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mercredi 31 octobre 2018

Nés avec un smartphone au creux de la main



D'eux, on ne voit plus le regard, leur tête étant en général baissée, mais les doigts, leurs dix doigts, rapides, agiles, qui pianotent sur un smartphone. Eux, c'est la génération Internet, aussi dite génération iGen. Ces jeunes qui sont nés à partir de 1995 et qui ont grandi avec un téléphone portable au creux de la main. Qui n'imaginent même pas qu'on ait pu vivre sans internet. Les aînés d'entre eux sont aujourd'hui de jeunes adultes, du moins en âge, car ils présentent encore souvent un comportement d'ados.

Jean M. Twenge. (c) Pam Davis.
Ces ados d'aujourd'hui sont-ils immatures et déprimés à cause des écrans, comme l'affirme crânement le bandeau qui barre la couverture de la traduction en français de l'essai de la chercheuse américaine en psychologie Jean M. Twenge, "Génération Internet" (traduit de l'américain par Elisabeth Mol, Mardaga, 464 pages)? Un sujet à débat qui est préfacé par Vincent de Coorebyter, professeur à l'ULB (chaire de philosophie sociale) et président du Centre de recherche et d'information socio-politiques (Crisp), et postfacé par le psychiatre français Serge Tisseron, l'inventeur de la formule "3-6-9-12" relative à l'âge des enfants par rapport aux écrans.

Vincent de Coorebyter.
Immatures, déprimés à cause des écrans, les ados? Vincent de Coorebyter qui a lu l'ouvrage de Jean M. Twenge pour en rédiger la préface n'est pas aussi catégorique. Pour lui, le bandeau du livre, "Comment les écrans rendent nos ados immatures et déprimés", ne concerne que les chapitres 1, 2, 3 et 4 et pas les autres. "On peut discuter de la causalité de l'effet smartphones sur les ados", réagit-il, "mais le livre n'est vraiment pas que ça". Le début d'une conversation longue et passionnante, riche, posant autant les bases d'une réflexion que les perspectives d'avenir.

Vincent de Coorebyter a raison et le sommaire en ouverture de l'ouvrage le montre bien. Passée l'introduction qui définit la génération iGen, le chapitre 1 porte sur l'immaturité des ados, le 2 sur leur hyperconnexion, le 3 sur leur présence virtuelle, le 4 sur leur instabilité. Ensuite, la chercheuse aborde les thèmes de la spiritualité en déclin (5), de l'individualisme en hausse (6), de la vision du travail (7), du nouveau rapport au sexe, au mariage et à la famille (8), de la plus grande ouverture d'esprit (9) et de l'indépendance à la politique (10) avant de conclure pour "comprendre - et sauver - la génération iGen".

L'ère numérique engendre anxiété, dépression et solitude  chez les enfants, affirme Jean M. Twenge. Comment faire? Comment réagir? Comment considérer ces nouveaux jeunes, tellement différents des générations précédentes?

L'ouvrage est épais, complexe mais se lit aisément. On n'est pas obligé non plus de prendre connaissance de toutes les courbes de chiffres. Par contre, les nombreux témoignages sont de véritables incitants à poursuivre la lecture. Car après tout, il s'agit de nos ados. Les iGens présentent des taux de stress, d'anxiété et de dépression importants. Ce sont eux qui deviendront des adultes et qui devraient poursuivre la marche du monde. Comment? Là est la question fondamentale que soulève Jean M. Twenge. Et s'ils devenaient tellement égoïstes qu'ils ne se reproduisaient plus? La thèse paraît effrayante, excessive, mais elle s'écrit en filigrane des recherches de l'Américaine. Autant de raisons de ne pas tourner le dos aux problèmes que constitue l'omnipotence des smartphones dans les comportements des jeunes d'aujourd'hui. De les analyser, de les comprendre, et peut-être de les inviter à modifier leurs manières d'être, d'avoir et de penser. Le sujet est porteur de débat. Débattons donc plutôt que de se voiler la face et attendre. Même si on peut aussi envisager que la génération à venir aura un sursaut salvateur par rapport à l'hyperconnectivité et aux smartphones.


Huit questions à Vincent de Coorebyter

Vous écrivez une préface à un essai venu des Etats-Unis, le Français Serge Tisseron une postface. Est-il habituel qu'un texte soit ainsi pris en sandwich?
Non, c'est une idée de l'éditeur, une initiative rare et courageuse de sa part. Je fais une sorte d'invitation à la lecture, donc une préface, et Serge Tisseron vient à la fin vu le contenu de son texte, impliquant qu'on ait lu le livre. 

Qui est l'auteure, que l'on découvre chez nous, précédée par les débats suscités par la sortie de son livre l'an dernier aux Etats-Unis?
Jean M. Twenge est très connue aux Etats-Unis. Son texte est proposé au public francophone car il n'a pas d'équivalent ici. Sa démarche est basée sur des statistiques très complètes, concernant tous les Etats-Unis, tous les niveaux sociaux, toutes les origines ethniques, et sur des enquêtes longitudinales où on compare les réponses des jeunes d'aujourd'hui aux réponses des jeunes de la génération juste précédente. Les courbes sont sans discussion. Son appareil statistique est solide. Elle le complète d'interviews. Elle organise un va-et-vient entre interviews et statistiques, dans un livre méthodologiquement très original et ambitieux. Il s'agit d'un travail universitaire à l'américaine, composé de chiffres et de témoignages. Ensuite, elle suggère des explications. C'est un livre pleinement scientifique et pleinement compréhensible.

