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mardi 14 avril 2020

Emincés de littérature japonaise

Temps de lire, de relire, de découvrir, de se souvenir, de faire fondre sa PAL,
pour les petits et pour les grands #confinothèque17

Par Sarah Trillet, invitée de LU cie & co


Ryoko Sekiguchi. (c) Sarah Trillet.



Avec ces morceaux choisis de littérature japonaise, la traductrice, romancière et poétesse Ryoko Sekiguchi nous emporte dans un voyage aux confins de l'art culinaire. Quel art permet-il de repousser les limites de l'expérience du goût, des textures, du parfum, des formes et de l'esthétique de la cuisine sinon la littérature? C'est ce que peuvent illustrer les dix récits qu'elle présente dans cette anthologie, "Le club des gourmets et autres cuisines japonaises" (traduit du japonais par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré, P.O.L, 224 pages, 2013; P.O.L. #formatpoche, 213 pages, 2019). Et  en particulier le texte éponyme inédit de Jun'Ichiro Tanizaki qui referme avec brio le recueil.

Une fois plongé dans la littérature japonaise, quelle que soit l'époque explorée, on est frappé par l'importance de la place réservée à la thématique culinaire. Ecrire à propos de nourriture, de cuisine et de boisson fait en effet partie intégrante de la matière à écrire des romanciers et poètes japonais, tandis que dans d'autres cultures, ces thématiques sont reléguées dans des catégories littéraires à part, a priori exclues du domaine des arts et couvertes d'un voile de pudeur qui les renvoient à l'intime.

Dans les dix nouvelles du recueil, la nourriture et les breuvages tiennent lieu de quasi personnages, offrant au lecteur une clé supplémentaire pour saisir le monde dans lequel se déroule l'intrigue ou l'instant choisi. Ce que les protagonistes consomment et la manière dont ils consomment sont autant de marqueurs de leur appartenance sociale, des temporalités et des conflits qui les traversent. L'univers culinaire joue ainsi le rôle d'un puissant vecteur de transmission culturelle.

Ce recueil de textes donne un aperçu de la manière dont les écrivains japonais issus d'époques et de genres variés usent des scènes de table comme de supports narratifs et symboliques particulièrement efficaces pour exprimer les émotions qui les travaillent, le rapport à soi ou à l'autre, pour évoquer la disparition, les épreuves, un retour à la vie ou encore la recherche obsédante d'une perfection sensuelle.

Qu'ils soient drôles, fantastiques ou poétiques, ces dix textes sont l'occasion d'explorer un autre pan de la littérature japonaise tout en (re)découvrant les mets et les saveurs de l'incroyable grammaire de l'art culinaire japonais. Ils offrent en outre un regard neuf et multiple sur l'esthétique, l'imaginaire et l'histoire du Japon. J'y ai aussi entrevu, avec le regard forcément tronqué de mes yeux d'Occidentale, la vigueur du sentiment de fierté, un tropisme assidu pour le défi et la quête effrénée de l'ultime raffinement qui font le sel d'un peuple, que ce soit pour le meilleur ou pour le pire.

On apprend ainsi que dans les années quarante, la nostalgie a conduit un éminent gastronome japonais à l'effronterie dans le plus célèbre restaurant de Paris, que boire du saké froid avant la guerre relevait de la plus basse des vulgarités, que l'acte d'incorporation des aliments peut confiner à la menace ou s'associer à la plus voluptueuse des sensualités, mais aussi qu'il existait des best-sellers de cuisine au XVIIe siècle, et que la faim elle-même, tout comme la neige, peut se déguster...

J'ai été particulièrement touchée par le poème poignant de Kenji Miyazawa, "Matin d'adieu", qui évoque avec une infinie délicatesse et beauté les moments qui précèdent la disparition de sa petite sœur. La création de son offrande ultime, représentée par deux bols ébréchés qui contiennent une crème glacée céleste, est d'une fraîcheur et inventivité incroyables.
"(...) la neige fondue tombe et mouille tout
pour te donner à goûter la neige-pluie
je suis sorti sous le noir grésil
comme un boulet gauchi
à la main nos deux bols ébréchés
aux motifs de brasénia bleus
depuis les sombres nuages couleur de bismuth (...)"

