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jeudi 10 septembre 2020

Voleur honnête v. voleur malhonnête

Yves Frémion. (c) Maëster.

Quand on prononce le nom d'Yves Frémion, on pense bien sûr bande dessinée, dessin de presse, humour, rédaction en chef de divers magazines et écologie. On peut encore l'associer, entre diverses autres choses, des beaux livres notamment, à quelques livres pour la jeunesse. Dont ce tout nouveau roman pour les ados, l'excellent "Pierre le voleur" (Le Muscadier, collection "Rester vivant", 98 pages) paru il y a quelques jours. Court, enlevé, bien vu et  bien raconté, il frappe et enchante par son vocabulaire recherché autant que par sa bienveillance.

"La collection "Rester vivant" est constituée de nouvelles et de romans qui parlent du monde d'aujourd'hui", explique l'éditeur sur son site, "en abordant sans détour les questions écologiques, sociales et éthiques qui émergent au sein de la société dans laquelle nous évoluons. Elle s'adresse en priorité aux pré-ados, aux ados… et plus généralement à tous les lecteurs qui résistent encore à l'asservissement des esprits, quel que soit leur âge. Ces livres ont pour ambition, en plus d'attiser l'imaginaire du lecteur, d'éveiller son sens critique et de poser un regard incisif sur nos comportements individuels et collectifs."

Il ne faut pas être devin pour connaître le thème du roman "Pierre le voleur" qui se déroule dans la campagne cévenole. Là où les locaux sont tranquilles, sauf quand débarquent dans leurs résidences secondaires les vacanciers de la ville. Pierre est donc un voleur, mais un voleur plutôt sympathique, qui reconnaît sans hésiter ses larcins et les restitue sans aucune opposition. A moins que les victimes ne viennent elles-mêmes récupérer leurs biens chez Pierre. Le vieux transistor du vieil Antonin, les chemises de nuit du mari de Mariette, les outils du cordonnier, les planches du menuisier... Le village fonctionne ainsi. Quand un bien disparaît, personne ne s'en fait. Les propriétaires ou les gendarmes aux patronymes qui riment, Martinez, Fernandez, Sanchez, Lopez, vont voir chez Pierre. Et l'objet dérobé retrouve son propriétaire. C'est comme ça. Pierre est cleptomane et cela donne lieu à quelques scènes cocasses. Personne ne s'en offusque vraiment. Sauf le nouveau gendarme arrivé sur place, Dubois, qui pense que la loi est la loi.

Les choses se corsent quand un vol de bijoux a lieu. Pierre est bien entendu accusé. Il nie cette fois. Et n'est pas cru. Mais si Pierre est voleur, il n'est pas menteur. Et s'il est innocenté grâce à une petite fille du village, Rosy-Rosette, pour lui, la vengeance est un plat qui se mange froid. Le vrai voleur va l'apprendre à ses dépens. Mais Pierre ne cafte pas non plus. Cela, ce sont cette fois les gendarmes qui vont l'apprendre à leurs dépens...

Et parce qu'on ne peut pas voler toute sa vie, Pierre va devenir un maillon très important et utile à la vie du village. Un roman sur la bienveillance et la confiance à avoir en ceux qui la méritent, fort bien mené avec ses surprises et ses rebondissements et raconté avec un vocabulaire étendu, rare dans cette branche de la littérature. Un must, en quelque sorte.











mercredi 9 septembre 2020

La violence de l'école publique française

"Cas d'école" (c) Editions des Equateurs.


Les habitués de ce blog connaissent déjà les "Cas d'école" de Remedium, pseudo littéraire de Christophe Tardieux, professeur des écoles en Seine-Saint-Denis depuis 2005. Des bandes dessinées dénonciatrices de la violence faite aux enseignants par l'Education nationale française, sobres et percutantes, qui jouent sur les cadrages et sur l'alternance textes-images. Remedium les a d'abord publiées sur sa page Facebook tant il était révolté par la violence de l'Education nationale de son pays. Egalement en hommage à ces enseignants broyés par une machine sourde à l'humain. J'en ai relayé plusieurs, l'histoire de Jean (ici), celle de Laurent (ici), celle de Christine (ici) Il y en a eu d'autres, hélas, bien sûr, sept sont actuellement toujours visibles sur le site de Remedium et quelques-unes sur le blog que Mediapart lui a proposé au printemps.

