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vendredi 18 février 2022

Livres de neige d'hier pour très jeunes lecteurs

Les bonshommes de neige Papou et >Pola. (c) La Partie.

La neige,
quasi absente cet hiver, problème aux Jeux Olympiques de Pékin, mais bien présente dans ces trois albums pour tout-petits appartenant au patrimoine de la littérature de jeunesse.


Neige finlandaise


Papou et Pola
Oili Tanninen
traduit du finnois par Johanna Kuningas
La Partie
32 pages
dès 3 ans

Merveille née en Finlande en 1970 et enfin traduite en français, ce petit cartonné en papiers découpés et collages met en scène deux bonshommes de neige qui s'adonnent aux plaisirs de l'hiver. On suit Papou, le petit, et Pola, le grand, accompagnés d'un lapin blanc et d'un oiseau bleu dans de merveilleuses images en trois couleurs, orange vif et bleu profond se posant sur les fonds blancs. Luge, patinage sur glace, ski, batailles de boules de neige, sculptures de neige, tout est délicieusement représenté par Oili Tanninen, née en 1933. Même les chutes. Mais l'hiver n'a qu'un temps et les deux bonshommes de neige ne vont pas résister à la pluie du printemps. L'enfant lecteur comprend très bien pourquoi ils disparaissent de la dernière image, n'y laissant que bonnets, moufles et bâtons de ski. Heureusement, il suffit de reprendre l'album au début pour leur redonner vie. Une très belle façon de saluer le cycle des saisons, et, en filigrane, d'évoquer la finitude de chacun.

Papou et Pola. (c) La Partie.



Neige américaine


Jour de neige
Ezra Jack Keats
traduit de l'anglais car Ilona Meyer et Caroline Drouault
Les Editions des Eléphants
32 pages cartonnées
dès 2 ans

Images à l'italienne dans ce bijou d'album né en 1962 aux Etats-Unis, traduit en 1999 chez Circonflexe et enfin à nouveau disponible en version cartonnée dans une nouvelle traduction. Lorsque Peter se réveille ce matin là, il n'en croit pas ses yeux: tout est blanc dehors, il a neigé! Le petit garçon se précipite dehors et découvre avec émerveillement cette drôle de matière, moelleuse et froide, la neige. Ezra Jack Keats (1916-1983) séduit toujours autant avec cet album universel, raconté au passé simple, faisant partager à tous les enfants, de toutes les couleurs et des toutes les classes sociales, les découvertes de son jeune héros. Les empreintes de pas, les lignes qu'on peut dessiner dans la neige, le bâton pour la faire tomber des branches, les jeux, les glissades, jusqu'au retour à la maison, chaude et accueillante, et également la tristesse devant les boules de neige fondues. Ici, l'album rebondit sur la journée suivante où la neige est toujours présente et invite à de nouvelles aventures. A saluer aussi, les illustrations expressives pour les personnages et terriblement inventives pour les décors.

En route pour des découvertes. (c) Editions des Eléphants.



Neige néerlandaise


Miffy et la neige
Dick Bruna
traduit du néerlandais
La Martinière Jeunesse
32 pages
dès 1 an

Images en aplats et histoire du quotidien toute simple, bien adaptée aux tout-petit.,s pour cet album né en 1963 qui invite les enfants à suivre Miffy, habillée, bottée et chapeautée, dans la neige. La petite lapine de Dick Bruna (1927-2017) va profiter des joies de l'hiver, luge, patinage, bonhomme de neige mais aussi sauver un petit oiseau frigorifié. 

Miffy a sauvé l'oiseau. (c) La Martinière Jeunesse.


A signaler aussi, le coffret "Promène-toi avec Miffy" de Dick Bruna (traduit par Elsa Whyte, La Martinière Jeunesse, septembre 2021), comportant trois tout petits livres cartonnés où Miffy se rend à la ferme toute seule, au parc avec son papa et en visite chez ses grands-parents avec ses parents. Tout chou!




lundi 14 février 2022

Bisous, bisoux, bizoux...

"Bisous". (c) Saltimbanque Editions.

Et les bébés, ils lisent?
Bien sûr.
Ce qui est certain, c'est que les tout-petits aiment lire.
Sélection d'albums sur le thème de l'amour et des bisous.


Bisous
Marta Comin
Saltimbanque éditions
traduit et adapté de l'espagnol par Jean Céa
16 pages animées
dès 2 ans

Immense coup de cœur pour le cartonné de grand format de cette artiste visuelle espagnole. Tout y est beau, tout y est pensé, tout y est graphique, tout y est réussi. De page en page de cet album animé, on croise différents animaux qui, tous, vont s'embrasser pour différentes raisons. Les poissons et les serpents sont heureux de se retrouver, les abeilles sont au travail, les canards jouent à s'attraper, les éléphants se saluent, les oiseaux quittent le nid... En finale, le bébé est sur le point de s'endormir.

Les atouts de ce livre sont le graphisme sobre et expressif, les trouvailles des pliages et des tirettes qui permettent aux personnages de se faire des bisous quand on les manipule, mais pas à chaque mécanisme, le texte reprenant chaque fois le cri de l'animal suivi de "smack, smack!". C'est tout simple et terriblement jubilatoire. A manipuler délicatement.


Les poissons glissent pour s'embrasser. (c) Saltimbanque Editions.


Avant, et après avoir déplié les volets. (c) Saltimbanque Editions.



