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vendredi 14 janvier 2022

Nathalie Skowronek élue à l'Académie belge

Nathalie Skowronek (c) Aline Frisch.

Auteure multiprimée en Belgique et en Europe (lire ici), Nathalie Skowronek a été élue le 8 janvier dernier à l'ARLLFB (Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique). Elle s'installe au fauteuil 20, occupé précédemment par Jacques Crickillon. Elle sera reçue par Yves Namur, secrétaire perpétuel de l'Académie (lire ici), lors d'une séance publique à l'automne 2022. Au cours de cette séance, Paul Emond recevra aussi Luc Dellisse, élu le 11 septembre 2021 au fauteuil 8, qui succède à Jacques De Decker, décédé en avril 2020 (lire ici).

En dix ans de temps seulement, Nathalie Skowronek s'est fait une place et sa place en littérature. Née à Bruxelles en 1973, agrégée de Lettres, elle publie son premier roman en 2011 chez Arléa, petite maison française qui a l'art d'accueillir et de lancer les nouveaux talents. Immédiatement repéré par la critique, "Karen et moi" raconte la rencontre entre Karen Blixen et une petite fille de onze ans qui lit "La Ferme africaine" sous une tente. Ce premier volet d'une trilogie familiale sera suivi deux ans plus tard par "Max, en apparence" (Arléa, 2013), l'histoire du grand-père de la romancière, rescapé des camps, vivant dans le Berlin d'après-guerre avec un passé qu'il aurait voulu effacer, et par "Un monde sur mesure" (Grasset, 2017) explorant aussi le passé familial, du côté de la grand-mère cette fois, si fière de son magasin de tissus.

Entre-temps, Nathalie Skowronek publie un essai sur le thème lié à sa famille, "La Shoah de Monsieur Durand" (Gallimard,2015). Elle y montre que le devoir de mémoire cesse d'être opérant de nos jours. En 2018, elle publie "Paradis blanc" chez Weyrich, dans la formidable collection "La Traversée", destinée aux adultes récemment alphabétisés (lire ici)

En 2020, elle revient au roman proprement dit avec "La carte des regrets" (Grasset), l'histoire bouleversante d'une femme et de sa double vie amoureuse qui est découverte à son décès par les trois personnes qui se partagent le chagrin de sa disparition: son mari, son amant et sa fille, Mina.

La romancière est également enseignante depuis 2016 au master de l'Atelier des écritures contemporaines de La Cambre/École nationale supérieure des arts visuels. Elle anime encore à Bruxelles, l'atelier d'écriture du Club Antonin Artaud, un centre de jour pour adultes souffrant de difficultés psychologiques. Et elle a créé l'an dernier avec son compagnon, l'écrivain Jean Rouaud, les rencontres littéraires du Puyméras.





Les membres actuels de l'Académie belge

Forte de quarante fauteuils, l'ARLLFB compte 26 écrivains et 14 philologues. Trente de ses membres appartiennent à la communauté française de Belgique et dix sont étrangers, écrivains ou philologues. Les membres sont élus au scrutin secret par l'ARLLFB siégeant en séance plénière. Nul ne peut faire acte de candidature. Un siège de philologue belge est à pourvoir actuellement.

  • Danielle Bajomée, membre belge philologue
  • Jean-Baptiste Baronian, membre belge littéraire
  • Sophie Basch, membre belge philologue
  • Marie-José Béguelin, membre étranger philologue
  • Véronique Bergen, membre belge littéraire
  • Roland Beyen, membre belge philologue
  • Marie-Claire Blais, membre étranger littéraire
  • Jean Claude Bologne, membre belge littéraire
  • Michel Brix, membre belge philologue
  • Éric Brogniet, membre belge littéraire
  • Anne Carlier, membre belge philologue
  • Philippe Claudel, membre étranger littéraire
  • Robert Darnton, membre étranger philologue
  • Gérard de Cortanze, membre étranger littéraire
  • Michel del Castillo, membre étranger littéraire
  • Luc Dellisse, membre belge littéraire
  • Daniel Droixhe, membre belge philologue
  • François Emmanuel, membre belge littéraire
  • Paul Emond, membre belge littéraire
  • Lydia Flem, membre belge littéraire
  • David Gaatone, membre étranger philologue
  • Sylvie Germain, membre étranger littéraire
  • André Guyaux, membre belge philologue
  • Xavier Hanotte, membre belge littéraire
  • Corinne Hoex, membre belge littéraire
  • Armel Job, membre belge littéraire
  • Georges Kleiber, membre étranger philologue
  • Jean Klein, membre belge philologue
  • Caroline Lamarche, membre belge littéraire
  • Philippe Lekeuche, membre belge littéraire
  • Jacques Charles Lemaire, membre belge philologue
  • Pierre Mertens, membre belge littéraire
  • Yves Namur, membre belge littéraire
  • Amélie Nothomb, membre belge littéraire
  • Jean-Luc Outers, membre belge littéraire
  • Gabriel Ringlet, membre belge littéraire
  • Eric-Emmanuel Schmitt, membre étranger littéraire
  • Nathalie Skowronek, membre belge littéraire
  • Jean-Philippe Toussaint, membre belge littéraire



mardi 19 mai 2020

La Belge Nathalie Skowronek à l'honneur du prix de Littérature de l'Union européenne 2020

Temps de lire, de relire, de découvrir, de se souvenir, de faire fondre sa PAL,
pour les petits et pour les grands #confinothèque38

(BE) Nathalie Skowronek (C) Gallimard - C. Hélie
Nathalie Skowronek

Le coronavirus n'a pas empêché les différents jurys nationaux du Prix de littérature de l'Union européenne de travailler. Aujourd'hui ont été révélés les noms des treize romanciers choisis en 2020. En effet, depuis 2009, année de sa création, le prix opère une tournante entre les différents pays membres de l'Union (lire ici).

Un peu de réconfort en ces temps terribles pour les auteurs, les éditeurs et les libraires. En tout, le EUPL a mis 135 écrivains à l'honneur, en douze sessions. Il faut en effet trois ans pour faire le tour  des 41 pays qui y participent.

