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mardi 7 juillet 2015

DTPE 4: déclarations avec Maryse Wolinski

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans et des récits. L'été, le temps de relire aussi.

Maryse Wolinski vient de se constituer partie civile pour "comprendre" ce qui s'est passé à "Charlie Hebdo" lors du sanglant attentat du 7 janvier dernier, il y a juste six mois. Douze personnes, dont son mari, ont alors été assassinées par les frères Kouachi. Elle se dit inconsolable de cette perte et on la comprend. Cela me rappelle le très beau récit qu'elle avait publié il y a quatre ans, "Georges, si tu savais..." (Seuil, 2011, 170 pages). Plein de questions amoureuses et sans compromis.

"En ces quarante années de vie commune", écrit Maryse Wolinski dans ce récit aussi personnel que réussi, "j'ai eu mille raisons de te quitter. Mais j'ai eu aussi mille et une raisons de ne pas le faire." Peut-on rêver plus belle déclaration d'amour?

Et pourtant, l'occasion de ce livre a été donnée à l'auteure par un dessin de son mari paru lors du Festival de Cannes 2010, dans le "Journal du dimanche" – où ils s'étaient rencontrés en 1968, pour la petite histoire. Wolinski y traitait de "pétasses" les actrices de Mathieu Amalric. Utilisé ainsi, le mot écorche les oreilles de Maryse qui finit par demander des explications. "Pour faire rire", est la réponse laconique du dessinateur. Que faire? Planter là, ce mari phallocrate? "Oui, mais te quitter, c'est comme si je me quittais moi-même", reconnaît l'auteure. Elle finit par opter pour la tangente, une chronique adressée au "JDD" et ce récit où elle fait le point sur sa vie en s'adressant directement à Georges. Sans concession et avec beaucoup d'amour.

Dans "Chambre à part" (Albin Michel, 2002), Maryse Wolinski imaginait de nouveaux codes de séduction en s'adressant à ses lecteurs. Dans "Georges, si tu savais…", elle raconte une aventure sentimentale longue de plus de quarante ans. Elle remonte aux débuts, la première rencontre entre la stagiaire de 22 ans et le "veuf joyeux" de 34 ans, misogyne et doté de deux fillettes, le coup de foudre, le désir, la vie commune, leur couple avec deux enfants d'une autre, leur fille à eux, le travail…

Elle revient sur leurs enfances respectives: lui, né à Tunis, élevé là par des grands-parents amateurs de littérature, arrivé en France à l'adolescence, elle, troisième fille d'une famille traditionnelle avant le garçon tant espéré. En rencontrant celui qui voudra l'épouser, elle fait un sacrément grand saut dans un nouvel univers. D'autant que mai 68 se profile et qu'elle adhère aux thèses de liberté. Mais comment les vivre? "J'écrivais des articles invitant les femmes à se libérer, mais comment aider les autres à se libérer quand on ne l'est pas soi-même?", glisse celle qui vit avec un homme très peu féministe.

"Les livres, le dessin, les femmes: voilà de quoi ta vie est composée", ajoute-t-elle, tout en se rappelant comment ils ont avancé dans la vie et ses écueils. "Je te voulais exceptionnel et tu ne l'étais pas. J'étais déçue mais toujours plus amoureuse."

Lui aime sa Maryse, à sa manière de mutique. Il confond parfois la femme qu'elle est et celles qu'il fantasme. Elle s'en accommode. Il la fait rire. "Tu auras passé ta vie à nier les problèmes psychologiques, mais ta carrière à en rendre compte dans tes dessins." Mais ils ont réinventé le couple et c'est bonheur.
Le Seuil devrait publier, en nouvelle édition, "Lettre Ouverte à ma femme", de Georges Wolinski, avec une préface de Maryse Wolinski.
 
Rappel
DTPE 1 "Nous étions l'avenir", de Yaël Neeman (Actes Sud)
DTPE 2  "Jules", de Didier van Cauwelaert (Albin Michel)
DTPE 3 "Le Caillou", de Sigolène Vinson (Le Tripode)

Un mot décliné en rose fluo et en noir, lequel?

Glace, comme dans la pub Magnum qu'on a pu voir au moment du festival de Cannes?
Nooooooooooooon.