Je t'aime tellement fort!
Anne Gutman
Georg Hallensleben
Gallimard Jeunesse
32 pages
dès 3 ans

Depuis quand connaît-on Pénélope, ce trop mignon koala bleu au joli nez rouge, création commune d'Anne Gutman aux textes et Georg Hallensleben aux illustrations? Depuis 2005 et l'album "Mon amie Pénélope" (Gallimard Jeunesse) qui en proposait quatre histoires. Une cinquantaine de titres allaient suivre, dans tous les formats. Le dernier en date est un grand album où, à l'heure de dormir, l'espiègle Pénélope, déjà couchée dans son lit, fait diversion en se lançant avec sa maman dans une réjouissante joute oratoire. Tout commence par une escalade entre les "je t'aime" et les "moi, je t'aime encore plus fort"  -- mais pas comme dans l'excellent "Devine combien je t'aime" de Sam McBratney et Anita Jeram (l'école des loisirs, Pastel, 1994). Affirmations qui se concrétisent par différents projets de cadeaux assez farfelus, château, forêt, poules à œufs en chocolat, de plus en plus fous jusqu'à ce que le père vienne mettre le holà, malgré une ultime tentative de résistance de Pénélope.

L'ambiance est charmante, servie par les extraordinaires illustrations mettant royalement en scène les projets imaginés. Hallensleben est un maître de la couleur, un as de la perspective, un chantre des paysages extérieurs ou des scènes d'intérieur. Le grand format de l'album permet d'encore plus apprécier ses tableaux.

"Je t'aime, maman./ Et moi encore plus..." (c) Gallimard Jeunesse.

Quand l'amour s'imagine de façon concrète. (c) Gallimard Jeunesse.



Un petit bisou... enfin!
Eoin McLaughlin
Polly Dunbar
traduit de l'anglais par Emilie Nief
Gallimard Jeunesse
32 pages
dès 3 ans

Après l'album tête-bêche "Un petit bisou?" où Tortue et Hérisson cherchaient chacun de leur côté à se faire consoler et se retrouvaient au milieu du livre, et "Un petit bisou de loin", tous deux sortis en 2020, où les héros s'envoient par lettre des bisous volants parce que la distance les empêche de se voir, voilà un troisième tome de cette charmante série en petit format broché (et petit prix). Cette fois, ce sont les choses de la vie qui séparent le duo d'amis. Hérisson est impatient que Tortue sorte de son hibernation. Il la cherche partout. Quel bonheur, partagé et réciproque, quand ils se retrouvent. Une histoire tendre portée par un texte justement minimal et des dessins délicats mais vigoureux. Un seul petit bémol, tout petit: pour les besoins du scénario, Tortue hiberne sur terre et non sous terre! 

Tortue est réveillée. (c) Gallimard Jeunesse.



dimanche 13 février 2022

Les lauréats 2021 de l'ARLLFB (Académie belge)

L'œuvre de Francis Joiris qui dote le prix Découverte 2021.


Séance de nuit à l'Académie,
en marge de Bright Brussels 2022.
Et voilà, les différents jurys ont tranché, déterminant le palmarès 2021 des prix littéraires de l'Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique, qui a été proclamé ce samedi 12 février, alors que se tenait en trois lieux de Bruxelles le festival de lumières Bright Brussels 2022. Les différents finalistes se trouvent ici. Une cérémonie en public, ce qui a rendu "triplement heureux" Yves Namur, le secrétaire perpétuel (lire ici) après deux éditions confinées à cause du covid. Une remise de prix ponctuée de la lecture d'extraits des ouvrages primés par Stéphanie Moriau.
Six lauréats ont été fêtés, deux femmes et quatre hommes. A noter aussi, deux trentenaires figurent au palmarès. L'Académie belge a toujours aimé récompenser les jeunes, à raison au vu de leur parcours ultérieur. Et le théâtre, puisque trois pièces figurent au palmarès 2021.
Un peu moins de prix que précédemment, on s'y perdait et les dotations étaient parfois épuisées.

Palmarès

Grand prix du Roman

annuel, doté de 1.500 euros.
        

Emmanuelle Dourson, pour "Si les dieux incendiaient le monde" (Grasset, 248 pages, 2021).
Née à Bruxelles en 1976, études de langues et littératures romanes, pianiste amateur.
"Ce premier roman est mon premier texte de fiction. Avant j'écrivais mon journal intime. Il a été comme un atelier pour moi. Je tentais d'y restituer mes impressions, mes pensées, des faits minuscules. je prenais beaucoup de libertés avec la réalité. En fait, je tendais vers la fiction. Avant ce texte, j'ai écrit une nouvelle pour franchir le pas de la fiction. Il devait être une autre nouvelle, il est devenu un roman!"
L'avis du jury (Jean Claude Bologne, Gérard de Cortanze, François Emmanuel, Sylvie Germain, Jean Klein, Pierre Mertens, Jean-Luc Outers).
"Si les dieux incendiaient le monde", premier roman d’Emmanuelle Dourson, a enthousiasmé, sinon incendié, plusieurs membres du jury du roman.
Grand texte choral en six longs chapitres, le roman explore un moment particulier d'une famille grande bourgeoise où la transmission se fait par les femmes, fusionnelles ou rivales.
Traversant les mondes du père Jean, d'abord, de sa fille aînée, Clélia, du mari de celle-ci, Yvan, de leur fille aînée, Katia, tout le roman se dirige vers son lieu d'apothéose au Palau de la Musica de Barcelone, où Albane, la fille cadette, pianiste prodige, va jouer l'opus 111 de Beethoven.
Il faut dire que tous les fils familiaux vont à ce moment-là se renouer. Car Albane a claqué la porte de la famille quinze ans auparavant, elle s'est exilée à New York et elle revient pour la première fois en Europe pour ce concert unique dans ce décor somptueux, sous le regard des Walkyries du Palau de la Musica.
Ajoutons que Mona, la mère morte, s'invite dans l'univers intérieur des membres de la famille, son mari, ses filles, sa petite-fille… Elle seule parle à la première personne et depuis l’ombre où elle se trouve, depuis l'espace invisible qu'elle a rejoint, elle semble tirer tous les fils des monologues et acheminer tout le roman vers son point d'embrasement.
C'est cette qualité de sur-sensibilité, d'ardeur de la langue, ces accents cosmiques, "woolfiens", bribes d'un réel à la fois très concret et pourtant vibratoire, qui a emporté l'adhésion de la majorité des membres du jury. 
C'est sans doute encore la tâche de la littérature de convier les dieux dans le monde et de l'incendier quelquefois. Ici, pour ce roman d’Emmanuelle Dourson, magnifiquement construit, orchestré, d'une maturité étonnante pour une primo-romancière, d'un style, d'une palette — musicale — qui promet une grande écrivaine.
                                                                   François Emmanuel


Grand prix de Poésie

annuel, doté de 1.500 euros.


