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jeudi 16 juillet 2020

Destins croisés sur la route des Balkans

Août 2015, découverte du camion meurtrier en Autriche.

Personne n'a oublié la photo du petit Aylan, enfant réfugié dormant pour toujours sur une plage turque. C'était le 2 septembre 2015. Se rappelle-t-on du terrible drame qui s'est déroulé en Autriche une semaine plus tôt, le 26 août, quand 71 migrants ont été retrouvés morts dans un camion frigorifique à l'effigie de poulets? Peut-être pas car un camion frigorique meurtrier chasse l'autre, comme celui découvert en octobre 2019 en Angleterre.

Toujours est-il que Christine de Mazières, 55 ans, en a fait le pivot central de son deuxième roman, "La route des Balkans" (Sabine Wespieser Editeur, 182 pages), magnifique et douloureux, terriblement bouleversant et si juste sur les drames vécus par les demandeurs d'asile fuyant leurs pays en guerre, leurs proches restés là-bas et les bénévoles actifs ici. Magistrate à la Cour des Comptes à Paris après dix ans dans le privé (déléguée générale du Syndicat national de l'édition), l'auteure est franco-allemande et suit de près les actualités des ses deux pays et celle des droits humains.

"La route des Balkans" est un roman polyphonique qui fait entendre la voix des hommes et des femmes, victimes, bourreaux et neutres, impliqués dans cette tragédie qui a vu mourir d'étouffement cinquante-neuf hommes, huit femmes et quatre enfants, dont un bébé. Les morts étaient originaires de Syrie, d'Irak et d'Afghanistan. Véritable œuvre littéraire et non simple dénonciation, le livre est écrit au présent et fait de nombreux sauts dans le passé. Comme chaque chapitre est daté, on peut assembler sans peine le puzzle de l'itinéraire terrifiant des protagonistes. On les rencontre quand ils sont réunis par le fait du hasard en Hongrie, on les suivra jusqu'à leur arrivée en Autriche ou en Allemagne. Des destins dramatiques, des tragédies, confiées sans mélo, claques qu'assène la réalité.

Christine de Mazières.
Christine de Mazières signe un livre terrible et nécessaire. Un roman puisqu'il lie plusieurs personnes autour d'un cahier rouge écrit par Asma, Syrienne de 17 ans, le journal de cinq années de détresse, et Tamim, un Aghan hazara du même âge, sur les routes depuis trois ans, qui le retrouve et veut le lui restituer. Dans ces désastres que sont les parcours et les errances des candidats à l'asile européen, dans ces horreurs subies dans les pays d'origine, brillent quelques points de lumière, ici des lignes de poésie, là une graine d'amour. "La route des Balkans" est un roman qui s'appuie aussi sur des faits réels, comme l'attitude de la Hongrie vis-à-vis des réfugiés ou les engagements d'Angela Merkel ("Wir schaffen das, Nous y arriverons"). Et bien sûr, l'assourdissant silence radio de l'Europe. On suit ces réfugiés dont les destins se croisent, et ceux qui les exploitent, les sinistres passeurs, même si l'un d'entre eux peut être un bon petit-fils.

Tout cela est formidablement raconté et se mêle dès le début du livre au chemin d'une autre Asma, de Munich elle, petite-fille d'une autre réfugiée, Helga, qui  a fui en 1945 quand l'Armée rouge marchait sur Königsberg, n'a jamais rien dit de son passé et devra le révéler. Elle n'a jamais oublié l'accueil qu'elle a reçu et tient à le réciproquer. Orient et Occident, Sud et Nord, passé et présent, se cognent dans ces pages qui nourrissent le lecteur sur ces points cruciaux de l'actualité. Voilà un roman remarquablement construit, magnifiquement écrit, profond, humain de bout en bout, qui nous oblige à réfléchir au monde dans lequel nous vivons.


Pour lire le début de "La route des Balkans", c'est ici.

D'autres bons livres sur les réfugiés ici.



mardi 14 juillet 2020

La Reine Elizabeth II et lui

La Reine Elizabeth II le jour de son couronnement, le 2 juin 1953.