Un mot qui est assez bien d'actualité ces derniers jours.

Bon, je vous aide?

Je prends une valise comme dans le jeu télévisé dominical  "Visa pour le monde" (RTB, puis RTBF, de 1967 à 1984), culturel et voyageur, où les candidats hésitants ou ignorants d'une réponse avaient droit à un certain nombre de valises munies de téléphones pour se faire aider par l'extérieur?

Je vous ai beaucoup aidés, là.

Car oui, le mot à trouver est "valise", décliné en deux couleurs dans deux super albums pour enfants.

En version noire, "La valise", de Frédérique Bertrand (Rouergue, 32 pages). En  rose fluo, "La valise rose", de Susie Morgenstern (évidemment), illustré par Serge Bloch (Gallimard Jeunesse, 32 pages).


Avec "La valise", Frédérique Bertrand met subtilement en scène la grosse colère d'un très jeune enfant. Celle qui prend et submerge. L'histoire commence dès les pages de garde. On ne se fait pas d'illusions. Papa et Maman sont barrés d'une croix et du papier découpé surgit un petit bonhomme décidé: "Je pars!"

L'histoire commence en pages de garde. (c) Rouergue.

Dès la double page suivante, on comprend l'idée graphique du livre, le découpage sur l'aplat de couleur de la page de gauche se retrouve dans le dessin aux crayons de couleurs de la page de droite.

"Je prends ma valise". (c) Rouergue.

Le texte, lui, est composé uniquement des mots du candidat au départ.
"Je prends ma valise... et mes cliques! et mes claques!", déclare-t-il en attrapant sa valise noire dans l'armoire bleue. Normal. Démarre alors une folle farandole de tout ce qui va être destiné à cette valise, une accumulation entre tendresse et sourires pour ce petit qui sait comment être accompagné, pull pour le soir, manteau, bottes, short, livre mais aussi camion de pompiers, ballon, crayons... Tout son univers défile dans ces sobres découpages alors que le petit grogne toujours: "J'en ai ma claque".

Découpages et accumulations. (c) Rouergue.

Est-ce fini quand toute l'armoire se retrouve dans la valise? Non, le gamin a encore d'autres choses à emporter, plein d'autres choses de plein d'autres pièces de la maison indiquées par d'autres codes couleurs. Dans la liste, des objets bien trop grands pour la valise mais dont l'évocation crée une jolie complicité avec le lecteur de l'album qui s'achemine tout doucement vers sa conclusion. "Ici, c'est sûr; mon départ va laisser un grand vide, un ÉNORME VIDE!" Surtout quand le héros aura choisi les dernières pièces à emporter, de choix assurément... et se retrouvera seul face à une question sans réponse.

Frédérique Bertrand raconte une colère sous forme de témoignage oral, transformé par la qualité et la sobriété des images. Ne dit-on pas "Less is more"? On ne peut qu'avoir de l'empathie avec ce gamin au nez rouge, fâché, vraiment hors de lui et qui finit par ranger sa colère dans sa valise.

* *
*

Avec "La valise rose", une de ses couleurs favorites, Susie Morgenstern raconte une jolie histoire de naissance, de doudou et finalement de vie, subtilement mise en images, en traits délicats et expressifs sur des collages graphiques, par Serge Bloch.
"35 ans après notre premier album, enfin le second…merci Suzie et les amis de chez Gallimard", écrit Serge Bloch à son propos sur son blog. Oui, sauf que l'album "Une vieille histoire", celle d'une vieille dame qui se remémore sa vie passée,  est sorti en 1985 chez Messidor, a été repris en Kid Pocket avant de reparaître chez Il était deux fois en 2007. Et qu'entre les deux a paru en 2006 au Rouergue un "Comment ça va?" qu'il ne mentionne même plus puisque l'ouvrage est promis au pilon, encore un. Encore un de trop.
Pas grave, retour à cet excellent album, pour enfants pas trop petits pour qu'ils en savourent tous les niveaux.

