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mercredi 6 mai 2020

Ici, tromper est autorisé et même recommandé

#confinothèque27
Aujourd'hui, un de ces albums jeunesse qui ont croisé le covid19 et sont arrivés en librairies juste avant ou en même temps que la fermeture de ces dernières à cause des mesures de confinement.

"Le méchant chien chasse en cherchant le chat dans les champs."
(c) Les Grandes Personnes.


Déjà le titre du nouvel album d'Henri Galeron titille l'imagination. "Virelangues & Trompe-Oreilles" (Les Grandes Personnes, 64 pages), de quoi s'agit-il? Ce n'est pas la couverture avec son éléphant à la trompe nouée et aux oreilles de papillon qui va nous aiguiller. Et tant mieux. Laissons-nous porter par les dessins associés aux différents textes, aussi précis dans leur réalisation qu'inventifs dans leur conception, et posés sur un papier blanc doucement cassé.

Savantes, les définitions des sujets choisis figurent en introduction des deux chapitres de ce moyen format carré. Voilà pour le côté sérieux, car l'album en lui-même est une fête des yeux, de la langue, des oreilles et de l'esprit. Virelangues et trompe-oreilles sont chaque fois illustrés avec raison et malice, sagesse et extravagance. Les célèbres "chaussettes de l'archiduchesse" prennent enfin du galon. La célébrissime formule, en version complète, ouvre l'album, tapis rouge vers une formidable série d'expressions jouant avec les sons, les sens et les mots, passée à la moulinette du regard d'Henri Galeron et atterrissant dans des dessins de toute beauté. Rappelés en texte seulement en fin d'ouvrage, dix-neuf virelangues et dix trompe-oreilles s'offrent à cette très réussie interprétation illustrée. Un album plaisir pour tromper en toute honnêteté.

(c) Les Grandes Personnes.


Les virelangues sont des groupes de mots difficiles à articuler, assemblés dans un but ludique ou pour servir d’exercice d'élocution. Les "chaussettes de l'archiduchesse" bien entendu, le "chasseur sachant chasser...", les "tas de riz et les tas de rats" et plein d'autres cent fois plus difficiles à prononcer.

Les trompe-oreilles sont des phrases difficiles à comprendre, souvent formées de monosyllabes, qui donnent l'impression d'être en langue étrangère ou d'avoir une autre signification. A l'écrit, ça passe encore, mais à l'oral.... "L'eusses-tu cru que ton père fut là peint?" ou "Il m'eût plu qu'il n'eût plus plu" par exemple en fournissent une petite idée.

"Sachez qu'un chasseur sachant chasser sait chasser sans son chien de chasse."
(c) Les Grandes Personnes.

""Ton thé t'a-t-il ôté ta toux?" dit le tatou tout tatoué au toutou tout tondu."
(c) Les Grandes Personnes.


lundi 4 mai 2020

Les prix Andersen 2020 décernés à deux femmes

Temps de lire, de relire, de découvrir, de se souvenir, de faire fondre sa PAL,
pour les petits et pour les grands #confinothèque26


Jacqueline Woodson.
Albertine.















La Fiera del libro per Ragazzi di Bologna 2020, la Foire du livre pour enfants de Bologne, ayant été d'abord reportée pour cause de coronavirus (lire ici), puis annulée, puis rétablie en ligne seulement, les prix Andersen 2020 décernés par l'IBBY (International Board on Books for Young people) ont été finalement dévoilés, par écrans interposés, ce lundi 4 mai, jour d'ouverture de la foire virtuelle.



La séance vidéo, longue d'une quarantaine de minutes, a été ouverte par le président de l'IBBY, le Chinois Mingzhou Zhang. Il a donné les grandes lignes de la séance avant de passer la parole à divers intervenants, enregistrés aux aussi. C'était d'ailleurs assez amusant de les voir s'exprimer depuis leurs bibliothèques respectives. Assez amusant mais un peu longuet même si les sous-titres anglais permettaient de suivre facilement les orateurs. On n'a d'ailleurs jamais dépassé les 420 vues en direct.