Nina Obuljen Koržinek, ministre de la Culture de la Croatie, exerçant actuellement la présidence de l'UE, a déclaré: "En lisant les traductions par les éditeurs locaux de ces œuvres primées, la Croatie a eu l'occasion de constater le pouvoir de la fiction littéraire européenne contemporaine, ainsi que l'importance de partager des idées et des perspectives nouvelles, différentes et inconnues.
Avec la présidence européenne de cette année, marquée de manière inattendue par la pandémie de la Covid-19 qui affecte toutes les activités précédemment prévues, la Croatie soutient ce prix qui  contributie à faire reconnaître nos voix littéraires."

Palmarès 2020

par ordre alphabétique de pays
  • Allemagne Matthias Nawrat, "Der traurige Gast" (The Sad Guest, Rowohlt)
  • Belgique (francophone) Nathalie Skowronek, "La carte des regrets" (Grasset)
  • Bosnie-Herzégovine  Lana Bastašić, "Uhvati zeca" (Catch the Rabbit, Buybook)
  • Chypre  Σταύρος Χριστοδούλου (Stavros Christodoulou), "Τη μέρα που πάγωσε ο ποταμός" (The Day the River Froze, Kastaniotis Publications)
  • Croatie  Maša Kolanović, "Poštovani kukci i druge jezive priče" (Dear Insects and Other Scary Stories, Profil)
  • Danemark Asta Olivia Nordenhof, "Penge på lommen" (Money in Your Pocket, Basilisk)
  • Espagne Irene Solà, "Canto jo i la muntanya balla" (I Sing and the Mountain Dances, Anagrama)
  • Estonie Mudlum (Made Luiga), "Poola poisid" (Polish Boys, Strata)
  • Kosovo Shpëtim Selmani, "Libërthi i dashurisë" (The Booklet of Love, Armagedoni)
  • Luxembourg Francis Kirps, "Die Mutationen" (The Mutations, Hydre Editions)
  • Macédoine du nord Петар Андоновски (Petar Andonovski), "Страв од варвари" (Fear of Barbarians, Или-или (ili-ili)
  • Montenegro Stefan Bošković, "Ministar" (Minister, Nova)
  • Norvège Maria Navarro Skaranger, "Bok om sorg" (Book of Grief, Oktober)

Les lauréats EUPL 2020.

Et bien entendu, l'anthologie "European stories 2020" est en cours de réalisation. Sa coordonnatrice indique: "On travaille maintenant sur les traductions de 50 pages des livres de chacun de nos lauréats. Et à l'anthologie qui regroupera des extraits des 13 livres primés dans la langue originale et en traduction. On espère que les éditeurs s'intéresseront à ces auteurs."


Espérons que les éditeurs s'intéressent à ces auteurs.
Cela peut donner de très belles rencontres pour le public (lire ici).








lundi 13 mars 2023

Les lauréats 2022 de l'Académie belge, l'ARLLFB

Cravaté de jaune, le secrétaire perpétuel Yves Namur distrait les lauréats.
De gauche à droite, Vincent Poth, Florian Pâque, Pascale Tison,
 Veronika Mabardi, Négar Djavadi, Jacques Vandenschrick,
Laurent Gosselin et Jan Baetens.

Quasi tous les finalistes des huit prix littéraires 2022 de l'Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique - tous les prix ne sont pas annuels - étaient connus depuis l'automne dernier (lire ici). Ce samedi 11 mars, les lauréats ont été proclamés et leurs prix remis par Yves Namur, secrétaire perpétuel de l'ARLLFB, au cours d'une cérémonie ponctuée de lectures par Stéphanie Moriau. Les gagnants, cinq hommes et trois femmes, ont chaque fois répondu aux questions du jury qui les avait choisis. A noter que les argumentaires complets se trouvent sur le site de l'Académie (ici). On remarquera que plusieurs des primés avaient déjà gravi à d'autres occasions les marches de l'estrade. Une cérémonie qui a commencé avec un ascenseur et s'est terminée sur un escalator.


Palmarès

Grand Prix des Arts du spectacle

Florian Pâque
, né en 1992, pour "Sisyphes" (Lansman Editeur), avec "s" à Sisyphe, un sujet âpre et grave, l'ascenseur social en panne, traité d'une écriture légère. L'animateur de la compagnie Le Théâtre de l'Eclat, auteur, metteur en scène et acteur, avait déjà été distingué par l'Académie en 2021 (lire ici).

L'avis du jury (Luc Dellisse, Paul Emond, Xavier Hanotte, Caroline Lamarche, Nathalie Skowronek): ""Cette histoire est un mythe et tous les mythes s'écrivent au présent", déclare un acteur dans le prologue de la pièce. Particulièrement cruel dans sa vision de la condition humaine, le mythe de Sisyphe permet à Florian Pâque d'évoquer la situation des plus précaires condamnés à ne jamais s'élever dans une société en panne d'ascenseur social. Ce dont se fait l’écho l'absurdité d’une première scène qui reviendra tel un refrain: on a beau pousser sur le bouton d'un étage, à chaque fois qu'on sent monter l'ascenseur, puis que la porte s'ouvre, c'est le rez-de-chaussée qui apparaît. (...)"
Florian Pâque: "Lors d'un atelier dans une résidence à caractère social, j'ai raconté le mythe de Sisyphe. Manon m'a dit: "Mon rocher est dans mes bras. C'est mon enfant." Le thème de ce livre n'était pas prévu au départ. Il s'est imposé lors de l'atelier."

Grand prix de poésie

Jacques Vandenschrick
, né en 1943, pour son recueil de poèmes, "Tant suivre les fuyards" (Cheyne).

L'avis du jury (Éric Brogniet, Philippe Lekeuche, François Emmanuel, Yves Namur, Gabriel Ringlet): "C'est aux flammes de la "fuite" et non à celles de l'"errance" ou de l'"exil", souvent jusqu'ici évoquées, que la parole vient alimenter son feu. La nuance n'est pas mince: la fuite peut être immobile et se loger dans les sinuosités d'une pensée. (...) On sait toute l'importance de la spatialité dans l'œuvre de Vandenschrick, depuis "Vers l'Elégie obscure"  (1987) et "Du pays qui s'éloigne" (1988) jusqu'à ce livre que notre Académie distingue aujourd'hui en même temps que l'œuvre toute entière d'un poète voué pendant 45 ans, dans la discrétion la plus absolue, à une quête où le langage est le véhicule d'une approche de l'Être, mais aussi le révélateur d'une condition existentielle et spirituelle de l'Homme. Les titres de tous ses livres contiennent un marqueur d'écart ou de distance. (...)"
Jacques Vandenschrick: "La langue poétique, l'écriture de poésie, un exercice long pour moi, malaisé, est la recherche d'une langue qui se veut à distance du quotidien. J'essaie de créer une langue de l'utopie, une langue qui introduit l'autre dans l'être. Je réécris plus que je n'écris."

