Nombre total de pages vues

mardi 22 février 2022

Aimons-nous, marions-nous

(c) L'Iconoclaste.

Comment? La Saint-Valentin est passée? On parle quand même d'amour aujourd'hui, avec deux excellents livres parus aux Editions de l'Iconoclaste, un premier roman et un récit littéraire.


A moins de trente ans, Maud Ventura a publié à la rentrée d'août dernier un épatant premier roman au titre étonnant et, on le verra, totalement justifié, "Mon mari" (L'Iconoclaste, 356 pages). Fort drôle avec sa narratrice qui explique comment, après quinze ans de mariage, elle est toujours follement amoureuse de son mari. Ils sont le couple parfait, réussites familiale, professionnelle, sociale. Un roman féroce où perle une tension qui ira croissante au fil de ce face-à-face conjugal. Un roman vertigineux une fois lu l'épilogue. Il a reçu le prix du Premier roman et a figuré dans les sélections du Flore et du Médicis.

"Mon mari" se déploie sur une semaine, du lundi au dimanche, dont les déroulés nous seront contés par le menu. Vraiment par le menu. A la première personne bien entendu. C'est vivant, c'est plaisant, c'est addictif. Car on se demande constamment ce que la narratrice va encore nous raconter. Et on est servi. Elle a du style, Maud Ventura, et sait tenir son lecteur.

Le roman s'ouvre sur une brève intro: "Je suis amoureuse de mon mari. Mais je devrais plutôt dire: je suis toujours amoureuse de mon mari." Les premières phrases sont tout de suite remises en question. "J'envie les amours interdites, les passions transgressives..." Explication: "je vis depuis quinze ans dans le malheur permanent et paradoxal d'être aimée en retour, de connaître une passion sans obstacle apparent." Et la question ultime: comment son mari "pourrait-il remplir ce qui est déjà plein?"

On passe une excellente semaine en compagnie de cette famille. Avec cette épouse qui observe absolument tout ce que dit ou fait son mari. Qui le dissèque. Qui le pèse. Bon? C'est OK. Mauvais? Elle inflige alors des "punitions". Obligée. Laisse traîner négligemment "L'Amant" de Marguerite Duras sur la table du salon par exemple. Mais ce peut être beaucoup plus tordu. Tout est noté, consigné dans un carnet caché. Minutieuse, maniaque, la prof d'anglais, traductrice à ses heures, a une incroyable imagination pour entretenir le lien avec son mari dont elle est follement amoureuse. Follement au sens littéral. La preuve lors de la scène de la clémentine qui va avoir des conséquences inouïes. Aimer ou être aimée, telle est la question en filigrane de cet épatant premier roman qui porte un regard différent sur le couple aujourd'hui.



Dans un extraordinaire texte à la première personne, le récit littéraire "Toucher la terre ferme" (L'Iconoclaste, 128 pages), Julia Kerninon raconte l'immense chamboulement qu'a été pour elle la maternité. Une maternité choisie et heureuse mais qui a complètement modifié ses habitudes de vie. Lire, écrire, lire, écrire, lire, écrire, et tout ce qu'une jeune femme peut faire en vingt-quatre heures sans contrainte par jour. L'excellente romancière qu'elle est, s'intéressant à la complexité du sentiment amoureux (lire ici), applique cette fois l'étude de son sujet de prédilection à elle-même. Et c'est splendide.

Maman à trente ans et heureuse de l'être, enceinte d'un second bébé, la jeune Nantaise - elle est née en janvier 1987 -  se prend une fameuse claque dans la figure. Dépassée, perdant pied, elle se sent épuisée, vidée. Est-ce cela, la maternité tant vantée partout? Elle, femme qui écrit, femme qui a trouvé l'homme de sa vie, que va-t-elle alors devenir?

Julia Kerninon plonge alors dans ses souvenirs, comme pour se raccrocher à une certaine stabilité. Du récit de sa grossesse et de son époustouflante et merveilleuse description de son accouchement, elle glisse dans sa vie d'avant. Quand adolescente et jeune femme, elle était libre. Elle se raconte sans se soucier de personne. Les amours passionnelles, les nuits de liberté, les séparations, les errances et les voyages. L'écriture de ses livres bien entendu. Et puis la rencontre. Elle a alors vingt-cinq ans. "Dans mon égocentrisme, je n'avais jamais envisagé d'être aimée, seulement d'aimer", écrit-elle. Ce Parisien au prénom du saint des choses perdues et des causes perdues est l'homme de sa vie. Il l'apprivoise, la rassure. La vie est différente avec lui. 