Ces bandes dessinées sociales et engagées ont aussi éveillé l'attention d'une maison d'édition française qui a décidé d'en faire un album papier. "Les Editions des Equateurs", m'explique Remedium, "avaient entendu parler du projet après le suicide de Christine Renon (NDLR: en septembre 2019) et l'histoire que j'avais faite sur elle. Elles ont eu dans l'idée d'en faire un album avant que je ne l'envisage réellement moi-même."

Cet album, le voici, "Cas d'école - Histoires d'enseignants ordinaires" (Éditions des Équateurs, 100 pages), tout juste arrivé en librairie. Et le moins qu'on puisse en dire est qu'il secoue son lecteur! Impossible de ne pas avoir l'estomac retourné après avoir lu ces quatorze histoires. Ou plutôt ces treize histoires d'enseignants plus celle de leur ministre, aussi estomaquante mais pour d'autres raisons. C'est que Remedium fait ici un terrible inventaire de drames humains causés par l'école de la République française. "La moitié des histoires ont été publiées sur Facebook", précise-t-il, "et n'ont pas été modifiées (à part celle sur Blanquer complétée d'une page). L'autre moitié, la plus longue en terme de pages, est inédite."

Ce qui frappe surtout, c'est combien les bonnes volontés des enseignant(e)s sont balayées par des esprits jaloux qui savent comment opérer pour jeter l'opprobre sur des instituteurs dynamiques, motivés, efficaces, aimés des enfants comme des parents. Mensonges, harcèlement, rien n'est inutile pour venir à bout de ces belles âmes. Le pire est de découvrir le soutien de la hiérarchie, l'aveuglement de l'inspection plus prompte à couvrir les méfaits qu'à encourager les initiatives louables. Ce qui est terrible, révoltant, c'est le mépris pour l'humain au nom de.., au nom de rien finalement. Ce qui est dramatique, ce sont les vies humaines perdues ou irrémédiablement gâchées en vertu de règlements idiots, au profit de quelques minables. L'espèce humaine n'en est pas dépourvue, on le sait, mais quand il est question d'enseignement et d'éducation des enfants, cela ne passe plus du tout.

L'histoire de Jean-Pascal. (c) Editions des Equateurs.

On saluera la bonne idée de Christophe Tardieux d'avoir choisi "Cas d'école" comme nom générique à ses dénonciations salutaires et nécessaires, et maintenant comme titre de son album, l'expression signifiant "cas correspondant au modèle théorique enseigné". Les quatorze histoires qu'il consigne dans son "Cas d'école" doivent être connues maintenant qu'elles sont dites. Elles sont le tombeau de ces enseignants et des ces enseignantes qui n'ont plus eu foi en l'école publique, en leur école, et n'ont trouvé d'autre issue que de s'effacer. Par la dépression ou même le suicide.

L'histoire de Christine Renon. (c) Editions des Equateurs.

Effroyables destins que ceux de Jean, Laurent, Sabrena, Manal, Chloé, Christine, Jacques, Annie, Fatima, Rachida, Jean-Pascal, Christophe et Cécile, pleins d'idéal et d'enthousiasme, broyés par la machine administrative orchestrée par le ministre Jean-Michel, avant-dernier des portraits. Christophe car Remedium raconte aussi l'histoire terrible à laquelle il a été confronté. Comme ceux qu'il sort de l'ombre, de ses mots qui s'attachent à la réalité et de ses dessins bien pensés, il a vécu la violence hiérarchique qui cache, enterre, ignore, blesse et met en colère. Si la colère et la révolte contre un système qui écrase relie les récits de celui qui enseigne le jour et dessine le soir, elles passent immédiatement chez le lecteur. Certes la profession d'enseignant est en crise mais ces morts ne peuvent pas êtres vaines. Elles ne le seront pas grâce au travail de mémoire de Remedium qui rompt courageusement le silence officiel.





mardi 8 septembre 2020

Neuf kilomètres à pied pour penser

Marcel Leroy.