Prix André Gascht

Pascale Tison
, pour l'ensemble de son travail de critique.
Et quel travail! La lauréate est auteure de textes sur le théâtre, l'art et la danse, comédienne, de deux pièces de théâtre, de deux romans, réalisatrice en radio, productrice depuis 1995 de l'émission "Parole donnée" sur Musiq3, enseignante à l'INSAS et à l'IAD, responsable aujourd'hui de la création radiophonique sur la Première et productrice de l'émission quotidienne "Par Ouï-Dire", proposant des documentaires et des créations radiophoniques ainsi que des entretiens. 

L'avis du jury (Michel Brix, André Guyaux, Corinne Hoex, Caroline Lamarche, Yves Namur): "Pascale Tison consacre une émission hebdomadaire à la littérature et a recours, pour faire entendre la langue des auteurs, à nos meilleurs comédiens, comme Jo Deseure ou Angelo Bison, quand elle ne lit pas elle-même de sa voix précise et lumineuse. Elle y rend hommage, avec finesse et un métier très sûr, aux écrivains vivants ou disparus, de sorte que son émission constitue un remarquable trésor d'archives pour nombre d'auteurs, tels Marcel Moreau, Jacques De Decker, Pierre Mertens, Carl Norac, Corinne Hoex, Vinciane Despret, Veronika Mabardi, pour n'en citer que quelques-uns ou quelques-unes. (...) Créatrice tout-terrain, elle a fusionné à merveille son amour de la radio et sa passion pour la littérature."
Pascale Tison: "La radio est une autre forme donnée à l'ego de l'écrivain. La parole va vers le mot et le mot vers la parole. La radio est le garant de l'incandescence de la rencontre, une écoute d'être à être. Elle est l'écriture du réel. Tout se joue au montage. "Par Ouï-Dire" est une émission non filmée, ce qui est un grand avantage. A la radio, on ne cesse de déposer son visage."


Grand prix du roman

Veronika Mabardi
, née en 1962, pour "Sauvage est celui qui se sauve" (Esperluète, 2022, lire ici). Elle avait reçu le prix Georges Vaxelaire 2015 pour sa pièce de théâtre "Loin de Linden" (Lansman Editeur, lire ici).

L'avis du jury (Jean Claude Bologne, Gérard de Cortanze, Luc Dellisse, François Emmanuel, Pierre Mertens, Jean-Luc Outers, Nathalie Skowronek): "Ce livre  a touché et convaincu les jurés du Prix du Roman, par l'intensité de la démarche d'écriture en direction du frère absent, trop tôt disparu. 
Il est rare de ressentir à ce point combien les récits, sollicitant la mémoire, cherchent à cerner, circonvenir, tenter de donner sens, au silence qui fut le sien au temps où il vivait. 
A l'assaut de ce silence le livre avance par saccades, par détours, par saignées de sens, et c'est cette avancée tâtonnante, ce corps à corps de l'autrice avec l'énigme de son frère mort, qui donne à l'écriture du livre sa puissante dimension performative. Comme si le présent de la recherche tentait de rejoindre dans un découvrement progressif, le mouvement, la quête, la ligne brouillée et pour une grande part insaisissable de ce que fut la vie de Shin Do. (...)
Veronika Mabardi: "C'est un livre dont l'écriture reste dans le silence, les mots restent sur la page. Il m'a fallu vingt ans avant de trouver le calme pour l'écrire. J'avais besoin de parler de mon frère disparu, de l'identité, de la famille. La famille bricolée chez nous, fierté de nos parents. J'avais besoin de bricoler des identités. Revenir à son souvenir a été un accompagnement dans l'écriture. Dans le compagnonnage des vivants, pendant le confinement, j'ai eu le sentiment de sa présence. C'est un travail de mémoire et aussi de fiction, une réappropriation. J'ai écrit ce livre en disposant des cailloux sur le plancher de mon atelier, en les déplaçant, en leur ajoutant du bois, du verre, de l'or. Cela a été un travail sur le plancher, sur le papier et sur l'ordinateur.

 

Grand Prix de Linguistique et de Philologie

Laurent Gosselin
, né en 1960, pour "Aspect et formes verbales en français" (Classiques Garnier, 2021).

L'avis du jury (Michel Brix, Anne Carlier, Daniel Droixhe, Jean Klein, Jacques Charles Lemaire): "Laurent Gosselin est professeur à l'Université de Rouen et sa recherche consiste à démêler la complexité sémantique de ce qui est appelé parfois rapidement "les temps verbaux". Les temps ver­baux occupent un rôle central dans la langue, non seulement parce qu'ils per­mettent d'an­crer, dans le monde qui nous envi­ronne, les situa­tions évoquées au moyen des formes verbales, en les situant par rapport au hic et nunc du locuteur, mais aussi parce leur enchaînement dans un texte résulte non pas en une suite décousue d'énoncés, mais permet de construire un récit cohérent doté d'une chronologie."


Prix Découverte

Vincent Poth, né en 1989, pour "Aléas sans amarre. Ou livre de pensées" (aphorismes, inédit, 2022). Une première pour l'ARLLFB qui n'avait encore jamais récompensé de son histoire un livre d'aphorismes.

L'avis du jury (Véronique Bergen, Éric Brogniet, Philippe Lekeuche, Yves Namur, Gabriel Ringlet): "Vincent Poth est essentiellement poète. Il a commencé à écrire de la poésie il y a une dizaine d'années dès l'âge de 23 ans. (...) Le livre qui se voit honoré aujourd'hui est un ensemble d'aphorismes, le tout formant un volume d'une centaine de pages. Vincent Poth y évoque les thèmes de l'amour, de la destinée, de la création poétique, ses aphorismes circulant à travers les différentes dimensions de la condition humaine. Le jury a été très sensible au style, à l'écriture élégante voire classique, à la profondeur et à la finesse des pensées qui se trouvent formulées avec une grande exigence et une rigueur d'écriture remarquable. (...)"
Vincent Poth: "Poète, je suis passé aux aphorismes. Pourquoi? J'avais besoin d'écrire des choses claires et compréhensibles. J'étais fatigué de patauger dans la poésie. J'ai lu beaucoup d'aphorismes. J'ai écrit les miens dans le sillage de la joie de certains auteurs. C'est plus clair maintenant, je suis content. La poésie vient des profondeurs vers la surface, l'aphorisme vient de la surface et creuse en profondeur."

