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mardi 9 octobre 2018

Le prix des Cinq continents à Jean Marc Turine

Jean Marc Turine. (c) Arnaud Galy.

L'écrivain belge Jean-Marc Turine est le lauréat 2018 du Prix des Cinq Continents de la Francophonie pour son roman "La Théo des fleuves" (Esperluète, 222 pages, 2017). Le prix lui sera officiellement remis dans la soirée de ce mardi 9 octobre en marge du XVIIe Sommet de la Francophonie qui se tient à Erevan (Arménie). Il est le troisième Belge à recevoir ce prix, après Geneviève Damas (2012) et In Koli Jean Bofane (2015).
Doté de 10.000 euros, le Prix des Cinq Continents est un prix annuel qui rassemble des ouvrages venus de tous les territoires de la Francophonie. Cette année, 131 œuvres ont été soumises aux cinq comités de lecture, répartis dans toute la francophonie: Passa Porta, l'Association des écrivains du Sénégal, l'association du Prix du jeune écrivain de langue française (France), le collectif d'écrivains de Lanaudière (Québec) et l'association Culture elongo (Congo). Après avoir établi leur propre sélection, les cinq comités dépêchent chacun un représentant à Paris pour une ultime délibération débouchant sur l'établissement de la liste des dix finalistes.
Les dix livres finalistes.
Les dix livres finalistes étaient: "1994", de Adlène Meddi (Barzakh, Algérie), "Balkis", de Chloé Falcy (Pearlbooksedition, Suisse), "Bénédict", de Cécile Ladjali (Actes Sud,  France), "Il est à toi ce beau pays", de Jennifer Richard (Albin Michel, France), "Le jeu de la musique", de Stéfanie Clermont (Le Quartanier, Canada Québec), "Les passagers du siècle", de Viktor Lazlo (Grasset, France), "Le peintre d'aquarelles", de Michel Tremblay (Lemeac, Canada Québec), "Revenir", de Raharimanana (Rivages, France), "Silence du Chœur", de Mohamed Mbougar Sarr (Présence Africaine, France), "La Théo des fleuves", de Jean Marc Turine (Esperluète, Belgique).
Ces dix titres ont été soumis au vote d'un jury international, présidé par Paula Jacques et composé de Lise Bissonnette (Canada-Québec), Ananda Devi (Maurice), Hubert Haddad (France-Tunisie), Monique Ilboudo (Burkina Faso), Xu Jun (Chine), Vénus Khoury-Ghata (Liban), Jean-Marie Gustave Le Clézio (Maurice), René de Obaldia (Hong Kong), Lyonel Trouillot (Haïti), Abdourahman Waberi (Djibouti) et Yamen Manai, le lauréat du prix 2017 siégeant pour cette session.

Réalisateur de films, de fictions et de documentaires radio, producteur à France Culture, Jean Marc Turine a donc remporté le prix 2018 pour "La Théo des fleuves". Son troisième titre aux éditions Esperluète chante dans une belle langue particulièrement poétique le peuple rom, son errance et ses malheurs. Ses deux livres précédents sont "Foudrol" (2005) sur la Première Guerre mondiale et "Liên de Mê Linh (2014) sur les ravages de la dioxine au Viêt Nam.

Dans "La Théo des fleuves", on rencontre cette vieille Théodora qui ne marche plus, qui ne voit plus. Mais dont les souvenirs sont là et bien là et qui nous les partage. Elle nous parle de sa vie, de ses rencontres, de ses amours, de ses espoirs, mais aussi de ses errances, de ses drames et de ses désillusions.

Jean Marc Turine lui donne la parole, à elle, enfant du fleuve, née Rom, une sans-voix comme l'écrivain sait les débusquer et les faire parler pour nous dire la guerre et l'exclusion, les opprimés et les victimes. Voyageuse  au gré des vents, elle a traversé le temps, comme si elle avait vécu plusieurs vies. En sa compagnie, on parcourt tout le XXe siècle. On vit la vie des Roms, la guerre, le communisme, les oppressions à répétition. On vit la vie des femmes roms, exposées comme Théodora à la tutelle des pères et des maris. On croise Aladin, le tendre amant, Nahum, le fils d'élection, Joseph, le marin. De beaux personnages qui partagent sa vie un moment, avant qu'elle ne reprenne la route et construise sa destinée. Une destinée dont elle pressent que par la lecture et l'écriture, elle peut échapper à la fatalité.