De nouvelles tempêtes viendront avec l'arrivée des enfants. Apaisées, elles laisseront place aux bonheurs. Tout prend sa place, l'amour, les enfants, l'écriture. Julia Kerninon dit "avoir touché la terre ferme". Son histoire, émaillée de dix citations, est d'une telle sincérité qu'on ne peut que la remercier de nous partager ces petites parts de son intimité. Une formidable réconciliation avec soi-même et un tremplin pour un avenir heureux.

Le précédent livre de Julia Kerninon, l'excellent roman "Liv Maria" (L'Iconoclaste, lire ici) sortira en poche chez Folio le 3 mars.




lundi 21 février 2022

Du beau monde en finale du prix Andersen

L'IBBY (International Board on Books for Young people) vient de dévoiler ses dernières sélections pour le prix Hans Christian Andersen 2022. On passe de 62 noms (lire ici) originaires de 33 pays à six dans chacune des deux catégories, illustration et fiction. Les prix sont décernés tous les deux ans à un auteur depuis 1956 et à un illustrateur depuis 1966.

Joie de découvrir la sélection de l'excellente Beatrice Alemagna, présentée par l'Italie mais bien connue dans le monde francophone, pour le prix illustration, de l'intéressante Coréenne Suzy Lee mais surprise devant le choix de l'Argenti Gusti. Du côté des auteurs, plaisir de voir encore une fois affiché le nom de la Française Marie-Aude Murail - comme à chaque édition du prix - et celui de l'Australienne Margaret Wild

Les lauréats seront annoncés le lundi 21 mars à 14h30 à la Foire du livre pour enfants de Bologne.

Illustrateurs
  • Beatrice Alemagna (Italie)
  • Ryoji Arai (Japon)
  • Iwona Chmielewska  (Pologne)
  • Gusti (Argentine)
  • Suzy Lee (Corée)
  • Sydney Smith (Canada)
Auteurs
  • Marie-Aude Murail (France)
  • María Cristina Ramos (Argentine)
  • Fatima Sharafeddine (Liban)
  • Peter Svetina (Slovénie)
  • Annika Thor (Suède)
  • Margaret Wild (Australie)

Jury: Junko Yokota (USA, présidente), Antoine Al Chartouni (Liban), Marilar Aleixandre (Espagne), Evelyn Arizpe (Mexique/Royaume-Uni), Mariella Bertelli (Canada), Tina Bilban (Slovénie), Viviane Ezratty (France), Jiwone Lee (Corée du Sud), Robin Morrow (Australie), Jaana Pesonen (Finlande) et Cecilia Repetti (Argentine). Et Liz Page au titre de secrétaire du jury.


Lauréats précédents ici.

Pour ne pas s'emmêler les pinceaux entre les différents prix Andersen, c'est ici.

Le décès de Jan Pieńkowski, roi du pop-up

"La maison hantée" de Jan Pieńkowski. (c) Nathan.


Encore un auteur-illustrateur jeunesse majeur qui disparaît. Cette fois, il s'agit du Britannique Jan Pieńkowski, créateur de plus de cent quarante livres pour enfants, dont le célébrissime "Haunted house", publié en 1979 chez Heinemann, devenu aussitôt "La maison hantée" (Nathan, 1979), le pop-up sans doute le plus célèbre du XXe siècle, réédité en 2013 après avoir été longtemps manquant.

Jan Pieńkowski.
Né à Varsovie le 8 août 1936, Jan Pieńkowski avait trois ans lorsque les nazis ont envahi la Pologne en 1939. Sa famille a déménagé en Bavière, en Autriche et en Italie avant de se fixer finalement en Angleterre en 1946 où il fera ses classes, à Londres et à Cambridge. Atteint de la maladie d'Alzheimer, il est décédé ce 19 février 2022, à l'âge de 85 ans.


Si on connaît bien l'album animé, "La maison hantée", toujours disponible, il n'en est pas de même pour les autres livres de Pieńkowski qui ont été abondamment traduits en français dans les années 80 et 90 (Casterman, Gründ, Flammarion, Nathan, Albin Michel Jeunesse). Ils ont quasi tous disparu.

 A l'exception de quelques titres de sa célèbre série "Meg & Mog", écrite par Helen Nicoll (traduite en français pas Anne Krief, Gallimard Jeunesse), relatant les aventures illustrées d'une malheureuse sorcière et de son chat rayé. Il a déclaré un jour que la série lui avait donné l'opportunité de transformer des monstres de son enfance en jouets inoffensifs.





Le roi du pop-up avait découvert cet art lorsqu'il était enfant en Pologne, réfugié en temps de guerre. C'est dans un abri anti-aérien de Varsovie qu'un soldat l'a distrait en découpant des journaux et en les assemblant en diverses formes pour l'amuser.


