de ses œuvres à paraître dans la collection "Espace Nord". Samedi dernier, à la Foire du livre de Bruxelles, Yves Namur, son ami, éditeur, médecin et postfacier, est venu nous voir inquiet. Le livre nous était parvenu la veille. Il a emporté un exemplaire et s'en est immédiatement retourné à l'hôpital. Yves Namur a pu montrer le livre à Liliane Wouters. Elle lui a dit être heureuse, qu'elle l'attendait. Elle lui a dit merci. D'ici quelques jours, va donc paraître en librairie un livre sans son auteur. Je ne sais si c'est beau ou si c'est triste. Je pencherais pour la deuxième solution si Yves Namur ne s'était empressé d'offrir à Liliane Wouters une ultime preuve de son amitié. Nous ne l'en remercierons jamais assez. Aussi allons-nous considérer ces "Trois visages de l'écrit" comme l'expression la plus brute de ce qu'un éditeur peut offrir à un auteur de talent: une modeste contribution à la résonance de son œuvre. La portée spirituelle du "Journal du Scribe", du "Billet de Pascal" et du "Livre du Soufi" est telle que leur publication simultanée prend un relief singulier et apaisant à l'heure du départ."

Liliane Wouters.
Le voilà donc maintenant en librairie ce volume rassemblant "Journal du scribe" (1990), "Le Billet de Pascal" (2000) et "Le Livre du soufi" (2009). Les livres republiés font entendre trois voix d'homme qui ont en commun l'écrit et qui sont la Liliane Wouters des livres.Les recueils de textes poétiques sont suivis d'une très intéressante conversation entre Liliane Wouters et Yves Namur, son éditeur et ami. Ensemble, ils abordent toutes les grandes questions de la vie avec justesse et franchise, l'amour, la foi, la poésie, la mort... Enfin, l'ouvrage s'achève sur une postface d'Yves Namur qui parcourt l'œuvre poétique de la grande dame.

"Trois visages de l'écrit" est donc un livre posthume. Le parcourir dans cette nouvelle condition renforce encore le pouvoir des textes qui y sont réunis. Ecrits de dix en dix ans, les trois livres qui le composent donnent à connaître et aimer une femme de lettres qui nous manque déjà. Liliane Wouters fut membre du Pen Club belge, a-t-il été rappelé hier, lors de la séance inaugurale de la résurrection de l'association. Personnellement, il me plaît de rappeler son souvenir et son œuvre en ce 8 mars, journée internationale des droits des femmes.

Dans "Journal du Scribe"
Aujourd'hui j'ai vécu exactement
onze fois cinq ans, treize jours.
Sans compter les mille existences précédentes,sans compter les dix mille vies à venir

Onze fois cinq ans que je tente
de retrouver ce que j'étais,
d'accepter ce que je serai, 
de devenir ce que je suis

Dans "Le Billet de Pascal"
J'étais poète et nul ne le savait,
même pas moi. Assise au bord des chaises,
rien qui disait le permanent malaise,
l'être en sommeil où la pâte levait.
Aucune trace sur le front, aucun indice.
Nul pour me dire: mon enfant, ma sœur,
pour mettre en garde: traitez-la avec douceur, 
détournez d'elle ce calice.

Dans "Le Livre du soufi"
À l'heure de ma mort ouvre grand la fenêtre
Que je puisse partir
Sans rencontrer d'obstacle au moment où mon être
Tentera de sortir.

Et puis, regarde moi que je te dise adieu.
À l'instant où mon âme prendra son essor
Elle s'attardera si longtemps dans tes yeux.
Je ne sentirai pas qu'elle quitte mon corps.





jeudi 3 mars 2016

Lydia Flem - Georges Perec: 479 - 480

Chouette! Cinq ans après son magnifique "La Reine Alice" (lire en bas de note), Lydia Flem nous donne de ses nouvelles. "Je me souviens de l'imperméable rouge que je portais l'été de mes vingt ans" (Seuil, La librairie du XXe siècle, 233 pages) vient de paraître sous une jaquette corail pétante. C'est un réjouissant recueil de 479 souvenirs, liés de près ou de loin à ses vêtements, introduits chaque fois par la phrase de Georges Perec, "Je me souviens", qui, lui, en avait réunis 480. Quel est le souvenir manquant? Mystère.