Susie Morgenstern ne serait-elle pas elle-même la grand-mère de l'album qui offre au nouveau-né de 3,437 kilos, comblé de cadeaux de naissance "aussi convenables que convenus", une valise à roulettes non emballée et vide! Rose en plus! Pour un garçon... Rose fluo même. Même si la romancière brouille les pistes: elle est la mère de deux filles - on les a souvent rencontrées dans ses romans pour (pré)-ados à l'école des loisirs - et la grand-mère de papier est la mère du papa du bébé.

Dépouillées, les illustrations en douces teintes vert olive où pète le rose de la valise s'accordent idéalement avec le texte généreux où respirent joliment les phrases. Des ondes de mots évocateurs qui enrobent le lecteur et le convient au cœur du récit qui suivra le héros jusqu'à son mariage et à sa lune de miel.

La couleur de la discorde. (c) Gallimard Jeunesse.

Bébé Benjamin est un bébé qui sait ce qui veut. A l'image de sa maman qui refuse cette valise rose, à la différence que lui l'exige près de lui tout le temps. Minuscule petit bout, il avait déjà souri en la voyant. Et tant pis s'il ne savait alors pas encore marcher. Le bagage l'attire même si sa maman le qualifie de "monstruosité".

Une valise multi-usages. (c) Gallimard Jeunesse

On va successivement découvrir tous les usages qu'il en fait: berceau, lit à peluches, table à dînette, tambour, même cartable quand il entre à l'école. Heureusement que le gamin a le père qu'il a, toujours prêt à trouver un compromis entre sa mère et son épouse, habile à trouver des solutions qui conviennent à  toutes les parties. "Tu sais que ma mère ne fait jamais les choses comme les autres, j'en suis la preuve vivante!", dit-il un jour à sa femme. D'autres formules savoureuses suivront.

Une valise doudou. (c) Gallimard Jeunesse.

On l'a compris, la valise rose est devenue un doudou pour Benjamin et un doudou ne s'abandonne pas, même si les parents pensent autrement. Le garçon va grandir avec la philosophie de vie de sa grand-mère, ne pas chercher à ressembler à tout le monde, et devenir un beau jeune homme à marier qui sait écouter sa femme et se faire écouter d'elle (la preuve en quatrième de couverture), tout en ayant recours aux bons soins d’entreposeuse de sa grand-mère, évidemment.

Un doudou, discret, pour la vie. (c) Gallimard Jeunesse.

"La valise rose" est un très joli album familial plein de douceur et de vivacité à la fois, qui roule de l'enfance à l'âge adulte en défendant les doudous, quels qu'ils soient, avec une force tranquille qui le rend d'autant plus attachant. Entre les mots choisis de Susie Morgenstern et les images fines de Serge Bloch, le doudou est en de bonnes mains.






vendredi 3 juillet 2015

DTPE 3: minéralité avec Sigolène Vinson

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans et des récits. L'été, le temps de relire aussi.

"C'est l'histoire d'une femme qui voulait devenir un caillou", indique l'éditeur du premier roman de Sigolène Vinson, précisément intitulé "Le Caillou" (Le Tripode, 195 pages). Cette merveille de livre à la première personne raconte effectivement cela, une femme qui cherche à devenir un caillou. Pourquoi? Comment? On va le découvrir dans ce texte magnifique. Quelle manière de raconter elle a, Sigolène Vinson! Pas de grands mots ni d'inutiles. Non, vlan, vlan et vlan, des claques. Et son ton! Vif toujours, dur parfois, sans aucune concession.

Derrière cette recherche de minéralité, il y a une passion amoureuse déçue. Mais transposée de cette manière et racontée ainsi, chapeau! Chapeau d'ailleurs à tout le livre qui se déroule entre Paris, un peu, et la Corse du sud, beaucoup. La narratrice nous promène dans son histoire en des phrases sublimes que la romancière nous octroie en nombre. Voilà un bouquin qu'on ne lâche pas, à la fois pour le style et la manière dont cette détresse humaine est amenée et transposée, et parce qu'on est pressé de savoir quel autre ébahissement va nous saisir. L'imagination, l'idéalisation, sont les meilleurs remparts contre soi, les meilleurs tremplins pour soi. Surtout quand ces derniers rencontrent la pierre et l'argile où s'usent les ciseaux et les mains.
Et à reparcourir "Le Caillou" en vue d'écrire cette chronique, je pense qu'on a même tout intérêt à le relire pour en savourer tous les trésors, tous les liens qu'on n'avait peut-être pas encore vus.

