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mardi 29 décembre 2015

Garder le meilleur pour la fin (de l'année): Philippe Jaenada en catégorie roman

Incroyable, et je ne suis pas la seule à le dire. Le dernier roman en date de Philippe Jaenada, le formidable "La petite femelle" (Julliard, 714 pages), n'a obtenu aucun prix littéraire, après avoir été sélectionné seulement par le jury du Renaudot et rajouté en dernière minute par celui de l'Interallié. Reste celui des Deux Magots dont il est l'un des quatre finalistes et qui sera remis le 26 janvier. Cette formidable brique de 700 pages est pourtant un des meilleurs romans des derniers mois.

Philippe Jaenada consigne la longue enquête qu'il a menée sur Pauline Dubuisson, cette jeune Française accusée d'avoir tué son amant au début des années 50. Pourquoi la France entière s'en prend-elle alors à cette jolie jeune femme? Cette haine massive a intrigué l'écrivain qui lui rend magnifiquement justice dans ces pages. Il déroule son enfance, son adolescence, sa jeunesse, sa soif de liberté dans les différents mondes qu'elle a côtoyés et qui, tous, l'ont enfermée. Il explique que Pauline Dubuisson n'est pas née au bon endroit au bon moment. C'est la France de l'après-guerre au moment du procès, ne l'oublions pas. Il y a des consciences qui veulent se racheter et un bouc émissaire pareil est une aubaine à ne pas laisser passer.

Pourquoi personne n'a-t-il pris la défense de l'accusée? Vu d'aujourd'hui, c'est incompréhensible. Mais Jaenada va rassembler toutes les pièces du dossier pour essayer de comprendre. En même temps, il brosse un tableau de la France des années 30 aux années 50. Il nous offre un épatant roman vrai, prenant, précis, incroyablement documenté sur son sujet et entrelacé de digressions personnelles qu'on découvre avec enchantement. Une manière d'écrire originale qui rend la lecture hautement addictive... Peut-être "La petite femelle" est-il un roman trop peu conforme pour les prix?

Sept questions à Philippe Jaenada

Votre roman précédent, "Sulak", sur un cambrioleur, était déjà un roman-enquête. C'est votre nouvelle voie?
Je me suis renforcé par rapport à "Sulak" qui se passait dans les années 80. J'ai rencontré des gens qui ont connu Bruno Sulak. J'avais une base de documentation et des témoignages, dont celui d'une fille amoureuse de lui. J'ai fait ce livre avec une retenue inconsciente pour les gens vivants.
Dans "La petite femelle", je ne suis pas tendre pour le frère de Pauline Dubuisson. J'ai eu toute liberté d'écrire mais par contre aucun témoignage direct, je n'ai rencontré personne. Mais j'ai travaillé énormément sur archives. J'ai eu des lettres, les traces de la police, de la justice. Le dernier dossier, je l'ai trouvé quand j'avais presque fini le livre.
Philippe Jaenada. (c) L. Reynaert.
Vous avez amassé une imposante documentation sur elle.
Cela m'a pris un an de recherches et un an d'écriture, sept jours sur sept, cinquante-deux semaines par an. Mais je n'ai pas la sensation d'un travail énorme: c'est comme quand on revient bronzé de vacances. J'avais le matériau brut sur Pauline Dubuisson. Mais je n'ai pas eu son "petit carnet" qui doit être dans une poubelle: dans les archives de la police, on parle d'un carnet disparu. J'avais une somme d'infos, comme un gros rapport de police. Ce qui est triste, c'est qu'il n'y a pas un point de lumière dans sa vie, sauf quand elle a entre 13 et 17 ans, mais c'était avec les Allemands.
Comment avez-vous choisi le ton du livre?
Je ne voulais pas écrire un livre au premier degré, qui aurait été triste et lourd. Je voulais de la légèreté. Je fais des digressions sur moi, sur ma vie, pour alléger l'histoire. Pour augmenter l'attention du lecteur. Quand ça va mal, je ne vais pas écrire "la pauvre". Ces parenthèses sont ma manière décalée de dire que je compatis. Mes émotions étaient vraiment fortes en écrivant ou en faisant mes recherches - j'avais les larmes aux yeux dans la salle d'archives juridiques. Mais je suis pudique, je donne du recul au lecteur. J'ai une histoire à raconter. Je tente de la raconter de la manière la plus sincère, la plus fiable, comme un conte.
Au fond, comment avez-vous rencontré Pauline Dubuisson?
Par hasard, juste à la fin de mon livre précédent. Chez moi, à Paris, je ne sors pas de mon appartement, sauf pour aller une heure par jour au bistrot. Là, on me pose des questions sur le livre suivant, sur le plaisir de parler de quelqu'un d'autre que moi. Peut-être une femme cette fois? Je discute avec une habituée qui me propose l'idée d'une femme cambrioleuse. Le lendemain, elle m'amène un livre sur les femmes criminelles du XXe siècle. Le bouquin est mal écrit, mais je le feuillette. J'y vois Pauline Dubuisson, présentée comme un monstre, comme une créature lubrique, cruelle, ayant le diable au corps, qui exécute le seul homme qui lui résiste!
Et vous avez voulu en savoir davantage.
J'ai voulu contrer les reproches qui lui étaient faits de parler trop bien, d'en faire une mauvaise femme. Je me suis renseigné sur elle. J'ai découvert que tout ce qui construisait cette légende de hyène malfaisante était des choses mensongères. Je me suis retrouvé à défendre le personnage que je voulais attaquer. Elle n'était pas née au bon endroit, dans la bonne famille, à la bonne époque. Si on la regarde objectivement, elle est une personne normale, presque une angelote de nos jours. Elle a eu 36 ans de vie et tout était contre elle. Pas d'école, un frère de treize ans plus âgé qu'elle, deux frères par moment, une mère effarante. Elle a vécu sa puberté sous l'occupation allemande. Dunkerque était une forteresse complètement fermée.
Qu'est-ce qui déplaisait chez elle?
Elle a été le bouc émissaire. Elle était trop libre dans sa tête. A 24 ans, elle avait connu cinq ou six garçons. Pauline Dubuisson menait sa vie mais a refusé de se marier, de connaître un seul homme, de demander pardon. Elle a réagi normalement à chaque étape de sa vie et a été accusée d'être une diablesse. Elle était en deuxième année de médecine dans l'idée d'étudier la pédiatrie quand elle a été demandée en mariage. Son refus était logique. Elle était en avance pour son temps. Ces jeunes-là vont être les parents des jeunes de 68. Le contexte est marquant, je ne le connaissais pas bien. C'est une période de basculement qui se concentre au procès de Pauline Dubuisson. Des vieux messieurs contre une jeune femme toute seule! Cela montre ce que la société va devenir après guerre. 
La couverture médiatique a été à charge, écrivez-vous.
Les femmes dans les journaux sont d'une cruauté incroyable! Que de mensonges pour l'enfoncer! Le journaliste Jean Cau est d'une méchanceté absolue. Même quand on veut rendre justice à Pauline Dubuisson, on invente des choses. Comme son viol à la Libération par des résistants. Cela a un effet pervers et accrédite la thèse qu'elle veut se venger des hommes. Je me suis renseigné sur Internet et sur Wikipédia.Tout est à disposition, les journaux, les livres d'époque. Il y a des erreurs, bien sûr. Mon but était de trouver ce qui reste quand on a enlevé tout ce qui est faux (la scène du parc, le viol). Il reste la vie d'une jeune femme nouvelle. Je refuse la thèse du crime passionnel par rapport à son fiancé, je penche plutôt pour l'accident. 







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