On déguste les pages où les souvenirs de Lydia Flem, membre de l'Académie de Langue et de Littérature Françaises de Belgique, s'égrènent, dûment numérotés. On remarque que parfois ils suivent le même fil, et que parfois ils rebondissent d'une idée à l'autre. Autant de bonnes surprises qu'on découvre avec plaisir et curiosité. Longs de deux lignes ou d'un paragraphe, ils matérialisent les situations décrites. De ces mots concis, sobres, intimes ou comiques, graves ou frivoles, naissent autant d'images précises. Quel enchantement de se promener dans la vie de la romancière, également psychanalyste. Elle se souvient et on pourrait presque dire qu'on se souvient comme elle, ou à travers elle. Un vêtement qu'elle évoque rappelle un des nôtres. Une remarque à propos d'un amant nous propulse vers notre propre passé. Une scène de déshabillage nous téléporte vers hier ou aujourd'hui. Ou demain.

Lydia Flem. (c) HV
On sourit quand Lydia Flem fait remarquer qu'elle porte les mêmes initiales que le couturier Louis Féraud dont elle a adopté les sacs. On plonge avec elle dans la boîte à boutons familiale. On se remémore des scènes de films. On rencontre des acteurs, des actrices et aussi des philosophes. On se pose des questions sans réponse. On retrouve les termes techniques du milieu textile, aussi jolis que peu usités de nos jours. On savoure les noms des différentes teintes d'une couleur, de toutes les couleurs même puisqu'elles se présenteront toutes à nous au fil des pages. On croise bien entendu quelques photographes de mode, Lydia Flem est aussi une amoureuse de l'"attrape-lumière", on le sait.

"Je me souviens de l'imperméable rouge que je portais l'été de mes vingt ans" est évidemment bien plus qu'un collier de perles surgies de la mémoire et reprises dans un long index final. C'est un hymne d'amour aux tissus, aux vêtements, à la couture, aux cheveux, au corps, à l'amour sous toutes ses formes, aux couleurs, à tout ce qui, en réalité, fait la vie. Un chant d'estime à soi-même. Savourer les souvenirs évoqués crée autour de vous une petite bulle de bonheur dont il serait idiot de se priver. Foncez!

Et aussi

En réalité, plein de livres sont titrés "Je me souviens".
En voici trois qui m'ont bien plu.



Dans "Je me souviens…" (L'esprit du temps, "Textes essentiels", 2009; Odile Jacob, poche, 2010),  Boris Cyrulnik revient pour la première fois sur les lieux où il a passé son enfance. Après soixante-quatre ans de silence, il y retourne les 1er et 2 septembre 2008. On a beau connaître le travail et les livres du neuropsychiatre renommé, on est profondément bouleversé par le récit de ses jeunes années, et le regard qu'il porte enfin sur cette période lointaine qu'il avait toujours maintenue loin de lui. Il retrouve les lieux habités petit, quand il était un enfant de l'Assistance publique confié à des familles qui en tiraient rémunération. Il raconte l'enfance d'un orphelin, habité par le goût de vivre et sensible aux signes qui modifient le destin. Présentant son livre à la télévision, Boris Cyrulnik sourit quand il explique qu'il ne voulait pas aller dans des wagons "salés", mot compris à son jeune âge, alors qu'il s'agissait de wagons "scellés" destinés à Auschwitz. En le lisant, on sourit aussi avant de grimacer devant les horreurs. Mais le jeune Boris était avant tout un insoumis et son livre de souvenirs est une merveille d'humanité, à lire absolument, tant il est sincère, beau et bienfaisant. De quoi voir autrement nos mini problèmes quotidiens.


