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lundi 8 décembre 2014

Trois Edward Gorey d'un coup au Tripode

Edward Gorey.
Les amateurs de littérature décalée connaissent bien l'immense auteur-illustrateur américain Edward Gorey (1925-2000) dont les livres arrivent au compte-goutte sur le marché français (lire ici, ici et ici). Les anciennes éditions Attila avaient commencé le travail en 2009 avec la traduction de la trilogie de Treehorn et quelques autres albums. A l'été 2013, cette maison d'édition s'est scindée en deux nouvelles entités indépendantes, le Nouvel Attila pour Benoît Virot, Le Tripode pour Frédéric Martin, chacune reprenant une partie de l'ancien catalogue.

C'est Le Tripode qui poursuit la publication d'Edward Gorey. Avec cet automne, une réédition et deux nouveautés.

"Les enfants fichus" est un des titres les plus célèbres d'Edward Gorey (traduit de l'américain par Ludovic Flamant, Attila, 2012, Le Tripode, 2014, 64 pages). Sorti en 1963 et revu par l'auteur en 1991, "The Gashlycrumb Tinies" est sans doute son livre le plus connu. Le premier des "Vinegar works" inspira notamment Tim Burton pour son livre célèbre "La Triste fin du petit enfant huître et autres histoires".

C'est aussi un de ses livres les plus frappants puisqu'il s'agit tout simplement d'un abécédaire de morts d'enfants. Un peu lugubre mais pas macabre, plutôt un catalogue fou et grinçant des malheurs d'enfants. Approcher la mort pour se sentir plus vivant.

Cette nouvelle version reprend la traduction en alexandrins de Ludovic Flamant mais n'est plus bilingue. En voici les trois premières pages.
"A pour Amy tombée au bas des escaliers"
 "B pour Basil surpris par des ours affamés"
"C pour Clara lassée, décharnée et malade"
Et la dernière. "Z pour Zillak petite ayant bu trop de Gin"
Vingt-six destins pour lesquels résonne le sous-titre "Quand la cloche a sonné" ("After the outing").

(c) Le Tripode.

(c) Le Tripode.

(c) Le Tripode.



"L'invité douteux" ("The Doubtful Guest") est le troisième livre d' Edward Gorey. Il a été publié en 1957 chez Doubleday et avait fait l'objet d'une traduction chez Gallimard en 1994. Le revoici dans une traduction libre d'Oscar (Le Tripode, 48 pages).

Il retrace l'aventure surréaliste d'un animal sombre, à écharpe rayée et baskets blanches, qui s'installe une nuit d'hiver dans un manoir chic et résiste aux admonestations des occupants. La cohabitation apparaît plus compliquée pour les aristocrates que pour leur invité qui fait exploser leurs habitudes et leurs certitudes. Entre non-sense et observation de la société, Edward Gorey ne choisit heureusement pas.

 

... "L'invité douteux". (c) Le Tripode.
Quatre images de ...
















Et le troisième album d'Edward Gorey qui nous parvient cet automne est "L'aile ouest" (Le Tripode, 64 pages). "The West Wing" est le troisième et dernier volume de "The Vinegar Works" qu'il a publié en 1963. Cet ouvrage surréaliste, rendant hommage à Max Ernst, réunit trente planches numérotées et muettes qui nous baladent à l'intérieur d'une vaste maison bourgeoise.

Chaque scène est un joli tremplin pour l'imagination. Où va cette femme, habillée de sombre, qui sort d'une porte? Que sont ces trois chaussures blanches sur le sol, devant une fenêtre? Et cette enfilade de portes, où mène-t-elle? Qui est ce vieil homme en pelisse qui nous regarde? Et cet homme nu, qui apparaît de dos, sur le balcon? Et celui qui est couché sur le sol?  Petit à petit, les questions se teintent d'angoisse. Tant de bizarreries dans ces scènes dont on ne voit pas tout - heureusement. Humains, animaux, objets, fantômes se sont donnés rendez-vous dans cette "Aile ouest" à se raconter chacun à sa façon.


Les mystères de "L'Aile Ouest". (c) Le Tripode.




vendredi 5 décembre 2014

Hé Saint Nic', t'as bien vu tout ça?

Histoires excellentes
et images où tout est à regarder, où tout est à raconter,
une bonne douzaine d'albums pour enfants à ne pas rater.


"Blaise et le Kontrôleur de Kastatroffe"
Claude Ponti
L'école des loisirs, 48 pages

Enfin, le "Claude Ponti" de l'année est arrivé. A temps pour les fêtes de fin d'année et même pour la Saint-Nicolas. En grand format toilé, avec tellement de poussins qu'on n'arrive pas à les compter - comment l'auteur-illustrateur est-il parvenu à les dessiner et à les colorier?
Ils dorment nos chers petits poussins quand éclate un orage avec tonnerre et foudre. "C'est une grande Kastatroffe énorme épouvantabloriblifique", écrit Claude Ponti. La maison est détruite, les affaires perdues, les voisins fâchés mais le pire est à venir, je veux parler de l'arrivée du Kontrôleur de Kastatroffe!

