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mercredi 11 septembre 2013

L7 envolée avec le nouveau Colum McCann

Colum McCann. (c) Ulf Andersen.
Pas simple de retrouver le chemin de l'écriture quand votre précédent roman s'est vu lauréat des prix les plus prestigieux. C'est ce qui est arrivé à Colum McCann, l'Irlandais installé à New York depuis vingt ans. "Et que le vaste monde poursuive sa course folle" (traduction de Jean-Luc Piningre, Belfond 2009, 10/18 2010) a reçu le National Book Award 2009; ce magnifique roman (lire plus bas) a aussi été livre de l'année pour le magazine français "Lire" et dans les livres préférés du journal "Le Soir".

Ces lauriers américains ont leurs obligations dont celle de faire beaucoup de déplacements. Pas terrible pour l'inspiration, pour la concentration. Mais ce temps est passé et le nouveau roman de Colum McCann, "Transatlantic" (excellente traduction de Jean-Luc Piningre à nouveau, Belfond) est là. Superbe, émouvant, inspiré, prenant de bout en bout.
Ce gros livre de près de 400 pages qui porte en français son titre original est un savant exercice d'équilibre renvoyant sans cesse au précédent roman de l'auteur. D'une construction virtuose, il nous balade du présent au passé et vice-versa, de l'Irlande aux Etats-Unis et inversément. Il met en lumière des destins humains, une lignée de femmes ici, un homme vieillissant là, tant d'autres encore. Des héros magnifiques d'humanité, ancrés dans l'Histoire, entre paix et guerres, liberté et esclavage.
Des gens qui ont cru à la vie et s'y sont risqués. Les intrépides aviateurs de 1919 avec lesquels s'ouvre le roman, porteurs d'une lettre qui accompagnera tout l'ouvrage. La jeune Irlandaise qui quitte son pays  rongé par la famine en 1845 pour émigrer aux Etats-Unis dont vient l'esclave affranchi Frederick Douglass qu'elle a croisé chez elle. Le sénateur  George Mitchell qui passe sa vie dans les avions en 1998 pour tenter de négocier le processus de paix en Irlande du Nord.
Des Blancs et des Noirs que Colum McCann  convoque dans ce roman en trois parties et trois époques. Une fresque éblouissante où l'écrivain  mêle les siècles et les faits, l'Histoire et la fiction. De son écriture toujours aussi sobre que précise, laissant de la place à l'imagination du lecteur, il fait défiler les destins et nous les fait aimer bien plus qu'on ne l'aurait imaginé. Colum McCann est vraiment un des grands écrivains de sa génération. Il nous donne à voir le monde en général tout en s'interrogeant sans relâche sur sa condition d'Irlandais installé à New York. Et pour la première fois, il écrit longuement sur son pays natal. "Transatlantic" donne la parole à des Irlandais oubliés: certains ont contribué à faire l’Irlande, d'autres à faire les Etats-Unis. Le thème de l'identité et de l'appartenance, avec tous les déchirements qu'il sous-entend, y est traité avec force et délicatesse. Voilà un roman qui vous embarque et vous amène à bon port après un passionnant voyage.

Trois photos d'époque.

Vol transatlantique.

Frederick Douglass.
George Mitchell.




















Le 11 septembre 2001de Colum McCann

Sur son fil tendu entre les Twin Towers alors inachevées,
le 7 août 1974, l'acrobate français Philippe Petit défie sa peur et les tours jumelles tandis que New York vaque à ses affaires, métaphore prémonitoire des attentats du 11 septembre 2001. Dans "Et que le vaste monde poursuive sa course folle", Colum McCann raconte le 11 septembre comme personne, sans jamais nommer les attentats alors que tout son roman y conduit, mais aussi l'Amérique, ses guerres, leurs morts et leurs survivants, les anonymes sur la terre.
Dans ce livre magistral, polyphonique, l'Irlandais installé à New York brosse un portrait sidérant de sa ville d’adoption durant les années 70. Nixon allait remettre sa démission. La guerre du Vietnam rendait les boys morts ou fous. Les macs battaient les prostituées. La misère bouffait les vieux, la gloire consumait les artistes célèbres trop tôt, la drogue faisait des ravages. Mais la vie y a continué.
L'équilibriste que voient différentes personnes à différents endroits et dont les médias élargissent la popularité à tout le pays, sert de fil rouge entre les multiples personnages qui illuminent cette épatante fiction. Nombre d'entre eux vont se croiser et interagir, à tel point qu’une seconde lecture offre un plaisir différent et permet de mieux apprécier l’ensemble des connexions d’un livre labyrinthe.
Colum McCann parvient à faire se côtoyer Corrigan, un prêtre irlandais qui cherche Dieu parmi les prostituées du Bronx et trouve l’amour chez l’infirmière Adelita, le frère du premier et les enfants des secondes, des mères en deuil de leurs fils morts à la guerre, des étudiants en informatique qui croient régner sur le monde, un gamin qui tague les lieux les plus inaccessibles, des juges, des flics et des junkies. Une misère folle et de fols espoirs, des amitiés qui se nouent, des amours qui naissent, des générosités imprévues, et deux petites filles qui s'en sortent – le dernier chapitre se déroule en 2006.
Comme un photographe, McCann invite le lecteur dans son roman. Il lui glisse des indications très précises, l’emporte dans son écriture chaleureuse et prenante puis le laisse libre de faire son chemin.