Des 480 "Je me souviens" composés par Georges Perec, l'illustrateur Yvan Pommaux en a choisi vingt qu'il a adaptés pour les enfants en les organisant dans le temps: le héros y grandit, au fil des souvenirs égrenés par un vieux monsieur d'aujourd'hui en conversation avec des enfants actuels. L'album "Je me souviens" (Georges Perec et Yvan Pommaux, Editions du Sorbier, 1997, épuisé) est la première prolongation en images de l'œuvre de l'écrivain. Une expérience séduisante même si les puristes pourront déplorer ne pas y retrouver leur Perec. Mais les enfants (dès 5 ans) découvriront dans ces superbes images, dépouillées et fortes, les souvenirs personnels de l'illustrateur. N'était-ce pas le but recherché par Perec, brièvement présenté en tête d'ouvrage? Pour Yvan Pommaux, cet album doit être l'occasion de conversations intergénérationnelles. Les enfants qui verront les voitures d'hier, ces publicités démodées, des jeux comme le Meccano, y trouveront mille prétextes à communiquer avec leurs parents. Pommaux explore en outre différentes facettes de la mémoire: le souvenir sélectif qui transparaît par exemple dans cette page sur le cinéma où seuls sont nets et en couleurs le héros et la jeune fille de son cœur, les autres personnages étant flous. Sa démarche le mène également à s'interroger sur la raison de ses souvenirs-cinéma: les films à l'affiche ou son état amoureux?


Quand un bébé est-il grand? Réponse amusée avec la version de Bénédicte Guettier de  "Je me souviens..."  (l'école des loisirs, loulou & compagnie, 2000, épuisé).
Un comble pour un héros à l'âge des photos sur peau de mouton! Le bébé de couverture y raconte toutefois avec beaucoup de pertinence les démêlés entre lui, sa tétine et ses parents...




Et donc, à propos de "La Reine Alice"


En février 2011, Lydia Flem publiait un roman intense, grave et tendre, magistralement orchestré, "La Reine Alice" (Seuil, 2011; Points, 2013). Magnifique, son dixième livre conte une traversée du cancer comme un chemin au-delà du miroir de Lewis Carroll. Elle en donnera une sorte de suite dans "Journal implicite" (De La Martinière, 2013), livre de photographies (2008-2012) en cinq chapitres dont le premier, le plus long, se rapporte à la "Reine Alice".

Je l'avais lu, influencée par les premiers mots de la quatrième de couverture qui annonçaient: "Hommage discret à Lewis Carroll". Une invitation que j'avais vite acceptée. En entamant ma lecture, j'ai appris qu'Alice a un cancer – ce qui figurait à la ligne suivante du résumé mais que j'avais occulté. Peut-être serais-je passée à côté d'un roman magnifique. Un travail d'écriture splendide, où l'écrivaine belge fait constamment se côtoyer la gravité de la maladie et une délicieuse malice.

Alice "passa réellement de l'autre côté" du miroir, écrit Lydia Flem. De l'autre côté d'elle-même aussi. Il ne s'agit plus, pour elle, de faire semblant comme elle aime à le faire. La petite boule découverte sous son doigt la projette dans le monde de la maladie. Un parcours qu'elle sublime en installant son Alice sur l'échiquier de l'héroïne de Lewis Carroll. Devenue Alice aux turbans avec les premières chimios, elle rencontrera les personnages de l'histoire, bienveillants ou non, et d'autres créatures magiques. "Si au moins elle pouvait s'inventer un fil, un fil de fiction pour reprendre pied dans la réalité…", écrit encore Lydia Flem.