Francesco Pittau, pour "Épissures" (L'arbre à paroles, 260 pages, 2020)
Né en 1956 en Sardaigne, écrivain toujours, poète souvent et de plus en plus illustrateur, auteur de romans, de quatre recueils de poésie actuellement et d'une bonne centaine d'albums pour la jeunesse (Seuil, Gallimard, Les Grandes Personnes, Albin Michel, L'École des Loisirs, Memo, etc.).
"Je fais avec ce que j'ai. J'essaie de regarder mon quotidien. Je suis content de vivre - pas toujours satisfait - contrairement à beaucoup de poètes torturés. Je suis assez triste qu'on évacue toujours l'humour de la poésie. Dans ce recueil, tout est mélangé."
L'avis du jury (Eric Brogniet, Corinne Hoex, Philippe Lekeuche, Yves Namur, Gabriel Ringlet).
Francesco Pittau est un auteur reconnu dans ce qu'on appelle, à tort ou à raison, "la littérature jeunesse". (...) Il n'en était cependant pas à son premier recueil de poésie: "Un crabe sur l'épaule" était paru au Seuil et les Carnets du dessert de Lune avaient publié "Une maison vide dans l'estomac" et "La Quincaille des jours". Aujourd’hui, notre Académie salue la publication d'"Épissures" à l’Arbre à paroles.
Rappelons simplement que le nom épissure est féminin, provient du verbe épisser et que le Robert en donne deux définitions: une réunion de deux bouts de corde, de câble ou de fil électrique par l'entrelacement des torons et d'autre part, un motif ou garniture fait de lanières de cuir entrecroisées.
Ce recueil de plus de 250 pages entend nous balader dans le quotidien d'un homme, dans ce qu'il y a de plus banal, au cœur même de la réalité. Si ce n'est que cette réalité est ici sublimée. Le poète, et son sens aigu de l'observation, nous donnant à voir ce qu'il faudrait peut-être regarder au-delà des simples réalités: qu'il s'agisse d'un supermarché et "le froid de la solitude", de figues qu'on mange "dans l'éblouissement du petit matin", d'une tondeuse et une pelouse, représentation d'un monde sans pitié pour le pauvre escargot écrasé, etc.
Un livre, donc, où foisonne la banalité repensée. Qui ose parler de sa machine à laver? Pittau! Qui parle d'une assiette creuse, métaphore de l'absence dont il est souvent ici question, et nous propose d'y "mettre autant de vie qu'elle peut en contenir"? Pittau! Qui fleurte avec la métamorphose comme Gregor Samsa et se verrait bien en fourmi? Pittau, je vous l'assure!
"Épissures" est un livre d'émotion, peut-être aussi un bréviaire de la mélancolie, où pointent l'étonnement mais aussi un certain fatalisme. Un livre qui, transposé dans la peinture, serait probablement un tableau d'Edouard Hopper… Reste à demander à l'auteur: lequel? 
Yves Namur

Grand prix des Arts du spectacle

annuel, doté de 1.500 euros.


Noémie Carcaud, pour "Take care" (Les oiseaux de nuit, 124 pages, 2020)
Comédienne, auteure et metteure en scène française, Noémie Carcaud est installée depuis longtemps à Bruxelles.
"Rappelons que je pratique l'écriture de plateau. Je soumets un thème aux acteurs. Je les filme. Je les écoute. Je retranscris alors les morceaux de leur texte qui m'intéressent, je les modifie, je les rerythme. Comme un montage cinématographique. J'écris plutôt des spectacles que des pièces de théâtre."
L'avis du jury (Anne Carlier, François Emmanuel, Paul Emond, Xavier Hanotte, Caroline Lamarche).
Comédienne de formation, Noémie Carcaud est aussi metteuse en scène. Avec sa compagnie franco-belge Le Corps Crie, elle construit ses spectacles en développant un travail d'écriture à partir du plateau, où les émotions sont portées par le corps autant que par la voix. Comme formatrice, elle a dirigé de nombreux stages et ateliers, et depuis 2019 elle enseigne au cours Florent à Bruxelles.
Dans "Take care" (Editions  Les Oiseaux de Nuit), il s'agit de la fin d'un monde. Dans une famille composée de jeunes adultes de la même génération, l'heure est au partage, chacun disposant de ressources inégales et de motivations divergentes. Les sept protagonistes se retrouvent pour un week-end dans la maison familiale, isolée et vétuste, avec un trou, à reboucher ou non. Ensemble, ils doivent décider de la destination de cette maison, préoccupation aggravée par la présence parmi eux d'une jeune fille fragile, Mona, dont l'avenir les préoccupe et polarise leur désarroi. Autour de leurs tentatives maladroites de prendre soin d'elle, surgissent des discussions, des dissensions, des angoisses communes ou non. Des souvenirs refont surface, tout se rejoue comme en un kaléidoscope dont les dessins successifs se révèlent par brisures. Mona semble échapper aux assignations et vivre dans sa bulle bien qu'elle dépende en partie, physiquement, de ses proches. En attendant, la question se pose: qui, dans notre monde déstructuré, va veiller sur les fragiles? Qu'est-ce que cela veut dire "prendre soin" (take care)? Quels intérêts sont en jeux? Quelles attentes? Quelles compensations idéologiques, altruistes, égoïstes, quel masque posé sur l'angoisse? Et comment est-il possible d'être à ce point "à côté de quelqu'un et ne rien voir de ce qui se passe à l'intérieur"?
En découvrant "Take care", on est frappé par la simplicité et la force des dialogues. C'est leur montage qui donne le rythme, provoque chez le spectateur, compassion, rire ou inquiétude. Leur attribution aux sept personnages révèle les différents caractères avec leurs désaccords, leurs vacillements, leur ambivalence à l'heure de la fin, sinon du monde, du moins d'un certain monde. Il y a quelque chose de tchékhovien dans cette vitalité mélancolique et drôle. (...)
Caroline Lamarche