L'arrivée du Kontrôleur. (c) L'école des loisirs.
Il n'a pas l'air commode, le Kontrôleur: ventre et bouche prison, pieds écrase-poussins, des yeux partout... Et il hurle. Devant l'absence de permis de Kastatroffe, il se remet à crier: "Infraktion! Puniktion! Sanktion! Payez LA MENDE! Apportez-moi LA MENDE! Vite, sinon, prison dans mon bidon!"

Misère, on se croirait presque dans la vraie vie. Surtout quand Blaise, le poussin masqué, remarque qu'il ne sait pas ce que c'est, LA MENDE. Il n'en a jamais vue mais il se met à sa recherche. Cette quête est au cœur de ce magnifique album, pontien en diable: défense des plus faibles, voyages extraordinaires, mots inventés drôles et en contrepèteries souvent, soutiens inopinés et bien utiles, imagination et logique dans le non-sense. Les arbres y sont au rendez-vous, comme les livres et on y croise une foule de personnages, dont une cousine de Pétronille - petite joueuse, elle n'a que 34 petits.

Les images sont extraordinaires par leur composition et les innombrables détails qu'elles présentent toutes. On passe des heures à les examiner, à les mettre en rapport les unes avec les autres, à les savourer jusqu'à la moelle. "Blaise et le Kontrôleur de Kastatroffe" ménage suspense et rigolade dans ses différents épisodes à la poursuite de LA MENDE. Des éléments rassurants sont glissés avant la grande finale, particulièrement réjouissante avec la nouvelle maison, la girafe de la couverture et le traitement réservé au Kontrôleur grâce à une formule qui devrait bien plaire aux enfants.

Grand maître d’œuvre, Claude Ponti nous emmène dans les lieux les plus incroyables, toujours en compagnie de Blaise et des poussins, avant de nous ramener à bon port grâce à son imagination et son sens du récit. Ce nouvel album procure des heures de bonheur, rappelle que les méchants sont punis à la hauteur de leur agressivité et montre la joie d'une excursion en compagnie de ces incroyables poussins, joyeux et décidés.


"Le bazar de Crabtree"
Jon & Tucker Nichols
traduit et adapté de l'anglais par Sophie Giraud
Hélium, 48 pages à déplier

Fort réussi, le premier album pour enfants des artistes américains Jon et Tucker Nichols. Les frères se sont répartis le travail: à Jon la plupart des mots, à Tucker la plupart des dessins. Un grand format tout en hauteur, étroit même, dont certaines doubles pages se déplient en autant de capharnaüms successifs.

Tout commence le matin où Alfred Crabtree ne trouve plus son dentier. Il le cherche d'abord autour de lui. Quel bazar! Mais le lecteur n'a encore rien vu. Le meilleur suit dans ces pages où apparaissent des centaines d'objets hétéroclites légendés de leur nom, avec l'une ou l'autre anecdote. Alfred n'est pas plus avancé quand il sort toutes ses affaires.

Par téléphone, sa sœur Myrna lui conseille de les ranger par catégorie pour fatalement tomber sur le dentier. Il s'exécute: "casques & chapeaux", "vrais canards", "faux", "portraits", "fourmis", "outils et ustensiles", "pommes de terre", "gants & chaussettes"... Mais comment encore circuler entre tous ces objets étalés? Mets-les dans des cartons, lui recommande alors sa sœur Irma. Effectivement, on y voit un peu plus clair et cela permet d'opérer d'autres rangements tout aussi croquignolets. En revanche, toujours pas de dentier. C'est la sœur Velma qui vient en aide cette fois, avec la vraie bonne idée, celle à laquelle personne n'avait pensé.

Une petite merveille que "Le bazar de Crabtree",  album totalement décalé, aussi extravagant que réjouissant.


"Montagne en balade"
Benoît Audé
Rouergue, 40 pages

C'est un Ptérodactyle postal qui apporte la missive: "Très chère Montagne, je t'invite à mes 200 millions d'années. Signé Ton cousin Volcan". En partant d'un décor où cent dinosaures font les fous, on va suivre le chemin de Montagne. Puis son voyage de retour de la fête, à travers le temps et l'évolution cette fois. "Montagne en balade" est une fresque historique particulièrement originale dont les dessins miniatures font se pencher sur les pages pour n'en rien rater tant ils fourmillent de détails. L'héroïne poursuit sa balade, sans se soucier des humains qui apparaissent dans les doubles pages, ceux de l'Egypte ancienne ici, les Indiens et les cow-boys là-bas, et tout plein d'autres en attendant la pirouette finale de cet album très réussi.