De son écriture souple et vive, l'auteure suit le fil chronologique du cancer. Chacune des étapes est ponctuée de digressions fondamentales. Fiction et réalité s'interpellent sans cesse, s'épaulent, se jaugent, se défient. Pour l'enchantement constant du lecteur qui croise le Ver à Soie et son double volant, Blanc Lapin et le sourire du Chat du Cheshire, le voisin grincheux et la dame pâtissière, rares humains, le Grand Chimiste et Lady Cobalt, la Reine Rouge et les Contrôleurs, autant de personnages qui évoluent autour de cette Alice double, celle de la fiction et celle de la réalité. Ils parlent avec légèreté de choses graves. C'est divertissant et intense.

Tout du long de ce dixième livre, la romancière joue avec les mots, leurs sens, leurs sons, leur orthographe. Un ver à soie apparaît-il? Elle écrit : "cela va de soie, non, de soi". Prendre le pouls de la Reine Alice? "Non, ne me prenez rien." Plus loin, ce sont des paragraphes de mots commençant tous par la lettre B. Est-ce Lydia Flem qui écrit ou Alice, dont le stylo à l'ancienne court tout seul sur le papier? "Depuis que j'ai réellement traversé le miroir en tombant gravement malade", lit-on, "j'ai perdu tous mes repères, j'ignore qui je suis à présent. (…) Suis-je toujours la même avant et après? Non, je ne le crois pas, tout a changé dans ma vie. Je n'avais jamais pensé qu'un tel bouleversement puisse m'arriver. C'est un ouragan, une succession de tempêtes, de tourbillons, vous n'en avez pas la moindre idée…"

Dans ce roman qui n'élude rien de ce qui est difficile, perdre ses cheveux, avoir mal, peur, être fatigué, en traitement, Lydia Flem parvient à métamorphoser la douleur en beauté. Son livre se déguste et nourrit le cœur et l'âme. Il célèbre nourritures terrestres (tant de bonnes choses à manger sont citées), littéraires (il est plein de références de livres) et cinématographiques. Il s'achève par une série de photos prises par l'auteur avec son "Attrape-Lumière", balises d'un chemin vécu. L'Alice aux turbans est devenue une géniale Reine Alice.








mercredi 2 mars 2016

Décès de l'auteure jeunesse Louise Rennison

Louise Rennison.

Peut-être que le nom de Louise Rennison ne vous dit rien. Mais si je dégaine celui de Georgia Nicolson?  Dix volumes de son  "Journal intime" sont sortis depuis 2000 chez Gallimard Jeunesse (traduits de l'anglais par Catherine Gibert, illustrés à l'origine par Claire Bretecher). Combien de millions de jeunes lecteurs heureux n'a pas fait cette romancière britannique, née en 1951, qui s'est éteinte paisiblement ce lundi 29 février des suites d'une maladie.

Je reproduis ci-dessous le communiqué de son éditeur français, Gallimard Jeunesse.

