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mardi 17 décembre 2013

LE1 mère Noël francophonophile

Le plaisir de la belle langue française, à écrire ou à lire selon le côté du livre auquel on se trouve.
La preuve par deux romans (+ un), un abécédaire et un essai (+ un)!


Paul Fournel. (c) Hélène Bamberger.
Le vendredi
22 novembre, Paul Fournel avouait au monde avoir croisé Père Noël. Et qu'avait-il vu  dépasser de sa hotte? Le livre "Jason Murphy" (P.O.L., 192 p.), son dernier roman en date, tout simplement.

Il a bon goût l'homme en traîneau! Et il a raison. Car voilà un livre extrêmement réussi et fort prenant, entièrement construit autour d'un poète peu connu de la Beat Génération. Jason Murphy, qui lui donne son titre, aurait lui aussi commis un rouleau, mais bien avant que Jack Kerouac n'en reprenne le procédé. Ce serait peut-être même son seul travail en prose... Ivresse des fans. Plan plus qu'alléchant pour tous ceux qui s'intéressent à la littérature américaine, que ce soit pour des raisons intellectuelles ou bassement pécuniaires.

Chacun des protagonistes de ce  roman qui se déguste à la petite cuillère a sa propre raison de mettre la main en premier sur le précieux "scroll" inédit. On retrouve plusieurs personnages du splendide bouquin qu'était "La Liseuse" (P.O.L., 2012, Folio, 2013, lire ci-dessous, tout en dessous). Valentine, la "liseuse" noire devenue éditrice aux côtés de Robert Dubois, le fondateur de la maison d'édition plus que trentenaire qui porte son nom et dont Meunier est devenu le directeur général, les deux garçons du blog, mais aussi Marc Chantier, professeur et traducteur, Madeleine, l'étudiante qui fait une thèse sur Jason Murphy, la blonde Stern...

Tous les personnages veulent y croire, espèrent trouver le rouleau en priorité. Après une ouverture en fanfare, Paul Fournel, malin comme un singe, nous conte leurs enquêtes et les nombreux à-côtés de celles-ci dans une langue délicieuse. On est à Paris, on part à San Francisco, là où a été éditée la Beat Generation, on rentre en France, on refile aux Etats-Unis.

Même si le nom de Jason Murphy n'était guère familier aux littéraires auparavant, une fiche Wikipédia donne aujourd'hui sa biographie et sa bibliographie. Alors quoi? Paul Fournel, oulipien envers et contre tout, fin connaisseur des techniques modernes de communication, jouerait-il avec ses lecteurs? Bien sûr que oui. Mais il est tellement agréable de se laisser conduire par ce parfait meneur de danse. Il glisse ici que Jason Murphy a été un plagiaire par anticipation de l'OuLiPo. Lance là d'autres clins d'yeux littéraires, griffe encore l'édition. Surtout, il permet cette injonction magnifique au professeur Chantier face à son élève qui s'interroge et hésite: "Ecrivez!"

Depuis ce roman qui nous promène dans la littérature américaine, un auteur inconnu existe vraiment. "C'est une quête de la Toison d'or que cette recherche du rouleau de Murphy", confesse Paul Fournel. "Et c'est la raison pour laquelle je lui ai donné le prénom de Jason." Sacré auteur!

Jason Murphy entre ses potes.

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Jean-Noël Blanc. (c) Maxime Roccisano.
Le samedi
19 octobre, Jean-Noël Blanc, né en 1945 à Saint-Etienne et y habitant, recevait le Grand Prix de la Ville de Saint-Etienne pour son très beau roman "L'inauguration des ruines" (Joëlle Losfeld, 418 pages).

En résumé, on pourrait dire qu'il s'agit du parcours sur quatre générations d'une famille d'industriels dont le destin est lié à celui de la ville qu'ils habitent et façonnent. Les Le Briet, dont l'anagramme est Liberté.

Mais ce résumé factuel occulte complètement la liberté que le romancier prend avec son sujet. Car Jean-Noël Blanc multiplie les sauts dans le temps. Il pratique le mélange des genres, littérature, poésie, chanson, arts plastiques, architecture - autant de sujets qui lui sont chers, souriront ceux qui le connaissent. Il aborde aussi la question du vieillissement, suit l'évolution de la politique, du paternalisme à la révolution en passant par le syndicalisme.

Curieusement, celui qui se présente comme le "cycliste du dimanche" entame et termine son texte superbement écrit, qui se lit avec un bonheur continu, au milieu des araignées... Lui aussi tisse sa toile et nous emporte dans une épatante aventure de lecture, au milieu d'êtres humains formidablement racontés, qu'ils soient en accord avec leur temps. Ou pas.