Neuf kilomètres à pied, cela use sans doute un peu. Cela permet surtout de réfléchir. C'est ce que fait le marcheur que nous présente Marcel Leroy dans "Adios, Fangio" (Lamiroy, "Opuscule", 42 pages), le 150e opus de la collection qui affiche maintenant trois ans de publications hebdomadaires. Une longue nouvelle mêlant le coronavirus du printemps 2020, la fascination pour les voitures des générations du vingtième siècle et le réchauffement climatique. Une longue nouvelle où on retrouve l'attention à l'humain et à ses interrogations du journaliste belge à la retraite mais toujours free-lance, auteur de plusieurs livres de reportage et de mémoire.

"Adios, Fangio" ressemble à un long monologue à la troisième personne. Celui que permet la marche en solitaire sur une route déserte, confinement lié au coronavirus oblige. Le héros marche et pense. Il se revisite jeune, fasciné par l'avancée de l'industrie automobile. Sa chance d'avoir renconré Fangio à Francorchamps. Tout était alors mécanique dans la voiture, l'électronique n'existait pas. Les garages étaient des lieux vivants. Le marcheur pense à ce qui a été un progrès et a dérapé en produit de consommation, entraînant aussi la raréfaction des transports en commun.

Ne faudrait-il pas se déplacer autrement, s'interroge encore le promeneur, quitte à perdre le plaisir égoïste de rouler? Le réchauffement climatique est là. Et si l'arrêt et l'isolement nés de la crise sanitaire étaient une occasion de faire autrement désormais? Au fil des neuf kilomètres, la promenade du marcheur se ponctue aussi de souvenirs, marques de voiture bien entendu, séances de réparation de vieilles 2CV mais aussi de scènes de films d'anthologie, d'émissions de radio et de disques de l'époque. Une nouvelle à la nostalgie heureuse qui veut bousculer nos jours pour nous assurer un avenir. "Adios, Fangio" se lit d'une traite et touche délicatement.





lundi 7 septembre 2020

Trente nouveaux romans sacrément tentants, 20 pour les adultes, 10 pour les ados



On le sait, en raison de la crise sanitaire, l'Académie Goncourt a décidé de ne rendre publique sa sélection pour le prix 2020 que le 15 septembre. La semaine prochaine donc. On a comme une petite impression de vide en ce début de rentrée. Qu'à cela ne tienne. Trois sélections viennent de tomber, deux pour les adultes, une pour les ados, particulièrement alléchantes. De quoi s'orienter entre tous les titres sortis. Des titres qui m'ont quasiment tous fait de l'œil. Sans oublier quelques autres aussi.

Voici ces trois sélections.

Prix Wepler (2 novembre)

  • "La Demoiselle à cœur ouvert", de Lise Charles (P.O.L, lire ici)
  • "Alger, rue des Bananiers", de Béatrice Commengé (Verdier)
  • "Le Lièvre d'Amérique", de Mireille Gagné (La Peuplade)
  • "Le Bon, La Brute et le Renard", de Christian Garcin (Actes Sud)
  • "Le Fumoir", de Marius Jauffret (Anne Carrière)
  • "Liv Maria", de Julia Kerninon (L'Iconoclaste)
  • "De parcourir le monde et d'y rôder", de Grégory Le Floch (Christian Bourgois)
  • "L'Anomalie", de Hervé Le Tellier (Gallimard)
  • "La Danse du Vilain", de Fiston Mwanza Mujila (Métailié)
  • "Affranchissements", de Muriel Pic (Seuil)
  • "Le Pont de Bezons", de Jean Rolin (P.O.L)
  • "Une bête aux aguets", de Florence Seyvos (L'Olivier, lire ici)

Prix de Flore (5 novembre)