Les prix Hans Christian Andersen 2020 auteur et illustrateur ont été annoncés en dernier lieu. Je les donne d'abord, parce que c'est eux qu'on attend, mais ce n'est peut-être pas le plus intéressant à retenir de cette cérémonie du 4 mai.

C'est donc l'auteure-illustratrice suisse Albertine (lire ici) qui a été choisie pour le prix Andersen illustration 2020. Albertine et ses incroyables albums épurés qui peuvent se lire à plusieurs niveaux.

La réaction de son éditrice, Francine Bouchet:
"Nous partageons sa joie! Il y a 30 ans, j'ai vu arriver dans ma librairie à l'époque un jeune couple avec un petit fantôme sous le bras… Le livre sera le premier d'une longue liste de publications toutes plus belles, généreuses, authentiques, drôles et poétiques les unes que les autres. Albertine est un fleuron de notre catalogue. Nombreux d'ailleurs sont les éditeurs étrangers qui ont déjà reconnu son talent. Merci Albertine.. et Germano pour cette confiance qui accompagne notre route."

Et c'est l'écrivaine américaine Jacqueline Woodson qui est la lauréate 2020 en catégorie auteur. Bien, mais elle avait déjà reçu le prix Astrid Lindgren en 2018 (lire ici). Les jurys n'ont-ils pas plus d'imagination que ça?


La séquence enregistrée a eu le mérite de rappeler les fondamentaux de l'IBBY, fondée en 1953 et comprenant aujourd'hui 81 sections nationales: amener les meilleurs livres aux enfants pour favoriser une meilleure compréhension entre les peuples.

Deux autres prix ont aussi été décernés, projets de qualité et enthousiasmants qui méritent vraiment cette reconnaissance internationale assortie de quelques fonds grâce aux parrains japonais et chinois.

Casa Cuna Cuenteros.
  • Le IBBY-Asahi Reading Promotion Award 2020 va à Casa Cuna Cuenteros de Buenos Aires en Argentine. Un groupe de volontaires passionnés qui encouragent la lecture de mille façons à l'hôpital pour enfants de Buenos Aires.

Zhu Yongxin.
Marit Törnqvist.

  • Le IBBY-iRead Outstanding Reading Promoter Award va à la Néerlandaise Marit Törnqvist qui, en parallèle à son travail avec des enfants sur l'acte de lire, fait un travail formidable avec les enfants réfugiés, leur permettant d'avoir des livres dans leur langue maternelle. A savoir qu'elle avait été nominée par la section néerlandaise de l'IBBY et par la section belge flamande.
  • Le second prix de cette distinction est pour le Chinois Zhu Yongxin, promoteur infatigable de la lecture dans son pays grâce à son expérience d'éducateur et ses compétences de chercheur.


Palmarès du prix Andersen

Le prix est décerné tous les deux ans, rappelons-le.
A parcourir le palmarès, on reconnaît plus de noms du côté des illustrateurs que des auteurs. Logique, il est plus facile de traduire un album qu'un roman. Un seul auteur francophone honoré en 33 éditions du prix (et 34 lauréats puisqu'il y a un ex-aequo en 1968), René Guillot en 1964. Et discussion possible pour l'auteur-illustrateur Tomi Ungerer (1998), répertorié comme artiste français mais dont l'œuvre a rarement paru originellement en français. Albertine ouvre donc une nouvelle voie en cette 28e édition, même si de nombreux artistes étaient traduits en français avant d'avoir été lauréats.


Auteur (depuis 1956)