Grand prix d'Histoire de la littérature

biennal, doté de 1.500 euros.



Benoît Denis, pour "Michel Audiard – Georges Simenon", Scénarios présentés et édités par Benoît Denis (Institut Lumière et Actes Sud, 924 pages 2020).
Directeur du Centre d'études Georges Simenon de l'Université de Liège, professeur de littérature à la même université, auteur d'essais marquants sur Sartre, la littérature belge dont Georges Simenon (coéditeur du volume en Pléiade) et Pierre Mertens.
"Ce livre est une commande de Jacques Audiard qui voulait un livre différent sur son père, Michel Audiard. C'est en travaillant que je me suis rendu compte qu'il avait croisé Georges Simenon à plusieurs reprises."
L'avis du jury (Sophie Basch, Danielle Bajomée, Michel Brix, André Guyaux, Jacques Charles Lemaire).
À l’occasion du centenaire de la naissance de Michel Audiard, Benoît Denis a voulu interroger trois films scénarisés et dialogués par celui-ci et adaptés de romans de Simenon:
- "Le sang à la tête", de Gilles Grangier, 1956 (le roman: "Le Fils Cardinaud", 1942);
- "Maigret tend un piège", de Jean Delannoy, 1958 (adapté du roman éponyme, 1955);
- "Le Président", d'Henri Verneuil, 1961 (adapté du roman éponyme, 1958).
Ce fort volume de 914 pages impressionne tout d’abord par le travail de bénédictin qui a dû présider à son élaboration: nous nous trouvons ici, en effet, devant une recherche qui associe édition critique des scénarios d'Audiard, genèse de la collaboration entre Simenon, Audiard et les réalisateurs parfois. Il s'agit d'une enquête serrée dans les correspondances échangées, dans des livres de souvenirs, d'une enquête qui recourt à des témoignages et en passe par l'examen des contrats passés (...)
Les présentations rigoureuses et érudites de Benoît Denis en portent la trace et permettent de commencer à entrevoir pourquoi ces réalisateurs ont choisi ces romans-là dans l'œuvre de Simenon. Pourquoi ils ont sollicité Audiard, quand ce n’est pas l'inverse.
Non content d’établir la genèse — et les étapes — de la collaboration entre Simenon et Audiard, Benoît Denis examine scrupuleusement les remaniements intervenus, du roman au scénario, et du scénario au film. Ainsi, l’édition des textes d'Audiard s'accompagne d'analyses solides qui manifestent l'adoption (selon les mots de Jean-Claude Carrière, "adapter, c'est d’abord adopter") par Audiard d'un univers romanesque qui n'est pas le sien, lui qui est une sorte de dialoguiste-écrivain-caméléon. (...)
Tout ceci est essentiel. Et la masse des données offertes par cette étude est étourdissante.
Mais ce qui est proprement éblouissant — et relevé partout par la critique — est l'importance qu'accorde Benoît Denis à la figure d'un très grand acteur: Jean Gabin. Denis ose en effet l'hypothèse (qui sera vérifiée) selon laquelle celui-ci serait en quelque sorte — partiellement — un co-scripteur des scénarios et des films, sa notoriété et son talent pesant fortement sur des modifications de l'intrigue (par exemple, lorsqu’il refuse de jouer le mari trompé). Benoît Denis démontre, par ailleurs, qu'Audiard devient, dans les années qui l'occupent, une sorte de "gestionnaire" de l'image de Gabin, celui-ci ne s'exprimant plus que selon les bons mots du dialoguiste-star et ce, jusqu'à la caricature. (...)
Danielle Bajomée

Prix Verdickt-Rijdams

biennal, doté de 3.000 euros.


Pierre Schoentjes, pour "Littérature et écologie. Le mur des abeilles" (José Corti, 464 pages, 2020).
Professeur en littérature française à l'Université de Gand, fondateur et directeur de la formidable "Revue critique de fixxion française contemporaine" (ici), le lauréat était malheureusement absent car retenu par un colloque à l'étranger.

