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mercredi 2 mars 2016

Décès de l'auteure jeunesse Louise Rennison

Louise Rennison.

Peut-être que le nom de Louise Rennison ne vous dit rien. Mais si je dégaine celui de Georgia Nicolson?  Dix volumes de son  "Journal intime" sont sortis depuis 2000 chez Gallimard Jeunesse (traduits de l'anglais par Catherine Gibert, illustrés à l'origine par Claire Bretecher). Combien de millions de jeunes lecteurs heureux n'a pas fait cette romancière britannique, née en 1951, qui s'est éteinte paisiblement ce lundi 29 février des suites d'une maladie.

Je reproduis ci-dessous le communiqué de son éditeur français, Gallimard Jeunesse.

Louise Rennison incarnait la joie de vivre. Dans la vie, comme dans ses livres, cette femme généreuse, drôle, intelligente, et libre comme son écriture et son héroïne, communiquait la fantaisie et l'humour. Ceux qui ont eu la chance de la rencontrer retiendront d'elle son inoubliable panache, son rire, sa folie, et la beauté de ses yeux verts…
Georgia Nicolson, c'était elle: "Georgia, c'est ma vie à l'âge de 15 ans. J'écris pour me faire rire moi-même. Mais j'ai toujours voulu que Georgia soit quelqu'un de bien. Elle est un peu stupide et narcissique et difficile et drôle et insolente, et un peu jalouse et toutes ces choses-là. Mais elle a aussi un grand cœur."
L'humour ravageur de Louise Rennison et ses inventions de langage ont fait d'elle un auteur adoré de centaines de milliers d'adolescents qui ont pleuré de rire avec "Le journal intime de Georgia Nicolson". La série est parue en 10 volumes aux éditions Gallimard Jeunesse à partir de 2000. Elle était également l'auteur de "Tallulah Casey", un diptyque paru chez le même éditeur dès 2011. Elle était l'un des auteurs fétiches de Gallimard Jeunesse, parmi les plus grands succès du catalogue avec 900.000 exemplaires de ses livres vendus en France.
Louise Rennison a libéré et révolutionné un genre littéraire, inventant la chick-lit des teenagers, et lui donnant ses lettres de noblesse, avec une langue inventive et débridée, d'une drôlerie inégalée. Passé dans le vocabulaire courant, ce langage codé s'est partagé en famille ou entre amis. Ses livres, emprunts d'une humanité réelle mais désopilante, d'une audace irrévérencieuse dénuée de toute agressivité, ont fait d'elle une pionnière du genre, qui a inspiré toute une génération d'écrivains autant qu'elle a influencé toute une génération de lecteurs. Georgia, l'ado qui était avant tout drôle, a été un "role model" pour toutes les filles à qui un garçon a dit "Les filles n'ont pas le sens de l'humour".
Louise Rennison a grandi en Angleterre dans la ville de Leeds dans la région du Yorshire. A l'âge de 15 ans, elle quitte l'Angleterre pour la Nouvelle-Zélande avec ses parents. Elle revient vivre et travailler à Londres lorsqu'elle a une vingtaine d'années. Elle devient artiste comique et crée un spectacle autobiographique dont elle donnera des représentations aux quatre coins de l'Angleterre, avant qu'il ne soit adapté à la BBC. Cette carrière de comédienne va lui ouvrir la voie du métier d'écrivain.
(c) Claire Bretecher/Gallimard Jeunesse.
C'est en entendant un sketch de Louise Rennison à la radio que Brenda Gardner, fondatrice d'une petite maison d'édition à Londres, a eu l'idée de lui demander d'écrire pour les adolescents qu'elle comprenait si bien. C'est ainsi que son premier roman "Mon nez, mon chat, l'amour et… moi" a vu le jour et que sont nés Georgia, Angus et ses autres personnages. Claire Bretecher a trouvé tellement hilarant ce premier livre qu'elle a accepté d'en illustrer la couverture.
Des deux côtés de l'Atlantique, le succès ne s'est pas fait attendre. En 2008, elle fut nommée "Queen of Teen". Cette même année, une adaptation cinématographique de ses deux premiers romans a été portée sur les écrans par Gurinder Chadha. En 2010, elle a reçu le prix Roald Dahl du Livre comique pour le premier volume des aventures de "Tallulah Casey", la jeune cousine de Georgia, un livre pour lecteurs un plus jeunes, à l'humour attendrissant.
Les témoignages d'affection se multiplient sur internet depuis l'annonce de la disparition prématurée de l'auteur, et parmi eux, ceux d'auteurs du monde entier: Philip Pullman, John Green, Patrick Ness, Holly Smale, Ally Carter… Des deux côtés de l'Atlantique, aux Etats-Unis comme dans son Angleterre natale, une presse abondante salue la "queen of teen", et l'héritage qu'elle lègue aux jeunes lecteurs: la meilleure façon de vivre est de toujours voir le côté drôle de la vie.


