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mardi 24 janvier 2017

Edmonde, complexe femme phénix

Edmonde Charles-Roux.

Aurait-elle porté un "pussy hat", ce petit bonnet rose à oreilles de chat qui symbolise la résistance des femmes à la politique du nouveau président américain Donald Trump? Qu'aurait-elle pensé de la marche parisienne anti-IVG hier à Paris? Et du premier tour des primaires de la gauche en France?

Edmonde Charles-Roux s'était sans doute faite plus discrète dans les dernières années de sa vie. Mais à lire la passionnante biographie que Jean-Noël Liaut lui consacre, "Elle, Edmonde" (Allary Editions, 222 pages), allusion à son second roman, "Elle, Adrienne", on ne peut s'empêcher de se poser ces questions. Quelle vie a eue cette féministe de la première heure! Longue bien sûr, mais qui en a bien cumulé bien dix en 95 ans. Un parcours entre passions, liberté, engagement et indépendance.

Pas sûr qu'Edmonde Charles-Roux soit très réputée en Belgique, et surtout chez les plus jeunes. Et c'est bien dommage vu l'exemple humaniste qu'elle a donné tout au long de son existence. Je confesse que moi-même je connaissais plusieurs facettes de cette personnalité hors-pair, présidente de l'Académie Goncourt, romancière, journaliste, épouse du maire de Marseille et ministre de François Mitterrand Gaston Defferre, notamment, mais que j'avais de la peine à les placer dans le bon ordre chronologique. L'ouvrage de Jean-Noël Liaut m'a permis de réorganiser tout cela et m'a en plus offert un moment de lecture exaltant! Sacrée bonne femme, formidablement racontée par ce biographe qui a la force d'écriture d'un romancier.

Jean-Noël Liaut.
Fervent admirateur de son sujet qu'il n'a rencontrée que quatre heures en 2008 mais dont il garde un souvenir ardent, Jean-Noël Liaut souhaitait signer la première biographie qui lui serait consacrée. Et il voulait qu'elle paraisse au moment du premier anniversaire du décès de la veuve de Gaston Defferre. Il a tenu son pari. Très réussi, son livre, "Elle, Edmonde" est sorti ce 5 janvier, la vieille dame étant décédée dans la nuit du 20 au 21 janvier 2016.
2016, année morose pour la littérature. "C'est un livre intime", me dit-il, de passage à Bruxelles. "Même si je l'ai écrit dans des conditions dantesques, au milieu des travaux qu'on faisait dans ma maison (près de Bordeaux). Mais je n'entendais rien, j'étais avec elle."

Un fameux boulot de recherche, d'enquête et d'écriture que le biographe a abattu en moins de douze mois, soutenu par la poigne contagieuse de son sujet. "L'énergique Edmonde n'aurait pas lâché", s'est-il souvent dit pour s'encourager. Depuis, il n'hésite pas à utiliser sa formule magique en d'autres circonstances.

Le livre est donc là, passionnant de bout en bout. Exercice d'admiration mais pas hagiographie. "Elle a été une sacrée bonne femme. Mais je ne l'idéalise pas. Je parle de sa pingrerie par exemple, du fait qu’elle n'avait pas de scrupules pour arriver à ses fins, par exemple quand elle fouille sans autorisation les tiroirs de Coco Chanel. Mais elle avait intelligence, flair et talent. Je fais le portrait d'une femme complexe. D'une femme vivante qui a aussi pu être dure quand elle a été trahie, que ce soit en littérature ou en politique."

Construit de manière chronologique, l'ouvrage relate l'itinéraire de la Marseillaise, née par accident à Neuilly-sur-Seine le 17 avril 1920. Qu'il est passionnant de reconstituer ainsi le puzzle de la vie de l'être d'exception qu'a été Edmonde Charles-Roux. "Quel destin elle a eu! Si un roman reprenait les éléments de sa vie, on reprocherait à l'auteur d'avoir la main lourde." Née dans une famille bourgeoise, Edmonde Charles-Roux a été infirmière pendant la guerre, résistante, amoureuse, croisée socialiste, journaliste à "Elle", rédactrice en chef de "Vogue" (1954 à 1966), ambassadrice culturelle, romancière, biographe, jurée puis présidente de l'Académie Goncourt, épouse de Gaston Defferre… "On peut distinguer dix vies dans la sienne! Elle a vécu une succession de naissances, de renaissances, comme un phénix."

"Edmonde" avait la volonté d'être indépendante malgré son milieu bourgeois. Elle a été très aimée par son père mais elle a eu une mère froide, dure, sans cœur. Elle est toujours restée très proche de sa sœur et de son frère. Elle a eu une longue vie, faite de phases, de cycles. "Il est frappant de voir qu'elle a été super bien entourée dans tous les domaines qu'elle a côtoyés. Elle a rencontré ce qu'il y a de plus talentueux durant la deuxième moitié du XXe siècle. Mais elle avait des ennemis en coulisses."

Liberté et engagement ont été les deux maîtres-mots d'Edmonde Charles-Roux. A son époque, elle a assumé sa liberté sexuelle. "Elle était une grande bourgeoise vivant dans un hôtel particulier. Mais c'était une libertine. Il y avait toujours des hommes à ses côtés. Elle aimait les hommes et surtout les machos. Je n'ai pas voulu faire de catalogue raisonné de ses amants. Mais j'ai indiqué les plus célèbres. Elle n'a pas eu d'enfant. Elle n'aurait jamais voulu faire à un enfant ce que sa mère lui a fait. Par contre, on sait peu de choses de sa vie privée. A-t-elle subi un ou des avortements? A-t-elle eu des maladies vénériennes? On n'en sait rien. Elle était très secrète là-dessus."  Politiquement, elle a été peu correcte, elle a eu toutes les audaces. "Edmonde Charles-Roux donne l'envie d'être intense", conclut son biographe.

Truffé d'informations et d'anecdotes savoureuses, "Elle, Edmonde" est un récit passionnant qui fait revivre une grande dame à laquelle on ne pense pas assez souvent. Et presqu'un siècle d'histoire récente dans les différents pays d'Europe où l'ont menée ses pas.


Quelques images de la vie d'Edmonde Charles-Roux


La guerre à vingt ans.

















Dans les années 60.


















Avec Aragon, chapeauté, son mentor littéraire.


Portrait par Robert Doisneau qu'elle avait engagé
à "Vogue".
Retrouvés dans de très anciennes notes d'interview (1993), ces mots que m'avait glissés le photographe Robert Doisneau qu'Edmonde Charles-Roux avait fait travailler pour elle à "Vogue":

"Etais-je correspondant à Paris pour "Vogue"? J'ai fait cela pendant deux ans, mais je ne pouvais plus tenir à la fin C'était pas mon truc. Trop mondain. J'avais un smoking de location. J'allais le prendre le soir des grands bals (il y avait des épingles à nourrice dans les manches, parce qu'il n'était pas à ma taille)."




Premier roman, Prix Goncourt 1966.


1
Le roman que Jean-Noël Liaut
recommande, sur Coco Chanel (1971).
La bio que Jean-Noël Liaut
recommande, sur Isabelle Eberhardt
 (1988 et 1995).




















Avec Yves Saint-Laurent en 1972.












Son Académie Goncourt: Edmonde Charles-Roux (présidente), Régis Debray,
Philippe Claudel,  Didier Decoin, Françoise Chandernagor, Tahar Ben Jelloun,
Patrick Rambaud, Pierre Assouline, Bernard Pivot et Robert Sabatier.















Obsèques à Marseille en 2016.






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