Sigolène Vinson. (c) Sandra Surmenian
"Le Caillou" est le premier roman de Sigolène Vinson, journaliste née en 1974, mais pas son premier livre puisqu'elle est déjà l'auteur de l'autofiction "J'ai déserté le pays de l'enfance" (Plon, 2011) et de plusieurs polars écrits à quatre mains avec Philippe Kleinmann. A noter que si le nom de la romancière nous est familier, c'est sans doute parce qu'elle est une des journalistes rescapées de l'attentat terroriste à "Charlie Hebdo" le 7 janvier dernier. Mais rien à voir avec ce roman, achevé, bien avant le carnage, le 20 septembre 2013 au lieu dit Le Ruppione, en Corse évidemment.
Mais revenons au livre. Il commence à Paris. Et fort. Quand la narratrice est invitée à ouvrir la porte palière de son appartement. Les pompiers n'arrivent pas à prendre le virage avec le mort qu'ils sont en train d'évacuer. Monsieur Bernard, le voisin âgé mais pas raciste. Sigolène Vinson va nous raconter la rencontre entre ce drôle de zouave et cette femme de quarante ans au bout du rouleau. De goûters en conversations, on découvre les fragilités de la professeure au chômage, serveuse à ses heures et amoureuse folle d'un de ses clients. "En vrai, je souhaite devenir un caillou", dit-elle lors de leur premier rendez-vous à son voisin qui avait repéré ses vagues à l'âme. Lui, employé de l'Imprimerie nationale à la retraite, lui répond: "Vous deviendrez un caillou, croyez-moi." Et c'est parti pour toute une série de rendez-vous dans l'antre du dessinateur-sculpteur dont le compte-rendu génère autant de bonheurs de littérature.

L'auteure amène ensuite sa narratrice en Corse, sur les pas du voisin âgé qui y avait ses habitudes tous les deux mois. Pour ce voyage-enquête, elle a renoncé à son poste de serveuse et à aider sa voisine du dessous, l'éléphantesque Madame Vallé. Et à l'idée de se transformer en caillou? Non, elle est toujours là, et sera exploitée de superbe façon dans ces pages ardentes dont il serait idiot de tenter un réducteur résumé. Sachez juste que pour peu que vous vous y risquiez, et je vous y exhorte, "Le Caillou" va vous donner des heures de pur bonheur. Il va vous emmener là où vous ne l'imaginiez pas, avec toute une tribu de Corses inoubliables, tout en vous rendant de plus en plus présente la narratrice qui va être confrontée à pire qu'un caillou dans la chaussure, à une statue de femme ayant ses traits sculptée dans une roche plus dure que de la pierre. Une œuvre qu'elle veut achever...

Après avoir baladé son lecteur entre mer et montagnes corses, Sigolène Vinson va le récupérer pour une ultime pirouette qui donne encore plus de valeur à ses pages. Je n'en dirai pas plus. Lisez ce merveilleux premier roman et donnez m'en des nouvelles.



Rappel
DTPE 1 "Nous étions l'avenir", de Yaël Neeman (Actes Sud)
DTPE 2  "Jules", de Didier van Cauwelaert (Albin Michel)

mercredi 1 juillet 2015

Le magazine Initiales se met en marche


Initiales, c'est une association de libraires indépendants, trente-sept en France et deux en Belgique (Livre aux trésors à Liège et Point Virgule à Namur, mais une enseigne bruxelloise se tâte, me dit-on). Ils "souhaitent réaffirmer le rôle essentiel du livre comme outil de connaissance, de réflexion et de liberté et affermir dans la diversité sa présence dans la vie culturelle", expliquent-ils sur leur site.

Ces hommes et ces femmes dynamiques et passionnés défendent le livre qu'on aime et son corollaire, la librairie indépendante, de mille manières. A la fois collectivement au sein de leur réseau (partage de coups de cœur, etc.) et chacun à sa façon dans sa librairie (expos, rencontres, etc). A leur actif, dossiers thématiques, prix littéraires, revue bibliographique, nouvelles inédites d'écrivains et, maintenant, un magazine qui paraîtra trois fois par an et s'intitule... "Initiales".