  • "Cinq dans tes yeux", de Hadrien Bels (L'Iconoclaste)
  • "Le petit polémiste", de Ilan Duran Cohen (Actes Sud)
  • "Le fumoir", de Marius Jauffret (Anne Carrière)
  • "Liv Maria", de Julia Kerninon (L'Iconoclaste )
  • "Un hiver à Wuhan", de Alexandre Labruffe (Verticales )
  • "Chavirer", de Lola Lafon (Actes Sud )
  • "Notre dernière sauvagerie", de Eloïse Lièvre (Fayard)
  • "La grâce", de Thibault de Montaigu (Plon )
  • "Sept gingembres", de Christophe Perruchas (Rouergue)
  • "La trajectoire des confettis", de Marie-Eve Thuot (Sous-Sol)
Jury
Frédéric Beigbeder, Jacques Braunstein, Manuel Carcassonne, Carole Chrétiennot, Michèle Fitoussi, Jean-René Van Der Plaetsen, François Reynaert, Jean-Pierre Saccani, Bertrand de Saint-Vincent, Christophe Tison, Philippe Vandel, Arnaud Viviant.


Prix Vendredi (2 novembre)

  • "Âge Tendre", de Clémentine Beauvais (Sarbacane)
  • "Alma, le vent se lève", de Timothée de Fombelle (Gallimard Jeunesse)
  • "Et le désert disparaîtra", de Marie Pavlenko (Flammarion)
  • "L'Attrape-Malheur - Entre la meule et les couteaux", de Fabrice Hadjadj (La Joie de lire)
  • "L'âge des possibles", de Marie Chartres (l'école des loisirs)
  • "Les derniers des branleurs", de Vincent Mondiot (Actes Sud Junior)
  • "Sans armure", de Cathy Ytak (Talents Hauts)
  • "Soleil glacé", de Séverine Vidal (Robert Laffont)
  • "Tenir debout dans la nuit", d'Eric Pessan (l'école des loisirs)
  • "Touche-moi", de Susie Morgenstern (Thierry Magnier)
Jury
Michel Abescat, Raphaële Botte, Philippe-Jean Catinchi, Françoise Dargent, Marie Desplechin , Sophie Van der Linden, Nathalie Riché.




vendredi 4 septembre 2020

Le magique crayon qui danse de Léonie Bischoff

EDIT 29-01-2021
L'album a remporté le Prix du public France Télévision à la cérémonie des Fauves au Festival International de la Bande Dessinée d'Angoulême.

 



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(c) photo: Bénédicte Maindiaux

Que sait-on au fond encore aujourd'hui de l'écrivaine américaine Anaïs Nin (Neuilly-sur-Seine 1903 - Los Angeles 1977)? Qu'elle fut une femme libre, ardente, féministe avant la lettre, sulfureuse même? Qu'elle aima des hommes et des femmes? Qu'elle écrivit de la poésie, des nouvelles et des romans, parfois érotiques, et publia ses journaux intimes - ils furent republiés après sa mort non expurgés? Mais ces milliers de pages, disponibles en format de poche (Le Livre de Poche), qui les a lues? Et que sait-on encore aujourd'hui de cette femme à la voix et la sensibilité singulières, à l'imaginaire inouï et d'une folle audace face à l'ordre moral, surtout à son époque?

Anaïs Nin et son journal. (c) Casterman.


Pour en savoir plus, ou pour se confronter au regard d'une femme libre contemporaine sur cette femme libre d'hier, on peut plonger dans la magnifique biographie dessinée, "Anaïs Nin, sur la mer des mensonges" (Casterman, 192 pages) que lui consacre l'auteure-illustratrice Léonie Bischoff, artiste suisse résidant de longue date à Bruxelles. Entièrement réalisé au crayon magique, ce crayon de couleur à mine multicolore, cet album épais et de bon format est une fête pour les yeux et pour l'esprit. Le choix de cette technique confère une classe inouïe aux pages. Quelle formidable liberté dans ces images où danse le crayon! Une dextérité comme insouciante qui témoigne de la jubilation née lors de la création, un plaisir qui déteint sur le lecteur enchanté. Une esthétique en parfaite harmonie avec le sujet.