Bibliographie

Série "Le Journal Intime de Georgia Nicolson",
traduite par Catherine Gibert

  • "Mon nez, mon chat, l'amour et… moi" (Scripto 2000, Pôle fiction,  2010)
  • "Le Bonheur est au bout de l'élastique" (Scripto 2001, Pôle fiction 2010)
  • "Entre mes nunga-nungas mon cœur balance" (Scripto 2002, Pôle fiction 2011)
  • "A plus, Choupi-Trognon…" (Scripto 2003, Pôle fiction 2011)
  • "Syndrome allumage taille cosmos" (Scripto 2004, Pôle fiction 2011)
  • "Escale au pays-du-Nougat-en-Folie" (Scripto 2006, Pôle fiction 2012)
  • "Retour à la case égouttoir de l'amour" (Scripto 2007, Pôle fiction 2012)
  • "Un gus vaut mieux que deux tu l'auras" (Scripto 2008, Pôle fiction 2013)
  • "Le coup passa si près que le félidé fit un écart" (Scripto 2009, Pôle fiction 2013)
  • "Bouquet final en forme d'hilaritude" (Scripto 2010, Pôle fiction 2014)


Série "Tallulah Casey",
traduite par Catherine Gibert

  • "Les Mésaventures de Tallulah Casey" (Grand format, 2011)
  • "Les Nouvelles Aventures de Tallulah Casey" (Grand format, 2013)







L'auteur-illustrateur François Place à Bruxelles

Un dessin représentatif du travail de Français Place, "Le secret d'Orbae" (c) Casterman.

Vite, vite, si vous désirez voir et admirer une bonne vingtaine d'originaux de François Place, auteur-illustrateur jeunesse géant s'il en est (lire ici), dépêchez-vous. L'exposition qui vient de s'ouvrir au Wolf (20 rue de la Violette, 1000 Bruxelles), à deux pas de la Grand-Place, se clôture déjà le 10 mars. Elle ira ensuite au Lycée français de Belgique, à Uccle, pendant une semaine, mais ne sera pas accessible au public.

Conçue par la célèbre galerie parisienne L'art à la page, elle propose un parcours dans l'œuvre du créateur des "Derniers géants" (Casterman, 1992), à savoir des dessins provenant  du "Vieux fou de dessin" (Gallimard Jeunesse, 1997), "La fille des batailles" (Casterman, 2007), "Le sourire de la montagne" (Gallimard Jeunesse, 2013), "Lou Pilouface" (Gallimard Jeunesse, 2014). Sans oublier le "pays des lotus" et le "désert des Pierreux" provenant de "L'Atlas des géographes d'Orbae 2" (Gallimard-Casterman, 1998).

Les Pilouface. (c) Gallimard Jeunesse.
Dépêchez-vous et chaussez vos lunettes car François Place est un adepte de la miniature et que l'accrochage ne permet pas toujours d'apprécier les œuvres de près. Un travail magnifique auquel on s'est drôlement bien habitués et qui lorgne aussi aujourd'hui du côté de l'humour avec la série "Lou Pilouface" (Gallimard Jeunesse), dont six tomes sont parus depuis 2014. Une récréation pour l'auteur-dessinateur: "C'est l'histoire d'une famille qui vit sur un bateau, avec un capitaine grincheux. Chaque aventure les pousse un peu plus loin dans son tour du monde. On peut situer les lieux qu'elle visite sur une carte mais leur existence est fictionnelle", en dit-il.