2018 Eiko Kadono (Japon)
2016 Cao Wenxuan (Chine)
2014 Nahoko Uehashi (Japon)
2012 Maria Teresa Andruetto (Argentine)
2010 David Almond (Grande-Bretagne)
2008 Jürg Schubiger (Suisse)
2006 Margaret Mahy (Nouvelle-Zélande)
2004 Martin Waddell (Irlande)
2002 Aidan Chambers (Grande-Bretagne)
2000 Ana Maria Machado (Brésil)
1998 Katherine Paterson (USA)
1996  Uri Orlev (Israël)
1994  Michio Mado (Japon)
1992  Virginia Hamilton (USA)
1990  Tormod Haugen (Norvège)
1988  Annie M. G. Schmidt (Pays-Bas)
1986  Patricia Wrightson (Australie)
1984  Christine Nöstlinger (Autriche)
1982  Lygia Bojunga Nunes (Brésil)
1980  Bohumil Riha (Tchécoslovaquie)
1978  Paula Fox (USA)
1976  Cecil Bødker (Danemark)
1974  Maria Gripe (Suède)
1972  Scott O'Dell (USA)
1970  Gianni Rodari (Italie)
1968  James Krüss (Allemagne)
         José Maria Sanchez-Silva (Espagne)
1966 Tove Jansson (Finlande)
1964  René Guillot (France)
1962  Meindert DeJong (USA)
1960  Erich Kästner (Allemagne)
1958  Astrid Lindgren (Suède)
1956  Eleanor Farjeon (Grande-Bretagne)


Illustrateur (depuis 1966)

2018 Igor Oleynikov (Russie)
2016 Rotraut Susanne Berner (Allemagne)
2014 Roger Mello (Brésil)
2012 Peter Sís (République tchèque)
2010 Jutta Bauer (Allemagne)
2008 Roberto Innocenti (Italie)
2006 Wolf Erlbruch (Allemagne)
2004 Max Velthuijs (Pays-Bas)
2002 Quentin Blake (Grande-Bretagne)
2000 Anthony Browne (Grande-Bretagne)
1998  Tomi Ungerer (France)
1996  Klaus Ensikat  (Allemagne)
1994  Jörg Müller (Suisse)
1992  Kveta Pacovská (République tchèque)
1990  Lisbeth Zwerger (Autriche)
1988  Dusan Kállay (Tchécoslovaquie)
1986  Robert Ingpen (Australie)
1984  Mitsumasa Anno (Japon)
1982  Zbigniew Rychlicki (Pologne)
1980  Suekichi Akaba (Japon)
1978  Svend Otto S. (Danemark)
1976  Tatjana Mawrina (URSS)
1974  Farshid Mesghali (Iran)
1972  Ib Spang Olsen (Danemark)
1970  Maurice Sendak (USA)
1968  Jirí Trnka (Tchécoslovaquie)
1966  Alois Carigiet (Suisse)
















mercredi 29 avril 2020

Des 1.001 montagnes aux 1.000 collines

Temps de lire, de relire, de découvrir, de se souvenir, de faire fondre sa PAL,
pour les petits et pour les grands #confinothèque25


Extrait d'un des carnets de tournage au Rwanda d'Atiq Rahimi.
Une scène rêvée car impossible que cette femme se baignant nue. (c) P.O.L.

A l'annonce du confinement, je faisais, au figuré, des bonds de joie. J'allais enfin avoir du temps pour lire, pour écrire, pour ranger mes livres chéris. J'allais faire fondre mes PAL. Rattraper mes retards. Je me voyais déjà remonter le temps. Six mois, un an, deux ans, peut-être davantage...

Le confinement décrété, rien de tout ça. Un vertige étourdissant devant cette immensité de temps sans balise de fin. Résultat: impossible de lire plus de trois lignes, l'esprit filait ailleurs. Le désir de lire était là mais pas sa mise en pratique, bousculée aussi par les incessantes nécros à écrire - le coronavirus a ravagé la littérature. Seule consolation, je n'étais pas la seule à vivre cette curieuse expérience.


Ce ni oui ni non a duré plusieurs semaines. Jusqu'au jour, ensoleillé, où je me suis dit que j'allais tenter une autre expérience. Biaiser avec ce blocage et choisir un livre d'un format inhabituel. Ce livre à l'italienne (= horizontal), c'est "L'Invité du miroir" d'Atiq Rahimi (P.O.L., 192 pages), sous-titré "un conte des nuits rwandaises".

Atypique par sa mise en page aérée, mêlant pages de carnets illustrés et texte conté, par sa typo habile comme cette double page disant le mot "génocide" en toutes les langues, le tout posé avec légèreté. Avec une délicatesse inverse à la force des propos écrits. "Il faut nommer l'horreur, sinon elle reviendra. Elle reviendra sous le nom qu'elle voudra, sous le masque qui l'enchantera." Des bouts de ligne, des interlignes, des alinéas, des paragraphes, des caractères italiques, surtout du blanc entre les mots forts, évocateurs, qui laissent de la place à celui ou celle qui lit.