Créateur exceptionnellement talentueux, Jan Pieńkowski a imaginé plein de nouvelles manières de raconter des histoires, livres animés et silhouettes découpées, utilisation extraordinaire de la couleur, graphisme expressif et épuré, narration simple, humour omniprésent. Sait-on qu'il fut l'un des premiers à s'intéresser au dessin sur ordinateur? Sait-on qu'au début de sa carrière, il fut employé pour dessiner en direct dans une émission pour enfants de la BBC?

Combien d'enfants n'a-t-il pas époustouflé avec ses créations tellement originales? 
"La maison hantée" qu'on explore pour découvrir grâce à d'astucieux pliages des surprises plus farfelues les unes que les autres: des monstres dans la cuisine, un gorille dans la salle de bain, un chat dans les toilettes, des fantômes dans le lit... En 1992, treize ans après sa publication, on en dénombrait déjà plus d'un million d'exemplaires vendus, en treize langues, dans trente pays.

"La maison hantée". (c) Nathan.



Une anecdote à propos de "ABC dinosaures" (Albin Michel Jeunesse, 1993, épuisé). De passage à Bruxelles, Jan Pieńkowski visite l'exposition de livres pop-up qui s'était tenue à la porte de Hal en 1993. Il prend le livre en mains, l'ouvre et me fait remarquer que dans la version française, l'accouplement des dinosaures est présenté comme dans la version originale alors que pour la version américaine, il a dû modifier ses dispositifs techniques pour que les animaux ne soient que côte à côte, sans plus!.

"ABC dinosaures". (c) Albin Michel Jeunesse.



D'autres livres n'existant plus.

Des livres animés.



Une épatante série de cartonnés pour les tout-petits.








samedi 19 février 2022

Plonger dans le radicalisme avec Kenan Görgün

Kenan Görgün.

Attention, c'est ce lundi 21 février, soit dans deux jours, que l'écrivain belge Kenan Görgün sera l'invité des formidables soirées Portées-Portraits de Geneviève Damas et sa Compagnie Albertine. Des lectures-spectacles, où des comédiens donnent vie à des extraits de livres "coups de cœur", accompagnés par des musiciens.

Kenan Görgün est ce gamin né le 18 avril 1977 à Gand dans une famille d'origine turque, qui se fâche très vite avec l'école qu'il suit en français à Bruxelles et l'envoie dinguer. S'il n'a pas de diplôme d'études secondaires, il affiche crânement un "double doctorat en buissonnariat à Ecole Supérieure de la Rue". Pas mal!

Kenan Görgün est aussi ce jeune adulte qui n'a jamais lu aucun livre mais décide de devenir écrivain. Il y réussit magnifiquement, se faisant tout de suite remarquer par la critique et par le public. Il commence par des nouvelles dont les recueils sont repérés et salués notamment par la très sérieuse Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique (ARLLFB). Son premier recueil "L'Enfer est à nous" (Quadrature, 2005) est lauréat du prix Franz De Wever 2006. Dix ans plus tard, il reçoit la même récompense pour un autre recueil, "Détecteur de mes songes" (Quadrature, 2015, lire ici). Entretemps, il ne chôme pas. Un premier roman, "L'ogre, c'est mon enfant" (Editions Luce Wilquin, 2006), d'autres romans chez des éditeurs belges ou français, du théâtre, de la poésie, des chansons, des scénarios de cinéma. Il est aussi réalisateur de films. Avec toujours cette observation fine et documentée des phénomènes sociaux permettant de mieux comprendre ce qui est souvent caricaturé. Cette aptitude à monter que personne n'est tout blanc ou tout noir. Sans oublier l'originalité de son écriture qui l'identifie et le fait reconnaître.

La soirée de lundi sera consacrée au dernier roman en date de Kenan Görgün, l'explosif et percutant "Le second disciple" (Les Arènes, collection "EquinoX", 2019). L'histoire d'hommes qui en arrivent à vouloir semer la mort. L'action se passe à Bruxelles. Xavier Brulein, belge d'origine, enfance dans un quartier défavorisé, tôt livré à lui-même, est victime de racisme, celui de ses origines sociales et de la pauvreté. Peu après son retour du Moyen-Orient où il s'est engagé dans le conflit irakien, il agresse violemment un homme. Il passera les cinq années suivantes en prison.

Là, il rencontre Brahim Ben Lakdar, responsable d'un attentat sanglant à Bruxelles. A son contact il se convertira à l'Islam et deviendra Abu Kassem, le "second disciple".

L'auteur décrit avec brio, sans manichéisme, dans une écriture magistrale, les différentes étapes qui poussent au changement. Fragilités, doutes, méprise pour en arriver à la haine et à un projet inhumain. Il met également en évidence l'absence de mots, de culture, le manque de discernement comme causes du radicalisme.
"Je me suis évertué à décrire l'état d'esprit de jeunes gens qui vont si loin que le retour en arrière n'est plus possible."
Kenan Görgün.
Kenan Görgün sera présent à la Maison Autrique dès 19 heures pour échanger avec le public. A 20h15 débutera la lecture-spectacle du "Second disciple". Le texte sera lu par Marvin Mariano, accompagné à la basse par Frédéric Dailly, dans une mise en voix de Sandrine Bonjean.
 