Pour feuilleter le premier tome de "Lou Pilouface", c'est ici.

Au programme de l'artiste en résidence durant la semaine, grâce à l'appartement de Passa Porta, des rencontres scolaires de tous niveaux, primaire, secondaire et étudiants d'écoles d'art. En outre, ce mercredi, François Place inaugurera une fresque réalisée au départ d'une de ses affiches aux Ateliers populaires (Rue Haute, 88, 1000 Bruxelles). Jeudi, il s'entretiendra à 17h30 au Wolf avec son grand ami Benoît Jacques. Samedi, il donnera de 10 à 16 heures un atelier d'illustration pour les adultes (activité payante). Et après? Retour à la maison, tout près de Paris, dans son bel atelier qui incite à la création.

François Place. (c) Claire Place.





mardi 1 mars 2016

Etre père, selon l'écrivain Willy Vlautin

Posez sur la platine "You cant' go back if there's nothing to go back to", le dernier CD des Richmond Fontaine tout juste sorti - ou un des dix disques précédents du groupe américain -, vous ête prêt à ouvrir le dernier roman en date de Willy Vlautin, l'excellent "Ballade pour Leroy" ("The Free", superbement traduit de l'américain par Hélène Fournier, Albin Michel, collection "Terres d'Amérique", 293 pages). Une histoire de lutte pour la vie, hantée par la guerre, la pauvreté et la mort.

Car l'écrivain gaucher est aussi le créateur, compositeur, chanteur et guitariste du groupe de folk alternatif Richmond Fontaine qu'il a fondé à Portland en 1994. "Tout ce qui m'est arrivé de bien, c'est à partir du moment où j’ai eu mon groupe", me glisse-t-il, de passage à Bruxelles. Le disque s'écoute avec plaisir, comme en a témoigné le "musical" du romancier, sourire et chemise à carreaux, lors de la Foire du livre de Bruxelles. "Mes chansons sont comme la bande-son de mes romans." A noter que Willy Vlautin est aussi le producteur, le compositeur et le musicien d'un autre groupe de Portland, country un peu plus jazzy, autour de la chanteuse Amy Boone, The Delines, fondé en 2013.

Les accents musicaux de Richmond Fontaine, d'une douceur parfois déchirante, rebondissent sur les pages de papier, comme en stéréo. Pas que Willy Vlautin ait écrit un roman mélo ou lacrymal. Loin de là. Son livre est d'une sobriété exemplaire. Il y dit l'Amérique d'aujourd'hui par le biais de ses personnages, des humbles, les exclus du rêve américain. Son réalisme social, il le distille à petites doses. L'air de rien, à force de préciser ses personnages au fil des chapitres, d'en dépeindre les histoires, joyeuses ou tragiques, il nous donne à voir ceux qu'on ne voit pas aux Etats-Unis, ceux qu'on ne veut pas voir. Sa manière n'a pas besoin d'artifices de scénario pour toucher au cœur. Il raconte ses héros et le lecteur assemble les pièces. "J'ai eu des surprises au fur et à mesure que j'écrivais. C'est pareil pour le lecteur, plus il lit, plus il en sait sur les protagonistes."

L'écrivain ne juge personne et nous entraîne dans sa rencontre avec Leroy (à prononcer avec un "l" mouillé), Freddie, Jo, Pauline, Darla, Mara,... et c'est tant mieux. Plus on fait connaissance avec ses héros, plus on comprend les gouffres dans lesquels ils se démènent. Plus on approche leur humanité, leurs espoirs, leurs rêves. Plus on apprécie ce roman fort mais facile à lire, composé de phrases courtes. "Je veux écrire des romans que les gens puissent lire après le boulot, simples mais intenses."

Willy Vlautin. (c) Lee Posey.

