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mercredi 17 février 2016

Le portrait d'un père à travers le journal d'un fils

Etre fils de victime, ce n'est pas souhaitable, mais c'est portable. Mais fils de bourreau? C'est autour de cette question lancinante, mortifère, avec son corollaire, qui était ce bourreau?, qu'est bâti le premier roman du belge Jacques Richard, "Le Carré des Allemands" (Editions de la Différence, 141 pages). Un livre qui se distingue par sa densité et sa construction elliptique. Ce n'est pas pour rien qu'il est sous-titré "Journal d'un autre". S'il est toujours écrit "je", ce "je" n'est pas toujours la même personne.

Un jeu sur le "je" et une écriture prenante, brouillant les repères d'espace et de temps du lecteur. Malgré le sujet sombre, à cause du sujet, on se fait happer par cette prose peu courante, les paragraphes se répondant souvent les uns aux autres, comme une pensée sautille, rebondit, d'une idée à l'autre. Peu importe si on se perd parfois un peu, cela fait partie du livre.  En finale, on aura construit le portrait d'un homme à travers le journal d'un autre. "On" car l'auteur, également peintre et amateur de musique, nouvelliste à ses heures, demande du travail à son lecteur.

Cinq carnets successifs composent "Le Carré des Allemands", titre qui ne trouvera son explication qu'en toute fin du roman, aboutissement brutal de cette lancinante quête filiale. Derrière les barreaux de la fenêtre de sa cuisine-cave, tout en se testant lui-même, le fils tente de déterminer quel homme a été jadis son père. A-t-il tué? A-t-il torturé? A-t-il été volontaire, entraîné, obligé? Il avait 17 ans quand il s'est engagé... Avoir un père qui a fait la guerre avec les Allemands sur le front russe, qui est revenu prisonnier car criminel de guerre, qui a été jugé, quel fardeau pour le fils. Quelle barrière sur sa route. Surtout quand le passé est opaque, glauque, puant. Se réconcilier avec un raciste? Quarante ans d'attente ont déjà passé. Voici venu le temps du jugement, de la libération, le temps de vivre. Un sursaut.

Toutes ces questions, et d'autres, Jacques Richard aborde de sa façon personnelle et attachante, à travers les témoignages de ses personnages, à travers leurs silences, leurs réflexions, leurs rêves, les extravagances de leurs pensées. L'enquête du fils est difficile mais d'une impérieuse nécessité. Comme l'est la lecture de ce très beau premier roman à l'écriture dense, sèche, dont aucune phrase n'est prévisible. Un livre de filiation sombre ("tu lui ressembles tant"), superbement composé entre mort et vie, cave et ciel, petits riens du quotidien et cours de l'histoire, silences et mensonges, fatigue morale et épuisement physique, douleur et espoir, marqué par l'horreur constante, et qui renvoie chacun à lui-même.

Jacques Richard sera à la Foire du livre de Bruxelles ces samedi 20 et dimanche 21 février.

Pour lire le début du "Carré des Allemands", c'est ici.














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