"Le voyage extraordinaire"
William Grill
traduit de l'anglais par Valentine Palfrey
Casterman, 76 pages

Il y a cent ans que l'explorateur britannique Ernest Shackleton et son équipage ont embarqué à bord de l'Endurance pour traverser l'Antarctique en passant par le pôle Sud. C'était le 8 août 1914, la Première Guerre mondiale détruisait l'Europe. L'expédition durera deux ans. Le Britannique William Grill, 24 ans, nous la raconte sous la forme d'un documentaire grand format remarquable. Il découpe l'aventure vraie en une trentaine de chapitres sur doubles pages finement et largement illustrées: financement et équipement, équipage, chiens, endurance, matériel et vivres, etc. De multiples images, originales par leur traitement aux crayons de couleur et de grande qualité graphique, renouvellent complètement la vision qu'on avait de cette aventure humaine extraordinaire.


"Imagine"
Aaron Becker
Gautier-Languereau, 40 pages

Pas de texte dans ce bel album qui nous vient des Etats-Unis, où tout est donc à regarder. Dans les premières images, la teinte est sépia, à l'exception de quelques objets en rouge, une trottinette, un cerf-volant, un ballon, ceux que tient une fillette, l'héroïne de l'histoire.Visiblement, personne ne veut jouer avec elle et elle se réfugie dans sa chambre. Soudain, elle découvre un crayon rouge sur le sol. Un crayon magique! Dès qu'elle dessine quelque chose, ce qu'elle représente devient vrai, se réalise. Dans "Imagine", en tout cas. Et les couleurs arrivent alors en masse dans les illustrations sur doubles pages. On suit la fillette avec plaisir dans ses formidables pérégrinations qui vont la mener dans une foule de lieux fabuleux, campés avec mille détails. Jusqu'au moment où elle perd son crayon magique. Heureusement, l'oiseau qu'elle avait sauvé lui viendra en aide, permettant en outre à cette aventure palpitante de ne pas se terminer comme on le pensait.


"Le miel des trois compères"
Richard Marnier
Gaëtan Dorémus
Rouergue, 40 pages

Quand un loup, un renard et un ours qui se promènent en forêt découvrent un incroyable rayon de miel, il y a fatalement deux compères excédentaires face à un tel butin. Comment vont-ils faire? Se disputer, se trahir, s'entendre? Réponse dans les dix-sept versions, en texte et en images, de ce scénario que propose ce très amusant album. A noter que les deux premières phrases de l'histoire sont elles aussi déclinées dix-sept fois. Autant de variations pour dire "Il était une fois un renard, un loup et un ours qui se promenaient en forêt. En chemin, ils découvrirent un appétissant rayon de miel", il faut le faire! Et assembler ces quatre pièces en autant de scénarios aussi. C'est d'autant plus plaisant que "Le miel des trois compères" dépasse le simple exercice de style pour être un album qui, discrètement, interroge chacun sur la version qui lui correspond le mieux.


"Saperlipopette mon chapeau!"
Steve Antony
adapté de l'anglais par Sophie Koechlin
Gautier-Languereau, 32 pages

Où courent-ils, tous les bobbys en couverture de ce très rigolo album qui se déroule à Londres? C'est bien simple. La reine d'Angleterre se rendait en visite quand "un coup de vent emporta son chapeau préféré"! Les soldats de la garde se précipitent donc pour récupérer le royal couvre-chef. Mais le vent l'entraîne de plus en plus loin. Cette course-poursuite effrénée nous vaut une incroyable visite des monuments principaux de Londres, de Trafalgar Square à Big Ben. D'autant plus réjouissante graphiquement que le nombre de gardes en bonnets à poils ne cesse d'augmenter derrière la Queen et son chien. Humour et non-sense mènent la danse jusqu'à la récupération du chapeau, à l'endroit où se rendait la reine.


"Oh! mon chapeau"
Anouck Boisrobert
Louis Rigaud
Hélium, 14 doubles pages animées

Voilà une autre histoire de chapeau voyageur, en trois dimensions cette fois, dans un prodigieux pop-up concocté par le duo qui en renouvelle le genre ("Dans la forêt du paresseux", "Popville", "Océano", tous chez Hélium). Ici, c'est un singe qui chipe le chapeau que le narrateur dessine. Vite, il saute dans un taxi pour tenter de le récupérer. Cela nous vaut de remarquables séquences en papiers découpés et pliés qui font naître des décors en trois dimensions quand on tourne les pages: la rue, le zoo, la boulangerie, la bibliothèque... Un jeu de piste qui est aussi l'occasion de saynètes amusantes quand le héros non-chapeauté rencontre par exemple un alligator. Un album très réussi dont on découvre avec saisissement qu'il n'est composé que de dix formes géométriques et de quelques traits de crayon. Et aussi bien sûr d'une formidable inventivité.