Comment voyez-vous sa démarche?
Sur le fond, j'y vois deux gros problèmes
1. le livre n'est-il pas trop américain?
2. la thèse apparaît dès le départ
Mais je pense que si l'ouvrage a un caractère américain, il nous concerne aussi en Belgique et en Europe. Le propos nous parle, on le voit bien dans notre entourage. Il y a une série de chapitres clairement identifiables comme américains (le 7 sur le travail et le 9 sur la fermeture des idées)  mais toute une série d'autres ne le sont pas du tout. Ils parlent d'autres phénomènes fondamentaux dont les conditions existent en Europe aussi. La différence est peut-être que nous ne sommes qu'au début du chemin. Il suffit de voir ce qui se passe en matière de surprotection, de sécurité physique, de prise de risque... 

Cette présence des smartphones est-elle aussi continuelle que dit dans le livre?
La génération Internet, ce sont les jeunes nés après 1995. Les courbes de connexion se sont modifiées en 2011-2012. Aujourd'hui, il n'y a pas d'enfant sans smartphone en fin de sixième primaire! L'autre question étant qui les achète? Réponse: les parents, les enfants ou alors ce sont des "occasions"...
La surprésence est continuelle. On dénombre plus de 200 consultations du smartphone pour un ado par jour! 

Jean M. Twenge tire la sonnette d'alarme.
Le livre prend une photo sur le vif de la génération sous l'emprise du smartphone. Qu'en sera-t-il de la suivante? Le jeu reste ouvert. Mais il n'y a pas de miracle. Quand on passe autant de temps sur un écran, le temps pour lire, jouer, s'informer, diminue. D'où aussi les difficultés actuelles que ressentent les étudiants devant un manuel.
Elle montre aussi que l'individu est aujourd'hui fondé sur la bienveillance, l'amour d'enfants choisis, éduqués dans un bain d'amour, où les contraintes traditionnelles sont allégées. Elle pointe un retard de croissance à tous points de vues, l'argent de poche vient plus tard, tout comme l'alcool, la drogue, le sexe, le couple. C'est lié à une évolution interne. Cette génération a un rapport au temps très particulier. Mais le théoricien Paul Yonnet (NDLR sociologue français) l'écrivait déjà en 2006 dans "Le recul de la mort" (Gallimard), "Les enfants indépendants très tôt font des adolescents et des adultes dépendants plus tard"

La notion de famille a donc changé.
L'impact des écrans correspond à une nouvelle donne individualiste et à l'éloignement des anciens. Les conséquences sont le repli sur la famille nucléaire et le fait que les enfants sont choisis et voulus.
On enregistre une diminution du nombre d'enfants, le recul de l'âge du mariage, l'augmentation de l'âge à la naissance du premier enfant, le recul de la mort. La famille est davantage autocentrée. Les rapports intergénérationnels sont fondés sur l'amour. Il y a de nouveaux modèles éducatifs. On est dans la négociation permanente. J'ai d'ailleurs oublié dans ma préface la question "comment devenir meilleur négociateur que vos enfants?"
En conséquence, les enfants sont plus épanouis et autonomes mais ils ne sont pas indépendants au sens fort. La question de faire des enfants (pp. 292-293) interpelle. Va-t-on vers une société de célibataires? Allons-nous vers un monde sans enfants? C'est la logique anthropologique. Si on est l'objet de l'attention, de notre propre attention, si l'autre reste trop lourd, on devient égocentré et on va vers un monde où il n'y a plus de reproduction. Qui s'arrête. 

Tout cela à cause d'internet?
L'impact d'internet est qu'il retarde et triangule le rapport à la réalité. Internet met à l'abri du contact direct. On aborde les autres par le biais de l'écran. Pour les plus fragiles, les plus timides, les plus hésitants, la médiation de l'écran est massive. Cela retarde le rapport au réel. On ne sort pas de chez soi mais on passe la soirée sur un écran. On ne couche pas mais on envoie des messages érotiques quand ce n'est pas de la pornographie.
Mais cela se paie cher. Si on ne reçoit pas de like ou d’émoticônes positifs, on est fissuré, détruit, cela génère angoisse et mal-être. Surtout qu'on a bénéficié avant d'un amour inconditionnel des parents. Si les satisfactions sont médiocres, cela entraîne une déstabilisation, et même le désapprentissage de la socialisation. 

Quelques conseils en guise de conclusion?
Qu'il y ait une prise de conscience des parents, de la gestion du temps, des contenus des réseaux sociaux, qu'il y ait une pédagogie de l'internet, un contrôle.
Et aussi retisser les liens, les rapports intrafamiliaux, court-circuiter les réseaux sociaux.
En bref, revenir à un peu de bon sens. Les ados ont besoin de leurs parents plus qu'on ne le croit. Revenir à des pratiques élémentaires de bon sens. Qu'il y ait un équilibre entre l'éducation d'avant la Deuxième Guerre mondiale et celle d'aujourd'hui.
Le livre de Jean M. Twenge prend au sérieux des indices déjà connus comme le mal-être. Il avance des éléments neufs comme le retard de maturation, quantitativement pas important, mais qui s'il y a perte de capacité, provoque une chute des moyens d’indépendance et la peur. C'est inquiétant et l'auteur s'interroge.



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