Où étiez-vous le 7 août 1974 ?
J'avais 9 ans. J'étais sans doute en vacances en famille dans l’ouest de l’Irlande, à Ballyvaughan (comté de Clare), occupé à pêcher des crabes. Je n'ai entendu parler de Philippe Petit que début 2000, avant le 11 septembre 2001 en tout cas. Cela m'a frappé comme étant une très belle image, plus belle encore après coup.
Où étiez-vous le 11 septembre 2001?
Dans mon ancien appartement, au coin de la 71e rue et de la 1e avenue. J’écrivais. Il était neuf heures du matin. J'entendais des sirènes, sans m'inquiéter puisque nous habitions près d’un hôpital. Je me suis cherché un café. Ma femme habillait notre fils. Le téléphone a clignoté et elle m’a dit: "Cela doit être ta sœur." Ma sœur? A cette heure-ci? Elle vit à Londres. J'ai écouté le répondeur. Affolée, ma sœur me disait: "Est-ce que ça va?" J'ai allumé la télévision. Par-dessus l'épaule de ma femme, j'ai vu la tour où travaillait son père. J'ai dit : "Allison". Elle s'est retournée.
Que s’est-il alors passé?
Pendant cinq ou six heures, cela a été horrible pour elle et pour tout le monde. On ne savait pas si mon beau-père était vivant ou mort. Il s'en est tiré, à deux minutes près, et est venu chez nous à pied. Il était couvert de poussière de haut en bas, cheveux, chaussures, habits. Ma fille Isabella, 4 ans alors, s'est jetée dans ses bras puis s'est cachée dans un placard. Je suis allé vers elle: "Pourquoi?" Elle m'a dit: "Papy brûle". Je lui ai dit: "Mais non, ne t'inquiète pas, c'est de la fumée". Je ne voulais pas lui parler de l'incendie. Elle a dit: "Non, il brûle de l'intérieur!" Longtemps, chaque fois qu'elle entendait les pompiers, elle disait: "Merci d'avoir sauvé mon grand-père".
Et lui, comment a-t-il réagi ?
Il n'en parle pas. Il se rappelle les pompiers, hommes et femmes, qui montaient l’escalier pendant que lui le descendait. Il n'a voulu voir aucun film à ce propos ni lire aucun livre. Mais il a lu le mien et l'a aimé. Ce qui me rend heureux et fier. Mon livre n'est pas sur l'événement directement. Il parle de la joie, de la grâce, de sauver des gens. 
Qu’avez-vous fait ensuite ?
On est sortis. On a été à la banque du sang. Il y avait un grand sens de la communauté entre les gens. Le soir d'après, une femme mangeait un gâteau au chocolat à la terrasse d'un restaurant. J'étais sidéré. C'était si beau, si courageux. La vie continue. La vie devait continuer. Ce qui était horrible, c'est qu'on a su tout de suite que le gouvernement américain allait retourner l'événement en revanche et que justice allait être faite. Et ce qui s'est passé ensuite a été pire que l'événement.
La vie continue, cette idée sous-tend tout votre roman, non?
Juste après le 11 septembre, ma première image a été le funambule – mais j'écrivais "Zoli" et je voulais le terminer. Un funambule que j'allais faire tomber. Après, cela m'a semblé trop facile et j'ai eu l’image d'un moine irlandais vivant dans le Bronx. Je voulais arriver à du religieux, à de l'émotionnel. L'histoire de Corrigan m'a mené à Tillie, qui m'a menée à Jazzlyn. Tout s'est mis en place pour un livre polyphonique.Si le funambule était tombé, la vie n'aurait pas continué.Je crois que le livre est plus intéressant du fait que le funambule n'est pas tombé. Cela a amené le courage. Tous les personnages sont des équilibristes, mais sur terre. Parfois, une chute sur terre est plus grave que si vous êtes à 400 mètres du sol. Un funambule ne tombe que s'il a peur. Nous qui sommes sur terre, qui ne dansons pas sur la corde, nous avons très souvent peur. Mon roman parle des anonymes sur terre. Leurs vies ont beaucoup de valeur à mes yeux. Même si le funambule a fait quelque chose d'extraordinaire, la prostituée et ses enfants m'intéressent davantage.
Les personnages sont-ils purement imaginaires?
La beauté de la fiction, c'est que les personnages des livres sont parfois plus réels que les 6,5 milliards d'individus que l'on n'a pas encore rencontrés. A part le funambule, tous les personnages sont inventés. Pour la première fois, je parle d’un personnage aisé, Claire, qui habite Park Avenue. Les riches aussi peuvent perdre un enfant à la guerre. Je voulais raconter le Vietnam par son biais, voir son point de vue. J'aimerais qu'elle soit ici, à côté de moi. C'est une bonne personne.
Tout est-il écrit pour chacun depuis sa naissance?
Non, tout n'est pas écrit mais on a son destin en soi. Même si nous faisons aussi des choix. Corrigan tombe amoureux d'Adelita et sa vie change. Celles qui changent le plus, ce sont les petites-filles de Tillie, la prostituée, qui rencontrent Gloria et Claire. Mon roman n'est pas sur le hasard mais sur les coïncidences où des gens se croisent et se reconnaissent. Il se passe dans la vie des choses qu'on n'oserait pas raconter dans un livre.
Vos personnages paraissent terriblement présents.
Je prends des photos mais le lecteur doit entrer dans le livre, ouvrir les portes, fouiller dans les tiroirs. Là est la beauté de la fiction. L'écrivain que je suis veut que le lecteur entre dans son livre mais je refuse de lui dire comment il doit se sentir. Je lui permets de sentir quelque chose. En fait, un livre n'est pas fini tant qu'il n'a pas été lu. Et l'interprétation reste totalement libre. Pour moi, les meilleurs livres ont une fin ouverte.