 

Grand Prix de l'essai

Jan Baetens
 pour "Illustrer Proust. Histoire d'un défi" (Les Impressions nouvelles, 2022).

L'avis du jury (Danielle Bajomée, Sophie Basch, Véronique Bergen, Luc Dellisse, Gabriel Ringlet): "Cet ouvrage à l'iconographie abondante examine les réponses successives données par les artistes et leurs éditeurs au désir et à la difficulté d'illustrer Marcel Proust, depuis plus d'un siècle. Il en retrace l'histoire, du premier livre de Proust, "Les Plaisirs et les jours" (1896), illustré par Madeleine Lemaire, un des modèles de Mme Verdurin, à la nouvelle édition d’"Un amour de Swann", "ornée" par Pierre Alechinsky en 2013.
Le jury a été particulièrement sensible à l'importance de la recherche, à la qualité de la réflexion et surtout, à l'originalité du point de vue choisi pour aborder l'œuvre de Marcel Proust dans sa radicalité poétique qui la rend "impossible" à illustrer tout en provoquant sans cesse le désir de le faire. (...)"
Jan Baetens: "Neuf fois sur dix, les livres illustrant Proust sont atroces. Ils sont totalement inconnus, heureusement. Le rapport texte-images n'est pas essentiel ici. J'ai plutôt regardé du côté du business éditorial. Qui? Pourquoi? Avec quelle concurrence? Les images vieillottes de van Dongen de l'édition de 1947 ont été reprises en 1972 par Folio parce que le graphiste Massin voulait montrer que Folio pouvait faire autre chose que du livre de poche. Le livre de poche a lui publié en 1965 une version illustrée par sept images de Pierre Faucheux. Pour moi, la meilleure façon de rendre hommage à Proust est de faire quelque chose de complètement différent." 


Prix Nessim Habif

Négar Djavadi
, née en Iran en 1969, pour l'ensemble de son œuvre (son premier roman "Désorientale", Liana Levi, 2016, lire ici; "Arène", Liana Levi, 2020).

On se rappellera que "Désorientale" commence par une scène d'escalator d'anthologie.
Pour lire en ligne le début de "Désorientale", c'est ici.
Pour lire en ligne le début de "Arène", c'est ici.



L'avis du jury (Corinne Hoex, Caroline Lamarche, Pierre Mertens, Jean-Luc Outers, Nathalie Skowronek): " (...) S'inspirant en partie du parcours de son auteure, "Désorientale", paru en 2016, raconte la saga d'une famille d'intellectuels iraniens sur trois générations. Il rencontre un grand succès critique et de librairie et sera traduit dans une dizaine de langues. Alors une question s'impose: pourquoi y revenir aujourd'hui, six ans plus tard? Parce que "Désorientale" nous fournit un formidable et nécessaire témoignage sur la résistance iranienne. D'abord au régime du Shah, ensuite à Khomeiny, par extension à ce que traverse le pays depuis de nombreux mois. Et qu'est-ce que la littérature si elle passe à côté de son temps? Négar Djavadi nous restitue un Iran des années 70 où l'on rêve de "corps SophiaLorenti" et de "cheveux coupés à la mode NathalieWoodi", où l'on a peur, où l'on se cache. En d'autres mots, la liberté qui a été enlevée aux Iraniens et pour laquelle ils se battent encore aujourd’hui. Hommes et femmes côte à côte. À qui nous voulions aussi, avec nos moyens, envoyer un signe de solidarité et de fraternité. (...)"

Négar Djavadi: "La révolution d'hier est restée en suspens, inachevée. Les révoltes écrasées de 2009, 2010, 2019 montrent la continuité entre le passé le présent. Aujourd'hui, les réseaux sociaux permettent de comprendre ce qui se passe en Iran sans devoir tout expliquer. Le téléphone portable est une arme mais il faut savoir l'utiliser.
A propos de l'identité: l'homme n'a pas de place définie sur terre. J'ai des racines mais je ne me sens pas un arbre. En tant qu'écrivain, je me mets dans la tête des autres. J'aime mieux parler d'appartenance que d'identité. 
Quelle suite? Je ne me sens pas missionnée en tant qu'Iranienne installée à Paris depuis 1980. Si j'ai un attachement très fort au réel, je ne me sens pas nécessairement dépositaire de la voix iranienne."

Nathalie Skowronek, porte-parole du jury Nessim Habif: "La littérature donne une voix au réel, elle l'absorbe."










samedi 12 mars 2016

Littérature, poésie, sciences et migrants


Académique, la remise des prix 2015 de l'Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique (ARLLFB)? Pas du tout si on s'y rend et qu'on y entend la parole des différents lauréats, précédée d'excellents choix de lecture. Lors de la séance de ce samedi 12 mars, ce sont douze prix qui ont été remis sur les trente que l'Académie décerne, tous n'étant pas annuels mais tous étant dotés par des fondations, a rappelé Jacques De Decker, Secrétaire perpétuel de l'institution. Le plus frappant ayant été de voir combien les sujets d'actualité, sciences, religions, Belgique, langues, migrants, se sont aimablement rencontrés durant cette séance célébrant la poésie, la nouvelle, le roman, l'essai, la traduction et la grammaire. Et l'esprit belge, dont l'humour est une des émanations.

Allons-y pour le défilé des douze qui étaient treize, et même treize et demi.

Prix Nicole Houssa

triennal, destiné à un poète originaire de Wallonie, pour un premier volume de vers publié ou non.


Pierre Warrant
pour son recueil "Altitudes" (Tétras Lyre, 2013)

Né en 1963, Pierre Warrant est ingénieur commercial de formation. Il se définit lui-même comme "poète, photographe et voyageur par passion".  "Altitudes", son premier recueil paru, rend compte d'une expérience à la fois intérieure et physique, son expédition en Himalaya jusqu'au pied de l'Everest.