Le magique trait du crayon magique. (c) Casterman.

Que sait-on d'Anaïs Nin aujourd'hui? Peu de choses en réalité. Cet exceptionnel roman graphique nous la fait connaître et comprendre, elle et ses aspirations, elle et ses mensonges, elle et son courage. Il n'est pas conçu comme une biographie classique mais s'inspire plutôt de la vie de la romancière américaine. Cette liberté, ce choix de ne pas tout dire, rend toute son humanité à une femme ballottée par la vie. Elle a grandi en trois langues entre deux continents. Elle a toujours voulu trouver sa place dans une société d'hommes. Pour résister, elle rédige chaque jour son journal, son ami, son confident, son espace de liberté. Ce journal va l'aider à tenir, à avancer. S'il est sa drogue, il est aussi son laboratoire pour trouver sa forme d'écriture, personnelle, féminine. Tous les hommes qu'elle a rencontrés, écrivains ou éditeurs, ont voulu la faire écrire comme eux. Une résistance qui a coûté à Anaïs Nin mais lui a permis de vivre une existence hors norme. Celle d'une femme à la recherche d'elle-même, dans sa tête ou dans son corps. En un mot comme en cent, foncez lire "Anaïs Nin, sur la mer des mensonges" de Léonie Bischoff!


La rencontre avec Henry Miller. (c) Casterman.


Dix questions à Léonie Bischoff

Comment s'est fait le choix, génial, du crayon magique?
J'avais commencé de façon classique en colorisant mes planches. Quand j'en ai eu sept ou huit, je les ai comparées avec mes planches en noir. Ces dernières étaient bien meilleures. J'ai eu la révélation: j'avais le droit de faire ça, d'utiliser seulement un crayon magique, à mine multicolore! Mon travail respire tellement mieux comme ça, on a une impression de liberté. Je me suis vraiment laissée porter par le plaisir de dessiner avec ce crayon magique, un plaisir quasi hypnotique.

L'album se pose sur la jeunesse d'Anaïs Nin, pourquoi?
J'ai choisi de me limiter à une période charnière de la vie d'Anaïs Nin. Je ne voulais pas faire une bio de sa vie complète, qui aurait été trop réduite à cause du format BD et sans émotion du coup. Au contraire, je me suis demandé quel moment de sa vie me touchait le plus. J'ai choisi cette période de transformation dans sa vie, quand elle rencontre Henry Miller, que son envie de vivre vraiment est plus forte, qu'elle refuse ses frustrations, qu'il y a une conjonction d’étoiles pour qu'elle puisse enfin naître.
Je n'ai pas suivi la chronologie exacte de sa vie, par exemple lors des retrouvailles avec son père. Mon guide a été l'émotion. Mais pour créer des respirations dans la biographie, j'ai partagé le récit en chapitres. 

C'est un premier grand travail en solo, non (après "Hoodoo darlin'" en 2013 chez KSTR) ?
Oui. Après avoir illustré plusieurs romans de Camilla Läckberg qui avaient été retravaillés par un scénariste (NDLR: "La princesse des glaces", "Le prédicateur", "Le tailleur de pierre" avec Olivier Bocquet, Casterman), j'ai eu envie d'écrire des histoires pour les dessiner moi-même. Comme je suis du genre exigeante, voire perfectionniste, cela me prend du temps, beaucoup de temps. En tout, je décompte huit années depuis que j'ai commencé à infuser sur ce sujet.

Comment cela s'est-il passé?
Cela a été compliqué de faire le tri. Il y a 4 ou 5 ans, j'ai relu Anaïs Nin en prenant des notes, beaucoup trop de notes. J’avais comme une thèse, bien trop sérieuse. J'ai d'abord construit une histoire, très laborieuse, puis j'ai lâché prise, j'ai accepté de ne pas tout placer, de partir sur sa créativité, sur elle et sur elle amoureuse.