L'avis du jury (Véronique Bergen, Lydia Flem, Jean Klein, Philippe Lekeuche, Yves Namur).
(...) Ce prix 2021 est attribué à Pierre Schoentjes pour son essai, "Littérature et écologie, Le mur des abeilles", paru dans la collection "Les essais", aux éditions Corti, un volume de plus de 450 pages. Pierre Schoentjes est professeur de littérature française à l’Université de Gand, auteur de plusieurs essais dont "Poétique de l'ironie" et "Fictions de la Grande Guerre". 
Cet essai entend répondre à la question suivante: "Comment la littérature s'empare-t-elle des questions environnementales, pour penser notre présent et notre futur?" Ce travail circonscrit à la littérature contemporaine et à des auteurs belges, suisses et français, tente, selon l’expression d'Anne Pitteloud, d'en "tracer les lignes de force et les questionnements, tout en éclairant sa quête de formes nouvelles".
Cette réflexion apparaît récente dans la littérature française alors qu’elle s'est développée aux États-Unis depuis 1970. On pense là à Henry David Thoreau. Et si la France avait son Giono, il faut évoquer aujourd'hui Alice Ferney et "Le Règne du vivant" ou Sylvain Tesson.
Ce volume (et les autrices et auteurs auxquels Pierre Schoentjes s'attache) est de ceux qui nous mènent à cette réflexion qu'il faut tenir aujourd'hui, et c'est une urgence: comment un livre et son écriture peuvent-ils rendre compte "des problèmes et des défis en matière d'écologie"?
S'il est impossible de résumer cet ouvrage, sachez simplement qu'il est, parmi d'autres points, question de littérature verte qui "implique un partage avec la nature et inclut le principe de solidarité"; de littérature marron, liée aux différentes formes de pollution; et d'écriture postapocalyptique et ses scénarios de fin de monde.
Si Maeterlinck ne fait pas partie du corpus étudié, j'en terminerai par ce mot de notre illustre Gantois: "On dirait que la nature ne sait pas ce qu'elle veut, ou plutôt, ne fait pas ce qu'elle veut, que quelqu'un lui retient le bras pour l'empêcher de trop bien faire."
Yves Namur

Prix Découverte

annuel, regroupant plusieurs prix antérieurs, doté d'une œuvre d'art de Francis Joiris.


Florian Pâque, pour ses deux pièces "Avec le paradis au bout" (Les cygnes, 92 pages, 2021) et "Etienne A." (Lansman, 56 pages, 2021).
"Je suis comédien au départ. Les actrices du "Paradis" sont des amies que je connais très bien. Je parle beaucoup, si une phrase émerge, je la garde. Le "Bataclan" s'est déroulé quand j'étais à Paris. Qu'en faire, en parler? Dans ma pièce, chaque histoire est différente. C'est la somme de tous les événements, établissant une sorte de cartographie des souvenirs. La pièce a été créée il y a un certain temps et est transformée au fur et à mesure que le temps avance. Elle a toujours la même durée, certaines scènes sont ajoutées, d'autres sont enlevées."
L'avis du jury (Éric Brogniet, Paul Emond, Corinne Hoex, Philippe Lekeuche, Gabriel Ringlet).
Né en 1992, Florian Pâque est également metteur en scène et acteur. Après une première formation théâtrale à l'Académie César Franck de Visé et des études de philologie romane à l'ULiège, il suit à Paris le cours Florent, dans le cadre duquel il monte ses premiers spectacles. Il anime aujourd’hui la compagnie Le Théâtre de l'Éclat. Le Prix Découverte lui est décerné pour ses deux premières pièces publiées, "Avec le paradis au bout" (Éditions Les Cygnes) et "Étienne A." (Lansman Editeur). Le Prix entend mettre en évidence le talent d'un jeune auteur maniant avec une égale maîtrise deux registres très différents: d'une part une œuvre chorale qui reparcourt l'histoire du monde depuis la chute du Mur de Berlin, le moment où sont nés les acteurs pour lequel elle est rédigée; de l'autre, une pièce intimiste où se trouve décrite l'existence sans horizon d'un manutentionnaire de la firme Amazon.
En une grande fresque chatoyante composée de scènes rapides, "Avec le paradis au bout" (ce titre est emprunté à un vers de Verlaine) évoque une série d'événements dramatiques ou de problèmes majeurs qui ont marqué le début de ce siècle; de Berlin en liesse en 1989, on passe entre autres à l'écroulement des Twin Towers, la mise à feu du Moyen-Orient, la crise financière, l'incessante tragédie de la migration, la poubellisation de la planète ou le début de l'actuelle pandémie. Des personnages en tout genre, tantôt émouvants, tantôt drôles et inattendus, à moins que n'apparaisse telle ou telle personnalité connue ou que les acteurs s'expriment en leur propre nom, se succèdent pour faire entendre le point de vue d'une génération sur "ce nouveau monde sans boussole", comme l’écrit Amin Maalouf. "J'ai mal au monde", dira un des interprètes; et un autre: "Voilà vingt ans que nos enfances ont disparu." D'où la question posée dans un dernier tableau consacré au nettoyage de toilettes communes: "Mais quel matin possible pour une nuit sans fin?"
Fourmi parmi les fourmis, soumis à une cadence épuisante, alors même que son chef lui reproche sa baisse de rendement (un siècle plus tard, "Les Temps modernes" de Chaplin sont toujours d'actualité), "Étienne A." n'arrête pas, jusque dans ses rêves, d'expédier des cartons. Même en ce soir du 24 décembre où se passe la pièce, il est obligé de prester, puisqu'il est travailleur de nuit. Dans les heures qui précèdent, il a porté les cadeaux de circonstance à un père plutôt indifférent; son ex-femme a exigé inopinément qu'il garde leur fils de sept ans pendant l'après-midi; manager dans la même "grande famille" Amazon — le hasard veille à tout —, le nouveau mari lui en a remis une couche sur ses mauvaises prestations. Quand il arrive au travail, la collègue qui est l'objet de ses pensées constantes, lui annonce qu'elle va se marier. Cette vie de grisaille, de misère morale et de contraintes permanentes, Florian Pâque la décrit sans pathos mais avec empathie, voire avec tendresse, allant jusqu'à offrir à son protagoniste, en guise de dénouement, une échappatoire de l'ordre de la fable poétique. Une description accomplie avec une grande justesse d'écriture qui, la plupart du temps, évite le dialogue et juxtapose des tirades s'apparentant bien davantage au monologue, sinon au soliloque.
Paul Emond


*       *


Francis Joiris dans son atelier.

