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lundi 6 janvier 2014

LME rait déclarer son amour à la littérature aussi bien que l'Américain Will Schwalbe


En général, les bandeaux qui entourent les livres ne servent pas à grand-chose. Pour le dire élégamment. Qu'y trouve-t-on la plupart du temps? "Un livre fascinant", suivi du nom d'un auteur de best-sellers, ou "Un livre inclassable", attesté par un créateur de livres inclassables. Info ou intox?

Dans le cas du formidable livre de l'Américain Will Schwalbe, "Le parfum de ces livres que nous avons aimés" (traduit de l'américain par Lyne Strouc, Belfond, 416 pages), le bandeau rouge que signe l'écrivain Douglas Kennedy est parfaitement exact. Même si le signataire est publié dans la même maison d'édition française, il est surtout un ami, un vrai ami, de l'auteur. En quelques mots, il résume magnifiquement cet ouvrage exceptionnel, qui célèbre la vie et les livres. Info donc. Pas d'intox.

"Le parfum de ces livres que nous aimés" relate le club de lecture de deux personnes, pas davantage, que l'auteur et sa mère ont fondé quand a été diagnostiqué en 2007 le cancer du pancréas de cette dernière. Il a duré deux ans, le temps que la maladie emporte finalement cette femme extraordinaire à tous points de vue - le pronostic habituel est une survie de trois à six mois. Le titre original, "The end of your life book club", aurait mérité d'être conservé.

Ancien journaliste, ancien éditeur chez Hyperion, Will Schwalbe dirige aujourd’hui le site culinaire Cookstr.com qu'il a fondé. Il a fini par consigner par écrit cette période extraordinaire qui a tenu sa famille ensemble, père, frère, sœur, neveux, nièces, encore plus que par le passé, une fois la maladie irrémédiable détectée. Il n'en avait pas le projet à l'origine et s'excuse du coup de ses possibles erreurs temporelles.

Son livre est autant une déclaration d'amour à sa mère, personne hors du commun comme on le verra tout au long des pages, qu'aux livres et à tout ce qu'ils nous apportent. Si la formule "Qu'est-ce que tu lis en ce moment?" a toujours fusé entre le narrateur et sa mère, elle est devenue le fil rouge de la fin de vie de cette dernière. Sauf que les titres des livres étaient maintenant définis, mêlant classiques, nouveautés et traductions. Même des livres déprimants. "C'est la cruauté qui me gêne", affirme la mère. Il s'agissait alors surtout de trouver le temps pour les dévorer. Heureusement que certains sont insomniaques. "C'est notre vie elle-même qui s'est transformée en club de lecture", écrit Will Schwalbe. La cancérologue avait été claire: "Le traitement est possible, mais pas la guérison."

Will Schwalbe. (c) Michael Lionstar.
Avec un tel sujet, on pourrait craindre une "américanerie". Il n'en est rien. Il s'agit d'un puissant livre de vie, alors qu'il parle de mort. En effet, lire, c'est vivre, lire, c'est le contraire de mourir. On suit avec émotion une belle histoire, avec beaucoup d'amour, de respect, d'idées, de conversations, d'échanges, d'élan. Et bien sûr, avec beaucoup de livres. "Les livres ont toujours représenté pour ma mère et moi un moyen d'aborder les sujets qui nous concernaient mais nous mettaient mal à l'aise. De même qu'ils nous ont servi d'exutoire chaque fois que nous nous sentions tendus ou angoissés". La vie avant tout: la lecture ne procure-t-elle pas des moments d'immortalité?

On découvre dans cet épais volume deux lecteurs insatiables qui sont fans des premières phrases des romans. On apprend à connaître cette "Maman" dont le fils apprend le prénom, Mary Anne, à l'occasion de ses traitements médicaux, cette femme qui affirme que les livres "l'aidaient à comprendre le monde tel qu'il était et non tel que nous aimerions qu'il soit". Des livres dont elle lit toujours la fin en premier lieu, pour pouvoir mieux consacrer son attention à l'évolution du texte.

Voici quelques-uns des titres qui apparaissent en début d'ouvrage mais on en trouve la liste complète, avec les noms des traducteurs et les maisons d'édition à la fin du livre: "Les piliers de la terre", de Ken Follett, "Sur la plage de Chesil", de Ian McEwan, "Rendez-vous à Samarra", de John O'Hara, la poésie de W. H. Auden, "Les détectives sauvages", de Roberto Bolaño, "Mille soleils splendides", de Khaled Hosseini... Jusqu'à "L'élégance du hérisson", de Muriel Barbery, et "Millenium", de Stieg Larsson, sans oublier les livres de Joan Didion. En tout, presque douze douzaines de livres! Un vrai trousseau de marié(e).

"C'est une chose que les livres font pour nous. Ils nous aident à parler. Mais ils nous donnent aussi des sujets de conversation quand nous ne voulons pas parler de nous-mêmes."

En même temps qu'il évoque les lectures du club, l'auteur évoque les conversations tenues pendant les séances de chimio ou à d'autres occasions. Le souci de ne pas inquiéter les amis en créant un blog pour les tenir informés. Les choix d'éducation des enfants de ses parents: que les décisions soient réversibles, paris sécurisés. Il glisse aussi quelques pistes concernant la manière de poser une question à un(e) malade. Il fait raconter son enfance à Mary Anne, née en 1934,  son engagement pour le féminisme, sa vie de travail au service de causes, dont cette équipée aux Philippines avec sa sœur Nina, son engagement définitif pour la cause des réfugiés, son dernier voyage à Londres où, jeune, elle étudia le théâtre. Mais aussi l'assurance maladie dont elle bénéficie (le Medicare de Barack Obama qui sera élu durant sa maladie n'existait pas encore), l'homosexualité, l'amour (le père a fait sa demande en mariage à la mère lors de leur premier rendez-vous. Sans oublier sa volonté de faire construire une bibliothèque en Afghanistan

Tous ces sujets sont aussi l'occasion pour le narrateur d'évoquer ses propres souvenirs d'enfance et bien entendu ses lectures d'enfance (de Maurice Sendak à Tolkien), l'art d'esquisser les corvées ("A l'instar des églises du Moyen-Age, les livres offraient un droit d'asile immédiat"). L'humour et la légèreté sont constants.

Effets secondaires du traitement  et réjouissances familiales ou entre amis, les sujets se suivent dont celui de la religion qui donne aux deux lecteurs l'occasion de se pencher sur l’œuvre de la merveilleuse Marilynne Robinson ou celui des réfugiés chère au cœur de la malade. Le seul finalement qui n'est pas abordé est celui de la mort, et Will Schwalbe s'en rend bien compte.

"J'ai alors réalisé que pour nous tous la mort de Maman recelait non seulement le chagrin de sa perte, mais aussi la fin de tous nos rêves communs à venir."

Ce livre a ceci de fascinant qu'il est gorgé de phrases  sur la littérature que vous pensez sans toujours parvenir à les formuler. Qu'il est agréable et réconfortant de tomber sur: "C'est l'une des choses incroyables que parviennent à faire ce genre de très bons livres: ils ne te font pas seulement voir le monde autrement, ils t'amènent à regarder les gens qui t'entourent autrement."

Les mois passent et le traitement perd de son efficacité. Le cancer reprend son offensive physique. "Etait-ce parce que le temps s'accélérait et devenait de plus en plus pressant que nous lisions tous les livres immédiatement, en quantité impressionnante?", interroge Will Schwalbe. La mort prendra Mary Anne, mais le lecteur aura passé des heures incroyables de richesse aux côtés de cette famille généreuse, debout dans l'existence et débordant d'amour.







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