Et enfin, mention spéciale pour la dernière nouvelle, la plus longue du recueil, "Le Club des gourmets" de Tanizaki, un texte extraordinaire qui nous plonge dans une sorte de science-fiction sensorielle à l'imaginaire protéiforme, à la limite du délire éveillé. Ce texte emporte nos sens dans des associations aussi étranges, savoureuses - parfois répugnantes - qu'efficaces. Je suis entrée dans le texte comme on entre en sidération, captivée par son décours et ses sauts inattendus, comme on visiterait un paysage inédit qui serait constitué de textures, de plantes et de matières inconnues et au contact desquelles on perdrait tous nos repères. Le texte ouvre ainsi un imaginaire foisonnant et foutraque qui nous plonge dans une délicieuse confusion des sens. L'auteur pousse l'exercice et l'imaginaire au plus loin qu'il semble possible de nous conduire, au risque de s'enfoncer sur le terrain de la folie.
"(...) Je vous ai dit tout à l'heure que le dîner de ce soir n'était pas un dîner de cuisine ordinaire mais un dîner de magie gastronomique. Mais je voudrais préciser que ce n'est pas pour le plaisir de me singulariser que j'ai fait appel à la magie. Ce n'est pas par incapacité à créer de véritables recettes que j'ai essayé de vous enfumer par la magie. Mais j'estime qu'il n'y a point de voie de la gastronomie véritable qui n'use de magie…"

Cette anthologie se déguste avec les yeux, la langue, la gorge, les papilles et le ventre. Tous nos sens sont sollicités, comme pris sous la coupe d'un chef d’orchestre endiablé, avec une vivacité telle qu'en tournant les pages, nous sommes près de véritablement percevoir des goûts et des saveurs.

En cette période de confinement qui nous prive de nombreux mets et saveurs, cette lecture a été un plaisir particulièrement intense. Ryoko Sekiguchi nous démontre à nouveau la puissance de la littérature et son incroyable pouvoir de transgression, la magie dont elle peut user pour nous donner à voir, sentir et vivre par le biais des mots et de l'imaginaire, avec humour, gravité et cette sorte de fatalisme esthétisé à l'extrême si caractéristique de la philosophie japonaise.

Esthètes et amateurs de culture japonaise, je vous conseille vivement de tester vos capacités d'évasions avec cette lecture.


Pour lire en ligne le début du "Club des gourmets", c'est ici.





lundi 13 avril 2020

Salut, patron, parti au paradis des livres

Temps de lire, de relire, de découvrir, de se souvenir, de faire fondre sa PAL,
pour les petits et pour les grands #confinothèque16

Jacques De Decker.

Un regard pétillant et malicieux derrière ses lunettes, un grand sourire, la parole généreuse et l'accolade spontanée, tel était Jacques De Decker, le couteau suisse de la littérature. Belge évidemment, mais pas seulement, toutes les littératures l'intéressaient. Tous les arts finalement. Le théâtre bien entendu, le cinéma, la musique. L'homme curieux de tout savait tout faire, écrire, lire, adapter, traduire, critiquer, jouer, enseigner, discourir, entreprendre. Sa bibliographie est édifiante, pièces de théâtre, romans, biographies, nouvelles, livrets d'opéra, poésie... Ses autres activités aussi, colloques, rencontres, festivals, cours, réflexions... Avec lui, le passionnant, le passionné, on pouvait faire beaucoup de choses. Puits de sciences littéraires, maille de nombreux réseaux, il ouvrait des portes, faisait naître des idées, aidait à les transformer en projets.

Né le 19 août 1945, Jacques De Decker est décédé le soir de ce dimanche de Pâques 2020, le 12 avril, d'une crise cardiaque. Dans sa septante-cinquième année. Difficile de penser à quelque chose en rapport avec les livres sans voir se dessiner sa longue silhouette. Il était partout. A peine parti, il manque déjà.