L'écriture juste de Jean Marc Turine donne une force admirable à ce récit où s'entremêlent différentes voix qui incitent à reconsidérer les questions de l'exil et de l'exclusion à la lumière de l'histoire contemporaine.
"Je n'ai qu'un livre", explique l'auteur, "celui que m'a donné ma mère à ma naissance et que j'ai donné à mes enfants le jour de leur naissance, la vie. Mon livre rendu fertile par la terre sur laquelle je marche en traversant les saisons. La terre me nourrit de ses fruits et me procure des plantes pour soigner nos corps, la terre qui accueille nos défunts. Mon livre se remplit de l'eau de la rivière dans laquelle je me lave et attrape les poissons, de l'eau des cascades dans laquelle jouent nos enfants nus en été et de l'eau des sources qui nous abreuvent. Je lis mon livre dans les chants et les légendes qui naissent et se recomposent autour du feu qui nous réchauffe en hiver, dans les travaux des femmes lorsque le feu cuit nos repas de tous les jours. Mon livre dit que le Tsigane ne quitte rien ni ne va quelque part, le Tsigane parcourt sa demeure, les terres qu’il traverse. La foulée tsigane est une quête infinie."

Après la parution du livre, au printemps 2017, France Culture avait rediffusé en octobre le feuilleton radio "La Théo des fleuves", écrit par l'auteur en 2011 pour France Culture. Car avant le livre, il y eut la radio. Elle a permis à cette histoire d'exister puis de faire son chemin pour devenir littérature et trouver sa place sur les tables des librairies.
"En cinq épisodes", explique Jean Marc Turine, "l'auditeur est invité à suivre la vie d’une femme qui traverse le XXe siècle. Cette femme, Théodora, est une Tsigane née en 1920 dans un pays de l'Europe de l'Est. Le feuilleton commence avec Théodora âgée, revenue sur sa terre natale après des dizaines d'années passées en Occident. C'est là qu'elle a choisi de mourir. Et c'est là qu'elle raconte sa vie en répondant à un jeune homme qui l'interroge. Dans sa jeunesse, elle a connu la pauvreté et le rejet qui frappent depuis des siècles ce peuple installé - dispersé sur la terre d'Europe. Cinquante ans plus tard, Théodora constate que la situation des Tsiganes n'a pas changé ou si peu. Le récit alterne constamment entre le présent et le passé et en ce sens, il retrace les errances d'une femme mais aussi de tout un peuple. Nous accompagnons Théodora et les personnes qu'elle aime et qui l'ont aimée. Par ce texte, j'ai désiré rendre hommage à ce peuple méprisé, maltraité partout en Europe et dire "non" à ce racisme primaire et tellement répandu: l'antitsiganisme."
Pour écouter en ligne les épisodes du feuilleton
  1. Le retour au pays de Théodora (ici)
  2. Mariages et naissances (ici)
  3. Divorce, adoption, mort et déportation (ici)
  4. Exil et rencontres (ici)
  5. Vogue la galère (ici)

Palmarès du Prix des Cinq Continents
  • 2001 Yasmine Khlat, "Le désespoir est un péché" (Seuil)
  • 2003 Marc Durin-Valois, "Chamelle" (JC Lattès)
  • 2004 Mathias Enard, "La Perfection du tir" (Actes Sud)
  • 2005 Alain Mabanckou, "Verre Cassé" (Seuil)
  • 2006 Ananda Devi, "Ève de ses décombres", (Gallimard)
  • 2007 Wilfried N'Sondé, "Le Cœur des enfants léopards" (Actes Sud)
  • 2008 Hubert Haddad, "Palestine" (Zulma, lire ici)
  • 2009 Kossi Efoui, "Solo d'un revenant" (Seuil)
  • 2010 Liliana Lazar, "Terre des affranchis" (Gaïa)
  • 2011 Jocelyne Saucier, "Il pleuvait des oiseaux" (XYZ)
  • 2012 Geneviève Damas, "Si tu passes la rivière" (Luce Wilquin)
  • 2013 Amal Sewtohul, "Made in Mauritius" (Gallimard)
  • 2014 Kamel Daoud, "Meursault, contre-enquête" (Barzakh/Actes Sud)
  • 2015 In Koli Jean Bofane, "Congo Inc. le testament de Bismarck" (Actes Sud)
  • 2016 Fawzia Zouari, "Le Corps de ma mère" (Joëlle Losfeld/Demeter)
  • 2017 Yamen Manaï, "L'Amas ardent" (Elyzad)




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