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jeudi 9 avril 2015

Si bien dite, la vie de Gilles Leroy "avant lui"

Gilles Leroy reprend son roman familial avec son nouveau livre, le magnifique "Le monde selon Billy Boy" (Mercure de France, 252 pages),  un livre très personnel mais dont l'émotion et la grâce toucheront tous les lecteurs, hommes ou femmes, jeunes ou vieux. Le prix Goncourt 2007 pour "Alabama Song" (Mercure de France, 2007, Folio, 2009) y raconte tout simplement la vie de deux personnages, Eliane et André, qui s'avèrent être ses parents, avant lui, né à Bagneux en 1958.
"Il ne voulait pas de moi.
Elle, effrayée, incertaine, hésitait.
Il faut croire que son hésitation l'a emporté.
De toute façon, c'est dans son corps à elle que cela se passerait."

Gilles Leroy raconte ces  vies simplement mais à sa manière, précise, fine, construite, évocatrice, documentée, plaçant les émotions en filigrane et non dans les mots. Décrire, raconter, lui suffit et c'est pour cela qu'on se glisse avec tant de facilité et d'empathie dans son livre.

Lui, le fils qui restera unique, raconte la vie de ces deux jeunes, dix-sept ans pour lui, vingt pour elle, dont il a complètement bousculé l'existence par son arrivée inopinée. Quel redoutable et mystérieux hasard que sa conception, quelle force de vie que ce fœtus qui refuse de se détacher lors des virées en vespa sur les pavés, "une affaire de gravité". Quel amour inouï enfin que celui d'Eliane et André pour ce petit qu'ils n'avaient pas voulu. "Je n'ai pas trop de doute", écrit Gilles Leroy, "ces deux-là qui ne m'avaient pas désiré d'abord m'ont aimé ensuite de la façon la plus entière, exigeante et absolue qui soit dans le peu de temps que la vie leur accorda." Il n'a que trente ans quand il perd, à six mois d'intervalle, sa mère puis son père.

Gilles Leroy. (c) St.Kaskell/MdF.
"Le monde selon Billy Boy" est davantage un cri d'amour de l'écrivain pour ses parents qu'un hommage. Il sait bien comment ils sont et c'est comme cela qu'il les aime, avec leurs qualités et leurs défauts, avec ce qu'ils lui ont donné et aussi ce qu'ils ne lui ont pas donné. Il fait revivre leur monde.
"J'ai commencé ce livre", écrit-il encore, "le jour anniversaire de mes cinquante-cinq ans. A un âge avancé, était-il nécessaire d'aller dans ces régions de nos êtres où ça fait mal, où ça souffre encore comme à cinq ans?"  Oui, assurément, Billie Boy.

Le roman raconte également la France d'alors, entre Bagneux et Montrouge, à la fin des années 1950 et ensuite. On y trouve assez facilement du travail mais la vie n'y est pas nécessairement facile. Surtout pour Eliane qui vit dans une minuscule chambre sous les toits - elle y restera finalement dix ans - qu'elle équipe et décore au mieux. Quelle force que cette petite bonne femme reniée par sa propre famille parce que célibataire et enceinte! Elle garde contre l'avis de tous, sa mère, sa future belle-sœur,.. le bébé qui s'annonce. Elle se trouve du boulot. Elle est lucide aussi. Elle connaît les bons côtés d'André, éternel enfant, enthousiaste, amoureux, frondeur, comme les moins bons, dont le fait qu'il va momentanément l'abandonner durant sa grossesse. Mais elle a de la volonté, Eliane, de l'amour à donner et la capacité d'en recevoir. Elle sait ce qu'elle veut et connaît aussi ses limites. 

Gilles Leroy nous montre ses personnages dans leur vie quotidienne, au boulot, que ce soit l'armée ou la publicité, aux prises avec leurs familles respectives, et quelles familles!, dans leurs rêves de gosses et dans leur réalité de jeunes parents. On est porté par son écriture dont chaque détail a son importance, un tabouret posé sur un palier à l'intention de la locataire des combles, comme chaque anecdote, qu'elle soit un flash-back ou un saut dans le temps. Ce sont de vraies vies qu'il nous déroule, avec les intrusions de Paule, la sœur d'André, et les scènes avec celle d'Eliane, Myriam, dont le cerveau semble s'être arrêté un jour.

Après la naissance du bébé, "un gaillard de cinq kilos cinq cents", précédée du mariage, "une farce grotesque", vient le choix du prénom, puis la vie à deux et non à trois, André étant à l'armée pour vingt-huit mois. "Je ne reconnus pas mon père lorsqu'il rentra de l'armée." Et la Vespa revendue au profit d'une voiture convenant mieux à un chef de famille. Que seraient devenus ses parents s'il n'était pas né? La question hante l'écrivain qui les voit comme des "sacrifiés". Qui aurait-il été s'il avait eu une autre père, sans ces "gènes nocifs, l'alcool, la violence, la mélancolie"? Il semble ensuite apaisé. "Les dés sont jetés, sur la combinaison desquels on ne revient pas (...) Cet instant unique était le mien. Il n'y en aurait pas eu d'autre ensuite. Nulle seconde chance d'être. Ce qui n'a pas été ne sera pas plus tard."

Le romancier évoque ensuite brièvement ses années d'enfance, son adolescence, ses relations avec ses parents et celles avec d'autres membres de la famille, les décès, les deuils, autant de sujets de réflexion, de questions et de réponses. Le propos est toujours aussi personnel et on y suit toujours l'écrivain avec autant de facilité, dans ses mots et dans ce qu'il dévoile de lui en creux. "Le monde selon Billy Boy" est une chronique familiale à valeur universelle et formidablement bien écrite. Sa pudeur nous fait fondre de tendresse pour l'auteur et les siens qui sont devenus un peu les nôtres.

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Ici, d'intéressants compléments à "Le monde selon Billy Boy", proposés par Gilles Leroy lui-même sur son site. De la Vespa à la Palme d'or de Cannes, en passant par les talons aiguilles, les séances photos pour la publicité, les dimanches au Zeyer et l'Algérie.

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