La Reine Elizabeth II, on sait qui c'est. Lui, c'est Marc Roche, journaliste au "Point" après avoir travaillé pour "Le Monde" et "Le Soir" où il tient toujours une chronique et assure régulièrement le poste de correspondant, et écrivain. Né à Bruxelles en 1951, il est aujourd'hui sujet de Sa Majesté Britannique. Il vient de publier son "livre ultime" sur celle qui règne sur le pays où il réside depuis quarante ans. Il l'aurait bien intitulé "La Reine Elizabeth II et moi". L'éditeur a préféré "Elle ne voulait pas être Reine!" (Albin Michel, 346 pages). Cette passionnante biographie dont chaque élément est évidemment exact est livrée dans une formidable écriture journalistique.

"Lilibet".
Queen Elizabeth II.












Parapluie transparent
mais bande assortie
au ton du jour.
Quelle vie que celle d'Elizabeth II, dite "Lilibet", née le 21 avril 1926 à Londres! Presque un roman. Montée sur le trône à moins de trente ans, le 2 juin 1953, bien plus tôt que prévu, à cause du décès accidentel de son père, George VI. Si l'ouvrage retrace évidemment son parcours de Reine et l'histoire de son royaume depuis qu'elle s'est assise sur le trône, il essaie aussi de comprendre l'être humain dont le cœur bat derrière ces célèbres tenues de toutes les couleurs, chapeaux coordonnés bien entendu et, si nécessaire, parapluie transparent à la bande de couleur assortie. Qui est cette femme suspendue au protocole? dotée d'une famille souvent encombrante? Autant dire que Marc Roche a dû enquêter car la Reine Elizabeth II n'a jamais donné d'interview à la presse. Mais il l'a côtoyée à diverses occasions fournies par son métier de journaliste. A noter qu'il la présente comme "le monarque" là où on aimerait lire "la monarque" pour se conformer aux prescriptions des  dictionnaires.

Pour cette biographie non autorisée, car réalisée sans appui officiel, Marc Roche a suivi son inspiration Il a tenté de répondre aux questions que la Queen lui posait en tant que reine et en tant que femme. Son texte est passionnant, riche et documenté, plein d'informations nouvelles (pas de ragots) et présente par ce bout de la lorgnette l'histoire récente de la Grande-Bretagne. Avec bien entendu les belles-filles, Diana en premier, et la nouvelle arrivée, Meghan.

Marc Roche.
Le journaliste-écrivain-biographe est passé par Bruxelles pour présenter ce livre-document. L'occasion de le charrier un peu - il a déjà publié plusieurs livres sur Elizabeth II. "C'est mon livre ultime sur Elizabeth II. En 2007, j'avais écrit "Elizabeth II. La dernière reine" (La Table Ronde) qui était une biographie assistée, réalisée de manière chronologique. J'avais eu accès à plein d’interlocuteurs officiels." Il est aussi l'auteur de "Elizabeth II - Une vie, un règne " (La Table Ronde, 2012, Tallandier, Texto, 2016), conçu pour ses soixante ans de règne. "Celui-ci, "Elle ne voulait pas être reine!" a été pour moi l'occasion de faire un livre moins complaisant. J'ai tenté de comprendre qui était Elizabeth II, de révéler ses aspects cachés avant qu'elle ne meure, même si elle dispose d’une formidable santé physique et mentale, de façon à retrouver ma liberté éditoriale." 