Louise Rennison incarnait la joie de vivre. Dans la vie, comme dans ses livres, cette femme généreuse, drôle, intelligente, et libre comme son écriture et son héroïne, communiquait la fantaisie et l'humour. Ceux qui ont eu la chance de la rencontrer retiendront d'elle son inoubliable panache, son rire, sa folie, et la beauté de ses yeux verts…
Georgia Nicolson, c'était elle: "Georgia, c'est ma vie à l'âge de 15 ans. J'écris pour me faire rire moi-même. Mais j'ai toujours voulu que Georgia soit quelqu'un de bien. Elle est un peu stupide et narcissique et difficile et drôle et insolente, et un peu jalouse et toutes ces choses-là. Mais elle a aussi un grand cœur."
L'humour ravageur de Louise Rennison et ses inventions de langage ont fait d'elle un auteur adoré de centaines de milliers d'adolescents qui ont pleuré de rire avec "Le journal intime de Georgia Nicolson". La série est parue en 10 volumes aux éditions Gallimard Jeunesse à partir de 2000. Elle était également l'auteur de "Tallulah Casey", un diptyque paru chez le même éditeur dès 2011. Elle était l'un des auteurs fétiches de Gallimard Jeunesse, parmi les plus grands succès du catalogue avec 900.000 exemplaires de ses livres vendus en France.
Louise Rennison a libéré et révolutionné un genre littéraire, inventant la chick-lit des teenagers, et lui donnant ses lettres de noblesse, avec une langue inventive et débridée, d'une drôlerie inégalée. Passé dans le vocabulaire courant, ce langage codé s'est partagé en famille ou entre amis. Ses livres, emprunts d'une humanité réelle mais désopilante, d'une audace irrévérencieuse dénuée de toute agressivité, ont fait d'elle une pionnière du genre, qui a inspiré toute une génération d'écrivains autant qu'elle a influencé toute une génération de lecteurs. Georgia, l'ado qui était avant tout drôle, a été un "role model" pour toutes les filles à qui un garçon a dit "Les filles n'ont pas le sens de l'humour".
Louise Rennison a grandi en Angleterre dans la ville de Leeds dans la région du Yorshire. A l'âge de 15 ans, elle quitte l'Angleterre pour la Nouvelle-Zélande avec ses parents. Elle revient vivre et travailler à Londres lorsqu'elle a une vingtaine d'années. Elle devient artiste comique et crée un spectacle autobiographique dont elle donnera des représentations aux quatre coins de l'Angleterre, avant qu'il ne soit adapté à la BBC. Cette carrière de comédienne va lui ouvrir la voie du métier d'écrivain.
(c) Claire Bretecher/Gallimard Jeunesse.
C'est en entendant un sketch de Louise Rennison à la radio que Brenda Gardner, fondatrice d'une petite maison d'édition à Londres, a eu l'idée de lui demander d'écrire pour les adolescents qu'elle comprenait si bien. C'est ainsi que son premier roman "Mon nez, mon chat, l'amour et… moi" a vu le jour et que sont nés Georgia, Angus et ses autres personnages. Claire Bretecher a trouvé tellement hilarant ce premier livre qu'elle a accepté d'en illustrer la couverture.
Des deux côtés de l'Atlantique, le succès ne s'est pas fait attendre. En 2008, elle fut nommée "Queen of Teen". Cette même année, une adaptation cinématographique de ses deux premiers romans a été portée sur les écrans par Gurinder Chadha. En 2010, elle a reçu le prix Roald Dahl du Livre comique pour le premier volume des aventures de "Tallulah Casey", la jeune cousine de Georgia, un livre pour lecteurs un plus jeunes, à l'humour attendrissant.
Les témoignages d'affection se multiplient sur internet depuis l'annonce de la disparition prématurée de l'auteur, et parmi eux, ceux d'auteurs du monde entier: Philip Pullman, John Green, Patrick Ness, Holly Smale, Ally Carter… Des deux côtés de l'Atlantique, aux Etats-Unis comme dans son Angleterre natale, une presse abondante salue la "queen of teen", et l'héritage qu'elle lègue aux jeunes lecteurs: la meilleure façon de vivre est de toujours voir le côté drôle de la vie.


Bibliographie

Série "Le Journal Intime de Georgia Nicolson",
traduite par Catherine Gibert

  • "Mon nez, mon chat, l'amour et… moi" (Scripto 2000, Pôle fiction,  2010)
  • "Le Bonheur est au bout de l'élastique" (Scripto 2001, Pôle fiction 2010)
  • "Entre mes nunga-nungas mon cœur balance" (Scripto 2002, Pôle fiction 2011)
  • "A plus, Choupi-Trognon…" (Scripto 2003, Pôle fiction 2011)
  • "Syndrome allumage taille cosmos" (Scripto 2004, Pôle fiction 2011)
  • "Escale au pays-du-Nougat-en-Folie" (Scripto 2006, Pôle fiction 2012)
  • "Retour à la case égouttoir de l'amour" (Scripto 2007, Pôle fiction 2012)
  • "Un gus vaut mieux que deux tu l'auras" (Scripto 2008, Pôle fiction 2013)
  • "Le coup passa si près que le félidé fit un écart" (Scripto 2009, Pôle fiction 2013)
  • "Bouquet final en forme d'hilaritude" (Scripto 2010, Pôle fiction 2014)