"Ballade pour Leroy" commence quand Leroy, jeune soldat revenu gravement blessé de la guerre d'Irak, se réveille brièvement dans un centre pour handicapés. Il ne se rappelle pas de grand-chose de son passé mais est suffisamment lucide pour comprendre qu'il ne mènera plus jamais sa vie d'avant. Il décide d'en finir mais se rate. Et c'est à son chevet de comateux, à l'hôpital, que vont se croiser ou se succéder les différents acteurs du roman. "J'ai écrit "The Free" parce que je voulais écrire un livre sur les infirmières, Pauline en est une, Darla est fille d'infirmière, Freddie évolue dans le même milieu. Je voulais aussi écrire un livre sur le service de santé aux Etats-Unis, sur les soldats qui rentrent à la maison mais, surtout, sur les infirmières formidables comme Pauline."

Freddie est ce qu'on pourrait appeler une belle personne si le terme n'était tellement galvaudé. Il cumule deux boulots, infirmier garde de nuit dans le centre pour soldats handicapés local et vendeur de peintures le jour. Indispensable pour arriver à régler toutes les factures de sa famille. Même si son ex-femme a emmené leurs deux filles au loin, il se considère comme père avant tout et tente de faire au mieux. "Dans mes deux premiers romans, il n'y avait pas de père, dans le troisième, je l'ai tué, dans celui-ci, c'est Freddie et il est merveilleux. Etre père donne du sens à la vie."

Pauline, l'infirmière qui s'occupe de Leroy, a une bonne humeur et une attention aux patients qui appellent l'admiration. Pourtant, en dehors de l'hôpital, sa vie n'est pas très remplie et on comprendra vite pourquoi. "Pauline prend soin de tout le monde sauf d'elle-même. Elle est en empathie avec ceux qu'elle croise. Toute sa vie, c'est donner, à son père fou, à ses patients. Elle sait ce qu'est aimer mais s'en protège. A la fin du roman, après sa rencontre avec Jo, elle choisit d'aimer."

Jo est une très jeune fille très mal en point quand elle est hospitalisée à quelques chambres de Leroy. Elle fait semblant d'être muette... sauf qu'à Pauline, on ne la fait pas... "Jo vient d'une famille où la religion est extrémiste. Ses parents sont supposés être chrétiens mais ils l'abandonnent. Je voulais montrer l'Amérique religieuse. Ces extrémistes n'ont pas le droit de briser les familles."

Darla, la mère du soldat blessé, le soigne avec son amour de mère. Elle a découvert son goût pour les livres de science-fiction et lui en lit des passages pour tenter de le raccrocher à quelque chose.

Leroy lui-même n'est pas absent des pages. Il nous fait part de ses rêves, à la fois souvenirs de son passé avec sa petite amie et anticipation d'un futur terrifiant où l'ordre et la force dominent tout. Mais tous ne se laissent pas intimider. "Ces incises de science-fiction me donnent la liberté de parler de l'Amérique et d'y mettre de l'espoir. La situation est tragique. Leroy est amoureux, il devient soldat et n'est pas un bon soldat. Ici, de nombreuses discussions portent sur la notion de qui est un vrai Américain. Ma fiction en donne une version extrême."

Si on comprend bien qu'on n'aie pas pu traduire en français le titre original, "The Free", il est pourtant la clé du roman. Car aucun des personnages n'est libre. "A la fin, ils le sont un peu plus, la mère de Leroy, sa petite amie, Pauline, même Freddie. Ce roman me sert aussi à faire mes commentaires sur la société américaine." "Ballade pour Leroy" fait superbement se côtoyer et s'entremêler ces destins entre passé, présent et futur.

Dire que Willy Vlautin aurait pu rester à Reno (Nevada) où il est né en 1967 et où il a passé sa jeunesse et ne pas déménager à Portland (Oregon) où il a pu enfin se partager entre musique et littérature! "Reno, avec le désert, c'est beau. Mais je suis né dans une famille très conservatrice où on n'aimait ni les livres ni la musique. J'ai déménagé à Portland pour rencontrer des gens qui les apprécient. La première année que j'y étais, j'ai trouvé les autres membres du groupe et j'ai fondé Richmond Fontaine." Les livres ont suivi un peu plus tard. "Quand j'étais jeune, l'idée d'être écrivain, c'était comme d'être cosmonaute ou une star de cinéma! A des milliers de kilomètres de ce que j'étais." Vivent les déménagements!