Extrait                                                                            
L'Au-revoir
"Tu n'as pas demandé
où nous allions 

tu savais que là-haut
nous ne pouvions chercher
autre chose que nous-mêmes
 tes mots étaient montagnes
ils se joignaient au ciel
comme lueurs d'altitude."

"Je fais de la poésie pour équilibrer ce qui ne l'est pas dans le monde de l'économie. Pour être connecté à la beauté du monde. La poésie de mon carnet de route d'expédition dans l'Himalaya est comme la photographie. Ce sont des tableaux, des flashs qui, ensemble, forment un kaléidoscope."






Prix Verdickt-Rijdams

annuel, pour un ouvrage portant sur le dialogue entre les arts et les sciences.

Les éditions L'Arbre de Diane
Mélanie Godin et Renaud Lambiotte

Sous le label "Géodésiques", Mélanie Godin et Renaud Lambiotte ont lancé en 2015 la collection "La tortue de Zénon" aux éditions L'Arbre de Diane". Deux titres sont parus (lire ici),  quatre sont à paraître à partir de juin. "Dix rencontres entre science et littérature" rassemble des écrivains et des chercheurs autour de thèmes aussi divers que les systèmes nerveux, la dynamique des fluides, la matière noire, les  big data...

"La collection est née suite à des conférences grand public qui se sont tenues à Namur à propos des relations entre littérature, poésie et sciences. Elles ont remporté un grand succès. Un financement du FNRS a permis de lancer la collection. Deux livres sont sortis. La science fascine mais fait peur, ne fût-ce qu'à cause de son langage. Ici, il s'agit de montrer la beauté des sciences. Un "Géodésiques 2" est en cours, mais différent du premier."



Prix Lucien Malpertuis

biennal, attribué alternativement à un poète, à un auteur dramatique, à un romancier (ou nouvelliste) et à un essayiste belge.

Nathalie Skowronek
pour son essai "La Shoah de Monsieur Durand" (Gallimard, 2015)

"Karen et moi" (Arléa, 2011), le premier roman de Nathalie Skowronek racontait la fascination d'une femme pour l'écrivaine danoise Karen Blixen et, par ce biais, l'influence que peut exercer sur la formation d'une identité personnelle un personnage reconnu comme emblématique. Le second, " Max, en apparence" (Arléa, 2013), traite d'un secret de famille et aborde la Grande Histoire, tout en montrant comment tourner une page pour conjurer les traumas.  Son troisième livre, l'essai "La Shoah de Monsieur Durand", pose la question du devoir de mémoire pour les générations qui suivent celle des rescapés des camps, l'après-mémoire de la Shoah.

"Mes trois livres portent sur l'identité, qui je suis, où est ma place, d'où je viens, sur l'identité familiale et la transmission (juive dans mon cas), sur l'héritage, sur cette troisième génération qui déterre ce que les deux générations précédentes ont pris soin d'enterrer. Comment se positionner par rapport à tout cela? Le passé ou son éloignement interrogent la part de responsabilités, la mémoire. Ma position n'est pas d'être le gendarme de la Shoah. Je ne suis pas prescriptive. La mémoire de la Shoah ne va pas disparaître mais se transformer comme tous les grands événements historiques."


Prix Henri Davignon

quinquennal, attribué à un auteur belge pour une œuvre d'inspiration religieuse.

Paul-Augustin Deproost

Qui sait que "Utopie" de Thomas More a été édité à Louvain à la demande d'Erasme en 1516? Il y a cinq siècles, il y a un demi-millénaire... Ce livre total, intemporel, dépasse les âges et son temps. Ce qui est le principe même de l'utopie.
Le livre qui paraît aujourd'hui, "Chemins d'Utopie" (UCL, 2015), rassemble quelques-uns des passages les plus forts du livre de 1516, dans une nouvelle traduction du latin, éclairés et actualisés par des commentaires émanant de membres de la communauté universitaire, de tous horizons et de toutes les disciplines, étudiants, professeurs, chercheurs, alumni... Quelques-uns des sujets abordés: la peine de mort, l'exode rural, la propriété privée, l'éducation citoyenne, la tentation totalitaire, l'esprit des lois, le dialogue interreligieux, l'urbanisme, l'égalité...

"Le livre paraît dans une nouvelle traduction du latin que j'ai faite, notamment pour ne pas payer de droits d'auteur sur les traductions existantes. Des extraits du livre de Thomas More ont été mis sur le site de l'UCL. Ceux qui ont été commentés ont été retraduits en un constant va-et-vient entre le commentateur et le traducteur, de façon à rendre entre autres la souplesse de la langue de l'auteur."


Prix Franz De Wever

annuel, attribué à un auteur belge âgé de moins de 40 ans pour un recueil de nouvelles.

Catherine Deschepper
pour son recueil "Un kiwi dans le cendrier" (Quadrature, 2015)

Contrairement à la littérature anglo-saxonne, la francophone n'apprécie guère le genre qu'est la nouvelle. Peu d'auteurs en écrivent, peu d'éditeurs en publient. Et quand ils le font, le résultat n'est pas toujours à la hauteur des attentes. Car le lecteur qui a accès aux traductions en français des nouvelles américaines sait que le genre peut être bon, excellent même. Peu d'éditeurs francophones publient des nouvelles, sauf Quadrature qui ne fait même que ça, et avec quel talent.
C'est une débutante qui est aujourd'hui récompensée, mais on devrait encore entendre parler d'elle régulièrement. Quelle maîtrise, quel regard sur les mœurs contemporaines, quelle ingéniosité narrative et quel humour.
La lecture des trois extraits, "Emma, 30 ans, Inès, 40 ans, Zoé, 50 ans", a enchanté l'assistance.
Vite, vite, se procurer ce recueil de nouvelles.