Tiré à 8.500 exemplaires sur beau papier distribués dans les librairies Initiales ou téléchargeable sur le site, le premier numéro de 44 pages attire le regard par sa belle mise en page. Waw! le vert fluo pour le dossier au sujet intriguant: "Marcher parmi les livres". Sait-on assez que la marche est présente au cours de toute l'histoire de la littérature? Hé oui, déjà Homère présentait un aède itinérant. Plus proche de nous, Rousseau défend l'idée de marcher pour penser. Et Flaubert celle de partir loin et de rentrer tard.

Ce dossier estival présente une sélection de trente livres, tous en rapport avec la marche. Des romans, des récits, des essais, une bande dessinée. Piétons des villes et vagabonds des champs, marcheurs de l'extrême ou au long cours. Rien à redire sur ces choix, excellents et agréablement présentés à raison de deux par page. Rien à redire sauf que, et même si on sait que toute liste d'ouvrages suscite le réflexe de penser tout de suite à ceux qui n'en sont pas, il n'y a aucun auteur de sexe féminin dans les "marcheurs". Dingue, non? Alors qu'à mon humble avis, Alix de Saint-André et son "En avant, route!" (Gallimard, 2010, Folio, 2011) sur ses trois marches vers Saint-Jacques de Compostelle y aurait eu sans peine sa place. Et pourquoi une bande dessinée et pas d'album jeunesse? "Promenade au parc" d'Anthony Browne (Duculot, 1977, Kaléidoscope, 2013) semblait tout indiqué. Mais c'est pas grave, chacun rebondit comme il veut quand il découvre des titres de livres, variés et bien choisis, je répète.

Pour le reste, le magazine Initiales donne carte blanche à une librairie pour traiter un sujet de son choix. Ici, Atout livre à Paris présente les excellentes éditions Verdier. On trouve encore une rencontre avec l'auteur tchèque Michel Ajvaz, un cahier photos consacré à "Beyond the Forest", de Marc Wendelski chez Yellow now, un choix de lectures pour tous âges et une interview au ton inhabituel, Léonor de Recondo dans cette livraison. Bref, il y a de quoi lire! Et on attend le second numéro.








mardi 30 juin 2015

DTPE 2: reconversion pro avec van Cauwelaert

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans et des récits. L'été, le temps de relire aussi.


Autant le dire tout de suite, le chien qui figure en couverture du nouveau roman de Didier van Cauwelaert n'est pas un labrador comme l'est "Jules" (Albin Michel, 278 pages), héros de ce roman positif qui est titré de son nom. Jules est le chien d'Alice, devenue aveugle par accident à la fin de son adolescence. Il sera le trait d'union entre elle et Zibal, ingénieur biochimiste et astrophysicien sans emploi, provisoirement reconverti dans la vente de macarons Ladurée à l'aéroport d'Orly.

Car si Alice se trouve à Orly ce matin-là, c'est qu'elle y prend l'avion pour Nice afin d'y subir une opération qui devrait lui rendre la vue. Avant d'embarquer, elle choisit quelques macarons pour elle et son chien. Entend la voix du vendeur, sent la tension de son chien, lui pose quelques questions. Ils ne savent pas encore qu'ils vont se revoir quelques minutes plus tard, lors d'un incident à l'embarquement.

Ils se reverront plus tard évidemment, après le succès de l'opération aux yeux d'Alice. Tout va alors changer dans sa sphère. Privé de son aveugle, Jules va devoir se reconvertir professionnellement. Mais chez qui? Alice, elle, rouvre les yeux sur un monde qui a changé pendant les douze ans qu'elle a passés dans le noir. Tout comme elle-même a évolué, mûri. Quant à Zibal, même viré de son poste de vendeur, il va être appelé à revoir Jules d'abord, Alice ensuite, et à s'interroger sur ses propres choix de vie.