Sept questions à Marc Roche


Comment expliquer qu'Elizabeth II suscite une forte sympathie ou une forte antipathie?
Elizabeth II est une personnalité insaisissable, assez éloignée des gens. Autour d'elle, la majorité des gens sont pleins d'admiration pour son dévouement à sa charge au détriment de sa vie familiale et personnelle. Une minorité juge qu'elle est coupée de la réalité et qu'elle symbolise le monde anglo-saxon blanc, protestant, rural et aristocrate alors que la société britannique est multiculturelle, multiconfessionnelle, citadine et méritocratique. Cela dans des proportions similaires au vote sur le Brexit, 85 % de non et 15 % de oui.
On peut être surpris par le plan de votre livre, ni thématique ni chronologique. Comment s'est-il dessiné?
J'avais déjà traité Elizabeth II selon les thèmes et selon la chronologie dans mes précédents livres. Ici, j'ai voulu traiter des questions qui m'intéressent.
  1. La Reine et moi (les occasions où je l'ai côtoyée)
  2. Le scoop de sa connaissance parfaite du français, étudié avec une aristocrate belge, Madame de Bellaigue, les présidents français qu'elle a connus et ceux de sa génération avec lesquels elle a eu des liens privilégiés.
  3. Les complications de sa famille.
  4. Le fait qu'elle a éliminé tous ceux qui lui portaient ombrage.
  5. L'énigme du fait que, sans le moindre pouvoir, elle ait une telle influence politique et diplomatique.
Avez-vous réussi?
Je suis parvenu à répondre à beaucoup de mes questions dans le livre mais Elizabeth II, "Lilibet", reste un mystère pour moi alors que j'ai réussi à percer les mystères des membres de sa famille. Je suppose qu'elle est protestante, machiavélique, qu'elle a des idées simples et courtes, qu'elle n'aime pas ce qui est multiculturel, qu'elle aime les gays, qu'elle n’aime pas Israël. Au fond, n'est-elle pas une poupée russe?
Le couple avait déjà deux enfants lors du couronnement.


La difficulté de la cerner est liée à la notion de devoir. Elizabeth II embrasse cette cause à partir du moment où elle lui tombe dessus. Elle manque d'instinct maternel. Elle a délaissé ses enfants. Comment expliquer cela? Ses parents l'aimaient beaucoup mais la trouvaient étrange et il est sûr que sa sœur était la préférée. Elizabeth II est courageuse. Elle a connu la guerre et on sait combien la guerre est formative. Elle est une survivante.
Est-elle la dernière à porter le royaume britannique? 
Je ne le pense pas. Le Pays de Galles est ancré, elle a applaudi la victoire des anti-indépendantistes écossais et elle a opté pour une réconciliation avec l'Irlande où elle s'est rendue en visite officielle en 2011 même si beaucoup de soldats anglais sont morts dans les attentats. On peut penser qu'une réunification ne la dérangerait pas. Mais elle est la garantie de l'unité nationale.
La Queen a-t-elle du cœur?
La question "A-t-elle du cœur?" ne se pose pas. On la juge selon nos critères bourgeois. Elle a la fonction transcendante, elle est pingre, peu généreuse. Son cœur, elle ne l'a montré ni à sa famille, ni à ses collaborateurs. Elle est froide, indifférente aux autres. Elle n'a aucune empathie envers les malades. Elle aime les chevaux et les chiens. Mais elle est maligne, elle s'est formée sur le tas. Elle a l'intelligence de ne pas intervenir dans la vie politique quelles que soient ses préférences. Elle est davantage interventionniste dans la vie de sa famille.
Elizabeth II a beaucoup voyagé. Et elle aime voyager. Cela casse la routine de la vie de palais. Combien de chefs d'Etat Elizabeth II a-t-elle rencontrés? Personne n'a encore compté.
Elizabeth II en trois mots?
Froide
Méfiante
Brutale
La Reine Elizabeth II est-elle une lectrice comme l'a dépeinte un romancier britannique?
Elizabeth II lit peu, contrairement à ce qu'on pouvait imaginer après le roman "La reine des lectrices"  d'Alan Bennett (lire ici). Elle lit des thrillers comme ceux de Jill Cooper qui se déroulent dans le milieu du hippisme,  des auteurs masculins impérialistes du XIXe siècle comme Kipling ou Dickens et bien sûr, comme tout souverain anglais, elle est versée dans Shakespeare.

Impossible d'évoquer la Reine Elizabeth II sans parler de ses tenues,
souvent colorées, le chapeau en accord toujours parfait.



mardi 7 juillet 2020

L'infinie richesse d'une enfance solitaire

#confinothèque52
Aujourd'hui, un de ces albums jeunesse qui ont croisé la covid19 et sont arrivés en librairies juste avant ou en même temps que la fermeture de ces dernières à cause des mesures de confinement.