A l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique qu'il a dirigée dix-sept ans (lire ici), il se faisait appeler "Patron". Mais un patron plutôt bonhomme qui ne cessait de faire entendre les voix des auteurs en lesquels il croyait, qu'il débusquait, qu'il poussait. Un patron qui disposait d'un magnifique bureau mais préférait se servir du coin salon pour les nombreuses discussions qu'il y tenait. Un patron toujours occupé qui ne répondait pas toujours au téléphone et laissait s'empiler les messages dans sa boîte jusqu'à l'explosion. Un patron qui se moquait des ors de son cadre officiel mais pouvait aussi se réjouir d'avoir pu rénover les sanitaires avec la location du Palais des Académies à un énorme congrès étranger.

Si Jacques De Decker a commencé par le théâtre, et ne l'a jamais lâché, il a aussi été journaliste, notamment au "Soir". Théâtre, cinéma, littérature. A une époque où le journalisme était un art. Sa plume faisait mouche. Le lecteur était à la fois informé et charmé. S'il défendait avec acharnement la littérature belge, s'il était conquis par les lettres allemandes et flamandes - il était germaniste de formation -, il ne rechignait jamais à tenter autre chose. Je me souviens bien, lors de la répartition des livres dans l'équipe des "Livres du Soir", que je lui ai régulièrement mis entre les mains des bouquins qui lui faisaient froncer le nez. Mais lecture faite et critique envoyée, le "patron" m'appelait pour me dire qu'il avait été enchanté et qu'il m'invitait à encore choisir pour lui.

Pour une fois, la sacro-sainte et un peu ridicule expression "nous sommes en deuil", s'applique. Avec le décès de Jacques De Decker, les arts sont en deuil et nous sommes tous orphelins de ce père couteau suisse.



vendredi 10 avril 2020

Lucie, l'infirmière qui honore les morts

Temps de lire, de relire, de découvrir, de se souvenir, de faire fondre sa PAL,
pour les petits et pour les grands #confinothèque15




Plusieurs maisons d'édition de littérature générale (roman, essai) offrent en ces temps de confinement des livres ou des extraits sur leurs sites respectifs. A lire en ligne ou à télécharger, cela dépend.

  • Zulma offre une nouvelle extraite de son catalogue chaque jour (ici, 13 à ce jour)
  • Le Seuil offre le feuillage d'un livre chaque jour (ici, 12 à ce jour)
  • Métailié publie un feuilleton en quatorze épisodes de Lilja Sigurdardóttir (traduit de l'islandais par Jean-Christophe Salaün) sur sa page Facebook (ici)
  • Gallimard offre des livres à télécharger, de brèves fictions littéraires provenant de la collection "Le Chemin", créée en 1959 par Georges Lambrichs et arrêtée en 1992, sans lien direct avec la crise sanitaire du coronavirus (ici, 5 textes actuellement parus), et les "Tracts de crise",  réinventant la collection "Tracts" lancée en février 2019 durant le temps de confinement et de lutte contre la pandémie par des textes brefs et inédits d'auteurs déjà publiés dans la collection ou se sentant proches de celle-ci, sous forme numérique, (ici, 42 textes parus à ce jour, dont la "Lettre" d'Annie Ernaux au président, lue le 30 mars par Augustin Trapenard dans "Lettres d'intérieur" sur France Inter)

Justement, ce midi, en parcourant mes mails, je tombe sur cette annonce: "Tracts de Crise (N°42) - Lettre à Lucie". "Lettre à Lucie", cela m'interpelle, évidemment. J'ouvre le fichier (j'étais déjà abonnée), je lis, et je dis merci à l'auteur, Marion Muller-Colard, pour ce texte qu'elle adresse à une infirmière, en détresse et en révolte parce qu'on ne s'occupe plus du corps de ceux et celles qui sont morts du Covid-19. Au-delà du fait, c'est notre société que l'auteur interroge tout en élargissant son propos, lumineux et nécessaire, au sens du sacré.




mardi 7 avril 2020

La lune, grand sujet de la littérature de jeunesse

Temps de lire, de relire, de découvrir, de se souvenir, de faire fondre sa PAL,
pour les petits et pour les grands #confinothèque14

Super Lune rose, ce soir du 7 avril, nous annonce-t-on. C'est-à-dire que la Lune paraîtra plus grande de 7% et plus lumineuse de 30 % que lors d'une pleine Lune classique. Elle n'apparaîtra toutefois pas rose, mais bien orangée ou blanche selon les lieux d'observation. Pour la célébrer, deux albums récents parus chez MeMo. En fin de note, d'autres références.