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Chloé Radiguet. (c) Philippe Grunchec.
Le jeudi 12 décembre, Chloé Radiguet constatait qu'à l'approche de l'hiver, une question se posait avec acuité: "L'été, où est-il?" Une phrase à laquelle Boby Lapointe, qu'elle adore et connaît comme sa poche, a répondu dans une vidéo. Un scopitone comme on disait alors, avec la voix non modifiée en studio de Janine de Waleyne.

Une question qui peut aussi trouver sa réponse dans le génial abécédaire "Boby Lapointe, C'est bon pour c' que t'as" (Cherche-Midi, 280 pages) qu'elle a consacré à l'artiste multiple, tellement méconnu de son vivant.

L'ouvrage comporte deux parties, une sélection de "Pensées, paroles et anecdotes" et un "Abécédaire" conçu par l'auteure.

Dans la première, on découvre des trouvailles de Boby comme
"Si on avait pas inventé les mots,
On serait aussi con,
Qu'un tire-bouchon sans bouchon."
ou
"Il vous faut un esprit. Si vous n'en avez pas, procurez-vous-en un."

La seconde est telle un puzzle aux entrées alphabétiques dont l'assemblage des pièces fait naître un superbe portrait de "l'ami Boby" (1922-1972). "Une approche raisonnée, sinon raisonnable", en dit l'auteure. De longueurs variables, ces notices se lisent avec un plaisir infini et content chacune une facette du Piscénois chantant. De A comme "Absurde" (on est tout de suite tout près du roi des farceurs) à Z comme "Zéro" (la note récoltée en classe pour être hors du sujet du devoir, mais combien révélatrice de son imagination et de son audace).

La contrainte de l'alphabet fait sauter d'un sujet à l'autre mais ce n'aurait pas été pour déplaire à celui qui les motive. Georges (Brassens), pour reprendre l'habitude de Boby de citer les gens par leur prénom uniquement, y est bien sûr présent, indissociable de Boby et de Chloé qui lui a aussi consacré un livre, "Brassens... à la lettre" (Denoël, 2006). Plein d'autres amis aussi, ses femmes, ses enfants, ses proches, témoins de ses fantaisies et de ses loufoqueries qu'il s'appliquait en premier lieu à lui-même.

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Dédié à quelqu'un "avec qui causer était un art délicieux", le nouvel ouvrage de Françoise Héritier, "Le goût des mots" (Odile Jacob, 112 pages), poursuit l'exploration intime du bonheur de l'existence.  Chacun peut, dit-elle, trouver la richesse de son univers intime à partir de quelques mots.

Ce livre est la suite du précédent, "Le Sel de la vie" (Odile Jacob, 92 pages, 2012). À nouveau une "fantaisie". Sur la "parlure" cette fois, équivalent oral de l'écriture, comme le dit joliment Françoise Héritier. Soit tenter de se rappeler comment, enfant, on a découvert les mots du langage parlé.

"Je suis entourée de mots dans une forêt bruissante où chacun se démène pour attirer l'attention et prendre le dessus, retenir, intriguer, subjuguer, et chacun aspire  ces échappées belles", écrit-elle.

Pour analyser cette faculté créatrice de sens d'après les sons et ensuite son formatage, l'auteure part de sa propre expérience. Elle a défini deux registres, selon les deux sens du mot: "volume où on liste des données à enregistrer" et "orientation, tonalité qu'on donne". Dans le premier, elle place le goût pour les mots, répartis en trois catégories: ceux "dont la sonorité colle à la chose", ceux de la sidération, de l'étrangeté, qui ne collent pas à la chose, et ceux qui prennent "pour elle un autre sens que celui qu'ils ont ordinairement". Dans le deuxième registre, elle dépose les "lieux communs dont nous nous servons sans y prendre garde". A ses yeux, "des raccourcis fulgurants, efficaces, nécessaires". Elle donne divers exemples avant d'établir une liste des mots abstraits adéquats qu'ils remplacent. Et de chercher la raison de ces échanges.

"Je me suis plue à mener cette enquête sur les raisons du goût que j'ai pour les mots", poursuit-elle encore, "goût qui est, je crois, partagé par le plus grand nombre." Espérons...

Françoise Héritier conclut alors cet ouvrage plein de surprises par de courtes histoires, constituées d'expressions toutes faites porteuses d'émotions dont elle présente les listes.

"On ne sort pas du jeu", conclut-elle. "On l'alimente, comme le feu."