Les environs de la ferme de Gladys. (c) Rouergue Jeunesse.


A quoi pense-t-elle, cette énigmatique "Gladys" en couverture du nouvel album pour enfants de Ronald Curchod (Rouergue Jeunesse, 64 pages), son troisième chez l'éditeur? Cheveux sombres, rouge à lèvres assorti à sa robe d'été à pois roses (surprise à leur propos en quatrième de couverture), fond orange, elle darde ses yeux bleus dans ceux du lecteur. A moins qu'elle ne rêve?
Les pages de garde initiales nous apprennent que Gladys est la mère de l'auteur-illustrateur, artiste suisse installé à Toulouse. Des informations pratiques suivent une longue liste de dédicaces: les illustrations originales ont été réalisées à la tempera (technique de peinture basée sur une émulsion, comme la peinture à l'œuf); leur reproduction dans l'album est le fruit du travail du génial photograveur qu'est Cédric Cailhol et de l'artiste (tout aussi génial).

La première double page nous montre Gladys chez elle, jeune, dans une robe à pois du même tissu qu'en couverture. Sa coiffure en boule sombre fait ressortir ses yeux bleus. Deux chèvres l'entourent. Comme dans tout l'album, le texte sur papier quadrillé de cahier d'écolier est sobre:
"j'ai onze ans
on habite une ferme solitaire
dans la montagne"
Les deux somptueuses doubles pages suivantes plantent le décor, la ferme d'abord, ses environs ensuite, dans de splendides tons de nature, herbages, ciel, rivière, montagne. Si on regarde bien, on distingue de discrètes lettres blanches dans des phylactères posés ici et là. Des phylactères qu'on retrouve à la double page suivante, sans image, elle, placés sur différents mots d'un texte poétique qui célèbre en courtes phrases la vie à la campagne.

"Gladys". (c) Rouergue Jeunesse.

Bien sûr, il est mieux de savoir lire pour goûter pleinement cet album d'une originalité rare,  élégamment construit dans un rapport texte-images prodigieux. A gauche le texte, à droite l'image, on suit Gladys qui égrène ses souvenirs dans une langue française accomplie et des images superbes incitant à la rêverie et au partage. On est avec elle sur la montagne guettant l'aigle, on est avec elle au creux de la nuit à la recherche des blaireaux, on est avec elle et son frère chasseur, on est avec elle et son grand-père savant qui partage ses connaissances d'instituteur... Il en est ainsi jusqu'au bout de l'alphabet discrètement égrené via les phylactères qui suivent l'ordre des lettres mais acceptent quelques intrus. A pour Aigle, B pour Blaireau, C pour Chamois, mais N pour Noisette à la page du E de l'Ecureuil. Le texte s'avère aussi enchanteur qu'informatif et incite au jeu de retrouver dans les images les lettres entrevues.

"Gladys". (c) Rouergue Jeunesse.

"Gladys". (c) Rouergue Jeunesse.

La règle alphabétique joyeusement chahutée donne lieu à une merveilleuse série de moments d'enfance, en famille ou dans la nature. La jeune Gladys grandit et devient de plus en plus familière au lecteur qui se reconnaîtra peut-être dans certains de ses traits de caractère et apprendra certainement des tas de choses sur la vie dans une ferme de la campagne suisse. Les saynètes se succèdent, toujours aussi remarquablement écrites et illustrées. Jusqu'au retour d'une page de texte uniquement et une terrible image de désolation ensuite, l'incendie de la ferme. La finale, texte à droite et image à gauche cette fois, révèle l'incroyable force de caractère de Gladys (et sa date d'anniversaire):
"on sauve les animaux
toute la ferme brûle...
on a dû tout reconstruire,
tout recommencer!"
Une phrase qui résonne encore quand on découvre les gardes finales, qui sont les dessins complétés des silhouettes du début. Que de chemin parcouru! "Gladys" est un de ces albums rares qui font chaud au cœur et aux yeux. On en sort plus riche et plus fort. Et tant pis si le livre demande un petit effort. Tant mieux même. Les enfants ne sont pas des idiots, on l'oublie parfois. Si Ronald Curchod joue une fois de plus avec justesse sur l'étrangeté de son propos, l'artiste a l'originalité sûre et enchante tant par sa beauté plastique que littéraire. Ne ratez pas cette impeccable "Gladys"! Pour tous à partir de 7 ans.