Didier van Cauwelaert signe un bon roman, agréablement écrit, plein de péripéties et de rebondissements, soigné jusque dans les moindres détails. Une comédie romantique qui fait du bien et se pose sur deux sujets méconnus, les chiens d'aveugle et le champ de recherches de Zibal. Bien sûr, plein d'autres personnages vont entrer dans cette danse à trois (lui, elle, le chien) entre Paris et Paris-Plage, attachants et bien décrits. Avec ses trois voix qui se répondent ou se complètent, "Jules" a plus de finesse et de profondeur que son résumé ne pourrait laisser imaginer. On prend vraiment du bon temps à le lire. Les histoires d'amour qui se terminent bien, on y a droit aussi, non? Comme aux histoires de chiens d'aveugle à la reconversion réussie.


7 questions à Didier van Cauwelaert,
passé récemment à Bruxelles

Vous dites porter ce roman depuis longtemps. Qu'est-ce qui vous a décidé à l'écrire maintenant?
Didier van Cauwelaert. (c) A. di Crollalanza.
Vers 12-13 ans, j'ai découvert les chiens d'aveugle et j'ai été fasciné par le binôme humain-chien. Je n'avais pas de chien alors à la maison mais je suis devenu ami avec des aveugles pour être proche de leurs chiens.
Pendant des années, j'ai su qu’il y aurait elle et son chien dans ce livre. J'ignorais qu'il y aurait un homme. Je ne planifie jamais une écriture. J'écris quand les personnages sont là. Quelle urgence va-t-elle alors s'emparer de moi? Quels personnages vont me rapter?
Avez-vous tout de suite opté pour une narration à deux voix alternées, Alice et Zibal?
Cette narration à deux voix s'est imposée tout de suite. C'est un double regard pour le lecteur, le regard de celle qui a vécu de manière fusionnelle avec son chien et le regard de celui qui découvre cela. Comme je ne voulais pas faire parler le chien, j'ai ajouté des passages en italiques.
"Jules" est-il une comédie romantique?
Rien de plus important que les beaux sentiments s'ils ne sont pas mièvres mais s'ils sont une lumière intérieure qu'on porte, à diffuser ou à chercher chez d’autres.
Le roman est sur des blessures complémentaires que mes personnages vont découvrir. J'ai mis beaucoup de temps pour l'écrire car je n'avais pas ma situation. Pour bien parler d'un lien, ici celui entre la jeune aveugle et son chien, il faut le briser. Il me fallait qu'Alice retrouve la vue. J'ai fait le point des références actuelles avec les opérations de cornée. J'avais aussi besoin pour l'histoire qu'elle ait vu avant.
En même temps vous ménagez pas mal de suspense, dramatique sur l'accident d’Alice, plus anecdotique à d'autres moments.
J'écris pour dialoguer avec mon lecteur. Je joue pour le plaisir de mon lecteur et le mien. Alice a besoin de douze ans dans le noir pour devenir ce qu'elle est.
Certaines scène sont même dramatiques.
Quand l'opération réussit, tout s'écroule. Elle se trouve face à une somme d'informations. La scène où le chien ne la reconnaît plus et recule devant elle était bouleversante à écrire. J'aime placer de la détresse dans une situation de bonheur et inversement. Comme dans la vie: des lumières dans le noir et des tuiles dans le bonheur.
Votre livre a aussi une forme de réalisme du présent, notamment votre personnage Zibal, né de parents inconnus en Syrie et adopté par un couple de Français. Un génie qui se retrouve vendeur de macarons.
Zibal s'est fait escroquer dans une précédente vie. Il a 40 ans et est d'un réalisme total.Il sait que pour un recruteur, il est trop âgé, trop diplômé. Que peut-il faire? Vendre des macarons Ladurée. Sa rencontre avec Alice va bousculer sa résignation. Je crois beaucoup en la perturbation, d'abord le labrador, elle ensuite.
Une autre de mes passions, ce sont les découvertes scientifiques. Celles du roman sont vraies, prouvées même si elles ont l'air inventées, comme les bactéries du yaourt ou les plantes à traire. Il n'y a pas que le concours Lépine ! La situation de Zibal est réelle.
On ne ment pas à un chien, écrivez-vous. En avez-vous un ?
Je n'ai jamais acheté d’animal mais j'ai des chiens, toujours des chiens qui m'ont choisi.