Colum McCann en quelques dates 

Des éléments qu'on retrouvera dans l'oeuvre du romancier.

Colum McCann. (c) Ulf Andersen.
1965 Naissance dans la banlieue de Dublin dans une famille classique: père journaliste, mère au foyer, deux frères, deux sœurs.
1973 Prend conscience du pouvoir que peut exercer une histoire, après une visite à son grand-père en maison de retraite. Une rédaction pour l'école devient son premier essai: "J'ai travaillé pendant des heures et des heures, m'appliquant sur chaque mot."
1982 S'inscrit dans une école secondaire proposant du journalisme. Il est nommé Jeune Journaliste de l’année pour une série de reportages sur la violence domestique à Dublin. "C'est vraiment ce type de journalisme qui m'a ouvert. Je me rendais dans des appartements situés dans des quartiers que je ne connaissais pas du tout. J'étais un enfant de classe moyenne, j'ai dû apprendre à parler et surtout à écouter. Les seringues d’héroïne dans les escaliers, les junkies qui traînaient sur les paliers, cela m'a ouvert les yeux. J'ai rencontré ces femmes, celles dont parle Roddy Doyle, celles qui se cognent dans les portes."
1984 "J'avais dix-neuf ans et je n'avais jamais rien vu de pareil. J'étais un peu fou, cet été-là, en roue libre. Je vivais à Brighton Beach, dans un appartement pourri. Et puis j'ai trouvé un job au Universal Press Syndicate. D'abord, ils m'ont engagé comme coursier. Je prenais les commandes de sandwiches. Je ne savais même pas ce qu'était la mayo: pour moi, c'était un comté dans l’ouest de l’Irlande. Je me trompais tout le temps dans les commandes, à la fin, cela devenait risible. Et puis ils m’ont nommé reporter. J'ai arrêté de courir partout. J'ai passé quelque temps là-bas et je suis rentré en Irlande. J'avais découvert autre chose, je m'étais ouvert. J'étais heureux de rentrer à Dublin mais je voulais déjà repartir."
1986 Colum McCann part à Cape Cod dans le Massachusetts. Le court séjour envisagé durera une année et demi. "Je voulais écrire le grand roman américain. J’ai atterri à Hyannis et je me suis acheté une machine à écrire. Hélas ! A la fin de l’été, c'était toujours la même page qui se trouvait dedans. Et je ne pouvais même pas lire ce que j'avais tenté d’écrire. C’est là que j'ai compris qu'il était temps pour moi de vivre autre chose, de me sortir de mon cocon de col blanc. J'ai pris un vélo et pendant un an et demi, j'ai traversé une quarantaine d’Etats et parcouru environ 12.000 miles. Ce fut un voyage incroyable. Je n'en ai pas fait un roman mais j'ai des histoires pour toute une vie: je me suis perdu dans le désert en Utah, en Californie, j'ai failli me faire tuer par un Indien Ute qui venait de passer sept ans en prison pour meurtre, j'ai vécu avec une famille Amish en Pennsylvanie, je pourrais vous en raconter tant d’autres. Depuis tout jeune, j'avais imaginé l’Amérique de Kerouac et de Cassady; c'était complètement différent, mais c'était tout simplement fantastique. Un jour, j'écrirai à ce sujet, peut-être."