"Zébulon et le poussin"
Alice Brière-Haquet (texte)
Olivier Philipponneau
et Raphaële Enjary (gravures sur bois)
MeMo, 40 pages

Une remarquable partie de cache-cache pour les tout-petits que cet album graphiquement superbe. Zébulon voudrait bien faire du poussin son copain, mais la boule jaune a disparu. Le héros tout en noir se lance à la recherche. Il trouve du jaune partout, un champ de blé, de la paille, une ruche, des mottes de beurre, mais se fait chaque fois houspiller par les occupants, la souris, la poule, l'abeille, la vache... Pauvre Zébulon, dépité de tout ce qui lui arrive alors qu'il ne fait que chercher un ami. Un aveu qui fait changer tout le monde d'avis. Plus de fâcheries, mais des cadeaux que le héros va rudement bien utiliser et qui auront un effet magique sur le poussin recherché. Une histoire drôle et tendre, bien menée dans des pages superbes, à hauteur d'enfant, surtout quand elle s'achève sur une nouvelle partie de cache-cache.


"La graine du petit moine"
Wang Zaozao
Huang Li
traduit du chinois par Chun-Liang Yeh
HongFei Cultures, 40 pages

Un sage offre une graine d'un lotus vieux de mille ans à trois de ses jeunes disciples. Chacun des petits moines réagit selon son caractère devant la mission. Ben l'Ardent plante immédiatement la sienne, Jing le Studieux le fait après s'être bien documenté et avec beaucoup de soin, An le Serein attend le retour du printemps. C'est évidemment ce dernier qui obtiendra les seuls résultats. Il fera germer la graine millénaire et ensuite grandir le lotus. Un délicieux conte de sagesse, une belle ode au respect de la nature, une expérience à partager sans qu'il n'y ait de culpabilisation de ceux qui ont échoué, des images douces et expressives qui montrent la Chine de l'intérieur.


"Le grand imagier des animaux du monde"
Ole Könnecke
traduit de l'allemand
L'école des loisirs, 22 pages cartonnées

Trois ans après "L'imagier des petits", Ole Könnecke a repris ses pinceaux pour offrir à ses jeunes lecteurs un nouvel imagier sur un de leurs sujets préférés, les animaux. Dans ce grand format cartonné, on parcourt les différentes régions du monde en compagne d'une petite souris, fil rouge de cet excellent album qui cligne parfois de l’œil à Babar.
Chaque fois, différents animaux, légendés de leurs noms, apparaissent dans un paysage, un peu comme dans une planche documentaire. On va de continent en continent, on survole les océans, on découvre chaque fois la faune et la flore locale, mises en scène dans d'exquises micro-saynètes. Un planisphère final remet tous les animaux qu'on a croisés dans leur région. Cela paraît tout simple mais cela a sûrement demandé beaucoup de travail. C'est en tout cas excellent de bout en bout.


"Nuages"
Gong Gwang-kyu
Kim Jae-hong
traduit du coréen par Lim Yeong-hee
Picquier Jeunesse, 24 pages

Un texte poétique et, sur les doubles pages, de larges peintures de ciels, apparaissant à différents moments de la journée. Dans les nuages qui s'y promènent, on distingue différents animaux suggérés par les mots. Un album en boucle qui appelle à la sérénité, à ouvrir les yeux sur les vrais paysages et à savourer le temps qui passe.


"Suivrez  le guide!
Promenade au jardin"
Princesse Camcam
Autrement Jeunesse, 22 pages à volets

L'impeccable équipée au jardin d'un chat siamois et de trois chiots labradors. On visite les moindres recoins de cet immense terrain planté et fleuri. Grâce notamment à la cinquantaine de volets à soulever. Le matou narrateur invite les petits à le suivre et leur présente les différents habitants du jardin de manière assez négative: des loirs au poil hirsute, des ratons-laveurs sournois, des grenouilles trouillardes... Mais chaque fois, les images cachées sous les volets donnent une toute autre idée des animaux présentés. Même qu'ils ont tous l'air très occupés à préparer quelque chose, la surprise finale de cet album précieux et joyeux.


"Bonjour au revoir"
Delphine Chedru
Albin Michel Jeunesse, 48 pages et des lunettes

Les contraires en trois versions: celle qu'affiche la page imprimée, dessin étrange et attrayant qui semble le mélange de deux images. C'est en effet le cas, car selon qu'on chausse la partie bleue ou la partie rouge des lunettes fournies avec l'album, on a les deux scènes opposées de la même situation. A la page "sec mouillé" par exemple, la partie illustrée montre une scène de rue, pleine de lignes roses et bleu ciel. Mais avec le filtre bleu, on y voit un chien qui danse sous la pluie dans la rue, et avec le filtre rouge, un chat qui se protège sous un parapluie. Si les notions sont connues, comment les changer?, "petit-gros", "hiver-été, "captif-libre", "léger-lourd", "ville-campagne", "nuit-jour"..., elles sont exploitées avec beaucoup d'originalité dans ces pages soucieuses d'esthétique et d'humour. Il n'est pas aisé de rendre artistique la superposition de deux images! Et Delphine Chedru y parvient magistralement.






jeudi 4 décembre 2014

Le Prix Rossel 2014 pour Hedwige Jeanmart


Le Prix Rossel 2014 a été décerné ce jeudi 4 décembre. Il a couronné le premier roman d'Hedwige Jeanmart, "Blanès" (Gallimard, 262 pages). La lauréate, née à Namur en 1968 mais résidant à Barcelone depuis sept ans après dix-sept années de missions humanitaires en Russie, en Sibérie et dans le Caucase pour MSF, l'a emporté au sixième tour de scrutin par six voix contre trois à Jean-Pierre Orban, aussi auteur d'un premier roman, "Vera" (Mercure de France), présenté ici, déjà récompensé par le Prix du Premier roman.