S'ouvrant sur ces mots du poète et saint soufi Bîdèl (1646-1720), "L'invité du miroir/ demeure/ dehors", "L'Invité du miroir" m'a délivrée de mon sortilège, un auto-sortilège sans doute. Peut-être parce que son contenu était mille fois plus grand que mes petits tourments de confinée. Il m'a portée, transportée, rattachée à la lecture, ma passion égarée. Depuis, plus de souci, la PAL descend. Pas aussi vite que je ne le pensais, mais avec plaisir et intérêt.

Originaire d'Afghanistan, le pays des 1.001 montagnes, avant d'être reconnu réfugié politique par la France, Atiq Rahimi a choisi de se rendre au Rwanda, pays des 1.000 collines pour y tourner, en 2018, l'adaptation cinématographique libre du roman "Notre-Dame du Nil" de Scholastique Mukasonga (Gallimard, 2012). Porté par un élan, dit celui dont le pays natal a été détruit successivement par les Russes, les seigneurs de la guerre puis les talibans, un appel à nommer et filmer les désastres de l'Histoire.
"(...) Mon pays des mille et une montagnes est celui dont parlent toute ma vie et toutes mes œuvres.
Aujourd'hui, je m'oriente vers le Rwanda, pays des mille collines, longtemps ravagé par le colonialisme et ses corollaires comme l'esclavage, le racisme, la pauvreté, la haine perpétrant le génocide de 1994."
Marqué à jamais par les horreurs vécues en Afghanistan, l'écrivain-cinéaste se penche sur le génocide rwandais, non d'un point de vue d'historien, mais en tant qu'artiste, éponge des rêves et des cauchemars qui lui ont été confiés par des Rwandais. Il écrit ce magnifique "conte des nuits rwandaises" qui jette sans cesse des ponts entre le pays des 1.001 montagnes et celui des 1.000 collines. La langue d'Atiq Rahimi, belle, précise, poétique ou dramatique, nous emmène dans ce voyage aux pays des horreurs entre rêves et souvenirs.

"L'Invité du miroir". (c) P.O.L.

Entamé aux abords du lac Kivu où travaillent des pêcheurs, il raconte une fille qui se baigne, une femme qui marche, un homme qui s'appuie sur son bâton. Derrière les humains, le soleil, la lumière, la nuit, le dieu Imana. Le dialogue et les pensées de deux hommes, un Noir et un Blanc, les questionnements, les destins, les légendes... Le cinéma et la littérature, le vol et les génocides, les souffrances et les silences éloquents. La mort et les esprits, les chants, les dieux, le sacré, les miroirs sans reflet.

"L'Invité du miroir". (c) P.O.L.

C'est le monde entier, l'humanité dans toutes ses particularités dont les pires qu'Atiq Rahimi convoque et questionne dans ce conte de toute beauté, dont la musicalité attise les interrogations sur soi, sur l'autre, sur les autres. L'innocence, le chagrin, le bien et le mal, le désir de vengeance, les injustices, la désespérance, les rêves de paix et les ordres de tuer. Le dialogue entre les deux hommes se poursuit, le conte s'achève à la tombée de la nuit. On en sort troublé, ébloui par la langue, plus attentif aux questions du monde.

"L'Invité du miroir". (c) P.O.L.

Allant de l'aube à la nuit, basé sur les contes rwandais "Le chagrin de la petite chèvre" et "La genèse du lac Kiu", "L'Invité du miroir" s'achève par un lexique des quelques mots rwandais utilisés dans le texte et leur résonance dans l'histoire personnelle de l'auteur. De fameuses coïncidences.


"L'Invité du miroir". (c) P.O.L.


Pour lire en ligne le début de "L'Invité du miroir", c'est ici.













mardi 28 avril 2020

Une révolte au nom de toutes les femmes

Temps de lire, de relire, de découvrir, de se souvenir, de faire fondre sa PAL,
pour les petits et pour les grands #confinothèque24

Par Sarah Trillet, invitée de LU cie & co


Nina Bouraoui. (c) Sarah Trillet.