Le premier est un bijou venu du siècle passé. "Attends que la lune soit pleine" a été publié en 1948 aux Etats-Unis et est traduit pour la première fois en français. Au texte, l'excellente Margaret Wise Brown, oui celle de "Bonsoir, lune", à l'illustration Garth Williams qui illustra notamment en 1945 "Stuart Little". A la traduction, Lou Gonse (MeMo, 36 pages, 2019)




Préparatifs. (c) MeMo.
Dédié à "tout ce qui aime la nuit", phrase qui apparaîtra dans le texte, cet album délicieux raconte un petit raton laveur curieux. Il veut voir la nuit.Il veut voir les bois. Il veut voir une chouette. Il veut voir le noir... Chaque fois, sa maman l'entend mais le fait patienter: "Attends que la lune soit pleine." Les jours passent et la lune apparaît, mais c'est encore trop tôt pour aller la voir. Maman raton laveur explique à son petit qu'elle est "fine comme la courbe d'une moustache de raton laveur", puis "grande comme la courbe d'une oreille de raton laveur".






Pivot du livre: la lune est apparue dans le ciel. (c) MeMo.

La vie quotidienne se déroule en parallèle dans les images charmantes et expressives. De soir en soir, de chanson en chanson, la lune continue sa croissance jusqu'au soir où le petit peut enfin aller la voir car elle est pleine. Surprise pour lui, elle illumine leur petit coin de forêt autant que le soleil!

"Attends que la lune soit pleine" est une de ces merveilles qu'on créait hier. Une vraie histoire, en douceur, tendresse, complicité, humour, amour, nature, tant dans le texte agréablement traduit que dans les images qui passent du bistre aux couleurs pour la scène finale. Un bijou.


C'est le bon soir. (c) MeMo.




Le second est un album contemporain, "Lune", de Junko Nakamura (MeMp, 36 pages, 2019). Très peu de texte mais des silences et des images de toute beauté, et complètement à hauteur de jeune enfant. C'est le soir. La nuit est même tombée. Un enfant sort d'une séance de cirque et rentre à pied chez lui avec sa maman. Au-dessus d'eux, la Lune, une vieille amie de l'enfant. L'enfant marche et se laisse porter par ses sensations et son imagination.
On chemine à travers la ville, entre quotidien et rêve, dans des doubles pages lumineuses et  magnifiques où chacun peut trouver sa place. Une merveille accessible aussi aux plus jeunes.








(c) MeMo.



D'autres notes lunaires ici.

Et quelques albums.


























dimanche 5 avril 2020

Décès d'Alain Gauthier et Bernard Epin

Temps de lire, de relire, de découvrir, de se souvenir, de faire fondre sa PAL,
pour les petits et pour les grands #confinothèque13

Les temps sont durs pour les aînés de la littérature jeunesse, pour leurs proches et pour ceux qui les ont connus.
On a appris deux décès, ceux de Bernard Epin et Alain Gauthier.

Bernard Epin.
Né le 27 mai 1936 à Paris, instituteur, auteur de littérature jeunesse, critique littéraire, Bernard Epin, s'est éteint le mercredi 1er avril, à l'âge de 83 ans, victime du coronavirus. Toute sa vie, il s'est engagé pour le partage de la culture et pour des changements de société. Il s'est intéressé très tôt, dès 1968, à la littérature de jeunesse, la souhaitant de qualité, inventive et ouverte à tous les enfants, y compris ceux des quartiers populaires. Témoin des premières heures de cette littérature, Bernard Epin a analysé des centaines de livres et a publié plusieurs livres de réflexion dont "Les livres de vos enfants, parlons-en" (La Farandole, 1985) ou "Découvrir la littérature d'aujourd'hui pour les jeunes" (Seghers).

Poète et historien, il a aussi écrit pour les enfants. Ses mots, incitant à rêver ou à réfléchir, ont été illustrés tant par Serge Bloch, que par Pef ou Daniel Maja. Il a été publié successivement à la Farandole et chez Rue du monde.