"Gladys". (c) Rouergue Jeunesse.







lundi 6 juillet 2020

Le mort était trop beau

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Louvain-la-Neuve, ville piétonne.

Il y avait les Dupont-Dupond. Il y a désormais les Dumont-Dupuis. Plus précisément Agnès Dumont et Patrick Dupuis, nouvellistes tous les deux, éditeur également pour le second, qui signent ensemble une enquête policière à Louvain-la-Neuve très réussie, "Une mort pas très catholique" (Weyrich, collection "Noir Corbeau", 188 pages). Un roman policier contemporain bien mené qui nous balade aux quatre coins de la ville piétonne de Louvain-la-Neuve. Une ville universitaire belge bâtie de toutes pièces au milieu des champs de betteraves au début des années 1970. En Région wallonne, entre Bruxelles et Namur.

Le roman commence sans préambule. On est le vendredi 18 juillet et on entre à la suite de Roger Staquet dans un appartement du quartier chic des Bruyères, près du lac de Louvain-la-Neuve. Le retraité est un ami de Jean Meunier, le propriétaire du lieu, inquiet de ne pas parvenir à joindre son locataire. Et pour cause! Quand le serrurier ouvre la porte fermée à double tour, les visiteurs découvrent un mort en pyjama, couché sur son lit. Infarctus? Peut-être mais pas sûr. Bien entendu, la police est appelée. Arrive un agent de quartier, le jeune Paul Ben Mimoun, précédé de peu du médecin qui a son cabinet au rez et son logement dans l'immeuble.

La première conversation entre Staquet et Ben Mimoun est un peu rude. Dès les présentations faites entre le jeune flic et l'aîné qui s'avère être un flic bruxellois à la retraite, les deux vont mieux s'entendre. Ils ont flairé une affaire. Hélas ni la seringue à côté du lit, ni le téléphone décroché, ni le double tour de la serrure n'ont ému l'officier de garde qui refuse d'ouvrir une enquête.

Qu'à cela ne tienne, les deux policiers vont s'en occuper, en toute illégalité donc, puisque le premier est retraité et que le second est en week-end prolongé à l'occasion du 21 juillet. Ils n'ont que peu de jours devant eux avant les funérailles. Ils vont devoir faire très vite pour mettre des mots sur leurs soupçons, découvrir l'identité du cadavre et les raisons de sa "mort pas très catholique". Roger Staquet le veuf au penchant sérieux pour le marc de Bourgogne et Paul Ben Mimoun le gamin amateur de cigarettes tout juste largué par sa copine vont se jauger, se juger et s'épauler pour cette enquête qui touche le milieu des trafiquants textiles et celui, bien plus dangereux des sugar babies.

L'intrigue progresse agréablement avec indices, récapitulatifs et fausses pistes. On rencontre d'intéressants personnages secondaires. On suit avec intérêt le duo échafauder ses théories, les confirmer ou les infirmer, avec une tension qui va croissant jusqu'à la finale, évidemment différente de ce qu'on aurait pu imaginer, mais miroir d'un grave problème de société.