Dans "Otages" (Editions J-C Lattès, 170 pages), son dix-septième roman, Nina Bouraoui nous raconte un séisme, le drame intime d'une femme ordinaire. Sylvie Meyer a la cinquantaine. Femme volontaire et fiable, parcours sans faute, elle semble parfaitement emboîtée dans le puzzle type de la réussite personnelle et sociale. Mère de deux enfants et cheffe de département dans une entreprise de production, elle poursuit une vie certes sans sel mais qui lui apporte une sécurité confortable.




Première faille. Lorsque son mari lui annonce qu'il la quitte, elle reste de marbre et elle poursuit, sans bruit, sa routine quotidienne.

Deuxième faille. Lorsque son employeur lui impose de collaborer au plan de licenciement de son entreprise, elle s'exécute. Elle obéit avec zèle et, en s'acquittant de cette terrible tâche, elle ressent une forme de jouissance coupable. En vain tente-t-elle de rationaliser la justesse de ses actes. Ce faisant,  elle se détache d'autant plus d'elle-même et de ses valeurs. C'est en goûtant au pouvoir de vie ou de mort sur ses collègues et par l'exercice même de cette violence que le bât blesse enfin. Meurtrie d'avoir étouffé ses principes les plus élémentaires en participant à ce qu'elle considère être un désastre, elle finit de se consumer. Le fragile édifice sur lequel sa vie reposait s'effondre.

A ses yeux, elle n'est plus qu'une enveloppe détestable, haïssable. Vide.
"(...) Le plus grave c’est que tu m'as donné le goût du pouvoir, du vrai pouvoir. Celui qui permet de détruire ou de sauver quelqu'un."
"(...) Et j'ai trouvé ça grisant. Et pire encore, ça m'a excitée. J'adorais. J'y pensais tout le temps. Et tu sais pourquoi? Parce que j'ai cru que j'avais gagné en dignité. J'étais devenue quelqu'un,  j'existais, alors que c'était tout le contraire. Je suis devenue une moins que rien. Je suis devenue ce que je déteste chez les autres, ceux qui profitent du malheur et qui en tirent satisfaction."
Cette reprise de conscience douloureuse la reconnecte à son sens moral et fait rejaillir du plus profond de sa mémoire une tristesse intime, ancienne et attachée à un souvenir d'une violence inouïe.

C'est le point de rupture. Le long silence de Sylvie se mue en rage. Sous une impulsion irrépressible, sa révolte se fixe sur son employeur, Andrieux, à qui elle fait subir un scénario dans lequel les rôles de prédation sont inversés. Réduit pour quelques heures à l'état de captif, il paie, par l'effroi, la monnaie de toutes les violences qu'il a exercées, en tant qu'employeur, en tant qu'homme sur les femmes mais aussi et surtout en tant que représentant de la domination masculine.
"(...) car c'est ça qui m'a choquée dans cette histoire de vivier, c'est la morale: l'histoire d'un type derrière son bureau qui est au-dessus des hommes et des femmes, qui se permet de les piétiner, de jouer avec leurs nerfs, de les humilier même, oui, car c'est toujours de l'humiliation de douter du travail des autres et pire c'est une mise en péril en fait, le doute c'est un petit coup de canif à chaque fois, et au bout de cent petits coups de canif, c'est simple, on crève. On ne crève pas en vrai, on tient toujours debout, on se réveille, on se lave, on se nourrit, on conduit les enfants à l'école, on pointe, on se met au travail, mais à l'intérieur de soi c'est mort, et tous les gestes aussi deviennent morts, et finie la performance, on se sabote: on a été mis en péril."
Par cet acte irréparable, Sylvie se sacrifie et se condamne en toute conscience. Surtout, elle reprend sa liberté. Elle se libère radicalement des servitudes et dépendances qui ont toutes à leur manière, en sourdine, peu à peu asséché sa vie.

Par son geste, elle proclame haut et fort son refus d'un monde qui s'en prend à la liberté des femmes, à leur corps et surtout à leur élan de vie ultime: le désir, qui se nourrit de l'estime de soi et meurt avec elle.