Le jury 2014, présidé par Pierre Mertens (Prix Rossel 1970 pour "L'Inde ou l'Amérique"), réunissait les lauréats antérieurs du prix Thomas Gunzig (2001, "Mort d'un parfait bilingue"), Michel Lambert (1988, "Une vie d'oiseau"), Ariane Le Fort (2003, "Beau-fils"), Isabelle Spaak (2004, "Ça ne se fait pas"), Jean-Luc Outers (1992, "Corps de métier"), le journaliste Jean-Claude Vantroyen, et deux libraires, Françoise Rihoux et Christelle Warnauts, déléguées cette année.

Hedwige Jeanmart. (c) C. Hélie/Gall.
"Blanès", c'est un beau premier roman qui a aussi une belle histoire. L'auteure l'avait envoyé par la poste à Gallimard, sans vraiment y croire. Elle avait déjà fait parvenir des textes pour enfants à l'éditeur qui les avait refusés mais en motivant sa décision. Hedwige Jeanmart pensait que le courrier négatif se répèterait. Mais non. Son manuscrit a séduit un premier lecteur et a ensuite été sélectionné par le comité de lecture. Comme quoi, les envois par la poste ne sont pas une légende. Le voilà aujourd'hui Prix Rossel, une distinction qui a souvent débusqué des jeunes auteurs prometteurs.

Le titre est celui d'une localité de la Costa Brava, en Espagne. Pas très loin de Barcelone où habitent Eva, la narratrice, et Samuel, l'amour de sa vie, qui s'y rendent en excursion un dimanche. Blanès, c'est aussi le lieu où s'est réfugié, jusqu'à sa mort, l'écrivain chilien Roberto Bolaño, qui avait fui la dictature de Pinochet. Coïncidence car Samuel qui est écrivain et voue une immense admiration au romancier célébré à Blanès disparaît au terme de l'excursion. Est-il parti? Est-il mort? C'est la question qui va occuper Eva tout au long de ce roman original dont le ton se distingue déjà parmi les autres parutions récentes. Des phrases souvent longues, mais sans lourdeurs, une alternance entre présent et passé, la permanence de l'écrivain chilien, un rapport intéressant entre rêve et réalité...

Dévastée par le chagrin, Eva retourne à Blanès pour tenter de trouver des réponses à ses questions. Si elle se montre piètre enquêtrice, elle fait une série de rencontres qui enchantent le lecteur. "Blanès" est un premier roman à découvrir.

En voici les premières lignes. 

"Et si on allait à Blanès? C'était mon idée. Je l'avais lancée le samedi 10 mars vers onze heures du matin, après mes deux cafés, consciente de ce que je disais et aussi du fait que je le disais pour lui faire plaisir, sans soupçonner une seconde que cette phrase innocente serait celle qui me ferait chuter tout au fond du gouffre où je suis. Pourtant des phrases, j'en ai dit. J'ai trop dit je t'aime alors que je savais que cela le fatiguait, j'ai dit des choses intelligentes aussi, puis des conneries comme tout le monde. Mais je n'aurai pas survécu à cette phrase-là. Samuel a répondu pourquoi pas? Ça te dirait? J'ai dit oui ça me dirait, on n'est jamais allés à Blanès, ce n'est pas si loin, une heure en voiture depuis Barcelone, à peine plus. On s'est mis d'accord, on irait le lendemain. Le soir, on s'est couchés en chien de fusil dans des draps blancs comme un linceul, j'ai respiré son odeur du soir, un peu âcre, et senti la chaleur de sa cuisse sur laquelle j'avais posé la main. Je me suis endormie heureuse sûrement, sans doute, pourquoi pas? Je ne savais plus bien à présent, et le matin du dimanche 11 mars, en fin de matinée, nous avons pris chacun un livre et nous sommes partis pour Blanès."


Et les vingt premières pages de "Blanès" est à lire ici.


La saison 2014 des prix littéraires s'achèvera le 11 décembre par la remise du Prix France Télévisions du roman.

mercredi 3 décembre 2014

Sept fois, un chouette petit air "vintage"

La réédition d'un album né en 1946 en locomotive et six albums contemporains en wagons de première classe, un petit train qui a un chouette goût d'ancien.

Place d'abord au vrai album "vintage", "La petite Poule rousse" (MeMo, 36 pages), illustré par la Française Simone Ohl (1908-1976), qui avait adapté dans les années 1940 huit contes (traduits par Elisée Escande) extraits du livre célèbre de la pédagogue américaine Sarah Cone Bryant (1873-?),  "Comment raconter des histoires à nos enfants" (Fernand Nathan, 1911, "How to tell stories to children and some stories to tell", 1905, à lire ici).