Willy Vlautin est l'auteur de quatre romans actuellement, dont trois sont traduits en français, toujours chez Albin Michel, "The Motel Life" (2006, "Motel Life", 2006), "Northline" (2008, "Plein nord", 2010), "Lean on Pete" (2010, qui devrait paraître en français l'an prochain) et "The Free" (2014, "Ballade pour Leroy", tout juste paru). Et chance! L'écrivain m'a annoncé qu'il comptait bien terminer l'écriture de son nouveau roman cet été. "Il met en scène un vieil homme et un ranch en Amérique."

Pour lire le début de "Ballade pour Leroy", c'est ici.

Pour écouter Willy Vlautin à la Foire du livre de Bruxelles, c'est ci-dessous. La photo n'est pas à l'envers, il est gaucher. (c) S. L.


dimanche 28 février 2016

Le décès de l'immense poétesse Liliane Wouters

Liliane Wouters.

Tristesse d'apprendre au réveil, par un post de Jean Jauniaux, le décès de l'immense poétesse belge qu'est Liliane Wouters, à l'âge de 86 ans. Elle était aussi romancière et dramatuge. Voilà quelqu'un qui va cruellement manquer au paysage des lettres françaises. La dernière fois que je l'avais croisée, c'est il y a un peu plus d'un an, à l'anniversaire des trente ans du Taillis Pré, un de ses éditeurs  de poésie. Elle était fidèle à elle-même.

Je m'aperçois que sur ce blog, j'ai parlé d'elle à deux reprises, un désespérée et un joyeux, preuve que la poésie peut toujours nous accompagner. Au lendemain du massacre chez "Charlie-Hebdo" et des autres horreurs qui ont suivi, début janvier 2015, elle était à l'affiche des Midis de la poésie (lire ici). Au quatrième anniversaire de mon blog, un délicieux jour d'été (lire ici).

Pour la biographie et la bibliographie de Liliane Wouters, il est bon de se reporter au site de l'Académie de langue et de littérature françaises de Belgique dont elle était membre depuis 1985 (lire ici)! Il faut compléter la liste de ses livres des titres suivants: "Vie-Poésie" (Lansman, 2011) et, surtout, "Derniers feux sur Terre" (Le Taillis Pré, 2015). A noter la reprise en poche de ses livres chez Espace Nord: "La salle des profs" et "Paysage flamand avec nonnes" sont sortis, "Trois visages de l'écrit" est à paraître dans une semaine (lire ici).

Sans oublier les deux articles de Jacques De Decker qui lui sont consacrés dans son recueil de chroniques parues dans la presse dans "Littérature belge d'aujourd'hui, La Brosse à relire" (Espace Nord, 2015, 336 pages). L'un concerne "Changer d'écorce", l'autre "Paysage flamand avec nonnes".

Chère Liliane Wouters, merci pour tout ce que vous nous avez donné.





mardi 23 février 2016

Pour ses 10 ans, le prix Prem1ère se dédouble


Le lauréat du prix Prem1ère 2016 (5.000 €) est le Français d'origine arménienne Pascal Manoukian, qui signe le livre "Les échoués" (Don Quichotte, 298 pages), sorti en août 2015. Il a été choisi par les dix auditeurs de La Première (une des radios de la RTBF) qui composent chaque année ce jury tournant. Et préféré aux neuf autres premiers romans en sélection finale. Quoiqu'un de ceux-ci, "Superflus", du Belge Hugo Poliart (Academia), ait reçu une "mention spéciale du jury".

"Les échoués" met en scène d'innombrables migrants aux prises avec leurs négriers, à Villeneuve-le-Roi, pas loin de Paris, il y a une bonne vingtaine d'années d'ici. Plus particulièrement trois d'entre eux dont on va d'abord découvrir les terrifiants chemins d'exil. Virgil le Moldave fuit la misère du communisme dans l'espoir de mieux faire vivre en France sa femme et ses trois fils. Assan embarque sa fille de dix-sept ans, Iman, loin de la Somalie, de sa guerre et de son intégrisme religieux. Chanchal, le Bengladais, a été désigné par sa famille comme l'enfant qui allait lui venir en aide. Ensuite, on suivra leurs quotidiens, tout aussi éprouvants. Crainte de la police, logements précaires, boulots aléatoires mais épuisants, sans oublier le racket, les trahisons, les blessures et les bagarres. Et toujours le besoin impérieux d'argent. Les pages se lisent avec douleur tant les faits décrits sont réalistes et atroces. Plusieurs viennent des notes que l'auteur, né en 1955, a prises durant ses vingt-cinq ans de journalisme, souvent de guerre.