Alain Gauthier.
Illustrateur de livres pour la jeunesse, peintre, affichiste, Alain Gauthier était né à Paris le 21 août 1931. Il vient de mourir le 3 avril 2020 du coronavirus. Affichiste et publiciste reconnu au début des années 60 (Danone, différentes villes, des films), il se tourna en 1974 vers l'illustration pour la jeunesse après avoir rencontré François Ruy-Vidal. Il ne la quittera plus, publiant ensuite avec Nicole Maymat pour Ipomée chez Albin Michel. Des contes, parfois revisités, qui affichait sa façon si particulière de dessiner. Des personnages un peu lunaires, crayeux, dans une univers onirique et une subjuguante richesse de détails. Un peu froids au premier abord sans doute, tellement intéressants au deuxième regard. Tout est à trouver derrière cette fausse naïveté.

Après "Zizou, Artichaut, Coquelicot, Oiseau", sur un texte de Jean Chalon (Grasset-Jeunesse, Ruy-Vidal, 1974) où une petite fille, Zizou, veut se changer en fleur, Alain Gauthier illustrera divers auteurs, Jean Joubert ("Les avatars de Pilou", Delarge, 1977), Ruy-Vidal ("Les papillons de Pimpanicaille", Editions de l'Amitié, 1980) ou André Hodeir. Mais on le connaît surtout comme illustrateur de Michel Tournier avec "La fugue du Petit Poucet" (G.P., 1979) que l'on retrouvera dans un album au Seuil en 1994, "Le miroir à deux faces" réunissant quatre contes de l'auteur.

Bien sûr, Alain Gauthier, ce sont aussi ses albums pour Nicole Maymat et Ipomée: "L'arbre-gingembre" (1985), "La Belle et la Bête" (1988), "Moi, Matthieu, j'habite chez mon père" (1991), "Qui est Prunella Banana?" (1996).

Sans oublier son "Alice au pays des merveilles" (Rageot, 1991), et ses contes pour Jacques Binsztok au Seuil, "Mon chaperon rouge" (avec Anne Ikhlef, 1998), "Ma Peu d'âne" (avec Anne Ikhlef, 2002), et "Est-elle Estelle?" (texte de François David, Motus, 2002).

Bien sûr, Alain Gauthier a aussi fait d'autres livres, il a illustré des couvertures en jeunesse et en littérature générale. Si on l'a beaucoup oublié ces derniers temps, Martine Delerm s'en souvient:
"Je suis profondément triste. Alain Gauthier a succombé au coronavirus. Je pense beaucoup à lui, à Élisabeth et ses enfants. 
Alain, je le connaissais peu. Je le rencontrais dans des moments joyeux et beaux: les vernissages d'Ipomée, la belle maison d'édition de Nicole Maymat. Comme tous, j'appréciais sa gentillesse, son élégance , son humour, sa modestie ... mais Alain Gauthier, lui , je le connaissais très bien , je vivais en partie avec lui , dans la chaleur trouble et poétique de ses images.
Ses images ...j'y reviendrai mais aujourd'hui où je suis si pleine de ces larmes qu'il dessinait si bien, c'est le premier souvenir qui revient.1974: un album va changer ma vie
"ZIZOU, ARTICHAUT, COQUELICOT, OISEAU "sur un texte de Jean Chalon.Révélation! Ainsi on pouvait glisser dans les images des choses invisibles, sous les traits et les couleurs qui semblaient illustrer le texte tout un univers personnel qui ne faisait que l'effleurer et faisait naître d'autres sensations, des vibrations mystérieuses qui le dépassaient ...
Et puis, dix années plus tard, je fais signer ce livre culte à Jean Chalon. Il m'envoie par la suite un texte à illustrer. Je l'illustre. Et plus tard encore, il montre mes images à la critique jeunesse du "Figaro" qui lui recommande Ipomée. C'est ainsi que naît mon premier album "Narcisse" de Jean Chalon. Jean Chalon à qui je téléphonais hier sans savoir...
Merci Alain Gauthier pour tout."
Et rappelons aussi que L'art à la page lui avait consacré un volume.