La maison de l'héroïne. (c) MeMo.
Née en 1946, "La petite Poule rousse" est l'histoire délicieusement cruelle de l'affrontement entre le renard et ladite volaille. Lui voudrait en faire une soupe, à partager avec sa vieille mère. Elle n'est pas d'avis de se laisser faire, même prisonnière. Le texte à la calligraphie ronde nous la présente dans sa vie quotidienne et s'amuse à faire peur avant de laisser la rusée poulette se sortir du piège et se venger. Les dessins à la gouache et au fusain sont remarquablement rendus dans l'impression en six tons directs.

Une double page. (c) MeMo.

Michèle Cochet a proposé aux Editions MeMo de rééditer plusieurs de ces contes, "Les aventures de la petite Souris" était déjà paru en juin.

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Qu'est-ce qui est le plus effrayant? La peur de quelque chose ou l'idée qu'on s'en fait? Réponse dans le très bel album d'Adrien Parlange, un nouvel auteur-illustrateur prometteur, "La chambre du lion" (Albin Michel Jeunesse, 40 pages), dont le graphisme évoque des gravures à l'ancienne. Un livre sobre et expressif. La chambre du titre est figurée par des traits qui se répètent, le lit, le lustre, le miroir, le tapis, le rideau, qui seront tour à tour utilisés dans cette histoire de peur pour sourire.

La peur se met en place. (c) Albin Michel.
Tout commence bêtement, comme souvent. Le lion, celui du titre, a quitté sa chambre. La souris qui dort dans un coin s'enfuit à l'arrivée d'un enfant curieux. Curieux mais pas insensé: quand il entend du bruit, il croit au retour du propriétaire et se tapit sous le lit. Il se trompait: c'est un autre garçon qui entre mais le premier, camouflé, terrorisé, ne le voit pas. De nouveaux pas font s'affoler le deuxième visiteur qui grimpe dans le lustre. Nouvelle erreur: c'est une petite fille qui pénètre cette fois dans la pièce et qui, entendant aussi des pas et craignant le retour du lion, se glisse sous le tapis.

La chambre du? (c) Albin Michel Jeunesse.
De double page en double page, d'autres visiteurs se présentent, un chien, une volée d'oiseaux, tous aussi curieux que prudents à la moindre alerte. Jusqu'au retour du lion, évidemment. Un retour à surprise: le roi des animaux ne reconnaît pas les lieux familiers. Tout a-t-il changé? Il prend peur lui aussi, se cache à son tour, sous sa couverture. Un endroit douillet qui va accueillir la petite souris du début. 

"La chambre du lion" est un album en boucle très bien pensé, dans lequel les plus attentifs débusqueront plein de petites scènes parallèles. Il n'effraie que pour mieux réjouir. Et ses images rétro, pas loin des tampons encreurs, sont un régal.

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Madame Caniche et ses quatre petits. (c) Hélium.

Le nœud rouge coquettement posé sur l'oreille, l'immaculée Madame Caniche admire ses quatre nouveaux chiots sous la table du téléphone à l'ancienne, trois demoiselles qui se ressemblent comme des gouttes d'eau, Fi-fi, Chou-Chou, Ouh-Là-Là, et "Gaston" qui donne son titre à l'album de Kelly DiPucchio, illustré par Christian Robinson (traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Gilberte Niamh Bourget, Hélium, 40 pages).

Les petits grandissent. (c) Hélium.
Quel plaisir que ces joyeuses images rétro montrant, dans des décors des années 50 et 60, les scènes d'apprentissage des quatre petits! Les trois filles sont parfaites tout de suite, Gaston s'applique beaucoup pour un résultat parfois un peu décevant. Heureusement, personne ne lui reproche rien. Et tout le monde semble tellement content!

Jusqu'à cette promenade au parc, première sortie en public des quatre petits de Madame Caniche. Elle correspond justement à la première promenade de Madame Bouledogue et de ses quatre à elle, se présentant également sous la formule trois plus un. Y aurait-il eu un malentendu à la naissance? Une confusion? Une très belle scène montre les deux "différents", Gaston et Antoinette, faire connaissance et montrer leurs particularités.

Les deux mamans ont la sagesse de laisser leurs enfants décider. Vont-ils se regrouper entre caniches et bouledogues ou pas? L'album montre les expériences qui sont tentées et les conclusions qui vont s'imposer. Chacun est différent et mérite d'être respecté! Vive l'album "Gaston", son message de sagesse, ses illustrations désuètes charmantes, sans oublier sa tendre finale.
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Né au Québec sous le titre "Un verger dans le ventre", l'album de Simon Boulerice et Gérard DuBois est devenu "Un pommier dans le ventre" (Grasset-Jeunesse, 48 pages) en traversant l'Atlantique. Direction la France et l'Allemagne (chez Diogenes). Ce petit trésor au look vintage s'empare avec humour et tendresse de cette vieille peur d'enfant: quand on avale le noyau ou le pépin d'un fruit, un arbre peut-il pousser dans votre ventre?