L'héroïne se pose en vengeresse et se révolte non seulement au nom de toutes les femmes mais aussi contre tous les enfermements et ce qui, dans nos vies, nous réduit au silence et aux rôles de captifs.
"(...) tous les jours quand tu la regardes tu pries pour ne pas retrouver la tristesse qui mangeait mes yeux car c'est cette putain de tristesse que tu n'avais pas comprise dont je ne t'ai jamais parlé, qui a tout brûlé. Sois serein, vis ta vie, cette tristesse n'est qu'à moi et tu vois quand je t'écris j'aime qu'elle existe car cela veut dire que moi aussi j'existe encore un peu."
Adapté d'un texte destiné au théâtre, un monologue écrit pour le "Paris des femmes" (festival dédié aux auteurs féminins), "Otages", roman rédigé à la première personne est d'une infinie justesse.  L'écriture de Nina Bouraoui est raffinée, incisive, projetée en salves et tout à la fois d'une délicate beauté poétique.


Pour lire les premières pages de "Otages", c'est ici.






samedi 25 avril 2020

Le coronavirus expliqué aux enfants

Temps de lire, de relire, de découvrir, de se souvenir, de faire fondre sa PAL,
pour les petits et pour les grands #confinothèque23


"Le coronavirus expliqué aux enfants". (c) Gallimard Jeunesse.


Comment expliquer le coronavirus aux enfants? En en disant assez? Sans se perdre dans les détails? En les informant sans les terroriser? Les éditions Gallimard Jeunesse viennent de mettre en accès libre une version traduite et adaptée d'un petit album venu d'Angleterre fort bien fait. Le titre est imparable: "Le coronavirus expliqué aux enfants". Il est du à Elizabeth Jenner, Kate Wilson et Nia Roberts. Surtout, il est illustré par Axel Scheffler ("Gruffalo"). A noter que toutes les participations au livre sont bénévoles.

Ce dernier s'explique:
"Je me suis demandé ce que je pouvais faire en tant qu'illustrateur pour enfants pour informer et divertir mes lecteurs d'ici et d’ailleurs. J'ai donc été heureux lorsque mon éditeur, Nosy Crow, m'a demandé d'illustrer ce livre de questions-réponses sur le coronavirus. Je pense qu'il est extrêmement important pour les enfants et les familles d'avoir accès à des informations fiables, et j'espère que la popularité des livres que j'ai faits avec Julia Donaldson permettra à ce livre numérique d'atteindre de nombreux enfants, qui sont maintenant un peu plus âgés, mais qui se souviennent peut-être encore de nos livres d'images."

L'album est agréablement pédagogique, passant des explications scientifiques sérieuses et accessibles à la reconnaissance des émotions que ce virus suscite. "Qu'est-ce que c'est que le coronavirus?", "Comment on l'attrape?", "Que se passe-t-il si on est infecté?, "Pourquoi on en a peur?", "Sait-on le soigner?", "Pourquoi certains lieux sont-ils fermés?", "Rester à la maison tout le temps", "Comment aider?", "Et après?" sont les différents chapitres, illustrés avec humour et malice par Axel Scheffler.

"Le coronavirus expliqué aux enfants". (c) Gallimard Jeunesse.

Pour télécharger le livre en format PDF, c'est ici.
Le livre numérique (fichier epub) est aussi disponible sur les plateformes collectives françaises suivantes:
www.placedeslibraires.fr
www.leslibraires.fr
www.parislibrairies.fr
www.epagine.fr
En Belgique : www.librel.be
En Suisse : www.e-readers.ch
Au Québec : www.leslibraires.ca




Par ailleurs, pour ceux qui parlent ou apprennent l'anglais, Axel Scheffler et Julia Donaldon avaient publié le 4 avril dans le journal britannique "The Guardian" toute une série de dessins de leurs histoires les plus célèbres revus pour le coronavirus afin d'inciter le public à rester à la maison durant la crise sanitaire et à respecter les mesures de sécurité (à voir ici).

"The Squash and the Squeeze". (c) Axel Scheffler et Julia Donaldson 2020.

"The Gruffalo". (c) Axel Scheffler et Julia Donaldson 2020.