La pièce "Etienne A." de Florian Pâque se termine dans une boîte en carton. Est-ce une blague du destin car l'œuvre qu'il reçoit a été créée par l'artiste cartonniste (pas cartooniste) liégeois Francis Joiris. Il parvient à transformer le carton banal en objet artistique.

Né à Namur en 1955, mais vivant à Liège où il a fait des études de photographie à Saint-Luc et donné cours, Liège où il a son atelier rempli de cartons, "un véritable foutoir", Francis Joiris n'utilise que le carton pour ses œuvres. "Quand je travaillais dans une agence de publicité comme chef de produit, j'ai rencontré un artiste qui faisant des meubles en carton. Un jour, bêtement, un copain a mis un de ces meubles au mur, comme un tableau. Cela m'a fait un déclic. Le carton n'offre aucune contrainte technique. Il est ma matière première et ma source d'inspiration".

S'il dessinait avant, depuis 2011 et des problèmes de santé, Francis Joiris apprécie le carton qu'il utilise en l'arrachant de diverses manières. Il compose alors ses tableaux, "plutôt des petits formats car les gens n'ont pas de grands espaces à leurs cimaises", en relief où les cartons sont disposés sur le champ, en planos à la façon de puzzles, en mixtes se rapprochant davantage de la sculpture.

En harmonie de couleurs ou en opposition frontale, ses tableaux sont autant de paysages où chacun peut faire son histoire.







vendredi 11 février 2022

Les finalistes des prix littéraires 2021 de l'Académie belge

Où sommes-nous? (c) Jean-Luc Lossignol, ARLLFB.

Nouveau fonctionnement à l'Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique (ARLLFB): la remise des prix est désormais précédée d'une sélection de finalistes dans chaque catégorie (lire ici). Rappelons que les récompenses ne sont pas toutes annuelles, raison pour laquelle le nombre de récompenses attribuées varie d'année en année. Les prix 2021 seront remis  ce 12 février. Voici les finalistes.

Grand prix des Arts du spectacle

Ce prix annuel doté de 1.500 euros récompense une œuvre théâtrale, mais aussi éventuellement un scénario de cinéma ou de télévision, un seul en scène, etc.
  • Noémie Carcaud, "Take care" (Les oiseaux de nuit)
  • Geneviève Damas, "Quand tu es revenu" (Emile Lansman)
  • Zenel Laci et Denis Laujol, "Fritland" (Les oiseaux de nuit)
  • Florian Pâque, Etienne A., Lansman, "Avec le paradis au bout" (Les Cygnes)
  • Anne-Cécile Vandalem, "Kingdom précédé de Tristesses et Arctique" (Actes Sud-Papiers)


Grand prix de Poésie

Prix annuel doté de 1.500 euros, le prix de Poésie est attribué pour l'ensemble d'une œuvre ou un recueil remarquable d'un.e poète belge.
  • Jan Baetens, "Après, depuis" (Les impressions nouvelles)
  • Karel Logist, "Soixante-neuf selfies flous dans un miroir fêlé" (L'arbre à paroles)
  • Serge Meurant, "Empreintes" (Le Cormier)
  • Francesco Pittau, "Épissures" (L'arbre à paroles)
  • Jacques Richard, "Sur rien mes lèvres" (Le Cormier)


Grand prix du Roman

Récompense annuelle dotée de 1.500 euros, le prix du Roman couronne un auteur ou une autrice belge, pour un ouvrage (roman, nouvelles, fictions en prose, etc.) publié durant l'année.
  • Hubert Antoine, "Les formes d'un soupir" (Verticales, lire ici)
  • Sophie d'Aubreby, "S'en aller" (Inculte)
  • Zoé Derleyn, "Debout dans l'eau" (Rouergue)
  • Emmanuelle Dourson, "Si les dieux incendiaient le monde" (Grasset)
  • Antoine Wauters, "Mahmoud ou la montée des eaux" (Verdier)


Prix Découverte

Annuel et doté d'une œuvre d'art, le prix Découverte couronne une œuvre littéraire (principalement la poésie, mais également le roman, le théâtre) d'un auteur, prioritairement âgé de moins de 40 ans. Ce prix peut être attribué sur manuscrit.
  • Julien Goossens, "L'entrepôt barbare" (inédit)
  • Olivier Noria, "Rendre Grâce" (inédit)
  • Florian Pâque, "Avec le paradis au bout" (Les cygnes, 2021) et "Etienne A." (Lansman, 2021)


Grand prix d'Histoire de la littérature

Prix biennal doté de 1.500 euros, le grand prix d'Histoire de la littérature récompense l'auteur ou autrice belge, mais également l'auteur étranger écrivant en langue française, d'un ouvrage concernant l'histoire de la littérature mais aussi l'histoire des idées, des mentalités et des courants littéraires.
  • Daniel Charneux, Claude Duray et Léon Fourmanoit, "Pierre Hubermont: écrivain prolétarien, de l'ascension à la chute" (M.E.O., 2021)
  • Benoît Denis, "Michel Audiard – Georges Simenon", Scénarios présentés et édités par Benoît Denis (Institut Lumière et Actes Sud, 2020)
  • Corentin Lahouste, "Écritures du déchaînement" (Garnier, 2021)
  • Christian Napen, "George Steiner: L'insignifiance vitale" (Editions Il est Midi, 2021)
  • Bacary Sarr, "Imaginaire de l'insolite et problématique identitaire dans les lettres belges francophones. Un nouveau fantastique?" (Presses universitaires de Liège, 2021)


Prix Verdickt-Rijdams

Désormais biennal, doté de 3.000 euros, le prix Verdickt-Rijdams récompense un auteur ou une autrice belge dont l'ouvrage porte sur le dialogue entre les arts et les sciences.
  • Jeremie Brugidou, "Ici, la Béringie" (Editions de l'Ogre, 2021)
  • Paul Pourveur, "Aurore boréale" (L'arbre de Diane, 2020)
  • Pierre Schoentjes, "Littérature et écologie. Le mur des abeilles" (José Corti, 2020)
  • Christine Van Acker, "L'en vert de nos corps" (L'arbre de Diane, 2020)