Tout commence ici. (c) Grasset-Jeunesse.
L'album commence avec Raphael, blondinet chapeauté sur le chemin de l'école: "Je mange mes pommes en entier. Enfin, presque. Il n'y a que la queue que je ne mange pas." C'est à la récréation que les choses se compliquent. Son pote Rémi Smith le regarde les yeux ronds: "Les pépins, ça ne se mange pas!" Il le sait bien, Rémi. Sa famille de pomiculteurs lui interdit de manger les pépins. "Tu ne sais pas que si tu avales un seul pépin, un pommier peut pousser dans ton ventre?!", insiste-t-il.

Raphael a bien quelques objections, mais Rémi les balaie toutes, les unes après les autres. Le mangeur de pommes se sent de plus en plus mal. Et son inquiétude est à son comble lorsque son camarade, après avoir calculé le nombre de fruits avalés, déclare: "C'est très grave, Raphael. Il doit y avoir tout un verger dans ton ventre!"

Une fin heureuse. (c) Grasset-J.
La classe reprend. Notre héros a des crampes à l'estomac, découvre son ventre bosselé à cause des petites pommes qui y poussent. Il se voit transformé en verger, sa peau devient de l'écorce d'arbre. Même quand sa mère lui coupe les cheveux après l'école, il a des visions atroces. Heureusement qu'il parvient à parler de ses angoisses à sa maman et qu'elle le rassure. Raphael est soulagé et voit à nouveau la vie du bon côté, même s'il envisage de renoncer aux pommes.

"Un pommier dans le ventre" apparaît extrêmement réjouissant grâce à son propos juste et jamais mièvre et à ses illustrations à l'ancienne qui racontent à elles seules le quotidien au siècle passé, quand on sautait à la corde et qu'on jouait à saute-mouton. Sereines et imaginatives, ces dernières accompagnent le texte et le complètent habilement.

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Premier livre de la Britannique Sophy Henn, "Une maison pour Ours" (pas de nom de traducteur, Albin Michel Jeunesse, 32 pages) raconte avec talent, dans un graphisme un brin rétro sobre et efficace, les itinéraires parallèles d'un petit garçon et d'un ourson qui vivent ensemble depuis toujours. Quand ils grandissent, les inséparables découvrent leurs nouvelles différences. Comment encore cohabiter? Ours doit déménager. Mais où?

Ours grandit plus vite que son pote humain. (c) Albin Michel J.

La recherche d'une maison pour Ours. (c) Albin Michel Jeun.
S'ensuit un savoureux dialogue entre les deux amis. Le garçon sait où l'on trouve des ours: au magasin de jouets, au zoo, au cirque, dans les bois, dans une grotte, dans la jungle... Chaque proposition amène une double page joliment présentée, et le refus catégorique d'Ours! Jusqu'au moment où arrive LA bonne idée, aussitôt exécutée, et mettant en joie le duo qui trouvera bonheur et paix dans cette solution évidente.

"Une maison pour Ours" est une vraie belle histoire à hauteur d'enfant.

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Extra petit format à l'italienne, "Envole-toi!", de Virginie Aladjidi, Caroline Pellissier et Emmanuelle Tchoukriel aux illustrations, se passe en blanc de neige et bleu de ciel. Différentes mamans animaux, dont les silhouettes sont soulignées d'aplats de rouge fluo, y incitent leurs petits à prendre leur envol.

C'est simple, fort et encourageant. "Envole-toi!" parle des craintes des petits et les incite à les dépasser car le monde les attend et vaut la peine d'être découvert. Le tout dans une longue frise enneigée dont le calme est piqué de traces de vie: les traces des animaux, jamais nommés mais de toutes les espèces, oiseaux, mammifères, poissons, insectes, apparaissent en couleur argentée.

Un message réjouissant qui s'achève par l'invitation des mamans à ce que les petits viennent leur raconter leurs découvertes avant de repartir. Des illustrations charmantes, pleines de détails à y déceler, dont la silhouette de l'animal vu à la page précédente.



Les trois premières doubles pages. (c) Ed. Th. Magnier.
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"Le meilleur livre du monde!" de Rilla Alexander (pas de nom de traducteur, Gautier-Languereau, 48 pages) nous vient de Londres. Le titre est évidemment à prendre au second degré mais l'album procure une bonne dose d'amusement en invitant le lecteur à embarquer à bord de ses doubles pages. Quelle expédition que cette lecture! On y va du bus à l'aéroport, on y passe du parachute à la luge, de la canicule à l'océan... sans jamais lâcher le volume que l'héroïne dévore avec appétit. Belle idée  que ce joyeux manifeste pour la lecture donnant envie de lire tous les livres qui existent. Et le graphisme multicolore souligne la variété des livres existants. Une farce fort bien menée, pleine d'inventivité sur un sujet aussi vieux que le livre et très convaincante.

Quelques doubles pages de la version originale en anglais.

"Lis avec moi, lis à haute voix". (c) Gautier-Languereau.