Série "Tallulah Casey",
traduite par Catherine Gibert

  • "Les Mésaventures de Tallulah Casey" (Grand format, 2011)
  • "Les Nouvelles Aventures de Tallulah Casey" (Grand format, 2013)







L'auteur-illustrateur François Place à Bruxelles

Un dessin représentatif du travail de Français Place, "Le secret d'Orbae" (c) Casterman.

Vite, vite, si vous désirez voir et admirer une bonne vingtaine d'originaux de François Place, auteur-illustrateur jeunesse géant s'il en est (lire ici), dépêchez-vous. L'exposition qui vient de s'ouvrir au Wolf (20 rue de la Violette, 1000 Bruxelles), à deux pas de la Grand-Place, se clôture déjà le 10 mars. Elle ira ensuite au Lycée français de Belgique, à Uccle, pendant une semaine, mais ne sera pas accessible au public.

Conçue par la célèbre galerie parisienne L'art à la page, elle propose un parcours dans l'œuvre du créateur des "Derniers géants" (Casterman, 1992), à savoir des dessins provenant  du "Vieux fou de dessin" (Gallimard Jeunesse, 1997), "La fille des batailles" (Casterman, 2007), "Le sourire de la montagne" (Gallimard Jeunesse, 2013), "Lou Pilouface" (Gallimard Jeunesse, 2014). Sans oublier le "pays des lotus" et le "désert des Pierreux" provenant de "L'Atlas des géographes d'Orbae 2" (Gallimard-Casterman, 1998).

Les Pilouface. (c) Gallimard Jeunesse.
Dépêchez-vous et chaussez vos lunettes car François Place est un adepte de la miniature et que l'accrochage ne permet pas toujours d'apprécier les œuvres de près. Un travail magnifique auquel on s'est drôlement bien habitués et qui lorgne aussi aujourd'hui du côté de l'humour avec la série "Lou Pilouface" (Gallimard Jeunesse), dont six tomes sont parus depuis 2014. Une récréation pour l'auteur-dessinateur: "C'est l'histoire d'une famille qui vit sur un bateau, avec un capitaine grincheux. Chaque aventure les pousse un peu plus loin dans son tour du monde. On peut situer les lieux qu'elle visite sur une carte mais leur existence est fictionnelle", en dit-il.

Pour feuilleter le premier tome de "Lou Pilouface", c'est ici.

Au programme de l'artiste en résidence durant la semaine, grâce à l'appartement de Passa Porta, des rencontres scolaires de tous niveaux, primaire, secondaire et étudiants d'écoles d'art. En outre, ce mercredi, François Place inaugurera une fresque réalisée au départ d'une de ses affiches aux Ateliers populaires (Rue Haute, 88, 1000 Bruxelles). Jeudi, il s'entretiendra à 17h30 au Wolf avec son grand ami Benoît Jacques. Samedi, il donnera de 10 à 16 heures un atelier d'illustration pour les adultes (activité payante). Et après? Retour à la maison, tout près de Paris, dans son bel atelier qui incite à la création.

François Place. (c) Claire Place.





mardi 1 mars 2016

Etre père, selon l'écrivain Willy Vlautin

Posez sur la platine "You cant' go back if there's nothing to go back to", le dernier CD des Richmond Fontaine tout juste sorti - ou un des dix disques précédents du groupe américain -, vous ête prêt à ouvrir le dernier roman en date de Willy Vlautin, l'excellent "Ballade pour Leroy" ("The Free", superbement traduit de l'américain par Hélène Fournier, Albin Michel, collection "Terres d'Amérique", 293 pages). Une histoire de lutte pour la vie, hantée par la guerre, la pauvreté et la mort.

