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jeudi 12 décembre 2013

LI magine Nanouk et pense à Florence Seyvos

Le film "Nanouk l'esquimau".

Ce jeudi 12 décembre à 20 heures est projeté en musique à Bruxelles, à  Bozar, le film "Nanouk l'esquimau" de Robert J. Flaherty, datant des années 20. Un film qui me fait immédiatement penser à Florence Seyvos qui a composé autour de ce thème un merveilleux roman pour enfants, "Nanouk et moi" (L'école des loisirs, Neuf, 103 pages, 2009). Un titre que j'ai très souvent recommandé, avec beaucoup de bonheur, y compris à ma libraire. Comment vivre en passant à côté d'un tel bijou?

Le livre commence par une phrase mystérieuse: "Zblod n’est pas son vrai nom. Je ne peux pas dire son vrai nom, parce que c’est confidentiel. Je ne peux pas prendre le risque que quelqu’un cherche son numéro dans l’annuaire, et lui fasse des blagues téléphoniques en pleine nuit." Ça y est, le lecteur est happé, il est cuit, qu'il ait 9 ans, ou 99 ans, ou entre les deux. Magie de la première phrase, ciselée, intrigante et drôle, une particularité de l’auteure française, qui distingue aussi les albums illustrés dont elle écrit les textes, "L'ami du petit tyrannosaure", avec Anaïs Vaugelade, par exemple (même éditeur).

De chapitre en chapitre, on suit le petit garçon – sous pseudonyme selon le même principe de précaution téléphonique – qui consulte le docteur Zblod, un "spécialiste des cauchemars et des angoisses" lui ont expliqué ses parents. Les cauchemars, Thomas Cracov sait ce que c'est. Sauf qu’il ne fait "presque jamais de cauchemars la nuit". Au médecin bienveillant, il précise: "C’est quand je suis réveillé que j’en fais le plus". Et surtout un, récurrent, sur Nanouk l’Eskimo, le héros du film documentaire de Robert Flaherty dont il a un jour visionné le DVD.

Au fil de leurs conversations, Thomas explique au médecin comment il s’est chargé, au sens propre, du décès de Nanouk, mort en allant chasser. Combien il s’angoisse au sujet de la famille de l’Eskimo alors que son entourage l’assure qu’elle a été prise en charge. Combien il se sent seul avec ses craintes: aux yeux de ses parents, c’est de l’histoire ancienne.

Avec une infinie délicatesse, Florence Seyvos suit la façon dont le jeune Cracov et le docteur Zblod démêlent l’écheveau qui embrouille la tête du garçon. En même temps, elle pointe la fragilité et la perméabilité de l’imaginaire enfantin. Chaque soir, Thomas fait revenir son cauchemar. Pourquoi? "Pour Nanouk", explique-t-il au thérapeute. "Sinon, j’ai peur que personne ne pense à lui. J’ai peur qu’il soit abandonné."

Superbement écrit, sérieux, sensible et drôle, le roman mêle les scènes où Thomas explique des séquences du film et les événements du quotidien: histoires d’école ou de famille. Peu à peu, le narrateur reprend pied dans la vie, dans sa vie, fort de ce que lui a dit Zblod: "N’oublie pas: ce qui t’a touché, toi, t’appartient." Tout est dit.

"Nanouk l'Eskimo".


Si ce texte est le dernier pour le moment que Florence Seyvos ait donné aux enfants, c'est parce que la jeune femme a plein d'autres activités littéraires, de traduction, d'adaptation et de relecture, et cinématographiques avec son amie Noémie Lvovsky. Et aussi parce qu'elle a publié en début d'année un superbe roman en littérature générale, "Le garçon incassable" (L'Olivier, 173 pages), tout imprégné de la présence de... Buster Keaton.

Justement, ce livre démarre quand la narratrice, arrivée à Los Angeles, s'apprête à aller voir de près les maisons où Buster Keaton a résidé à Beverly Hills. L'écrivaine française fait des recherches pour son prochain livre. Mais que cherche-t-elle vraiment? Ou plutôt qui cherche-t-elle?

Son travail lui fait d'abord rencontrer Henri, son oncle maternel, né handicapé pendant la guerre et mort à trente-trois ans quand elle n'avait que six ans. Il avait certes le cerveau endommagé, il apprenait moins vite que les autres mais il témoignait d'une volonté de fer. Et il a laissé plein de souvenirs dans les histoires que se transmet la famille.

Cet Henri est indissociable d'un autre Henri, de neuf ans lui, que la narratrice rencontre pour la première fois quand elle a onze ans. A la séparation de leurs parents, elle et son frère suivent leur mère qui s'installe en Afrique avec le père de ce garçon bizarre: une mâchoire prognathe, très maigre, l'esprit au ralenti mais combien attachant. Le "Petit Henri", malgré sa fragilité et sa lenteur, malgré ses phrases apprises par cœur, dégage une incroyable impression de force. Un demi-frère aux fous-rires fréquents et communicatifs, capable d'attendre comme personne, concentré d'amour.

Florence Seyvos. (c) Frank Juery.
Ecrivain rare et précieuse, Florence Seyvos raconte ces découvertes mutuelles avec douceur. Elle ne hausse pas le ton quand elle dévoile la pensée éducative du père d'Henri: "Les enfants, il faut les casser." Elle précise seulement que "Henri s'est cassé tout seul, quelques heures après sa naissance. C'était un beau bébé dodu de plus de trois kilos. Et tout d'un coup, un vaisseau s'est rompu dans sa tête." Ah, la petite musique de ses mots...

Une fois ses personnages installés, l'auteure lance véritablement son roman où passent et repassent Joseph dit Buster Keaton, autre petit être incassable dont on suit le parcours d'enfant et d'artiste de music-hall, plus tôt dans le temps, et Henri, qui grandit et est peu à peu pris en charge par d'autres que son père. La famille de la narratrice s'installe au Havre, Henri l'accompagne. Pas de justification à cette mise en parallèle par opposition, heureusement. Jamais la romancière n'élève la voix dans son livre. Elle consigne des faits,  relate des événements, tresse des vies qui se répondent en pleins et creux. Elle montre l'immense solitude de l'un et de l'autre et, l'air de rien, permet à sa narratrice de mieux se connaître, d'accéder au secret que semblaient détenir Buster et Henri, de contrôler ses peurs.

"Le garçon incassable" est un roman tendu sous son apparence calme. Superbement conduit, il cultive l'art d'écrire au plus près de personnages en perpétuelle évolution, tient constamment en haleine tant les héros de papier sont présents et avides de vivre, chacun à leur façon. Avec une infinie délicatesse, Florence Seyvos rappelle que les perdants ne sont pas toujours ceux qu'on croit. Au contraire, fine observatrice, elle dévoile l'humanité, la force et l'amour de ces êtres différents qui croient en eux. Et rend de plus en plus présente sa narratrice, appui de deux êtres cassés, être fragile qui trouve son chemin et donne elle-même la vie à un enfant. Il faut se laisser bercer par ce beau roman, sans chercher à comprendre de façon cartésienne les mystères des associations de la romancière. Elle mène le lecteur dans son texte et ses surprises sans le lâcher. Ce livre discret a été un des meilleurs romans du printemps 2013.





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