Absente de Bruxelles ce samedi, la lauréate a fait parvenir un texte à l'Académie.
"Je suis ravie, évidemment, que le texte ait pu vous plaire. J'ai souri, parce que les hommes sortent écorchés de mes mots et que vous ne semblez pas m'en tenir (trop?) rigueur. J'ai souri aussi parce que, dans votre courrier, vous parlez d'un coup d'essai et qu'il  faudrait plus humblement parler d'essai transformé. Avant "Le kiwi", il y a eu d'autres manuscrits, après aussi, mais je patauge dans le monde codifié de l'édition  au sein duquel mes textes, désaxés peut-être, trouvent mal leur place (à moins qu'ils soient moins performants, je suis une dilettante un peu naïve, encore). En fait, l'important, c'est d'écrire, surtout, et d'être lue, un peu. Merci pour l'encouragement à continuer que vous m'offrez. Une bouffée d'orgueil, une dose de narcissisme dans les veines, et hop!, au boulot!"


Prix Georges Vaxelaire

biennal, destiné à un auteur belge d'une œuvre théâtrale représentée en Belgique, au théâtre, ou diffusée par la radio ou la télévision.

Veronika Mabardi
pour sa pièce "Loin de Linden" (Rideau de Bruxelles, 2014, en tournée actuellement)

Un petit-fils questionne ses deux grands-mères que tout oppose (l'une est flamande, de classe sociale modeste, terrienne, fille d'un garde-chasse tandis que l'autre, francophone, cosmopolite, descend d'une famille de la bourgeoisie et explore le monde) et qui ont des relations difficiles. Leur dialogue fait catharsis. Les deux femmes se rencontrent et se parlent. Chacune livre ses confidences, alors que dans la vie réelle, Eugénie et Clairette ne se sont rencontrées qu'une seule fois, très froidement, en 1960, pour le mariage de leurs enfants respectifs.

"Ce texte a mis des années à sortir de moi. J'ai fait les interviews de mes deux grands-mères, l'une, Flamande de près de Louvain, qui n'en a jamais bougé, ne parlant que sa langue, l'autre, de Bruxelles, francophone, qui a voyagé autour du monde et qui a vu tout s'écrouler lors du krach de 1929. Ce sont les ironies de la vie. C'est une pièce sur la Belgique et sur l'évolution de sa double société. Je voulais aussi montrer à quel point on peut être coupé de l'autre à cause de son propre regard".


Prix Félix Denayer

annuel, destiné à un auteur belge pour l'ensemble d'une œuvre ou pour une œuvre en particulier.

Diane Meur
pour "La carte des Mendelssohn" (Sabine Wespieser éditeur, 2015)

Avec "La carte des Mendelssohn", son cinquième  roman, Diane Meur offre une étonnante expédition dans l'arbre généalogique d'une famille qui ne produisit pas seulement un musicien que Goethe portait aux nues et un philosophe compagnon de Kant, mais une myriade de personnalités illustres ou inconnues, tout en narrant  le récit de sa propre enquête, à la première personne.

En l'absence de l'auteur, un extrait d'une rencontre à la librairie Tropismes est projeté.


Prix Léopold Rosy

triennal, destiné à l'auteur d'un essai en langue française.

François De Smet 
pour son essai "Reductio ad Hitlerum" (Presses universitaire de France, 2014)

François De Smet, on le connaît souvent en tant que directeur du nouveau centre  Myria créé en 2015, le Centre fédéral Migration, organisme fédéral chargé de veiller aux droits fondamentaux des étrangers, d'informer les autorités sur l'ampleur des flux migratoires et de stimuler la lutte contre la traite et le trafic des êtres humains. Philosophe et intellectuel, il est aussi un essayiste brillant.

"Mes maîtres à penser sont tous ceux et celles qui questionnent les évidences. Hannah Arendt par exemple, lucide et courageuse. Mes analyses portent sur la modernité. Lors des négociations Europe-Turquie à propos des migrants, on reparle de l'Europe de l'Est qui avait été absente des discussions depuis vingt ans. La plus courageuse a été Angela Merkel. Elle ne vient pas de rien, elle a tenté quelque chose. En tant qu'animateur d'un centre de recherches sur la migration, je remarque que le Belge est très humain lors des rencontres de personne à personne (il fera tout pour venir en aide à son voisin albanais menacé d'expulsion) mais très conservateur dans les sondages."


Prix Albert Counson

quinquennal, attribué à l'auteur belge d'un ouvrage en langue française ayant trait à la philologie romane, ce terme étant dans le sens le plus large. Un auteur étranger peut être couronné si son essai s'intéresse spécialement à la Belgique. Le seul prix qui puisse aller à un académicien.

Marc Wilmet
Marc Wilmet, qui a été honoré en 1986 du Prix Francqui pour avoir "contribué de façon remarquable à confirmer et renforcer le prestige de la Belgique dans le monde scientifique", est aujourd'hui mondialement réputé comme un grammairien doué de science, d'invention et d'originalité. Sa "Grammaire critique du français", qui a déjà connu cinq éditions, l'a hissé au rang des meilleurs connaisseurs du fonctionnement de notre langue. Sa manière de concevoir l'étude du français repose pour l'essentiel sur une vision scientifique qui ne peut se satisfaire des approximations communément avancées par quelques auteurs prestigieux. Elle traque les contradictions dont souffrent nos manuels scolaires et propose volontiers un assouplissement des normes en matière d'orthographe d'usage, d'emploi du subjonctif ou des règles d'accord du participe passé. Elle bouleverse surtout la description des phénomènes syntaxiques en adoptant une attitude critique du meilleur aloi.


Prix Auguste Michot

biennal, destiné à un auteur belge d’une œuvre littéraire, en prose ou en vers, consacrée à célébrer les beautés de la terre de Flandre.

Werner Lambersy 
pour son recueil "Escaut! Salut!" (Opium éditions, 2015)

Le "francophone des Flandres" cumule cette année publications, une demi-douzaine, et prix, dont le Mallarmé. Il qualifie son ode à un fleuve de "suite zwanzique et folkloresque". Né à Anvers en 1941, il a d'abord été élevé en flamand par sa grand-mère avant que sa mère ne tombe amoureuse d'un médecin francophone et qu'il ne change aussi de langue. Le recueil fait l'objet, chose de plus en plus rare, d'une traduction en langue flamande, dont la saveur nous est proposée lors d'une lecture bilingue.