Pascal Manoukian lors de la remise du prix. (c) Pierre Havrenne/RTBF.

Pascal Manoukian fait en sorte que les routes de ses trois échoués se croisent et que les damnés de la Terre, abondamment exploités, souvent par d'autres étrangers à la solde d'entreprises gérées par des autochtones, soient forcés de s'entraider. "Je suis parti de ce que je savais", avance le lauréat, par ailleurs fondateur et directeur tout juste retraité de l'agence Capa. "Notamment qu'il n’y a pas de solidarité entre les différentes communautés de migrants. Et j'ai voulu les forcer à être solidaires. Ainsi, Virgil qui ne veut s'embarrasser de rien s'embarrasse d'Assan." Chanchal n'est jamais loin.

Le livre se déroule en 1992. Par choix de l'auteur, sensible aux drames d'aujourd'hui: "Je voulais raconter des routes qui existent depuis vingt ans. L'immigration, c'est d'abord des pionniers: ils tentent un chemin qui est imité par des centaines de milliers de personnes après eux. Le premier bateau est arrivé à Lampedusa en 1991. C'était alors aussi le début de l'intégrisme en Afghanistan, en Somalie. Ailleurs, le communisme avait déçu. 1992, c'est le début de Schengen. J'ai choisi cette date pour raconter comment se sont mises en place toutes les structures et aussi tous les trafics. Je voulais dire comment on est arrivé à la situation d'aujourd’hui. L'immigration clandestine est un immense marché à tous les stades. Quel cynisme!"

Dans "Les échoués", on est avec les migrants, aux prises avec les trafiquants, sans autre ressource souvent que leur communauté parfois et eux-mêmes toujours. Les scènes dures se succèdent. C'est la vie des clandestins et il faut la raconter telle qu'elle est. Violente, craintive, méfiante, bassement matérielle tant l'argent est au cœur de tout (voyage depuis là-bas, survie ici, remboursements divers).  Il y a parfois une petite lumière ici ou là, comme cette famille française attentive et bienveillante ou ce délégué syndical qui fait de son mieux. Le livre aurait sans doute fait un impressionnant récit de vies, mais l'auteur a choisi d'en faire un roman, son premier, et c'est justement de romanesque que le livre manque. Si on tremble devant la cruauté des uns et des autres, si on frémit devant les atrocités évoquées, si on s'indigne devant les abus incessants, si on pleure lors du sacrifice final, l'intention fait de l'intrigue autant de pièces rapportées. Parfois lourdement. Dommage. L'enfer est pavé de bonnes intentions et on a connu le jury du prix Prem1ère plus inspiré. "J'ai voulu faire ce livre parce que je pense qu'il ne faut pas oublier qu'on peut tous devenir des échoués", plaide l'auteur. "Quel est l’avenir des Grecs aujourd'hui? La Deuxième Guerre mondiale n'est pas si loin. Je ne veux pas regarder ces situations comme un drame extérieur." Il a raison d'éclairer le public mais cela ne suffit pas à faire un roman.


Les précédents lauréats du prix Prem1ère

2015 Océane Madelaine "D'argile et de feu" (Editions des Busclats, lire ici)
2014 Antoine Wauters, "Nos mères" (Verdier, lire ici)
2013 Hoai Huong Nguyen, "L'ombre douce" (Viviane Hamy)
2012 Virginie Deloffre, "Lena" (Albin Michel)
2011 Nicole Roland, "Kosaburo, 1945" (Actes Sud, lire ici)
2010 Liliana Hazar, "Terre des affranchis" (Gaïa)
2009 Nicolas Marchal, "Les Conquêtes véritables" (Les Éditions namuroises)
2008 Marc Lepape, "Vasilsca" (Galaade)
2007 Houda Rouane, "Pieds-blancs" (Philippe Rey)