Car l'écrivain gaucher est aussi le créateur, compositeur, chanteur et guitariste du groupe de folk alternatif Richmond Fontaine qu'il a fondé à Portland en 1994. "Tout ce qui m'est arrivé de bien, c'est à partir du moment où j’ai eu mon groupe", me glisse-t-il, de passage à Bruxelles. Le disque s'écoute avec plaisir, comme en a témoigné le "musical" du romancier, sourire et chemise à carreaux, lors de la Foire du livre de Bruxelles. "Mes chansons sont comme la bande-son de mes romans." A noter que Willy Vlautin est aussi le producteur, le compositeur et le musicien d'un autre groupe de Portland, country un peu plus jazzy, autour de la chanteuse Amy Boone, The Delines, fondé en 2013.

Les accents musicaux de Richmond Fontaine, d'une douceur parfois déchirante, rebondissent sur les pages de papier, comme en stéréo. Pas que Willy Vlautin ait écrit un roman mélo ou lacrymal. Loin de là. Son livre est d'une sobriété exemplaire. Il y dit l'Amérique d'aujourd'hui par le biais de ses personnages, des humbles, les exclus du rêve américain. Son réalisme social, il le distille à petites doses. L'air de rien, à force de préciser ses personnages au fil des chapitres, d'en dépeindre les histoires, joyeuses ou tragiques, il nous donne à voir ceux qu'on ne voit pas aux Etats-Unis, ceux qu'on ne veut pas voir. Sa manière n'a pas besoin d'artifices de scénario pour toucher au cœur. Il raconte ses héros et le lecteur assemble les pièces. "J'ai eu des surprises au fur et à mesure que j'écrivais. C'est pareil pour le lecteur, plus il lit, plus il en sait sur les protagonistes."

L'écrivain ne juge personne et nous entraîne dans sa rencontre avec Leroy (à prononcer avec un "l" mouillé), Freddie, Jo, Pauline, Darla, Mara,... et c'est tant mieux. Plus on fait connaissance avec ses héros, plus on comprend les gouffres dans lesquels ils se démènent. Plus on approche leur humanité, leurs espoirs, leurs rêves. Plus on apprécie ce roman fort mais facile à lire, composé de phrases courtes. "Je veux écrire des romans que les gens puissent lire après le boulot, simples mais intenses."

Willy Vlautin. (c) Lee Posey.

"Ballade pour Leroy" commence quand Leroy, jeune soldat revenu gravement blessé de la guerre d'Irak, se réveille brièvement dans un centre pour handicapés. Il ne se rappelle pas de grand-chose de son passé mais est suffisamment lucide pour comprendre qu'il ne mènera plus jamais sa vie d'avant. Il décide d'en finir mais se rate. Et c'est à son chevet de comateux, à l'hôpital, que vont se croiser ou se succéder les différents acteurs du roman. "J'ai écrit "The Free" parce que je voulais écrire un livre sur les infirmières, Pauline en est une, Darla est fille d'infirmière, Freddie évolue dans le même milieu. Je voulais aussi écrire un livre sur le service de santé aux Etats-Unis, sur les soldats qui rentrent à la maison mais, surtout, sur les infirmières formidables comme Pauline."

Freddie est ce qu'on pourrait appeler une belle personne si le terme n'était tellement galvaudé. Il cumule deux boulots, infirmier garde de nuit dans le centre pour soldats handicapés local et vendeur de peintures le jour. Indispensable pour arriver à régler toutes les factures de sa famille. Même si son ex-femme a emmené leurs deux filles au loin, il se considère comme père avant tout et tente de faire au mieux. "Dans mes deux premiers romans, il n'y avait pas de père, dans le troisième, je l'ai tué, dans celui-ci, c'est Freddie et il est merveilleux. Etre père donne du sens à la vie."