"Le Sel de la vie", le précédent de Françoise Héritier, était déjà présenté comme une "fantaisie". C'est un petit livre précieux, une méditation épicurienne, une invitation à cueillir la vie. Né parce qu'elle avait reçu une carte postale d’un professeur apprécié. Il lui écrivait: "Une semaine “volée” de vacances en Ecosse". L’usage du mot "voler" fait bondir la sociologue. Comment pouvait écrire cela un médecin qui consacrait toute sa vie à ses patients, dont elle? "Qui vole quoi?", écrit-elle avant de pousser plus loin sa réflexion.

Elle lui répond: "Vous escamotez chaque jour ce qui fait le sel de la vie. Et quel bénéfice, sinon la culpabilité de ne jamais en faire assez?" Puis, Françoise Héritier se demande ce qui fait le sel de sa vie à elle. Elle liste, déjà, elle énumère.

Ce texte deviendra le livre "Le Sel de la vie", long poème en prose en hommage à la vie. Ses écrits vont du 13 août au 10 octobre 2011 et se clôturent par une invitation à "tourner la page".

Toute sa vie y passe, depuis sa naissance avant la Seconde Guerre mondiale, ses souvenirs, ses rencontres, ses bonheurs, la maladie. Peu de tracas au final, estime-t-elle. On suit avec plaisir ces lignes sensuelles et légères, invitant chacun à se rendre compte de ce qui fait le sel de sa vie à lui.

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"La Liseuse", de Paul Fournel  (P.O.L., 224 pages, 2012, Folio, 192 pages, 2013), c'est "l’histoire d’un mec qui rencontre une fille…"
Un sujet de roman? Celui de milliers de romans bien entendu, et aussi la formule qui sert de fil rouge à ce livre épatant.

Au début, on ignore si le titre a une forme humaine comme pourrait l’indiquer l’âge de l’éditeur rencontré dans son bureau, ou s’il est l’autre nom de la tablette électronique. Mais on a déjà compris que l’humour est au rendez-vous de ce formidable roman. Oulipien en diable comme l’explique la note finale.

Sous prétexte de faire un "bilan et perspectives" du métier d’éditeur aujourd’hui, l’auteur nous sert un ouvrage passionnant, plein d’entrain et d’allant, dont les phrases sont autant de petites bulles qui pétillent sous les yeux et réjouissent l’esprit.

Robert Dubois est éditeur depuis trente ans, autant dire depuis toujours. Sa maison porte son nom. C’est lui qui reçoit la fameuse "liseuse", des mains de Valentine, une stagiaire – la pierre angulaire des maisons d’édition, dit-on – qui deviendra elle-même une "Liseuse".

On suit avec plaisir l’aîné dans sa vie personnelle et dans sa découverte de la technologie, de la modernité, de ce que pourrait être l’édition demain, sans le pessimisme et le catastrophisme qu’il est de bon ton d’afficher. Robert Dubois a compris que l’édition traditionnelle, avec ses bons livres en papier, est à tournant de son existence. Paul Fournel lui fait prendre un virage joyeux et optimiste vers le futur, le quasi inconnu, l’édition électronique, les possibilités de lire autrement.

Vivent les jeunes stagiaires qui concoctent des applications sympathiques et littéraires, qui imaginent des "écrivains électroniques par anticipation". N’inventent-ils pas tout simplement une nouvelle façon de lire? En tout cas, ils passent leur génie créatif à des écrivains "classiques" et entretiennent dans le public, peut-être sans le savoir, le plus précieux, le goût de la lecture.

Ce livre plein de bienveillance et de bonne humeur célèbre les bons côtés du métier du livre. Par optimisme plutôt que par angélisme. Il lance aussi de savoureux coups de griffe aux professionnels de l’édition (la liste des titres de livres retenus dans "Livres Hebdo" par exemple). Mais il le fait toujours avec amabilité et humour, sans exclure le lecteur ignorant.

Au contraire, il l’invite à découvrir l’envers du décor, les petits secrets des éditeurs, directeurs, auteurs, attaché(e)s de presse, représentants, libraires, journalistes. On va beaucoup au restaurant avec Paul Fournel. On mange des plats délicieux et on boit du bon vin, du Brouilly souvent, ou de la bière avec les stagiaires. On croise quelques écrivains, on évoque les grands noms de la littérature. On rappelle la puissance et la force de Bernard Pivot.

Qu’on connaisse le milieu ou pas, on ne s’ennuie pas une seconde avec cette "Liseuse" qui célèbre principalement l’amour de la découverte littéraire. Réfléchit sur la littérature aussi, dont les éditeurs ne sont pas les gardiens.

Quelle grâce dans ces pages de papier!

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