Pratique
Où? Maison Autrique, chaussée de Haecht, 266 à 1030 Bruxelles.
Quand? Le lundi 21 février.
A quelle heure? La lecture-spectacle commence à 20h15. Elle est précédée d'une rencontre avec l'auteur à 19 heures.
Durée? 1 heure.
Combien? 8 euros (possibilité de visiter toute la maison)
Renseignements ici,  réservation indispensable. Par mail à reservations.compagniealbertine@gmail.com





vendredi 18 février 2022

Livres de neige d'hier pour très jeunes lecteurs

Les bonshommes de neige Papou et >Pola. (c) La Partie.

La neige,
quasi absente cet hiver, problème aux Jeux Olympiques de Pékin, mais bien présente dans ces trois albums pour tout-petits appartenant au patrimoine de la littérature de jeunesse.


Neige finlandaise


Papou et Pola
Oili Tanninen
traduit du finnois par Johanna Kuningas
La Partie
32 pages
dès 3 ans

Merveille née en Finlande en 1970 et enfin traduite en français, ce petit cartonné en papiers découpés et collages met en scène deux bonshommes de neige qui s'adonnent aux plaisirs de l'hiver. On suit Papou, le petit, et Pola, le grand, accompagnés d'un lapin blanc et d'un oiseau bleu dans de merveilleuses images en trois couleurs, orange vif et bleu profond se posant sur les fonds blancs. Luge, patinage sur glace, ski, batailles de boules de neige, sculptures de neige, tout est délicieusement représenté par Oili Tanninen, née en 1933. Même les chutes. Mais l'hiver n'a qu'un temps et les deux bonshommes de neige ne vont pas résister à la pluie du printemps. L'enfant lecteur comprend très bien pourquoi ils disparaissent de la dernière image, n'y laissant que bonnets, moufles et bâtons de ski. Heureusement, il suffit de reprendre l'album au début pour leur redonner vie. Une très belle façon de saluer le cycle des saisons, et, en filigrane, d'évoquer la finitude de chacun.

Papou et Pola. (c) La Partie.



Neige américaine


Jour de neige
Ezra Jack Keats
traduit de l'anglais car Ilona Meyer et Caroline Drouault
Les Editions des Eléphants
32 pages cartonnées
dès 2 ans

Images à l'italienne dans ce bijou d'album né en 1962 aux Etats-Unis, traduit en 1999 chez Circonflexe et enfin à nouveau disponible en version cartonnée dans une nouvelle traduction. Lorsque Peter se réveille ce matin là, il n'en croit pas ses yeux: tout est blanc dehors, il a neigé! Le petit garçon se précipite dehors et découvre avec émerveillement cette drôle de matière, moelleuse et froide, la neige. Ezra Jack Keats (1916-1983) séduit toujours autant avec cet album universel, raconté au passé simple, faisant partager à tous les enfants, de toutes les couleurs et des toutes les classes sociales, les découvertes de son jeune héros. Les empreintes de pas, les lignes qu'on peut dessiner dans la neige, le bâton pour la faire tomber des branches, les jeux, les glissades, jusqu'au retour à la maison, chaude et accueillante, et également la tristesse devant les boules de neige fondues. Ici, l'album rebondit sur la journée suivante où la neige est toujours présente et invite à de nouvelles aventures. A saluer aussi, les illustrations expressives pour les personnages et terriblement inventives pour les décors.

En route pour des découvertes. (c) Editions des Eléphants.



Neige néerlandaise


Miffy et la neige
Dick Bruna
traduit du néerlandais
La Martinière Jeunesse
32 pages
dès 1 an

Images en aplats et histoire du quotidien toute simple, bien adaptée aux tout-petit.,s pour cet album né en 1963 qui invite les enfants à suivre Miffy, habillée, bottée et chapeautée, dans la neige. La petite lapine de Dick Bruna (1927-2017) va profiter des joies de l'hiver, luge, patinage, bonhomme de neige mais aussi sauver un petit oiseau frigorifié. 

Miffy a sauvé l'oiseau. (c) La Martinière Jeunesse.


A signaler aussi, le coffret "Promène-toi avec Miffy" de Dick Bruna (traduit par Elsa Whyte, La Martinière Jeunesse, septembre 2021), comportant trois tout petits livres cartonnés où Miffy se rend à la ferme toute seule, au parc avec son papa et en visite chez ses grands-parents avec ses parents. Tout chou!