En rappel, le palmarès des prix 2020

  • Prix André Gascht: Jacques Franck
  • Grand prix de Poésie: Christian Hubin (In-temps, "L'étoile des limites", et l'ensemble de son œuvre)
  • Grand prix des Arts du spectacle: Stanislas Cotton, "Mes papas, l'ogre et moi" (Emile Lansman)
  • Prix Découverte: Louis Adran, "Cinq lèvres couchées noires" (Cheyne, 2020)
  • Grand prix de l'Essai: Jean-Michel Longneaux, "Finitude, solitude, incertitude, Philosophie du deuil" (PUF)
  • Grand prix du Roman: Stéphane Malandrin, "Le fils de Beethoven" (Seuil)


Nous sommes au Palais des Académies de Bruxelles.
(c) Jean-Luc Lossignol, ARLLFB.



mercredi 9 février 2022

Le réveil d'un Stéphane Lambert libéré

Stéphane Lambert. (c) Arléa.

Né à Bruxelles en 1974, il a été un enfant plutôt solitaire, excellent à l'école. Un ado en dérive, moins que son frère, et en rupture scolaire. Jeune, Stéphane Lambert s'est trouvé un refuge dans les salles de cinéma du nord de la ville, son nouveau quartier après le divorce de ses parents. Adulte, l'écrivain belge s'est plongé dans l'analyse de peintres tout en publiant une œuvre de romancier, de poète et d'essayiste. Que s'est-il passé? Que fuyait-il? Qui fuyait-il?

Stéphane Lambert s'en explique avec précision dans "L'Apocalypse heureuse" (Arléa, 184 pages), un livre bouleversant. Un livre qu'il portait depuis longtemps en lui, ses écrits réfléchissant et reflétant souvent sa vie et son travail, mais dont l'écriture achoppait régulièrement. A cause de moments de vie difficiles, de ruptures? Possible, mais il y avait un autre cadenas. Ce qui l'a sans doute déverrouillé, c'est le livre de Vanessa Springora, "Le consentement" (Grasset), sorti en janvier 2020 et devenu l'affaire Matzneff. Ceux qui suivent Stéphane Lambert sur Facebook se souviennent sûrement de son émotion et de ses interventions (reprises en fin de cette note).

Pédophilie et littérature allaient désormais se conjuguer également chez Stéphane Lambert qui analyse avec lucidité dans ce récit la destruction de sa famille et les répercussions des silences parentaux sur son parcours de vie. "Le non-dit a contaminé chaque jour", écrit-il. Il avait dix ans quand il fut la proie d'un pédophile, ami de la famille, dans le silence abyssal de ses parents. Des parents qui savaient mais n'ont rien dit, entraînant ainsi la culpabilisation de la victime. Ce calvaire a duré un an et l'écrivain l'a tu pendant sept ans avant de le mentionner au détour d'un livre, "Charlot aime Monsieur" (Espace Nord, 2015). C'est à 46 ans qu'il a pu le regarder en face, à la faveur d'un de ces coups dont le destin a le secret. Allant à un rendez-vous chez un thérapeute dans le quartier de son enfance, il découvre en y parvenant que l'immeuble était aussi celui de D., où ce dernier le conviait près de quarante ans auparavant. Le nom du prédateur figurait même encore aux sonnettes! "L'Apocalypse heureuse" est toutefois davantage qu'un récit dénonçant des actes pédophiles. C'est une analyse lucide et douloureuse des conséquences qu'ont eus les compromis parentaux. "C'était sur les dégâts que recouvrait ce silence que je voulais revenir." Une réflexion sur l'origine des peurs qui barrent votre route. Une introspection sur le pouvoir de la beauté.

Passée la surprise de ce rendez-vous avec soi-même imprévu, naissent les questions, l'une appelant la suivante, car l'auteur n'élude plus rien. Le divorce des parents quand il a douze ans, la lâcheté puis la dépression d'un père, les envies de revanche d'une mère, la solitude des deux enfants déstabilisés, obligés de trouver eux-mêmes des réponses à leurs questions, leurs nouvelles voies, pas forcément les bonnes. Il faut se rappeler qu'on est alors encore au XXe siècle et que les enfants n'étaient pas toujours jugés aussi importants qu'aujourd'hui. Adulte, arrivent les rencontres, les amours, dont celui de Jan pendant dix-neuf ans, et le travail d'écriture, essentiel et solitaire, les voyages. "Ce débat intérieur (trouver un accord avec l'idée de finitude) est l'histoire de ma vie." Dans ce déchirant récit autobiographique, il raconte comment s'est mise en place "la mécanique de [ses] empêchements". Il dénonce sans juger un silence parental initial destructeur dont la victime va parvenir petit à petit à s'extraire après s'être longuement maltraitée, à s'élever, à se réveiller, le père et la mère ayant inversé les rôles parents-enfants, par immaturité plus que par intention. 

L'écrivain met en parallèle son itinérance à travers le globe, ses blessures et ses souffrances. Il ne cesse de s'interroger, buvant son calice jusqu'à la lie. Mais il rebondit en cherchant l'apaisement à défaut de la réconciliation. Ce cheminement vers une paix libératrice, d'une honnêteté totale, bouleverse le lecteur qui y est invité sans qu'il ne soit fait de lui un voyeur ou un arbitre. C'est une vie, la vie de Stéphane Lambert, une "apocalypse heureuse", titre qui évoque irrésistiblement, mutatis mutandis, "La nostalgie heureuse" d'Amélie Nothomb (lire ici). Une vie dans laquelle les livres ont joué un rôle essentiel, tout comme cette phrase d'Herman Melville, "La vie est une traversée vers sa maison". Une vie dont la route n'est plus barrée par un camion. Aujourd'hui le narrateur vagabond semble apaisé. Il s'est installé en France, dans le Vexin, pas si loin de sa Belgique natale. Avec ce livre, il s'est tracé un chemin. Le sien.