1988 Retour au Texas pour travailler dans un ranch destiné à réinsérer les délinquants juvéniles. "J'ai fait la connaissance de mon ami Terry Cooper, une de plus grandes influences sur mon existence, sur mes lectures, sur mon approche de la vie. On travaillait avec des jeunes qui venaient de foyers brisés ou qui avaient eu des problèmes avec les autorités. Je m'occupais d’un programme qui confrontait ces jeunes à la nature : trois mois dans les montagnes. C'était incroyablement dur mais c'était magique. Tous les soirs, sous les étoiles, je lisais des histoires à ces petits durs. "L'Attrape-cœur" de Salinger ou "L'Oiseau Canadèche" de Jim Dodge. Vingt ans plus tard, je reçois toujours des lettres des jeunes. Certains sont retournés en prison mais la plupart s'en sont sortis. C'était une époque incroyable pour moi. J'ai écrit deux livres qui n'ont pas été publiés – et qui, moi vivant, ne le seront jamais."
1990 Colum McCann s’inscrit à l’Université du Texas. "Je suis devenu barman sur Guadalupe Street. C'était la ville, j'étais plus mature, j'avais vingt-cinq ans et je m'éclatais vraiment à l'université. Les cours d'anglais, bien sûr, mais aussi les autres matières, l'astronomie, la physique, etc… Ma curiosité était sans limites. C'était super. C'est à cette époque que j’ai rencontré Allison (mon épouse), pendant un séjour à New York. J’ai fait sa connaissance un soir et le lendemain, j’ai attendu des heures qu’elle descende du train."
1992 Le couple se marie et part au Japon où Allison fait des études. "Ce n'est pas mon endroit préféré sur terre mais j'y ai rencontré des gens fabuleux. Et puis il y a une grande qualité de silence, une sorte de vide propice à l’écriture. J'ai beaucoup travaillé. J'ai fini mon recueil de nouvelles, "La Rivière de l'exil", que j'avais commencé au Texas, et j'ai commencé mon premier roman, "Le Chant du coyote". 
1994 Ils rentrent à New York. Ils ont trois enfants, Isabella, John Michael et Christian. Allison est enseignante dans une école de West Side. "Je suis incroyablement gâté. J'habite à New York mais la voix de l'Irlande résonne partout. Si je devais me présenter, je dirais que je suis un auteur international. J’ai eu la chance de connaître tellement d’autres vies – j'ai vécu avec les sans-abri dans les tunnels du métro new-yorkais, j'ai rencontré les danseurs du Kirov à Saint Petersbourg, je suis allé à la rencontre des Roms dans des camps en Slovaquie… c'est mon boulot. Je ne changerais rien. Je ne le referais pas non plus, il y a tant à faire encore…"
2007 A propos de "Zoli": "Zoli est inspirée par Papusza, qui a appris à écrire toute seule, et non avec son grand-père comme dans le livre. A l’époque, pour une jeune femme tzigane, savoir lire et écrire était un tabou énorme – je ne sais même pas à quoi cela pourrait correspondre aujourd’hui. Papusza a été poétesse et a été bannie par sa communauté. En cela, Zoli lui ressemble, mais le reste du livre est de la fiction. Cela a été très dur pour moi de savoir qui elle était. Après deux ans et demi sur le projet, je l'ai laissé tomber parce que je n'arrivais pas à savoir qui Zoli était. J'ai eu deux semaines de chagrin et de souffrance. Tout était dur. Je fichais en l'air plus de deux ans de travail, alors que j'ai des enfants ! Mais tout d'un coup, Zoli est revenue. Sa voix m'est arrivée. Comme si ce temps de peine avait été nécessaire. De tous les personnages que j'ai créés, c’est Zoli qui, aujourd’hui, m'accompagne le plus. Quand elle est revenue, elle est restée!"

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