Pourquoi Anaïs Nin au fond?
Anaïs Nin m'a très fort touchée quand j'ai découvert ses journaux lorsque j'étais étudiante à Saint-Luc à Bruxelles. Ses mots, ses frustrations pour devenir autrice, je me reconnaissais terriblement en elle. Son envie de créer mais sans avoir encore trouvé sa voie personnelle. J'ai lu ensuite ses autres journaux. J'ai été frappée par sa quête de liberté, par la forme de courage qu'elle a eue à repousser les limites imposées par la société.On l'a taxée d'égoïste. Etait-ce de l'égocentrisme ou une méthode de survie? Il lui faut vivre, elle a besoin de ses mensonges. Le contexte familial est compliqué, une mère frustrée à cause d'un mari musicien volage et de trois enfants à élever et qui, pour ces raisons, avait perdu son boulot de cantatrice. Un père longtemps absent.

Qu'est-ce qui vous touche en elle?
Anaïs Nin est en avance sur son temps. Elle exige des choses de sa vie. Son mari Hugo est aussi en avance sur son temps, il a compris de quoi elle avait besoin. Il a fait le choix conscient de lui donner cette liberté, notamment amoureuse. Le polyamour n'existait pas à leur époque dans la société dont ils faisaient partie. Entre Anaïs et Hugo, il y a de l'amour et du respect. Leur foyer est symboliquement stable. Ce qui n’a pas toujours été compris par les biographes d'Anaïs Nin. J'ai lu ses journaux de jeunesse et des biographies qui lui ont été consacrées. Ces dernières sont pleines de jugements très judéo-chrétiens, infantilisants, la traitant même de malade mentale à cause de sa sexualité.

Anaïs Nin est allée jusqu'à dépasser ce que la loi et la morale autorisent.
Je pense que ses blessures traumatiques d'enfance sont liées à son père. Tout n'est pas pathologique en elle. Il y a une quête de connexion par l'acte sexuel même. Elle a des relations sexuelles avec son père, avec deux de ses thérapeutes disciples de Freud. Ce sont clairement un interdit pour le premier, des fautes professionnelles en ce qui concerne ces derniers. Elle les teste, elle joue mais c'est un jeu dont les hommes profitent. Sa relation à son père a été le passage le plus difficile à découper pour moi. Elle en fait l'éloge érotique en termes très explicites. Comme s'il y avait un dédoublement chez elle, le consentement et l'horreur (elle fait semblant de jouir).

Raconter Henry Miller a été plus facile, non?
L'arrivée de Henry Miller m'a été plus facile à traiter. Lui, c'est le plaisir, la découverte l'un de l'autre, sur le plan littéraire et physique, l'érotisme. Anaïs Nin découvre une aisance dans son corps, lui connaît bien le corps des femmes. Henry Miller, c'est le plaisir, la sensualité sans arrière-pensée, la joie. Une union intime où elle est totalement centrée, rassemblée.

Comment montrer cela visuellement?
Je ne voulais faire ni une BD porno ni une BD érotique mais pas non plus une BD trop prude. Anaïs Nin est souvent considérée comme une écrivaine érotique alors qu'elle n'a écrit ses nouvelles érotiques que pour vivre. La sexualité est belle en elle-même, elle est un moyen d'échanges, d'explorations. Pour cela, le crayon à mine multicolore est un outil parfait.

Pour finir, on dit merci au confinement?
Le confinement m'a aidée à terminer l'album dans les délais. Je dessine en musique. J'adore le plaisir et la sensation du crayon sur le papier. Mes originaux sont en A3, j'ai un scanneur A3. Le dessin terminé, je passe une heure par planche pour scanner et nettoyer. J'aime le faire moi-même pour décider de ce que j'efface et de ce que je garde, par exemple, certains tracés en bleu. Je crayonne avec un crayon bleu et je fais l'encrage au crayon magique. Je passe aussi une demi-heure par planche pour le lettrage, à la palette graphique, les bulles venant de la bibliothèque de bulles que je me suis faite.


Léonie Bischoff sera ce samedi 5 septembre en dédicace (11-14h) à la librairie Flagey.


La vie. (c) Casterman.