Stéphane Lambert sera ce jeudi 10 février de 18 à 20 heures à la librairie Filigranes (avenue des arts, 39, Bruxelles) pour présenter son livre.



Le 4 janvier 2020, Stéphane Lambert écrivait sur Facebook:
"Pour avoir été sous l'emprise d'un prédateur pédophile pendant une année alors que j'avais dix ans comme je l'ai raconté dans au moins deux de mes livres ("Charlot aime Monsieur", "Mon corps mis à nu"), je ne peux pas regarder l'extrait d'"Apostrophes" du 2 mars 1990, circulant en boucle depuis plus d'une semaine sur les réseaux sociaux, sans ressentir un très grand malaise. L'arrogance, la suffisance et le contentement de soi dont Gabriel Matzneff y fait montre sont tout bonnement insupportables et n'ont d’égal que l’impunité et la complaisance (la célébration) dont il a bénéficié tout au long de sa vie. A cet égard, la légèreté, pour ne pas dire la vulgarité, avec laquelle Bernard Pivot aborde le sujet, est inadmissible. En évoquant le goût de Matzneff pour les "minettes" sur le ton de la plaisanterie, on dirait qu'il parle de simples objets sexuels et non de jeunes êtres en formation. Nous sommes pourtant en mars 1990, et non plus dans la folie débridée des années 70, ni dans l'antiquité grecque, nous sommes alors en pleine hécatombe du sida, nous sommes six années après l'histoire que j'ai vécue.

(...) Je connais parfaitement la complexité des histoires de pédophilie, je sais sur quels ressorts s'appuie le prédateur pour créer ce phénomène d'emprise sur sa proie, je sais combien de décennies il faut pour parvenir à discerner et comprendre ce qui s'est passé, à mesurer, puis à dépasser les dégâts engendrés, je sais combien de temps il faut, après ce soi-disant apprentissage précoce de l'amour, pour se défaire de l'emprise, pour enfin prendre les rênes de sa vie, pour aimer vraiment, c'est-à-dire librement.

Je salue la manière dont Denise Bombardier avait courageusement pris la parole le soir du 2 mars 1990 envers et contre tous, car je sais qu'au ravage de l'abus de pouvoir d'un adulte sur un enfant, un autre ravage, sournois et lancinant, vient se superposer: celui du silence dans lequel la victime est laissée et où elle doit quand même tenter d'avancer et de se construire à partir de ce chaos. Car, non, je ne pense pas que briser le silence soit incompatible avec l'acte d'écriture. Je pense même qu'écrire consiste justement à extraire le non-dit de sa poche d'ombre. La subversion en littérature ne réside pas que dans l'aveu (ou dans la fascination) de l’exercice du mal, elle est aussi du côté de ceux qui se délivrent de celui qu’ils ont subi."

Le 5 janvier 2020:
"Un peu plus de 24h après la publication de mon post à propos de l'affaire Matzneff, je voudrais remercier les lecteurs et lectrices de mon texte pour leurs marques de soutien qui m'ont beaucoup touché. Je m'excuse de n'avoir pas pu réagir et répondre à chacun. Ce n'est pas chose aisée de prendre la parole dans l'espace public au sujet de ce genre d'affaire, on en éprouve encore des décennies plus tard une sorte de culpabilité à oser dénoncer, et lorsqu'on le fait, on doit lutter contre d'incompréhensibles résistances intérieures que la société a instillées en soi pour nous maintenir dans le silence.

(...) J'avais 17 ans très exactement la première fois où j'ai parlé de mon histoire. Sept années donc après les faits. Pendant ces sept années de silence, ma vie s'est totalement déconstruite. J'ai publié mon premier roman "Charlot aime Monsieur" à 22 ans. J'y racontais de l'intérieur comment l'enfant entrait dans l'emprise du prédateur, mais je n'accordais qu’une ligne à la fin du livre à ces 7 années de silence: "Pendant sept ans, Charlot se tait." Les dégâts irrémédiables qui se sont opérés pendant ces 7 années, je n'ai jamais pu encore mettre des mots dessus dans un livre. Grâce à une bourse du CNL, j'y travaille aujourd'hui depuis plusieurs mois. Comme quoi, les choses sont toujours plus complexes qu'on ne l'imagine. Quand je suis sorti du silence après ces 7 années, ma parole s'est heurtée aussitôt à un refus de l'entendre. Je n'ai pas évoqué dans ces deux posts le rôle des familles dans les histoires de pédophilie car ce n'était pas mon dessein, mais il y a beaucoup de choses à en dire, et sans doute que cet espace des réseaux sociaux n'est pas vraiment le lieu pour les dire."

Le 16 janvier 2020:
"J'ai lu le livre de Vanessa Springora hier soir. Je n'en ai presque pas dormi. C'est implacable et glaçant, et ce bien au-delà du thème de la pédophilie. Le livre montre à quel point le rapport à la littérature en France a pu avoir une dimension totalitaire et fanatique, dont on n'est pas encore sorti. On me traitera de candide ou de naïf, mais cela me bouleverse énormément. Moi qui ai tout investi dans cette activité qu'est l'écriture, je ne reconnais pas mes idéaux dans la violence de ce milieu. A l'heure où tout se déconstruit dans ma vie personnelle, j'ai l'impression aussi d'une déconstruction de ce à quoi j'ai cru profondément. Il y aura bien un avant et un après à l'affaire Matzneff."