"Ou bien dans ta tête" (c) Gautier-Languereau.

"Laisse-toi aller!" (c) Gautier-Languereau.

"Nous avons des personnages à rencontrer". (c) G.-L.


Un petit aperçu animé ici. En anglais mais super facile à comprendre. On y voit en grand la lectrice qui mène la danse dans "Le meilleur livre du monde!".





mardi 2 décembre 2014

Chez les Français que raconte Florence Aubenas

Son nouveau livre s'intitule "En France" (L'Olivier, 239 pages) mais c'est chez les Français que nous convie la journaliste Florence Aubenas. Ceux dont le monde politique parle peu ou mal, qu'on découvre dans cette soixantaine d'articles écrits avec cœur. Des textes à la "Quai de Ouistreham", en immersion, qui ont été publiés ces deux dernières années dans le quotidien français "Le Monde". Ils ont été réunis ici parce qu'ils portent des voix de femmes et d'hommes discrets si pas invisibles.

Ces récits de vie montrent à la fois l'étendue de la crise économique et l'esprit d'adaptation et de résistance de ces petits, des "humains écrasés" comme on dit des "chiens écrasés", que la formidable grand reporter a dénichés au cours de ses reportages. Ses textes magnifiques, écrits au présent, le temps du journalisme, décrivent de l'intérieur des situations, des comportements, donnent beaucoup la parole aux acteurs. Jamais ils ne jugent. Ils se contentent de dire, et sont d'autant plus forts. Pour les écrire, Florence Aubenas a bénéficié du temps nécessaire, deux jours, parfois trois, parfois plus. Elle en remercie la rédaction de son journal. Des conditions de travail qui font soupirer la presse belge, soumise à d'autres impératifs.

Florence Aubenas.
Grand reporter pour "Le Monde" depuis deux ans, Florence Aubenas l'a été à "Libération" pendant vingt ans, de 1986 à 2006, puis au "Nouvel Observateur" de 2006 à 2012. Elle a parcouru les régions en guerre du monde, donnant des chroniques empreintes d'humanité. Aujourd'hui, c'est en France qu'elle part en reportage, et souvent dans le nord de l'Hexagone, région que celle qui est née à Bruxelles apprécie. Elle y va finalement autant vers l'inconnu que lorsqu'elle est à l'étranger. Ses rencontres, de commande ou de hasard - plutôt la faculté d'ouvrir grand les yeux et les oreilles -, elle les raconte en autant d'itinéraires de vie dans des articles de deux ou trois pages. A les lire, on pousse souvent des "Oh!" et des "Ah!" car les lieux qu'elle raconte, les personnes qu'elle nous donne à connaître, on pourrait les rencontrer, sauf que, la plupart du temps, ils ou elles se trouvent dans des endroits où on ne va pas. 

"En France" se compose de trois parties. La première, "En campagne", se déroule durant la campagne présidentielle de mai 2012 et durant celle pour les municipales de mars 2014 et est suivie de "Au camping" puis de "Une jeunesse française". Ces vies multiples dessinent la France bien entendu mais pourraient aussi dire la Belgique d'aujourd'hui ou de demain. On réalise encore une fois combien la réalité peut dépasser la fiction.

Dans la première partie, on rencontre aussi bien une médecin cubaine que Frigide Barjot ou Gilbert Collard, des militants FN qu'un couple de pompistes bienveillants, des femmes en usine que des agriculteurs, un maire hésitant sur le mariage gay que des candidates à ce mariage, un vieil Arabe qui défend sa cage d'escalier que l'incroyable Madame Coco. En filigrane, bien sûr, le chômage, la précarité, l'isolement, les questions sur l'avenir. En parallèle, la débrouille et l'esprit de résistance comme dans ce sujet original du camping de la plage de Piémanson, en Camargue, en deuxième partie de "En France". Dix kilomètres de côte sans rien d'autre que des caravanes et des constructions précaires car le camping libre y est toléré la moitié de l'année. Ni autorisé, ni interdit, toléré. C'est tout un petit monde qui s'y retrouve d'été en été, avec son organisation, ses habitudes, ses modes, sans eau ni électricité mais avec le sable et la mer. Autant dire que les Belges dotés de seulement soixante kilomètres d'un littoral solidement bétonné ouvrent grands les yeux.

Ce tour de France darde aussi ses projecteurs sur la jeunesse. Des jeunes dont les repères évoluent par rapport à ceux des parents. Un contrat à durée indéterminée devient l'objectif, celui à durée déterminée étant réservé à la génération au-dessus. Les filles brossent l'école ou vont à Sciences Po. D'autres vendent leur corps. Les gars veillent officiellement sur les cités, sont forcés à réfléchir devant d'autres gars, encore moins bien lotis qu'eux.

L'air de rien, Florence Aubenas interroge le fameux "Liberté, égalité, fraternité". Et elle a bien raison de nous secouer. Son livre est formidable par toutes les forces qu'il a décelées, mises au grand jour, tordant ainsi le cou aux préjugés.