L'écriture est plaisante, qui se partage entre le portrait des deux policiers, leurs ressemblances et leurs différences, leurs conversations, les différentes pistes et l'enquête elle-même. Bien sûr, on n'est pas terrifié mais agréablement pris dans ce récit noir savamment construit. Ecrit à quatre mains, soit à vingt doigts? "Disons que ce fut une écriture à 10 doigts (2 x 5)", rectifie Patrick Dupuis, "car Agnès et moi nous ne sommes pas pianistes. J'ai demandé à Agnès de m'accompagner alors que j'avais entamé le chemin et que mes personnages commençaient à m'enquiquiner quelque peu (je suis, comme elle, d'abord et avant tout nouvelliste). Je l'ai fait car j'ai toujours considéré que nos univers étaient proches. Ça a bien fonctionné, on s'est d'abord mis d'accord sur la suite qu'il fallait donner à ce qui existait déjà, on a écrit et, ensuite, on a passé un temps fou à se corriger mutuellement, ce qui a donné une unité au roman. J'ajoute qu'on s'est bien amusé." Hé bien, pareil pour la lectrice que je suis, je me suis bien amusée.





















mercredi 1 juillet 2020

Coup de foudre un soir de canicule

#confinothèque51
Aujourd'hui, un de ces romans jeunesse qui ont croisé la covid19 et sont arrivés en librairies juste avant ou en même temps que la fermeture de ces dernières à cause des mesures de confinement.

Maïa Brami.


Que celui/celle qui n'a jamais espionné des heures durant celui ou celle sur qui il/elle avait secrètement jeté son dévolu, que celle qui n'a jamais éprouvé un flash électrique à la vue d'un biceps qui se gonfle sous l'effort et brille au soleil, la mettant dans un état aussi inouï qu'imprévu (cette étincelle est-elle un truc de fille ou est-elle mixte?), passe son chemin devant "Toute à vous", le nouveau roman pour grands adolescents de Maïa Brami (Editions Thierry Magnier, collection "L'Ardeur", 122 pages). Ou plutôt non, qu'il/elle reste et se lance dans ce roman à fleur de peau, de désir et de fantasme, d'une justesse parfaite et d'une langue qui enchante.

Un roman pour les plus de 15 ans, avertit l'éditeur, en raison de "scènes explicites qui peuvent heurter la sensibilité des plus jeunes". Et pour les adultes, qu'ils se dénomment "jeunes adultes" ou autres. Il est le troisième de la collection "L'Ardeur", lancée à l'automne 2019. Une collection dont l'ambition se résume en trois mots, "LIRE, OSER, FANTASMER" - ils clôturent le volume - et qui publie des textes parlant de sexualité, de désir, de fantasme. Pour l'éditeur, "la collection "L'Ardeur" se pose résolument du côté du plaisir et de l'exploration libre et multiple que nous offrent nos corps." Une chance pour les lecteurs d'aujourd'hui, peu importe leur âge.

Pour nous raconter son héroïne, Stella, 21 ans, Maïa Brami a choisi la forme épistolaire. L'étudiante écrit à son voisin d'en face qu'elle a surpris en train d'enlever son t-shirt devant sa fenêtre. Un mouvement sans doute anodin pour lui mais un détonateur pour celle qui l'a observé à 21h47. Stella en a été retournée, électrisée, aimantée. Avait-elle jamais vécu cela auparavant? Ce désir fou, cette obsession, cette curiosité! Stella ne sait plus qu'une chose. Elle veut rencontrer cet inconnu dont elle ne sait rien. Elle le veut même tout court et le lui dit de toutes les façons dans ces lettres qui ne trouveront sans doute jamais leur destinataire.

Au fur et à mesure des missives, on découvre et on suit Stella dont la cinéphilie enflamme l'imagination qu'elle a vive. Ses ex, ses envies, ses fantasmes, ses colères, ses élans. "Toute à vous" est plein de trouvailles et de surprises. Rien à voir avec un roman à l'eau de rose! Au contraire, un texte magnifique, brûlant, drôle parfois même sur le désir, le sexe, la vie, les hommes et les femmes. Une enquête minutieuse et amoureuse sur cet énigmatique voisin et sa canne blanche. L'auteure règle admirablement la tension de ce roman de vie et d'envie, les deux si joliment dites. Comment ne pas être Stella tant les mots nous la rendent proche? "Toute à vous" traque la vérité des émotions, dit les sensations les plus intimes, ne s'encombre pas de bienséance, le tout dans une langue riche et précise. Un bonheur de lecture.


Pour lire en ligne le tout début de "Toute à vous", c'est ici.