"J'ai fait ces livres en réacion à la commercialisation galopante de la littérature. Cinq textes totalement différents auxquels j'ai travaillé, pour certains, depuis dix ans. J'ai ensuite rencontré Opium qui avait des projets autour de la Meuse et de l'Escaut. Je vais le long de l'Escaut de la frontière française à la frontière hollandaise, de Tournai à Anvers. Ici, je livre un simple regard pour remettre l'homme dans le monde des hommes."



Prix Henri Cornélus

triennal, international, attribué à l'auteur d'un recueil de nouvelles publié en français.

Marie-Hélène Lafon
pour son recueil "Histoires" (Buchet-Chastel, 2015)

Marie-Hélène Lafon incarne dans les lettres françaises d'aujourd'hui une voix très particulière, à la fois spirituelle et terrienne, proche des âmes dites simples, qu'elle aborde avec la sensualité d'un Giono du Cantal et la colère d'un Calaferte à qui elle reconnaît sa dette.

"Mal aimée, la nouvelle en France? Les éditeurs en France ont tendance à vous demander du roman, fût-il court, plutôt que de la nouvelle. Quand j'ai proposé "Jeanne" comme une nouvelle, la réponse de l'éditeur a été: "Peux-tu l'étirer en un roman?" Mais les textes sont comme les coureurs, ils ont leur distance. A l'exception de quelques-uns, Anna Gavalda par exemple, la nouvelle est une bataille. Les personnages de mes livres sont des empêchés de la parole. C'est lié à mes origines et à mon intinéraire. "Histoires" est né de la proposition de mon éditrice chez Buchet Chastel, Pascale Gautier, de rééditer deux recueils de nouvelles et deux nouvelles attachées à deux romans. J'ai ajouté le texte qui donne son titre au livre et qui est le fruit de mes ruminations sur le rapport roman-nouvelle et nouvelle-roman."

Prix Gaston et Mariette Heux

quadriennal, destiné à un écrivain de plus de quarante ans pour une œuvre importante ou pour l'ensemble de son œuvre.

Jean-Pierre Verheggen
pour l'ensemble de son œuvre

Il y a vingt-cinq ans, Jacques de Decker écrivait dans "Le Soir" à propos de notre "prix Nobelge": "Le potentiomètre dont il se sert est celui qui l'a conduit  dans les diverses contrées que son œuvre a explorées jusqu'ici, du "Degré Zorro de l'écriture" à "Ninietszche Peau'Chien"  en passant par "Divan le Terrible": il est un imparable détecteur des charges secrètes des mots. Il leur fait rendre gorge, il les retourne comme des gants, persuadé qu'ils ne disent que pour mieux dérober, que c'est sous les sens avoués que se nichent les inavouables, et les plus révélateurs. C'est cela qui fait de Verheggen le plus aventureux de nos poètes, sous ses dehors d'amuseur et de boute en train: il creuse jusqu'au plus profond dans les gisements de langage, il rampe dans les veines, mineur acharné à porter au jour ce que les mots veulent vraiment dire.  Par ses creusements continuels dans les divers registres de la langue, il met à mal les lectures qui tentent d'imposer la dominance d'une langue artificielle et de classe (au sens marxiste) sur les langues et expressions populaires. Il parie pour l'ouvert contre le figé. Il montre que la langue et le vocabulaire sont une germination continuelle, et qu'en restant ouverte, leur lecture induit non seulement une jubilation poétique mais aussi une attitude politique, qui est d'ouverture et d'appropriation par tous plutôt qu'un instrument discriminatoire et de dominance."

Les orateurs se relâchent, après une longue séance, l'assistance aussi. Et tout le monde s'esclaffe lorsque s'enfilent les titres de Verheggen, ses traductions libres du latin, ses bons mots et sa joie. Les mots de clôture? "Le dernier qui sort éteint la lumière et ferme l'aorte." La littérature est vivante et une bonne-vivante.










mercredi 13 novembre 2024

Parité aux prix Rossel 2024


Léonie Bischoff, Romain Renard, Nathalie Skowronek et Velibor Čolić.
(c) Dominique Duchesnes/Le Soir.
 
Selon le journal "LE SOIR" qui l'organise, "C'est "le" moment littéraire belge de l'année: la proclamation des prix Victor Rossel." Elle s'est tenue à la rédaction du Soir, ce mercredi 13 novembre à 13 heures, en présence des lauréats. Voici le palmarès.

Prix Victor Rossel de littérature
Créé en 1938, en souvenir de Victor Rossel, le fils du fondateur du Soir en 1897, Emile Rossel. Le fils aimait la littérature et tenait salon chez lui, rue Gachard à Ixelles, chaque jeudi.

Velibor Čolić

"Guerre et Pluie"
Gallimard, 288 pages

Le dernier volet de la trilogie sur la guerre en Bosnie par le romancier installé à Bruxelles depuis plusieurs années.

Pour lire en ligne le début de "Guerre et pluie", c'est ici.




Prix Victor Rossel des lecteurs et des lectrices
Créé en 2023, à l'occasion de la 80e édition des prix Rossel.
 
Nathalie Skowronek
"La voix des saules"
Grasset, 176 pages

L'expérience de l'autrice qui a animé un atelier d'écriture en milieu psychiatrique.

Pour lire en ligne le début de "Le voix des Saules", c'est ici.




 
Prix Victor Rossel de la bande dessinée
Créé en 2021.

Romain Renard
"Revoir Comanche"
Le Lombard

Roman graphique en hommage à Comanche, série mythique du journal "Tintin" créée dans les années 1970

Pour lire en ligne le début de "Revoir Comanche", c'est ici.




Grand Prix de l'Académie Victor Rossel de bande dessinée
Créé en 2021.

Léonie Bischoff pour l'ensemble de son œuvre.
 
Magnifique pour celle qui vient de recevoir le 6 septembre dernier le Prix Atomium de la Fédération Wallonie-Bruxelles en bande dessinée/Espiègle de la Bande dessinée (lire ici) une nouvelle distinction pour l'ensemble de son œuvre.
 
Une œuvre qui est loin d'être achevée, comme elle le dit elle-même. On y pointera deux albums. "Anaïs Nin, sur la mer des mensonges" (Casterman, 2020), qui l'a révélée au monde et a été primé à Angoulême (lire ici) et, pour la jeunesse, "La longue marche des dindes" (texte de Kathleen Karr, Rue de Sèvres, 2022), également multi-récompensé (lire ici).
 