Pauline, l'infirmière qui s'occupe de Leroy, a une bonne humeur et une attention aux patients qui appellent l'admiration. Pourtant, en dehors de l'hôpital, sa vie n'est pas très remplie et on comprendra vite pourquoi. "Pauline prend soin de tout le monde sauf d'elle-même. Elle est en empathie avec ceux qu'elle croise. Toute sa vie, c'est donner, à son père fou, à ses patients. Elle sait ce qu'est aimer mais s'en protège. A la fin du roman, après sa rencontre avec Jo, elle choisit d'aimer."

Jo est une très jeune fille très mal en point quand elle est hospitalisée à quelques chambres de Leroy. Elle fait semblant d'être muette... sauf qu'à Pauline, on ne la fait pas... "Jo vient d'une famille où la religion est extrémiste. Ses parents sont supposés être chrétiens mais ils l'abandonnent. Je voulais montrer l'Amérique religieuse. Ces extrémistes n'ont pas le droit de briser les familles."

Darla, la mère du soldat blessé, le soigne avec son amour de mère. Elle a découvert son goût pour les livres de science-fiction et lui en lit des passages pour tenter de le raccrocher à quelque chose.

Leroy lui-même n'est pas absent des pages. Il nous fait part de ses rêves, à la fois souvenirs de son passé avec sa petite amie et anticipation d'un futur terrifiant où l'ordre et la force dominent tout. Mais tous ne se laissent pas intimider. "Ces incises de science-fiction me donnent la liberté de parler de l'Amérique et d'y mettre de l'espoir. La situation est tragique. Leroy est amoureux, il devient soldat et n'est pas un bon soldat. Ici, de nombreuses discussions portent sur la notion de qui est un vrai Américain. Ma fiction en donne une version extrême."

Si on comprend bien qu'on n'aie pas pu traduire en français le titre original, "The Free", il est pourtant la clé du roman. Car aucun des personnages n'est libre. "A la fin, ils le sont un peu plus, la mère de Leroy, sa petite amie, Pauline, même Freddie. Ce roman me sert aussi à faire mes commentaires sur la société américaine." "Ballade pour Leroy" fait superbement se côtoyer et s'entremêler ces destins entre passé, présent et futur.

Dire que Willy Vlautin aurait pu rester à Reno (Nevada) où il est né en 1967 et où il a passé sa jeunesse et ne pas déménager à Portland (Oregon) où il a pu enfin se partager entre musique et littérature! "Reno, avec le désert, c'est beau. Mais je suis né dans une famille très conservatrice où on n'aimait ni les livres ni la musique. J'ai déménagé à Portland pour rencontrer des gens qui les apprécient. La première année que j'y étais, j'ai trouvé les autres membres du groupe et j'ai fondé Richmond Fontaine." Les livres ont suivi un peu plus tard. "Quand j'étais jeune, l'idée d'être écrivain, c'était comme d'être cosmonaute ou une star de cinéma! A des milliers de kilomètres de ce que j'étais." Vivent les déménagements!

Willy Vlautin est l'auteur de quatre romans actuellement, dont trois sont traduits en français, toujours chez Albin Michel, "The Motel Life" (2006, "Motel Life", 2006), "Northline" (2008, "Plein nord", 2010), "Lean on Pete" (2010, qui devrait paraître en français l'an prochain) et "The Free" (2014, "Ballade pour Leroy", tout juste paru). Et chance! L'écrivain m'a annoncé qu'il comptait bien terminer l'écriture de son nouveau roman cet été. "Il met en scène un vieil homme et un ranch en Amérique."

Pour lire le début de "Ballade pour Leroy", c'est ici.

Pour écouter Willy Vlautin à la Foire du livre de Bruxelles, c'est ci-dessous. La photo n'est pas à l'envers, il est gaucher. (c) S. L.