Voici quelques pages de chacun des deux.
 


"Anaïs Nin, sur la mer des mensonges". (c) Casterman.
 
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"La longue marche des dindes". (c) Rue de Sèvres.




jeudi 3 juin 2021

Lundis littéraires de juin, féminins et au jardin

Le jardin de la Maison des Arts de Schaerbeek.

Après une soirée "Portées-Portraits" organisée en mai dans l'immense jardin d'enfance de l'artiste belge aux multiples casquettes Juan d'Oultremont, à l'occasion de la lecture en musique d'extraits de son roman "Judas côté jardin" (ONLIT, février 2020) qui s'y déroule, le cycle de lectures-spectacle porté depuis plus de vingt ans par Geneviève Damas repart de plus belle en juin selon le même principe vert! Histoire de respecter les prescrits sanitaires, les quatre lundis de juin, "Portées-Portraits" investira le bucolique jardin de la Maison des Arts de Schaerbeek (147, chaussée de Haecht), pas loin de la Maison Autrique où avaient lieu les rencontres précédemment. Et ce sont quatre romancières, une Italienne et trois Belges, qui seront à l'honneur de ces lectures au vert en ce premier mois de l'été, Elena Ferrante, Caroline Valentiny, Nathalie Skowronek et Victoire de Changy. Des lectures qui avaient parfois été déjà programmées et ont été postposées à cause du coronavirus.


Programme

Lundi 7 juin

"L'amie prodigieuse", d'Elena Ferrante (traduit de l'italien par Elsa Damien, Gallimard, 2014, Folio, 2016).

L'amitié étonnante et hors norme entre Elena et Lila, deux fillettes douées pour les études dans le Naples pauvre de la fin des années 50.
Le texte sera lu par Geneviève Damas, accompagnée au piano par Harold Noben sous le regard complice d'Itsik Elbaz.

"Lila savait parler à travers l'écriture. Pas comme moi quand j'écrivais, pas comme Sarratore dans ses articles et poésies, et pas comme de nombreux écrivains que j'avais lus et lisais: elle s'exprimait avec des phrases qui, certes, étaient soignées et sans erreur – bien qu'elle ait arrêté ses études – mais en plus chez elle tout semblait naturel, on ne sentait jamais l'artifice de la parole écrite. En la lisant je la voyais, je l'entendais. Cette voix sertie dans l'écriture me bouleversa et me ravit encore plus que lorsque nous discutions en tête à tête: elle était totalement purifiée des scories du parler, de la confusion de l'oral, elle avait la clarté et la vivacité que j'imaginais être celles du discours quand on était assez chanceux pour être nés dans la tête de Zeus et non pas chez les Greco ou les Cerullo."


Lundi 14 juin

"Il fait bleu sous les tombes", premier roman de Caroline Valentiny (Albin Michel, 2020).

Un roman choral où ses proches s'interrogent sur la disparition d’Alexis qui, à 21 ans, a mis fin à ses jours.
Le texte sera porté par Sandrine Bonjean et Sigrid Vandenbogaerde au violoncelle. La mise en voix sera assurée par Nina Blanc.
"Enfant, lorsqu'il était en vie, il se couchait dans l'herbe, le soir, pour observer le ciel. Aujourd'hui, depuis son carré d'herbe étanche à la lumière, il a beau plisser les yeux, il ne peut plus rien voir."



Lundi 21 juin

"La carte des regrets", de Nathalie Skowronek (Grasset, 2020).

Le portrait bouleversant d'une femme, épouse, amante, mère, qui ne pouvait pas choisir entre les différentes facettes de l'amour qu'elle a rencontrées et a eu, en silence, son cœur écartelé.
Le texte sera lu par Valérie Bauchau, chanté par Hamida Tachfine, sous le regard de Thierry Hellin.
"Que savons-nous de l'existence de ceux qui nous entourent? Que nous montrent-ils d'eux-mêmes? Que dissimulent-ils? Mina, sa fille de vingt et un ans, qui sortait doucement de l'adolescence et venait de s'inscrire au conservatoire de musique en classe de piano, s'était exprimée avec prudence, dans un style probablement remanié par le journaliste: "Ma mère avait une façon bien à elle de travailler, d'aimer, de respecter les règles et de les transgresser. Je veux rester fidèle à ce qu’elle était." Mais que savait Mina de sa mère ?"


Lundi 28 juin 

"L'île longue", de Victoire de Changy (Autrement, 2019).

Seule, une jeune femme prend l'avion pour Téhéran. Du dédale des rues aux marchés fourmillants, elle plonge dans la vie iranienne et se lie à Tala, qui vient de perdre sa mère dont elle ignore le passé.
La lecture sera assurée par Ariane Rousseau, accompagnée au violon par Céline Bodson, dans une mise en voix de Sandrine Bonjean.

"Où suis-je pour eux quand je ne suis pas là. Où me rangent-ils, où me donnent-ils rendez-vous? Je veux dire dans quelle région consciente, sous quelle eau? Peut-être nulle part, peut-être là. Peut-être ne suis-je tout simplement pas. Je ne me suis, à vrai dire, posé cette question qu'une seule fois. Tout de suite j'ai pensé: en tout cas, là où je suis, ils sont aussi. A une heure et demi en décalage des autres mais les autres quand même avec moi."



Pratique
Où? A la Maison des Arts, 147 chaussée de Haecht à 1030 Bruxelles.
A quelle heure? Les lectures-spectacle commencent à 19h30.
Elles sont précédées d'une rencontre avec l'auteure à 18h30 (sauf pour Elena Ferrante).
Durée? Une heure.
L'estaminet du lieu est ouvert dès 18h pour prendre un verre au jardin.
Combien? 8 €/6 € pour les étudiants (abonnements 4 lectures: 30 €/20 € + surprise littéraire).
Informations et réservations? reservations.compagniealbertine@gmail.com
Masque obligatoire.
Ne pas hésiter à communiquer le nom des personnes en groupes pour permettre l'organisation du jardin en conséquence.
Lors de chaque réservation, les coordonnées individuelles des spectateur·rice·s sont récoltées et conservées, dans le respect du RGPD. Les coordonnées relatives aux spectateur·rice·s sont donc disponibles et pourront être communiquées en cas de demande des autorités compétentes en vue d'un éventuel tracing.